CHAPITRE XXIV
Les Chalcas veulent prendre pour roi TIacahuepan , un des prisomiieri mexicains , et lui donner un des quartiers de la tîlle , mais il 8*y refuse et se donne la mort.
Quand les Chalcas fiireat de retour à Tlama* nalco, leur capitale, ils conduisireat devant QuateotletTeoziuhtecuhtliles prisonniers qu'ils avaient faits, parmi lesquels se trouvait un vaillant chef mexicain, nommé TIacahuepan, Les Chalcas s'écrièrent aussitôt : « Il faut que celui-ci devienne un des nôtres. » Ils proposèrent même d'épargner les autres prisonniers mexicains et de les établir dans un quartier à part, dont TIacahuepan serait le chef. Mais celui-ci les ayant entendus , se mit à rire et dit au sénat des Chalcas : « Quelle erreur est la vôtre ! Quand moi et mes compagnons ici présents , nous sommes entrés en campagne , c'était avec la résolution de risquer notre vie et nos membres pour vous faire tomber sous nos coups , et votre intention était la même à notre égard. Puisque je suis en votre pou-
voir , je ne demande qu'une chose , c'est de faire apporter un arbre de vingt brasses de haut, que Ton plantera en terre , et de faire venir un tambour ou teponaztle afin que je puisse chanter, danser et me divertir avec mes compagnons. Les Chalcas apportèrent donc un arbre tel qu'il Vavait demandé, et le plantèrent en terre à deux ou trois toises des fortifications, en l'assujettissant par quatre cordes comme on le fait aux mâts de navire. Il était si lourdqueplus de quatre cents Chalcas furent employés à cet ouvrage. On fit ensuite venir le teponaztle et le tlapanhuehuetl que Tlacahuepan avait demandés. Ce sont des espèces de tambours faits d'un arbre creux , qui ont environ une vare de long ; on les frappe avec deux baguettes dont le bout est garni avec une espèce de résine nommée 11//&, qui est très-élastique. Les Mexicains commencèrent alors à répéter à voix basse un chant mélancolique, et Tlacahuepan monta au sommet de l'arbre. Quand il y fut arrivé , il s^écria à haute voix: «Chalcas, je vous achète pour mes esclaves et ceux de mes enfants les Mexicains ; vous verrez que ma prédiction se vérifiera. » Les Chalcas lui crièrent qu'ils le proclamaient roi de toute leur nation. Mais il n'en fît que rire, et dit aux Mexicains : « Mes frères et amis , continuez vos chants , et dites aux Chalcas qui vous entourent qu'ils assistent au service funèbre de leurs enfants et de leurs petits-enfants. » Puis montant au sommet de l'arbre , il s'écria en se précipitant en bas : « Mexîcains , je pars et je vais vous attendre. » Les Chalcas
relevèrent son corps et le portèrent au temple de leur idole. Ils attachèrent ensuite tous les Mexicains et les y traînèrent également.
Les chefs des Ghalcas furent très-troublés de cet événement. Ils s'écriaient : a Qu'as^tu fait , TIacahuepan , pour nous plonger dans un sommeil mortel, et nous perdre en nous rendant les esclaves des Mexicains ? Mais il n'en sera point ainsi ; car aussitôt que nous aurons ofiert ion corps et celui des aulnes Mexicains , nous recommencerons la guerre avec une nouvelle ardeur contre ceux qui vont sans doute venir nous attaquer pour venger la mort de ceux d'entre leurs guerriers qui ont succombé. »
Aussitôt que Moctezuma eut appris le sacriGce des prisonniers mexicains, il fît appeler Tlacaeltzin etCihuacoatl et leur dit : « Vous n'ignorez pas que notre frère et ami Tlacahuepan vient d'être mis k mort par ceux de Chalco , ainsi qu'un grand nombre d'autres Mexicains. Il faut donc recommencer la guerre contre eux pour venger le sang qu'ils ont versé. » Aussitôt que cet ordre eut été communiqué aux deux vaillants chefs Tlacochcalcatl et TIaleuclli , ils ordonnèrent aux Mexicains de se tenir prêts à entrer en campagne le lendemain matin, revêtus de leurs plus belles armes , telles que des peaux de tigre et de lion. Aussitôt qu'ils furent réunis, ils s'avancèrent, en poussant de grands cris, jusqu'à un endroit nommé Cocotitlan , à une demi-lieue de Tlamanalco , capitale des Ghalcas , de Huexotzingo et de Colulan. Quand il fut arrivé à Iztapaltepec ,
Moctezunia dit aux siens : « Où camperons-nous celte nuit afin de surprendre les Chalcas à la pointe du jour et qu'il n'en échappe pas un seul ? Je dé* fends à qui que ce soit de retourner à Mexico ; il faut mourir ou vaincre les Chalcas. Oignons-nous le corps avec de Targile et du sable , et , à partir de ce moment , ne pensons plus à nos familles , à nos femmes et à nos enfants; ne pensons qu'à la mort de cette foule de vaillants Mexicains que ces maudits Chalcas ont sacrifiés avec tant de cruauté ; que nos cœurs se rappellent surtout les braves capitaines TIacahuepaû , Chàhuacac et Quetzalquauh. •
Les Mexicains envoyèrent donc une vingtaine de messagers chercher leurs bagages, et se mirent à construire une foule de cabanes pour camper à Gocotitlan Iztapaltepec. Vers minuit , les sentinelles entendirent un hibou que les Mexicains appellent 71ecolùtoco ou Tecolotoco Cocotiancan et qu'ils regardent comme un oiseau de mauvais augure , répéter nocne , nocnCy en poussant des gémissements plaintifs; bientôt après, il se mit à gémir une seconde fois en disant : Tecolo coco tetetec et ollo oUo ; et enfin une troisième fois il dit : Tecolotoco quethiepotchichitl , quethtepolchichitl , Chalco ^ Chaleo. «Entendez-vous, Mexicains, s*écria TIacaeltsin, ce que dit cet oiseau de mauvais augure ? » Ceux-ci lui répondirent qu'il nommait la ville de Ghaloo et ses difiérents quartiers ; ce qui les anima d'un nouveau courage; et bientôt .^près, ils se levèrent tout disposés à combattre.