CHAPITRE CV
Hoctezoma ayant accompli le temps de jeûne et de pénitence qui lai avait été prescrit , envoie de nouveau sei messagers à Huecmac , roi de Tenfer. De la réponse qu'ils <lui rapportèrent.
Après avoir informé les messagers de ce qu'ils devaient dire , Moctezuma les envoya de nouveau à la caverne de ^incalco. Ils furent droit au roi Huecmac , et, après l'avoir salué, ils lui adressèrent de nouveau les demandes de Moctezuma. Celui-ci leur répondit : « Dites-lui qu'il aille m'attendre dans quatre jours d'ici à Tlachtonco , sur la montagne de Ghapultepec, et que tout soit bien préparé , et j'irai l'y trouver.» Moctezuma, ravi de cette réponse, envoya aussitôt à Tlachtonco les nains et les bossus qui lui servaient de pages et leur ordonna debien faire le guet. Au bout de quatre jours , ils aperçurent au sommet de la montagne de Chapultepec une pierre blanche et brillante. Ils s'empressèrent d'aller en courant en avertir Moctezuma^ et Moc-
tezuma, en arrivant au sommet de la montagne, vit également cette pierre brillante. Cette pierre lui dit : « Je suis venue pour te conduire dans l'endroit où tu désires aller. Envoie sur-le-champ chercher quantité de fenilles. de ^apotç, des roseaux et des liens pour les attacher. Fais placer à Tlachtonco au milieu du lac , profond un lit épais de feuilles de zapote , sur lequel soient placés deux fauteuils faits du bois de cet arbre \ c'est là que j'ir^ te trouver. > Moçtezumia donna les ordres nécessaires., et quand ceux qu'il en' avait chai^gés vinrent lui -annoncer qu'ils étaient exécutés , il leur dit : a Portez également ce vase qui est renfermé dans quatre corbeilles. » Il dit ensuite aux nains et aux bossus qui lui servaient de pages : • Préparez- vous a me suivre; car nous allons quitter Mexico Tenuchtitlan pour nous rendre à Zincalco auprès du roi Huecmac. » Ceux-ci s'étant mis à verser des larmes en entendant ce discours , Moctezuma leur dit : • Ne pleurez point ; car nous allons mener une vie de plaisir et de contentement, dans un lieu où l'on ne conhfiU pas la m,6rt. »
Ils s'embarquèrent donc dans des canots, et se rendirent à Tlachtonco. Moctezuma s'y couvrit les épaules d'une peau humaihe, et plaça sut «sa tête des plumes de Toiseau tlauhquechol. Il plaça une éméraude dans ses lèvres , des pendants d'or à ses oreillies, et des bracelets de cuir d'oré à ses pieds et à ses mains. 11 avait également un omichicahuaz , Ôrnemenf fait avec des grelots, et un collier de chai-
^^hîhuitt précieux. Tous tes bossus étaiedc décorés de c'olliers *àe là même pierre , et avaient la tété ornée dé plumes aân de paraître convenablement devant le^rànd^ rdiHuecmàc. Ils étaient tous assië sur lès sièges ae bois de zapbte. Moctezuma seul était as^'is sur Un siégé appelé quecholicpalli bu le trône Orné dé plumés. , Au bout de quelque temps ils virent arriver Htiécmac, qui répandait lihe lumière aussi brillante que celle du soleil ou du jour, de sorte que l'on pouvait distinguer les maisons et les montagnes qui bordaient le lac. Il se posa dans un endi^oit hpmmé Tlenamacacoyan» juste à Tendrôit où Ton planta depuis la première croix , dans la viallée d'Atlixucan. Il y avait dans cet endroit un sanctuàîrè nommé Tzoncoztli ; ceux qui étaient préposés à s'a garde devaient jeûner toute Tannée. Ils portaient de fausses tresses de cbevéux roux qui étaient confiées à la garde du majordome de Cuetlaxtlan. Pendant que les autres se reposaient, ily en avait toujours un qui devait veiller et entretenir le feu; mais comme il s'était aussi assoupi, Huecmac le réveilla par un violent coup de sifflet et en lui disant : ((Comment, coquin, est-ce ainsi que lu sommeilles, tandis que tu devrais veiller? C'est très liial, lève- toi, et régai'dé-moi ces'gârdfJèn's du Tzon^ëozili qui ronflent au lieU die s'occuper du sahctifaire dont la gardé leur est confiée ; viens , que veut MoctezUmà? Que demande- t'-il? Maudite soit sa hohteiise conduite t Que vont dire de lui toutes les nadons de l'empire? Que diront nos ennemis e.t ceux
de Moctezuma , particulièrement les habitants de Huexotzinco , de Cbolula , de Mechoacail , de Tlaxcallan , de Tliliubquitepec , de Meztitlan et de Topitzinco? Ils le mépriseront et se réuniront pour l'attaquer. Les malbeurs qui le menacent sont bien près d'arriver. C'est pour le lui annoncer que je suis envoyé par le dieu de Pair , de la terre, de la mer , des fleuves et des montagnes ; mais la puissance de ce même dieu ra'empécbe de le lui annoncer h luimême, et me force à m'en retourner. Maintenant que je vous ai fait connaître la volonté de celui qui gouverne le ciel , la terre et l'univers entier , allez dire à Moctezuma qu'il rentre dans son palais, et qu'il cesse d'importuner Huecmacqui ne peut rien pour lui. » En disant ces mots il disparut. Le Tzoncaztli prit aussitôt un caoot et se rendit à Tlacbtitlan pour rendre compte à Moctezuma de ce que lui avait dit Huecmac. En abordant , il s'écria : « Seigneur , que faites-vous ici ? Est-ce Ih votre place ? N'étes-vous plus le maître du monde? Que dirat-on en voyant l'empereur du Mexique s'abaisser de la sorte ?» Et comme Moctezuma gardait le silence, il ajouta : « Seigneur , pourquoi ne me répondez-vous point ? Je suis un Tsoncoztli chargé pour vous d*un message , et, si vous ne me répondez pas, j'enlèverai les plumes qui ornent votre tête. » Moctezuma dit alors : « Je suis un jeune homme. » Le Tzoncozthli continua : « N'était-ce pas un grand afiront que vous vouliez faire à tout l'empire ? Renoncez à vos projets. Tout le monde tremble devant
vous , et, par votre conduite pusillanime, vous encouragerez les étrangers à venir attaquer Tempire. Autrefois vos idées de conquêtes allaient jusqu'à vouloir soumettre tous les pays que recouvre le ciel, et maintenant vous êtes tombé dans le découragement. Que diront les seigneurs de l'empire, quand ils apprendront que vous êtes parti et que vous avez voulu vous réfugier dans les profondeurs de Teofer? Le scandale de votre disparition ne rejaillira pas seulement sur vous, mais sur la royauté tout entière. Prenez donc courage et renoncez à vos craintes. Je vais maintenant vous raconter ce qui m'est arrivé pendant que je dormais : une voix m'a appelé et m'a dit : Tu dors, toi dont le devoir est de veiller et de jeûner. Lève-toi , vas trouver Moctezuma , et dis-lui qu'il ne réussira pas dans son projet de se réfugier auprès de Huecmac; car le dieu des airs, des rivières et des montagnes s'y oppose. C'est pour lui obéir que je me suis embarqué dans un canot et que je suis aussitôt venu te trouver. Partons donc le plus tôt possible, car le jour va bientôt venir, et il ne faut pas que votre considération royale souffre de la démarche que vous avez faite. — Allons donc, reprit Moctezuma , mais ne raconte à personne ce qui s'est passé entre nous; sans quoi je te ferai mourir.» Moctezuma s'embarqua dans le canot avec ceux qui lavaient accompagné , et le Tzoncoztli , après l'avoir débarqué à Tentrée de son palais, retourna à sou temple de Guetlaxtecatl. En arrivant , il dit II 15
a ses compai^nons : • Comment est -il possible c|oe vous donniez aussi longtemps? vous {«rnorez tout ce qui s'est fiasse ici. Si j'avais toujours marché depuis cfue je vous ai quitté, je serais déjà à plus de huit lieues d*ici. Vous ne savez pas davantage où j*ai été; c'est pourquoi, mes amis, veillez à l'avenir avec plus de soin sur le tera*ple dont la garde vous est confiée. » Ceux-ci lui répondirent : « Pardonnez* nous, notre conduite est honteuse , mais tenez-la secrète , car si elle était connue , elle nt>us coûterait la vie. » «Maintenant, ajouta le Tzoncoztli ^ le jour est venu, rendons-nous au palais pour voir si Moctezuma a quelques ordres à nous donner.»
Quand ils y arrivèrent, les chefs qui s'y trouvaient leur dirent que Moctezuma n'avait pas encore paru dans la grande salle; sans doute il est fatigué et se repose. Les Tzoncoztlis s'assirent donc en attendant que Moctezuma vînt leur donner ses ordres. Mais Moctezuma était si honteux de sa conduite qu'il resta quatre jours entiers sans paraître en public. Le Tzoncoztli voyant cela, se hasarda à pénétrer dans l'intérieur du palais , dont l'entrée était interdite à tout le monde; et, se jetant aux genoux du roi, il lui dit : « Puissant seigneur, il faut que vous sortiez de voire appartement, car les grands de votre empire sont inquiets et croient que vous êtes malade. Oubliez le passé qui n'est connu de personne ; je l'ignorais moi-même, quand une voix est venue me réveiller en m'ordonnant de venir vous trouver. Mais vous pouvez être assuré que
ce secret restera renfermé dans nia poitrine jusqu'à la fin de mes jours. » Moctezuma lui fit alors répéter ce qu'il lui avait déjà raconté , et renouvela la menace de le faire mettre à mort s'il le révélait à qui que ce fût. « Quel était le dessein de Votre Majesté? dit alors le Tzoncoztli ; à qui laissait-elle le soin de gouverner l'empire à sa place ? Ne vous embarrassez pas de l'avenir, et rappelez-vous ce qui est arrivé à Zetachtli , qui était autrefois un grand seigneur, et qui fut enlevé par Quetzalcoatl et conduit par lui à Tlapallan situé aii delà de la mer, qui touche au ciel , où il mourut ; Metlalxochitl , Ozomactli et Timal, qui furent les plus grands magi* ciens de leur temps, furent enlevés par Quetzalcoatl, qui les conduisit à Tula , et sont morts également. Reviens donc à toi, seigneur, et console-toi, car tu peux encore éprouver plus de bonheur que tu n'en as eu dans toute ta vie. Jouis de ta jeunesse, et divertis-toi au milieu des jardins et des fêtes. » Moctezuma lui répondit : « Tu m'as consolé , mais qui me consolera à l'avenir ? car je pleure surtout le sort de mes enfants. Je chargerai quelqu'un de te remplacer au temple. Reste avec moi et ne sors pas de mon palais. » En effet , le Tzoncoztli accompagnait Moctezuma quand il allait se promener dans les bosquets et dans les jardins de Guauhuahuac et de Huastepec , ainsi que dans les cavernes de Cuyoacan.