‹ Histoire du Mexique. Juarez et Maximilien (volume 3)Chapitre 1 sur 12 · A. LACROIX , TERBOECKHOVEN ET C", ÉDITEURS · texte numérisé non relu

A. LACROIX , TERBOECKHOVEN ET C", ÉDITEURS

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Ton* dralti d« tndacUoD el dB raprudacUon liattitt

mates, avec des instructions trop générales pour diriger les conférences, ne devaient pencher que vers une politique de tendance. Le premier , anglais et protestant, ne pouvait, en aucune façon, avoir des sympathies pour un gouvernement conservateur, confondu très souvent avec un gouvernement clérical, représenté par Miramon, Marquez et Zuloaga ; en outre, ignorant de la manière la plus absolue, quoi qu en ait dit M. Thiers, l'histoire du Mexique, il devait, comme protestant et comme Anglais, favoriser le gouvernement de Juarez, spoliateur des églises et du clergé. L'Angleterre, du reste, ne voulait pas prolonger son expédition, parce que Tenvisageant uniquement au point de vue des affaires, elle ne songeait pas à dépenser son argent pour établir un gouvernement régulier et catholique. Il était d'autant plus habile pour elle de se mêler le moins possible de cette question, que la Grande Bretagne devait nécessairement profiter du gouvernement établi par ses alliésu Quant au contre-amiral français, étranger à ces querelles de parti, diplomate improvisé, il obéissait simplement aux ordres qu'il avait reçus, à ses habitudes de discipline, et ne songeait nullement à faire accepter à ses collègues ses idées personnelles. Enfin, M. le comte de Reus, avec une réputation militaire méritée , avec la confiance de la haute estime qu'avait de sa personne l'empereur Napoléon et la supériorité numérique de ses troupes, devait naturellement indiquer aux plénipotentiaires la politique à suivre.

Dans les conférences qui eurent lieu entre les plénipotentiaires, personne ne fut exempt de blâme. Les commissaires français, qui connaissaient la déférence que l'Empereur avait montrée au ministre espagnol, suivirent aveuglément le comte de Reus en toutes choses, et ne s'arrêtèrent que lorsqu'il s'opposa au séjour du général Almonte. Les commissaires anglais se conformèrent toujours à la politique égoïste et puritaine de leur gouvernement; fidèles à cette politique, jaloux de cette influence, intéressés à empêcher tout ce qui pouvait resserrer les relations si relâchées entre l'Espagne et ses anciennes colonies américaines, obéissant aux vieilles

traditions de Ganning, ils soulevèrent, dès la première conférence, des questions irritantes, en contradiction avec leurs droits et leurs devoirs. Le général Prim ne songea pas qu*il était chargé de faire triompher les vues de son gouvernement et non pas les sentiments exprimés dans son discours antiespagnol prononcé en 1858.

Dans les conférences, tenues les 9, 10 et 13 janvier, les plénipotentiaires se firent connaître réciproquement le texte de leurs réclamations. L'Espagne demandait 40 millions en numéraire, la France 60 millions et la reconnaissance du décret de Miramon concernant les bons Jecker qui intéressaient une multitude de commerçants français résidant au Mexique; quant à TAngleterre elle demandait 80 millions pour préjudices causées aux maisons anglaises. Chacune de ses sommes parut exorbitante ; les représentants oublièrent quMls n'avaient pas le droit de les juger ni de les discuter.

Les trois sommes réunies parurent impossibles à demander dans un ultimatum que les plénipotentiaires se proposaient d'adresser au gouvernement de Juarez ; des contestations eurent lieu à ce sujet; il eût été plus naturel d'aller à Mexico appuyer les réclamations et attendre de nouveaux pouvoirs; mais on repoussa simplement l'ultimatum. M. de Keratry dit qu'il avait été dicté par la convention de la Soledad et repoussé par Juarez ; il y a deux erreurs dans cette assertion. M. de Kératry ignorait donc que les commissaires alliés ne s'étant pas entendus à Vera-Gruz, précisément sur les réclamations à faire, n'avaient point envoyé d'ultimatum à Juarez, et qu'à la Soledad le général Prim seul y est allé pour traiter de la marche des troupes à l'intérieur et non des questions financières? En lisant la dépêche de sir Wyke, citée par M. de Kératry, et qu'il date du 19 janvier, cet écrivain aurait vu que l'ultimatum n'avait rien à faire avec la Soledad, puisque l'entrevue du comte de Reus avec le général Doblado à la Soledad n'eut lieu qu'un mois plus tard.

Le général Prim, par une dépêche en date du 13 janvier, nous apprend qu'il fit approuver une mesure à laquelle on

s HISTOIRE DU MEXIQUE.

était loin de s'attendre en Europe comme au Mexique. -^ « Aujourd'hui, dit-il dans cette dépêche, nous avons eu lia première conférence ; j'y ai reçu de la part de mes collègues, des marques de déférence; le projet, rédigé d'avance «t que j'avais apporté, d'une proclamation au peuple mexicain^ fut adopté presque sans discussion, et l'on adopta en* suite, et aussi sans discussion, le projet d'une note collective. »

D'afifès le procès-verbal de ces conférences, les discussions Sfur les réclamations n'eurent lieu qu'à la quatrième conférence, de sorte que la proclamation rédigée par le gé* Qiéfal Prim, la note collective et le rejet de l'ultimatum ne forent nullement le résultat des discussions sur les récla* flftatious, mais des mesures proposées par le comte de Reus et approuvées par les plénipotentiaires. Voici les principaux ps^sages du premier de ces documents.

« Proclamation adressée le 10 janvier au peuple mexicain par lea représentants des trois puissances alliées.

V mexicains. — Les représentants de l'Angleterre, de la France et de l'Espagne remplissent un devoir sacré en vous taisant connattre leurs intentions, dès leur arrivée sur le lerriioire mexicain.

« La foi des traités, violée par les divers gouvernements q«i se sont succédé parmi vous, la sûreté de nos compatriotes sans cesse menacée , ont rendu nécessaire et indispensable cette expédition. Ceux-là qui font croire que derrière de si justes .prétentions se trouvent cachés des projets de conquête, de restauration et d'intervention dans votre politique et votre administration vous trompent.

i^ Troi& nations qui acceptèrent et reconnurent votre indépendance ont droit qiu'on les croie animées de sentiments plus nobles, plijbs élevés et plus généreux que de vouloir yçm tromper. Leis trois nations que nous représentons, dont le premier iatéifèt semble être d'obtenir une réparation dea grief? 'qui leur oat été faits, ont un mobile plus élevé et â*<yne portée plus générale. Elles viennent tendre une main

amicale à un peuple auquel la Providence avait prodigué tous ses dons, mais qu'elles voient avec douleur user ses forces et épuiser sa vitalité sous la violente impulsion des guerres civiles et de perpétuelles convulsions.

« C'est là la vérité, et nous sommes chargés de vous l'exposer, nous ne le ferons qu'en vue de vous faire travailler à votre avenir qui nous intéresse, et non dans le but de vous faire la guerre. C'est à vous, exclusivement à vous, sans aucune intervention étrangère, qu'il importe de vous constituer d'une manière solide et durable .

c( Mexicains, écoutez la voix des alliés, ancre de salut pour vous, au sein de la tourmente dont vous êtes environnés ; fiez-vous entièrement à leur bonne foi et à leurs généreuses intentions ; n'ayez aucune crainte des esprits inquiets et malveillants; votre attitude résolue et décidée saura les confondre tout le temps que nom assisterons impassibles au spectacle grandiose de votre régénération par l'ordre et la liberté.

« Cest ainsi quele comprendra^ nous en sommes sûrs, le'gou^ vemement suprême auquel nous nous adressons. »

Voici ce que disaient les plénipotentiaires chargés de fbire exécuter la convention de Londres, et de soutenir les réclamations de leurs gouvernements; voici ce qu'ont signé sir Wyke, auteur des dépêches du 27 mai, du 25 juin et du 28 octobre 1861, qui décidèrent le gouvernement anglais à intervenir au Mexique, et M. de Saligny, auteur des dépêches du 28 avril, du 29 juin et du 27 juillet 1861, qui nous font un tableau impossible du gouvernement mexicain et de la situation du pays. Un orateur espagnol a dit, en parlant de la conduite des plénipotentiaires alliés, j usqu'à la rupture de l'alliance, que c'était le comble de la démence; en effet, on se refuse à croire que cinq hommes intelligents réunis puissent arriver à rédiger une niaiserie pareille, si contraire à l'esprit et à la lettre de leurs instructions, comme au caractère de leur mission. Néanmoins, cette énormité ne leur parut pas suffisante, et le 14 janvier, ils envoyèrent à Juarez une note collective dan» laquelle ils

disent^ à peu près, tout ce que contenait leur proclamatioH'au peuple mexicain. Cette note collective fut portée par trois commissaires à Juarez qui répondit de telle sorte que les plénipotentiaires purent immédiatement juger de tout le ridicule qui leur revenait de cette démarche, d'autant plus inexcusable qu'elle renouait les relations diplomatiques avec un gouvernement qui les avait rompues d'une manière aussi brutale qu'inique. Sans parler de la demande insolente du rembarquement des troupes alliées, Doblado écrivait : « Il suffira d'appeler l'attention des alliés sur l'état dans lequel se trouve le pays actuellement, pour qu'ils comprennent que le secours cCune force armée est inutile pour consolider le gouvemement existant. » Ainsi, trois grandes puissances envoyaient trois escadres et dix mille hommes au Mexique demander à son gouvernement réparation pour avoir chassé l'ambassadeur de l'une, rompu les relations avec les deux autres, violé tous les traités, volé, expulsé, assassiné leurs nationaux, et quand ces escadres et ces troupes arrivent à Vera-Cruz, leurs chefs agissent de manière à convaincre ce gouvernement qu'ils viennent pour le consolider! Si ce n'était de l'histoire récente, on prendrait ceci pour une mauvaise plaisanterie, car on ne sait quel nom donner à pareille conduite.

Voici comment ces faits furent jugés au Mexique : ... « Les gouvernements d'flurope semblent d'accord et leurs représentants à Vera-Grux paraissent avoir des vues opposées. Comme les Espagnols sont ici les plus nombreux et qu'ils ont à la tète un général connu par sa bouillante ardeur, l'amiral Jurien comptait sur ce général pour diriger lè mouvement et commencer, sans perdre de temps, une marche vers l'intérieur. Cette marche était indispensable pour assurer notre influence politique, pour négocier avec avantage, pour enfin retirer les troupes du littoral qui forme cette zone torride inhabitable après le mois d'avril. Or, depuis son arrivée, le général Prim, à notre grand étonnement, n'est plus ce général dont on craignait l'esprit d'aventure,

mais un négociateur presque craintif. Par son influence, il a entraîné les commandants anglais et français dans une démarche qui, certes, ne sera pas approuvée, ni à Londres, ni à Paris, ni à Madrid, car on doit bien penser là-bas que le prestige des trois puissances est compromis, lorsque dix mille hommes arrivant sur un territoire ennemi, au lieu de sommer le gouvernement de faire droit, dans les vingtquatre heures, à leurs justes griefs, non seulement commencent à parlementer, mais vont jusqu'à demander la permission à ce même gouvernement de monter à Jalapa ou à Orizaba, pour trouver un campement salubre

« Les alliés ont fait acte d'hostilité en occupant Vera-Cruz. Dès lors, ils n'avaient plus qu'à sommer Uraga de se rendre... Soyez sûr que les amis de rintervention, et c'est la majorité ici, ne se déclareront que lorsqu'ils verront les alliés agir avec vigueur contre cette poignée de gens qui pillent et rançonnent ce malheureux pays.

ce La proclamation des alliés n'a pas été plus heureuse; au lieu de réclamer le redressement de leurs griefs respectifs, ils ont été demander naïvement à Juarez de se rendre, et, sans prendre aucune garantie, sans avoir aucun moyen de contrôler le sentiment national, ils font un vague appel au peuple mexicain pour qu'il veuille bien changer son gouvernement.

(c La mission qu'on a envoyée à Mexico n'a rien produit de bon. Les délégués ont été bien reçus, il est vrai, mais le brigadier espagnol a tenu des propos d'un tel radicalisme qu'il a dérouté les espérances des hommes d'ordre qui attendaient avec impatience l'arrivée des alliés, dans l'espoir de voir un gouvernement régulier établi dans le pays...

ce Pour remédier à la situation, il faudrait que les trois puissances prissent sans délai des mesures énergiques et envoyassent des instructions précises et identiques à leurs représentants ; il faudrait surtout que l'empereur envoyât des renforts, «ar c'est principalement sur nous que l'on compte au Mexique pour faire sortir ce malheureux pays de l'état

12 HISTOIRE DU HEIIQUE.

de désordre complet dans lequel il se trouve ». — Extrait d'une correspondance particulière datée de Mexico, 31 janvier 1862.

A la même date, Santa-Anna écrivait de Saint-Thomas... « J'avais pensé aller au Mexique par ce paquebot ; mais j'ai résolu d'attendre d'y voir plus clair. Les dernières nouvelles que j'ai reçues de ce pays ne peuvent être plus fatales... On craint que le général Prim ne concerte un arrangement avec Doblado, ministre universel de Juarez, par la médiation de l'oncle de sa femme, M. Gonzalez Écheverria, ministre des finances. Ceci s'accrédite par quelques paroles surprises sur les lèvres de Prim à son passage par Puerto-Rico et la Havane, et par la conduite du général Gasset à Yera-Cruz. Les citoyens mexicains de cette ville résolurent de former un acte pour m'appeler au pays, parce que d'autres populations firent la même chose; mais le général espagnol les en a empêchés, intimant à mon fils Angel qu'il l'expulserait s*il se mêlait de cette affaire ... Quant à ce qui concerne les opérations des alliés réunis aujourd'hui à Vera-Cruz, il n'y a que des conjectures; je ne crois pas que l'on puisse se faire une idée exacte de leurs intentions, jusqu'à ce qu'on ait vu leurs premières opérations. Ce qui appelle l'attention, c'est la petite force avec laquelle ils prétendent marcher sur la capitale. Ils pensent sûrement que les Mexicains sont armés de flèches et de casse-têtes. — A. L. de Santa-Anna ». —

En Europe, la conduite des représentants de trois puissances fut blâmée officiellement comme l'indiquent ces dépêches.

— Le comte Russel, à sir Charles Wyke. — Londres, 26 février 4862...

(c Depuis que je vous ai écrit ma dernière dépêche, j'ai vu, dans, les journaux, une copie ou traduction de la proclamation des commissaires et généraux des puissances alliées, portant la date du 10 janvier. Le gouvernement de Sa Majesté ne peut approuver et, en vérité, il désapprouve fortement cette proclamation.

INTBBYENTION FRANÇAISE. IS

<c Le gouvernement de Sa Majesté croit que la route était plus facile. Une fois, Vera-Gruz évacuée par les forces mexicaines , les alliés auraient dû envoyer à Mexico les conditions qu'ils exigeaient pour la réparation des griefs énumérés dans le préambule de la convention.

« Les mesures ultérieures devaient dépendre de la réponse que l'on aurait regue, mais s'il était nécessaire, pour des raisons sanitaires ou militaires, d'aller camper hors de Yera-Gruz ou de s'avancer vers Jalapa, cela aurait dû se demander en termes qui inspirassent le respect et non d'une manière qui excitât à la résistance. »

Lord Cowley au comte Russell. — Paris, 28 février 186i.

« J'ai communiqué à M. Thouvenel, les dépêches adressées, les 34 et 25, à sir Charles Wyke par Votre Seigneurie. M. Thouvenel m'a exprimé une opinion conforme à celle de Votre Seigneurie relativement à la proclamation adressée au peuple mexicain par les commissaires anglais, français et espagnols. Il m'a dit qu'il écrirait, dans un sens semblable à celui de Votre Seigneurie, à M. Dubois de Saligny, bien qu'il ne pût pas le faire d'une manière aussi forte, parce que les cammisMires français s'étaient opposés à la proclamation^ et quHls ne lui avaient donné leur adhésion que pour ne pas se séparer de leurs collègues. »

M. Thouvenel à M. Barrot, ambassadeur de France à Madrid. — Paris, 20 février 1862. — ... « Le manifeste au peuple mexicain, par les commandants et plénipotentiaires des puissances alliées, donne évidemment à l'expédition qu'elles ont combinée un tout autre caractère que celui qu'elles lui assignaient, et qui les avaient amenées à conclure la convention de Londres. Le premier but de l'expédition était d'obtenir la réparation des griefs, dont la mesure était comble et dont l'impunité eût rendu désormais impossible le séjour des résidents étrangers sur le territoire mexicain.

<x C'était donc la déclaration qui devait, avant toute autre, sortir de la bouche des représentants des trois puissances, dont les escadres et les soldats n'eussent assurément pas été

envoyés à la Vera-Cruz, s'il y avait eu la moindre chance d'avoir satisfaction du Mexique , autrement que par la voie de coercition. Du moment où la France, TEspagne et la Grande Bretagne étaient conduites à unir leurs forces contre le Mexique, dans de telles conditions, une action énergique et prompte était ce que commandaient les circonstances; et puisque la question restait entière, quand les escadres combinées arrivaient à la Vera-Cruz, puisqu'un acquiescement même tardif aux ultimatums déjà formulés ne laissait pas entrevoir l'apparence d'une soumission du cabinet de Mexico à nos légitimes exigences, c'était par une action plus décisive qu'il fallait les lui imposer. #

« Le langage tenu par les commandants et plénipotentiaires alliés n'a pu, au contraire, que rendre confiance au gouvernement mexicain en apprenant que l'on se prétait encore à négocier avec lui. Le répit inattendu qu'on lui a ainsi accordé aura, sans nul doute, eu pour résultat de lui permettre d'ajouter à ses moyens de défense, tandis que les discussions dans lesquelles ou l'a autorisé à entrer sur la question d'organisation intérieure du pays lui fourniront un moyen facile de traîner en longueur les négociations. ».

M. Barrot à M. Thouvenel. — Madrid, 26 février 1862. — c( Tai communiqué votre dépêche à M. Calderon Collantes. Il partage en tout point l'opinion de Votre Excellence sur l'erreur où sont tombés les plénipotentiaires des trois puissances, en ouvrant avec le gouvernement de Juarez des négociations, dont le seul résultat possible est la perte d'un temps précieux et la facilité que l'on donne au gouvernement mexicain d'organiser des moyens de défense.

ce Le premier secrétaire d'État m'a dit qu'il était absurde de demander à un gouvernement, que l'on devait traiter et queJ'on traite en ennemi, la permission de s'établir sur tel ou tel point de son territoire. En agissant comme on l'a fait, on encourageait le gouvernement de Juarez à se considérer comme le gouvernement légitime du Mexique, on traitait avec lui d'égal à égal, on le reconnaissait, d'une certaine ma*

niëre, et on créait rimpossibilité d'aider le peuple mexicain à renverser un gouvernement amsi odieux au pays qu'aux puissances étrangères^ et à le remplacer par un gouvernement constitué de manière à donner des garanties, ce qui était^ après tout, le but principal que les puissances alliées s'étaient proposé.

« La France, l'Espagne et l'Angleterre ne peuvent, coûte que coûte, abandonner une entreprise pour laquelle elles ont uni leurs forces; elles doivent faire au Mexique ce qu'elles se sont proposé d'y faire. -L'Espagne, en ce qui la concerne, y est très décidée. »

Lés trois puissances étaient donc parfaitement d'accord pour blâmer la politique personnelle de leurs représentants. Cette politique inconcevable, qui n'a cessé de dominer dans les mesures prises par ces représentants, devait avoir, en se prolongeant, des conséquences encore plus inattendues et plus désastreuses; mais, comme elle était, pour ainsi dire, imposée par le général Prim, il est nécessaire de voir comment elle a été appréciée par ses compatriotes. Le comte de Reus dit que son gouvernement a approuvé sa conduite ; on a vu par la dépêche de M. Barrot que cette approbation prétendue était un blâme nettement formulé. Voici sur ce sujet ce que disait H. Bermudez de Castro, au sénat, dans la séance du 17 décembre 1862.

(c La réponse à la note collective arriva à Yera-Cruz, et je ne puis moins faire que d'appeler l'attention du Sénat sur la dépêche avec laquelle le plénipotentiaire espagnol l'adressait au gouvernement de Sa Majesté. Le plénipotentiaire disait : « Ces messieurs — les commissaire^ — reviennent (( extrêmement satisfaits des bonnes dispositions dont se <c trouve animé le gouvernement de la république... Il c( nous engage aussi à nous avancer jusqu'à Orizaba, avec €( une garde d'honneur de 2,000 hommes, le reste des forces ce devant se rembarquer. »

c< Voyez, messieurs, jusqu'à quel point les Mexicains avaient repris courage, jusqu'à quel point ils étaient devenus

braves, puisqu'ils ne demandaient rien moins que la re* traite des troupes.

c( M. le comte de Reus disait ensuite : « Bien entendu que (c cette condition inadmissible s'impose seulement pour sauver « la dignité du pays, et afin d'éviter l'accusation de faiblesse <c qui tomberait sur les gouvernants actuels s'ils admettaient, ce même sans une apparence de résistance, ce qui est pro- <c posé par les alliés. »

(c Malgré cela, nos rapports avec la république mexicaine n'avancèrent pas beaucoup ; bien au contraire, les expulsés de Tampico ne reotraient pas dans leurs foyers, et le gouvernement mexicain avait frappé d'énormes contributions sur les étrangers ;...«..

« Si dès le principe , si, du moment où l'expédition en débarquant lança une proclamation portant qu'on reconnaissait le gouvernement établi, et qu'on entrerait en arrangement avec le gouvernement de Juarez, si on ne réclamait pas contre les décrets sanguinaires rendus par lui, comment le parti réactionnaire pouvait-il se montrer ?

c( On pouvait, on devait traiter avec Juarez, oui, mais en lui imposant des conditions... On fit abstraction des réclamations, et bientôt on reconnut Juarez, de telle sorte qu'on en vint à faire tourner toute l'influence de l'Europe en sa faveur, en dénaturant complètement la convention de Londres. En même temps le parti conservateur, comprenant qu'il lui était impossible de lutter avec le parti fédéral et les puissances de l'Europe, se tint immobile. »

Ces citations prouvent qu'en Europe comme au Mexique la conduite des plénipotentiaires alliés parut absurde et ridicule. Une fois entrés dans cette voie, les représentants ne pouvaient que commettre faute sur faute, et c'est ce qui leur arriva. M. Zamacona, ancien ministre des affaires étrangères de Juarez, qui accompagna les commissaires porteurs de la réponse du gouvernement mexicain à la note collective.

affirma au général Prim que Juarez était sincère dans ses offres. En voici une preuve. Le 28 janvier, époque à laquelle les commissaires étaient sans doute encore à Mexico, Juarez publia un décret contre les interventionnistes dont les principaux dispositifs étaient les suivants :

(c ... En vertu des facultés extraordinaires dont je suis investi, j*ai décrété la loi suivante pour châtier les délits contre la nation, contre Tordre, la paix publique et les garanties individuelles.

« Art. 1<^. Parmi les délits contre Tindépendance et la sécurité de la nation sont compris :

<c lo L'invasion armée faite sur le territoire de la repu* blique par des étrangers et des Mexicains... n'ayant pas été précédée d'une déclaration de guerre de la part des puis** sances auxquelles ils appartiennent;

i< 30 Le service volontaire des Mexicains parmi les troupes étrangères ennemies, quel que soit le caractère avec lequel ils les accompagnent y

« S"" L'invitation faite par des Mexicains ou des étrangers résidant dans la république aux sujets des autres puissances, pour envahir le territoire national ou changer la forme du gouvernement de la république quel que soit le prétexte invoqué ;

(c 40 Toute espèce de complicité pour exciter ou préparer l'invasion ou pour favoriser sa réalisation ;

ce 5"^ Toute tentative d'organiser un simulacre de gouvernement, de donner des votes, d'assister à des juntes, de former des actes, d'accepter des emplois ou commissions, soit de l'envahisseur même ou d'autres personnes déléguées par lui. »

Ce décret, appelé mortuaire par le peuple mexicain, comprend trente-quatre articles ; il est contre-signe par Doblado, et, comme la mort devait frapper la plupart des personnes qui avaient été tentées d'avoir quelques relations avec les envahisseurs, il répandit l'épouvante dans le Mexique et nui désordre ne s'ensuivit. Juarez tenait au pouvoir, il voulait

le g'irder et lorsqu'il vit que les alliés étaient aussi timides, aussi maladroits, qu'ils le furent dès' leur première démarche, il comprit de suite qu'avec des mesures rigoureuses vis-à-vis les Mexicains et les résidents étrangers, avec de la finesse vis-à-vis des alliés, il pouvait être sûr de se maintenir au pouvoir. Aussi ne perdit-il pas de temps : la note collective est datée du 14 janvier; onze jours après, son décret de terreur était rédigé et publié. Ce décret paraît n'avoir pas impressionné les plénipotentiaires. Il est vrai que le 27 de ce même mois, il y eut entre eux une altercation tellement grave qu'ils convinrent de ne point l'enregistrer dans le procès-verbal de ce jour.

On se rappelle que Hiramon, étant président, avait ordonné à A(arquez de prendre à la légation anglaise six cent mille piastres qu'il disait appartenir au commerce et devaient payer les droits. Les agents anglais qui faisaient la contrebande des piastres, comme je l'ai raconté, conçurent alors une haine violente contre Miramon, et trouvant l'occasion de s'en venger, n'y manquèrent pas. Le 22 janvier, Miramon, le P. Miranda et quinze ofBciers mexicains quittèrent la Havane pour venir à Vera-Cruz.

« Le 27 janvier, dit une note que je trouve dans mes documents mexicains, à dix heures du matin, l'ambassadeur anglais réunit les plénipotentiaires, M. de Saligny et le général Prim, pour leur dire que ce même jour le général Miramon devait arriver à Vera-Cruz sur un vapeur anglais, qu'il allait le prendre, lui faire mettre les fers, une chaîne et conduire en Angleterre pour y être jugé comme un voleur. L'ambassadeur français, indigné, dit qu'il ne pouvait permettre une telle violation du droit des gens; que lorsque le général Miramon était parti du Mexique, il avait été recueilli par un navire de guerre français dont le capitaine ne lui donna pas seulement cette protection, mais refusa de le remettre à un autre de la marine anglaise qui le réclamait. L'empereur, ajouta-t-il, non seulement approuva la conduite de cet officier, mais le reçut à sa cour.

« Le général Prim dit que le général Miramon avait été reçu à la cour d'Espagne, et que lui-même, en passant par la Havane, l'avait invité à aller au Mexique par Vera-Cruz, cette place étant déjà occupée par les forces alliées. L'ambassadeur anglais persista dans son projet. Le Français alors protesta contre le fait, disant que ne pouvant pas s'opposer à la capture du général Miramon, puisqu'il venait sur un navire anglais, et que ne pouvant se mêler des actes intérieurs des forces anglaises, il exigeait que l'on mtt dans sa protestation, les paroles qu'il avait prononcées, et que le général Miramon fût traité non seulement avec la considération due à son rang de général, mais encore avec celle qui lui était due pour la haute position qu'il avait occupée dans la république. Les paroles se croisèrent; le général Prim fit sienne la demande de M. de Saligny et ajouta que si l'Angleterre prenait Miramon pour le juger comme un voleur, les alliés devraient prendre Juarez, pour le juger comme un assassin.

a Le résultat de tout ceci fut qu'à l'arrivée du vapeur anglais Avon, à Vera-Gruz, à six heures du soir, cinq ou six bateaux anglais, manœuvres par des marins anglais, armés jusqu'aux dents, l'abordèrent, et quoique le général Miramon voyageât incognito, il fut pris et porté à la frégate anglaise dans la baie. Le 28, il fut transbordé à la rade de Sacrificios sur le navire de guerre anglais Jason où il est retenu sans pouvoir communiquer avec qui que ce soit; on ne lui laisse parler seulement qu'aux personnes auxquelles le commodore Dunlop le permet, et encore ceci doit se faire en présence du capitaine du Jason et d'un officier anglais qui parle l'espagnol. Le commodore a dit qu'en vertu de la protestation de l'ambassadeur français, le général Miramon sera conduit à la Havane sur le mémie vapeur qui l'a amené. Le général Miramon a demandé à parler aux trois commissaires, et qu'on l'envoie à la Havane sur le navire de guerre espagnol qui part pour ce port, demain 30 janvier. Ces deux choses lui ont été refusées par l'ambassadeur anglais, qui dans

20 HISTOIRB DU MEXIQUE.

cette affaire a montré la conduite... » Suivent des épithàtes injurieuses.

La conduite du général Prim à Tégard des Mexicains qui voulaient aller dans leur pays s'occuper des affaires nationales ayant été sévère et partiale, j'ai beaucoup été surpris des paroles qu'on lui prête dans cette note; je les crois pourtant vraies, car aux Gortès tous les orateurs qui l'ont attaqué s'accordent à le louer sur la manière dont il a défendu le droit des gens dans la personne de Miramon. M. Rios y Rosas dit à ce sujet : « Â Vera-Cruz, arrive l'affaire du général Hiramon, affaire dans laquelle le commodore anglais, obéissant aux instincts et aux traditions du caractère anglais, commet un attentat contre Miramon... De manièire que lorsque les monarchistes se présentent ils sont repoussés, et quand ils s'en vont, alors on demande : Où sont les partisans de la monarchie? » Avouons, en passant, qu'il leur eût fallu beaucoup de courage pour se mettre en évidence, placés, comme ils étaient, entre Juarez décrétant la peine de mort contre tous ceux qui manifesteraient une opinion politique contraire à la sienne, et les alliés reconnaissant le gouvernement de Juarez, rétablissant avec lui les rapports diplomatiques, traitant les conservateurs avec dédain ; les menaçant comme le fit le général Gasset; les repoussant comme le fit le général Prim et les maltraitant comme le fit le commodore Dunlop.

Les troupes alliées ne pouvaient pourtant pas rester indéfiniment cantonnées à Vera-Gruz et dans les villages voisins, en attendant la régénération du Mexique qui promettait d'être longue à s'accomplir. Aussi, le 7 février, M. le comte de Reus écrivait à son gouvernement : — «La note collective informera Votre Excellence de notre ferme résolution d'avancer dans l'intérieur, dessein. que nous eussions déjà mis à exécution, si nous ne nous fussions heurtés contre les obstacles offerts par le manque des transports.

« Cependant, grâce à l'efiicacité, à l'activité avec laquelle le très honorable capitaine général de l'tle de Cuba nous en-

INTBRYENTION FRANÇAISE. fi

voie les éléments nécessaires pour entreprendre le susdit mouvement, etgrâce aussi aux efforts faits ici pour réunir des chariots, des attelages et des bétes de somme, f espère qm^ dans quinze jours y nous pourrons nous mettre en nuêrche.

ce It est probable que les troupes mexicaines ne s'opposeront pas à notre passage ; mais si le contraire arrivait et nous obligeait à fôire usage de la forae, après le premier' fait d'armes où la victoire nous restera, quel que soit le nombre de nos ennemis, il faudra agir avec viguevr et énergie et nous emparer de tous les éléments de guerre que le pays lui*mëme peut nous fournir. »

Cette communication était du 7 février, les quinze jours expiraient le 22 , et le 19 se signait le traité de la Soledad ; les troupes ne se mirent en marche qu'au commencement de mars, c'est h dire plus d'un mois après la dépêche du général Prim. Pourquoi donc attendre les transports si l'on devait traiter? et pourquoi traiter si Ton attendait les transports? Que signifie cette dépêche? On n'attendit pas les transports, et Ton résolut de demander au gouvernement de' Juarez la permission d'avancer sur un territoire plus salubre que celui de Vera-Cruz. Dans ce but, les plénipotentiaires adressèrent, le Sou le 4 février, une note à M. Doblado, à 'aquelle il répondit le 6 : — ce Comme le gouvernement de .a république ignore quelle peut être la mission que les commissaires des puissances alliées viennent remplir au Mexique, parce que, jusqu'à ce moment, ils ont seulement indiqué des promesses, mais vagues, et dont personne ne comprend le véritable objets il ne peut permettre que les" troupes envahissantes s'avancent, à moins que l'on ne règleavec clarté et précision certaines bases générales qui feront connaître les intentions des alliées, et que l'on ne négocie* ensuite avec prudence au sujet des intérêts importants qui' doivent être discutés.

(K Le citoyen président m'ordonne de dire, pour plus ample explication, que si vos seigneuries envoient prompt tement à Cordova un commissaire pour discuter avec un iiî. 9

tl HISTOIRE DU MEXIQUE.

autre commissaire du gouvernement les bases mentionnées, on donnera l'ordre de permettre d'avancer jusqu'aux points dont on conviendra... »

Ainsi, grâce à la direction donnée à l'expédition un mois après son arrivée à Yera-Gruz, personne ne comprenait son véritable objet ! À cette note, les alliés répondirent le 9 février par la dépêche suivante : — « Désireux de tenter un dernier efTort pour prévenir un conflit qu'ils regretteraient sincèrement, les représentants soussignés croient de de leur devoir d'inviter S. Exe. le ministre des afi'aires étrangères à venir s'entendre en personne avec M. le comte de Reus, qui lui donnera , en leur nom , toutes les explications nécessaires et de nature à dissiper des doutes injurieux pour la loyauté des hautes puissances signataires de la convention du 31 octobre 1861.

c( M. le comte de Reus se rendra en conséquence le 18 février à onze heures du matin, sur un point choisi à égale distance de la Tejeria et de la Soledad, au Rancho de la Pulga. Les représentants espèrentquele ministredes affaires étrangères pourra se présenter à ce rendez-vous avec une garde d'honneur de cinquante cavaliers et de cinquante fantassins. M. le comte de Reus sera accompagné d'une escorte semblable. »

En présence de tant de ménagements et tant d'humilité doit-on s'étonner de la conduite arrogante du gouvernement mexicain et de la lettre suivante écrite le 10 février au comte de Reus, par le général Zaragoza. — « La Soledad, quartier général de l'armée d'Orient. — Général en chef. — - On a toléré jusqu'à ce jour que les puissances alliées qui envahissent le Mexique, étendissent leurs opérations en dehors de Yera-Cruz; mais il serait déshonorant pour la patrie et indigne d'un général mexicain, d'assister impassible devant de nouveaux outrages. Je fais donc savoir au général eu chef des forces ci-dessus mentionnées, qu'il doit les conserver dans ses positions actuelles qui sont Tejeria, Médellin, Paso del Tero et S. Juan Loma de Piedra, et ne pas avancer

INTERYEMION FRANÇAISE. 2S

davantage ; dans le cas contraire je regarderais comme ouvertes les hostilités et la guerre déclarée. Taccomplirai le devoir sacré que m'imposent les lois de mon pays comme général en chef de l'armée chargée de la défense de la partie orientale du Mexique. — Zaragoza.

La fierté britannique, Torgueil castillan et la susceptibilité française devaient recevoir bien d'autres atteintes, avant que les plénipotentiaires français, trouvant la mesure débordée, secouassent cette honteuse tutelle qui les opprimait et prissent la liberté de poursuivre l'exécution du traité de Londres, auquel le général Prim, comme sir Charles Wyke semblaient n'avoir jamais songé. L'entrevue ayant été acceptée, le général Prim se rendit au lieu désigné avec une escorte. A une lieue environ de la Soledad, les généraux Doblado et Zaragoza attendaient en voiture le comte de Reus ; celui-ci y monta avec les deux généraux. A dix heures du matin ils arrivaient à la Soledad, et le comte de Relis se retira aussitôt avec le général Doblado dans une maison isolée, ob ils restèrent plusieurs heures en conférence secrète. Dans cette conférence furent convenues, d'un commun accord, les stipulations préliminaires d'un traité de paix.

Avant de parler des tempêtes soulevées au Mexique comme en Europe, à propos de la convention de la Soledad, il faut répondre au naïf argument du général Prim qui, pour se disculper, avançait que puisqu'on devait traiter avec Juarez et le reconnaître par le fait même de l'envoi de l'ultimatum, il n'était nullement coupable de l'avoir reconnu par la proclamation et la note collective et d'avoir traité avec son gouvernement par la convention de la Soledad.' Répondant à . cette théorie, M. Bermudez de Castro disait en plein sénat : — « Les instructions envoyées par le gouvernement espagnol et que j'ai lues, les paroles qu'il adressait à l'ambassadeur de France, en lui rendant compte de la dépêche de M. Thouvenel, que prouvent-elles? Que l'on devait traiter avec Juarez, mais non pour entamer des négociations, et seulement pour lui imposer la dure loi de la force et les con-

tt HISTOIRE DU MEXIQUE.

ditions que ToQ stipulait... On n'allait point traiter avec Juarez de la meilleure ou de la plus mauvaise organisation dU' gouvernement dans son pays; on allait lui imposer la loi et. S'il ne satisfaisait pas aux réclamations, s'il refusait à notre plénipotentiaire les réparations dues pour effacer Finfamie de l'expulsion de M. Pacheco, le gouvernement le dit aussi : <€ On ne suspendra pas une minute les hostilités. » Cela. signifie*t-il traiter amicalement? Cela signifie-t-il reconnaître Juarez ?»

Le général Prim comprit différemment son mandat, l'honneur national et celui de ses alliés. Le général Doblado d^ sirait deux choses : une reconnaissance formelle du gouvernement de Juarez, du répit pour vaincre Marquez qui battait: parloui alors les troupes juaristes, et du temps pour orga* niser la défense contre Tarmée alliée; il obtint davantage. Et le général Prim viendra dire ensuite qu'il ne s'est pas laissé * jouer par le général Doblado! On en jugera par la conveur tion suivante et l'effet qu'elle produisit en Europe comme au Mexique.

« Convention préliminaire de la Soledad, conclue entre le: gouvernement mexicain d'une part, et les plénipotentiaires de l'Espagne, de la France et de la Grande Bretagne d'autre part, le 19 février 1863.

Art. 1^. Le gouvernement constitutionnel qui est actuelle* ment au pouvoir dans la république mexicaine ayant informé les commissaires des puissances alliées qu'il n'a pas besoin de l'assistance offerte par elles avec tant de bienveillance au peuple mexicain, parce que ce peuple contient en lui-même des éléments suffisants de force pour se préserver de toute révolte intérieure ; les alliés auront recours à des traités pour présenter toutes les réclamations qu'ils sont chargés de faire au nom de leurs nations respectives.

Art. 2; Dans ce but, et les représentants des puissances alliées protestant qu'ils n'ont nullement l'intention de nuire;, à la souveraineté ou à l'intégrité de la république mexicaine; des négociations seront ouvertes à Orizaba, oii les commis-

saires des puissances alliées et les ministres de la république :se rendront, à moms que des délégués ne soient nommés par les deux parties, d'un consentement mutuel.

Art. 3. Tant que dureront ces négociations, les forces des puissances alliées occuperont les villes de Cordova, Orizaba etTehuacan.

Art. 4. Afin qu'il ne puisse être en aucune façon supposé que les alliés ont signé ces préliminaires dans le but d'obtemv leur admission aux positions fortifiées maintenant occu- .pées par l'armée mexicaine, il est stipulé que, dans le cas où Hnalheuréusement les négociations seraient rompues, les iforces alliées se retireront desdites positions et prendront liosition en ligne devant lesdites fortifications sur la route de Vera-Cruz , les points extrêmes étant le Paso-Ancho, sur la route de Cordova, et le Paso de Oveja, sur la route de £lalapa.

Art. B. Dans le cas où, malheureusement, les négociations ^seraient interrompues, et les alliés se retireraient dans les lignes ci-dessus indiquées, les hôpitaux des alliés resteraient sous la sauvegarde de la nation mexicaine.

Art. 6. Le jour où les alliés commenceront leur marche pour occuper les points mentionnés dans l'article 3, le dra- ,peau mexicain sera hissé sur la ville de Yera-Criiz et sur le fort de Saint-Jean d'UIoa. — Signé : comte de Reus, Manuel 'Doblado, Ghas-Lennox Wyke, Hugh Dunlop, A. de Saligny, E. Jurien. — La Soledad, le 19 février 1862.

« J'approuve ces préliminaires, dans Texercice des pleins pouvoirs dont je suis investi. — Benito Juarez, président de ta république; Jésus Teran, secrétaire. »

Voulant être très sobre d'appréciations personnelles , et me servir presque exclusivement de documents étrangers pour écrire cette histoire, afin d'éviter le soupçon de partialité, je vais publier les interprétations données à cette convention par les Mexicains et les Espagnols.

« D. José H. Gonzalez, au général Woll. — Vera-Cruz, SO février 1862. — ... Malgré la duplicité du gouvernement

de Juarez, malgré ses insulte^ faites aux alliés, Priai a eu hier une entrevue, à la Soledad, avec Doblado; le résultat en est que les troupes alliées vont occuper pacifiquement Orizaba, Gordova et Tehuacan... Ce qui nous dégoûte personnellement dans ce traité, c'est que les autorités juaristes restent dans les places occupées par l'armée alliée, de sorte que nous ne pouvons faire un pas en sûreté, parce que si l'on nous met la main dessus, les alliés ne peuvent rien pour nous, afin de rester toujours neutres. Voici la situation que nous a faite l'intervention, en ayant à sa tète le général Prim. Qui aurait cru que cette intervention, provoquée par les méfaits de la démagogie, serait devenue démagogue en mettant les pieds à Vera-Cruz? Personne. Les officiers espagnols et français souffrent comme nous de ce qui se passe ici... Prim et Doblado croient se tromper mutuellement, mais c'est le premier qui est trompé. Le parti libéral nous met hors la loi; Prim nous est hostile; l'Angleterre appuie Prim contre nous et contre l'amiral français,* de sorte que l'intervention est tout à fait contre nous. Seulement un changement de personnes dans le commandement peut nous sauver. Marquez, en voyant ce qui se passe ici, est étonné et ne sait que faire...

« 24 février. Tout est changé aujourd'hui ; les ordres venus (l'Europe, cette nuit, ont mis le général Prim a sa vraie place, et l'otit fait rentrer dans le chemin qu'il devait suivre... Tout cela provient de ce que les intentions de l'empereur Napoléon sont clairement révélées ; elles' ont détruit les ambitions de Prim et fait cesser les doutes de l'amiral français qui suivait Prim les yeux fermés. »

Dès ce jour, en effet, les plénipotentiaires français prirent une allure plus indépendante et plus conforme à l'esprit de la convention de Londres; mais ils ne voulaient ni déchirer les préliminaires de la Soledad, ni diriger les démarches des alliés dans le sens de cette convention, car Prim et les deux diplomates anglais ne furent jamais dans un plus complet accord, et la rupture de l'alliance était un scandale à craindre. A Mexico, les préliminaires de la Soledad furent jugés

d*autant plus sévèrement que le mouvement militaire en faveur de l'intervention commençait à se dessiner sur une vaste échelle, malgré les nombreux éléments de rivalité, de défaillance et de découragement qui auraient dû le faire avorter, et qui ont été indiqués depuis l'arrivée dePrim et de Miramon à la Havane jusqu'à la signature de la convention de la Soledad.

Une lettre de Mexico, datée du 22 février, donne à ce sujet des détails fort intéressants et peint sous les couleurs les plus sombres la situation de la capitale, a où, dit cette lettre, l'anarchie est à son comble et où la population étrangère surtout, soumise de la part des différentes autorités aux mêmes actes d'arbitraire, de violence et d'extorsion que par le passé, en est réduite à craindre que la lenteur des alliés, leur attitude et leurs ménagements si inattendus envers une administration sans foi ni loi, comme sans prestige et sans force, n'attirent des malheurs bien autrement grands encore sur ceux qu'ils étaient venus protéger. Ces craintes ne sont que trop justifiées par certains actes officiels du gouvernement : l'un est un décret publié, le 2S janvier, par M. Juarez» et dont un article condamne à mort tous les individus, faisant partie à un titre quelconque des forces étrangères qui ont envahi le territoire mexicain sans déclaration de guerre préalable

ce Comment s'étonner si^ sous le coup d'une telle législation, les partisans de l'intervention et la majorité du pays qui détestent le gouvernement actuel aient gardé jusqu'à présent un silence prudent et contenu leurs aspirations et leurs espérances. Et, cependant la violence des hommes qui sont au pouvoir montre assez leur faiblesse et leurs craintes.

(c Je n'ose guère vous dire de combien d'insultes ont été abreuvés ici, les Espagnols^ les Français et les Anglais, par une poignée d'hommes qui, à l'aide de la terreur et d'exactions sans nombre, maintiennent un semblant de pouvoir qu'on veut faire passer en Europe pour l'expression du sentiment national. Et cependant, plus on fait subir d'hu-

1» IISTOIKE DU MEXIQUE.

miliations aux représentants des trois grandes puissances, moins ils semblant les ressentir.

« Pendant que nos diplomates à épée se laissent prendre aux pièges que leur tend un pouvoir qu'ils avaient (^dre de ne pas reconnaître et de combattre, le pays s*agite en faveur de rintervention. Le 9 février, Marquez et Zuloaga, avec un millier d'hommes environ, surprenaient à S. Juan del Rro, à trente-cinq lieues de la capitale, un corps de troupes de Juarez de mille à douze cents hommes, sous les ordres de Rey et de Cuëllar, leur tuaient cinq cents hommes parmi lesquels un de ces deux chefs, le colonel Rey, et leur faisaient trois cents prisonniers, s'emparant, en outre, de plusieurs pièces de canons, d'une grande quantité d'armes et d'objets de campement.

a Deux jours après. Marquez opérait sa jonction avec Mejia, qui lui amenait plus de deux mille hommes. Enmème temps, Buitron et Lamadrid, avec quinze cents hommes, venaient se retrancher dans la forte position de Las Gruces, à six ou sept lieues de Mexico, tandis que Vicario, à la tète d'un corps évalué à deux ou trois mille hommes, s'emparait, sans conteste, du district de Guernavaca, et que d'autres chefs, tels que les généraux Gbacon, Ârgueiles, Gobos, Gutierrez, Galderon, reprenaient la compagne dans diverses directions, avec des détachements plus ou moins coasidérables. »

Le général Prim essaya dejustifier la rédaction et la signaturedes préliminaires de la Soledad, en plaidanten faveurde la force du gouvernement de Juarez et critiquant le parti réactionnaire, « presque réduit à rien, » disait-il. Les dépêches du comte de Reus et les faits qui se passaient au Mexique démentent continuellement les assertions du général, de sorte qu'il suffit de citer ces dépêches et de raconter ces événements pour montrer,^sinon la duplicité de ce général, au moins son inhabileté. G'est ce que M. Bermudez de Castro fit au sénat espagnol avec une éloquence digne et simple : « Les décrets sanguinaires de Juarez, disait cet orateur, ne

INTiaVENTlON FRàNÇUSE. S9

prouvent pas t>eaQCOup que le parti réactionnaire fût anniiiilé; si ce. parti eût été presque détruit, il n*eût pas été nécessaire de punir de la peine de mort toute action, même la iplus innocente... En lisant le premier article de la Soledad, jsn lisant aussi les raisons dont le plénipotentiaire espagnol accompagnait ce traité, tout le monde croirait qu'en effet te gouvernement de Juarez était un gouvernement fort... qui avait les moyens de se faire respecter, qui se faisait obéir dans tout le pays... Cependant, dans la môme dépêche de ilf . le comte de Reus, je trouve la preuve évidente que ce serait une grave erreur, de la part du sénat, s*il croyait ce qui se déduit naturellement de Tarticle premier des préli* minaires de la Soledad.

tt Dans cette dépêche du 20 février, M. le comte de Reus ajoute : « Le général Doblado convint de notre supériorité M et me déclara que toutes les personnes sensées du pays « désirent que nos différends aient un dénoûment pacifique; « mais que le gouvernement se trouve, jusqu'à un certain « point, sous la pression des exaltés qui, accoutumés au a désordre qu'entraîne la guerre, tenteraient d'enlever au -« gouvernement son prestige et le déclareraient môme 4( traître à la patrie, à cause de la conduite modérée qu'il est a 'résolu à tenir dans ses rapports avec les commissaires <x alliés. »

'flc Mais, en outre, dans le procès-verbal de la conférence dans lequel, de retour de la Soledad, le plénipotentiaire espagnol Bendait compte à ses collègues du résultat de sa mission, on lit ces paroles qui peignent aussi quelle était la situation de ce gouvernement qui se suffisait à lui-môme pour rétablir Tordre et se faire obéir dans le pays, ce Le géaéral Doblado — c'est le plénipotentiaire espagnol qui parle — en vint à me dire en résumé : « Que le gouvernement est a entouré de difficultés à cause de l'espèce d'indépendance f( gui existe dans les États, dont les gouverneurs se refusent « à obéir aux ordres. du gouvernement de la capitale, en vue « de l'exaltation des esprits et très particulièrement dans le

80 HISTOIRE DU MBXIQUE.

« cas actuel, ce qui empêche quelquefois le. gouvernement <c privé d*autorité, de prescrire les mesures que la situation « exige et que la prudence conseille. »

« C'est à dire que le gouvernement de Juarez, avec qui nous entrions dans la voie des traités, ne pouvait, dans la question spéciale qui s'agitait, dicter les mesures qu'exigeait la situation et que conseillait la prudence. Quel'on voie donc, s'il peut y avoir un aveu plus explicite fait par le général Doblado lui-même, qu'il n'était pas convenable, quMl ne pouvait pas être sûr, et que cela ne mènerait à rien de traiter avec un gouvernement qui manquait absolument de moyens et de la volonté de tenir sa parole. »

Quant à l'approbation de la conduite du général Prim dans toute cette affaire, elle est loin d'être sans réserve, car dans l'ordre royal du 22 mars qui lui fut envoyé, il est dit : •— €( Si le gouvernement de Sa Majesté désirait qu'on gardât avec celui de la république mexicaine un système de modération et de douceur aussi large, aussi libre que le permettaient la nature des faits qui ont amené l'action combinée des trois puissances et les conditions où se trouve ce gouvernement, il ne croyait pas qu'il fût nécessaire de pousser ce système si loin que l'on pût faire concevoir aux Mexicains eux-mêmes quelque doute sur la décision avec laquelle on poursuivrait les réclamations. »

Relativement à l'article 6, concernant le pavillon mexicain, le même orateur, que j'ai cité plus haut, fit une déclaration, en parlant de ce drapeau salué par le maréchal Forey, qui mérite d'être reproduite. « Je crois, dit-il, que cela est parfaitement logique, et que cela embrasse une haute pensée politique. Qu'est-ce que le pavillon mexicain arboré sur Vera-Gruz délivrée de Juarez et à l'abri du joug de son autorité?... Le drapeau du pays, le drapeau de la nation. Et que signifie le fait? Le salut rendu au pavillon d'une nation dont on veut respecter l'intégrité et l'indépendance. Que veut dire le pavillon arboré sur une place par une exigence du gouvernement de Juarez? Cela signifie le pavillon de Jua-

INTEEVSNTION FRANÇAISE. Il

rez... Pendant que le pavillon mexicain est salué sur les murs de Vera-Gruz, où ronii*obéit pas & Tautorité de Juarez, ce même pavillon sera reçu à coups de canon lorsqu'il sera déployé par les généraux des troupes de Juarez. Je trouve cette démarche non seulement diplomatique, mais encore hautement politique, parce qu'elle signifie d'avance que l'on ne veut ni le démembrement ni la chute de l'indépendance de Ja nation mexicaine. »

tf Le traité de la Soledad, disait M. le marquis de la Havane, au sénat, n'a pas été fait par des considérations, mais comme conséquence d'une idée politique, par le désir de marcher avec le consentement des Mexicains. Et cela est si vrai, que si M. le comte de Reus eût été seulement général en chef des troupes, et que le plénipotentiaire espagnol lui eût demandé si les transports l'empé^pheraient d'aller en avant, il lui aurait répondu : «c Non, dans vingt jours j'aurai <c les transports, et dans vingt et un je suis prêt à battre (c Zaragoza oii vous voudrez. » En effet, à la lettre insultante du général mexicain, il n'aurait répondu qu'en disant : <c Place aux troupes ciliées, » et le général Zaragoza la lui aurait donnée promptement. »

En parlant de l'article 1«' de cette convention, M. Rios y Rosas, s'écriait avec indignation aux Cortës : « Il proclame Talliance avec Juarez; ce n'est plus la reconnaissance de Juarez; ce n'est plus l'abandon de toutes les solutions antérieurement sanctionnées; ce n'est plus la suspension de l'ultimatum et des voies de rigueur : non, c'est plus encore : c'est l'alliance avec Juarez. » Ces paroles sont complètement d'accord avec la dépêche de M. Collantes au général Prim, dans laquelle il lui disait : « En plaçant le pavillon mexicain à côté des drapeaux alliés, on donnait à entendre — en supposant que cela eût lieu, — que tous ont désormais une situation commune, des intérêts semblables et des droits égaux. Il ne pouvait y avoir d'autre signification à ce fait. »

c( Quand le gouvernement a envoyé ses troupes au Mexique, ajoutait M. Mon, il n'y avait rien à traiter, rien à négocier;...

aa HISTOIRE IHJ MEXIQUE.

il n*y avait qu'à faire aceomplif , par la force, ce qu'on n'avait pas voulu exécuter de bonne volonté... Il s'est agi de chercher un climat salubre pour les troupes. Pour moi, je le demande à un homme aussi habile que M. le ministre de la guerre... s'il eût sollicité la permission d'aller s'établir à Orizaba. »

Je terminerai ces citations par un extrait du discours de M. Rouher dans la séance du 10 juillet 1867, pour montrer Tunanimité de l'interprétation donnée aux préliminaires delà Soledad, et l'unanimité de la réprobation soulevée par cet acte inqualifiable , car, si pour des raisons étrangères à la question, le gouvernement espagnol a approuvé la conduite du général Prim dans son ensemble, il l'a blâmée dans tous les détails, comme le proclamait un de ses collègues au sénat.

« Mais qu'était-ce, donc que ces préliminaires de la Soleâad? disait H. Rouher dans son discours du 10 juillet. N*est-ce pas l'oubli complet de la convention du 31 octobre 1861 ei des circonstances, des explications et des instructions qui avaient été officiellement données aux divers plénipotentiaires ? Gomment! messieurs, par ces préliminaires, on stipule d'abord que le gouvernement de Juarez remercie les puissances alliées du concours qu'elles venaient lui offrir, et on déclare qu'il n'en a aucunement besoin ! — Rires ironiques. — ... Puis on stipule que le IS avril, c'est à dire deux mois après, s'ouvriront les conférences destinées à rétablir les bonnes relations du gouvernement mexicain avec les trois puissances !

« Ainsi, il faut deux mois ontiers, non pas pour discuter ; il faut deux mois entiers qui s'écouleront dans le silence et l'abstention, dans le défaut de rapports, et deux mois au bout desquels on daignera commencer des relations avec les trois puissances pour discuter leurs griefs. On consent à ce que les alliés prennent leurs quartiers à Orizaba et à Gordova ; mais, s'il y a rupture après le 18 avril, :iis devront rétrograder à travers la fièvre jaune , et comme pour marquer ces déclarations d'une sorte d'ironie, il est :en même

temps déclaré qu*à côté du drapeau des trois puissances, sur le fort de Saint-Jean dlJloa et à la Vera-Cruz flottera le drapeau mexicain.

a Voilà les stipulations de la Soledad. Nous les avons repoussées à la date du 2 avril. Une note insérée au Momleur a déclaré qu'elles n'étaient pas ratifiées. » Dans cette note il était dit : « L'empereur Napoléon laissait les autres gouvernements juges, comme ils l'entendaient, de leurs intérêts et de leur honneur, son gouvernement se bornait ài désapprouver hautement la convention conclue avec le gé* nérai mexicain Doblado par le général Prim, et acceptée ensuite par les plénipotentiaires des puissances alliées, parce que cette convention lai semblait contraire à la^ dignité de la France. »

Tels sont les principaux événements qui se passèrent aui Mexique pendant le mois de février 1862, et telle est la ma« nière dont ils forent jugés. Le mois de mars devait voir s'élever de nouvelles tempêtes entre les plénipotentiaires et* de nouvelles rigueurs de la part du gouvernement de Juarez.. Mais les représentants français, qui s'étaient aperçus du piège tendu par les préliminaires de la Soledad, devenaient plus fermes et refusaient de se laisser conduire aveuglémenti par la politique secrète de M. le comte de Reus , et par les intérêts particuliers des représentants anglais.

a Vera-Cruz, 1^ mars 1862. — Le paquebot anglais*, me' dit une lettre d'un personnage mexicain, est arrivé aujourd'hui & midi; il amène le général Almonte et D. Antonio HarO' y Tamariz. L'arrivée de ces messieurs est providentielle; ils arrivent à temps pour empêcher que Prim affermisse le pouvoir de Doblado et aille ensuite battre le général Marquez. Aussitôt que Prim a vu qu'on ne répétait pas à Mexico les scènes de Saint-Domingue il a cherché à favoriser les libé*raux. Cest dans ce but que la réunion des commissaires et des ministres n'aura lieu que le IS avril ; de la sorte Juarez aura le temps de tomber avec toutes ses troupes sur Marquez... Mais> nous verrons maintenant qui sera le plus fin

34 HISTOIRE DU MEIIQUB.

de lui ou de nous. Nous attendons avec impatience les 4,000 Français qui sont en chemin. Nous recevons à l'instant un courrier extraordinaire qui nous apprend que Garvajal vient. d'être battu par Marquez. »

« Au moment oh j'allais fermer ma lettre, dit une autre correspondance de Mexico, nous apprenons l'envoi de France du général Lorencez avec un corps de troupes françaises. Cette nouvelle a ranimé toutes les espérances ; elle mettra, je l'espère, un terme aux tergiversations qui nous' désolent depuis deux mois. Jamais l'empereur n'aura rendu un plus grand service à l'humanité que d'arracher à l'anarchie qui le ruine, un pays qui, s'il vient un jour tranquille et prospère» offrira à toutes les puissances de l'Europe d'immenses avantages commerciaux... L'annonce des renforts envoyés de France a produit une très vive sensation, car on attend tout de la France et de la France seule. »

Le général Prim a voulu rejeter sur l'augmentation des forces françaises et l'arrivée du général Almonte, les causes premières de la rupture des relations entre les représentants des trois puissances. Ces deux points sont trop importants dans l'histoire de l'intervention pour ne pas les élucider le plus possible.

M. Mon, en donnant des explications au sénat sur la fâcheuse impression produite à Londres et à Paris, par le départ précipité de la Havane des troupes espagnoles, dit : « Il resta, dans l'esprit de l'empereur, l'idée que l'Espagne avait quelque plan particulier en h&tant le départ de l'expédition espagnole. Je reçus, très peu de jours après, une lettre du ministre des affaires étrangères de France, datée du i8 janvier qui disait : « L'empereur, convaincu de la nécessité d'aller dicter la paix à Mexico môme, a décidé d'augmenter la force de notre expédition en la rapprochant du chiffre de la vôtre. »

Ayant fait part à son gouvernement de cette décision, M. Calderon Collantes lui répondit : « L'augmentation des troupes françaises, destinées au Mexique s'explique facile-

ment et naturellement. Le gouvernement de Sa Majesté la comprend et considère comme sage une mesure qui contribuera sans doute à faciliter Talteinte du but de Texpédition. »

Le comte Russel à lord Gowiey. Londres, 20 janvier 1862. — « J*ai vu hier le comte de Fiahaut. Son Excellence m'a informé qu*il avait ordre de me dire que le gouvernement franais jugeait nécessaire d'envoyer au Mexique de nouvelles troupes de terre.

« Le comte de Fiahaut a continué en me disant que la démarche précipitée faite par le maréchal Serrano en commençant les opérations, sans attendre que les forces de la France et de l'Angleterre fussent réunies , aurait pour résultat d'augmenter les difficultés de Texpédition ; qu'il paraissait maintenant inévitable que les troupes alliées auraient à s'avancer dans l'intérieur du Mexique, et que non seulement les forces convenues ne seraient pas suffisantes pour une semblable opération, mais encore que l'opération ellemême prendrait un caractère devant lequel l'empereur ne pouvait consentir à ce que les troupes françaises fussent dans une position inférieure à ceUes de l'Espagne, ou à courir le risque de se voir compromises. »

(c Qu'eussions-nous fait nous-mêmes, disait le marquis de Novaliches au sénat espagnol, si, au lieu de la position très avantageuse que nous avaient accordée les alliés^ le comte de Lorencez s'était présenté à la tête de sept mille hommes ; s'il eût consenti à la publication d'un journal qui élevât aux nues ses qualités et ses actes, sans jamais s'occuper des deux mille Espagnols sous les ordres de l'un des très dignes chefs de brigade de notre armée? Eussions-nous regardé cela avec tranquillité? Assurément, non. »

Ces quelques citations suffisent à prouver que l'augmentation de nos troupes était justifiée et désirée par les amis de Tordre au Mexique ; le général Prim ne l'a blâmée que parce qu'elle lui enlevait le prestige qu'il devait au nombre des forces qu'il commandait et que le général Lorencez arrivait

avec des ordres contraires à la politique personnelle du comte de Reus. Le chef espagnol, voyant à ses côtés un général de division, commandant une armée égale à la sicfnne, et des représentants qui ne se laissaient plus conduire bé* névolement par lui, fut blessé au vif, et son irritation ne tarda pas à se manifester, à propos du général Almonte.

En répondant aux communications du comte de Reus re<lativement aux émigrés mexicains qui rentraient dans leur patrie, M. Calderon Collantes lui écrivait le 32 avril : « Il convient pourtant que Votre Excellence, unie aux autres plénipotentiaires, tâche de faire respecter les droits indivis duels afin d'assurer ainsi la manifestation libre et spontanée de toutes les opinions, car il n'y a point de véritable liberté' de suffrage, là où règne la proscription des partis et même celle des individus plus ou moins importants, » Telle n'était point ^opinion du comte de Reus. L'arrivée du giénéral Lorencez,. des renforts français et des émigrés mexicains lui font ap^^ paraître comme une hypothèse sérieuse Tavénement de l'archiduc Maximilien au trône du Mexique qu'il espérait occuper lui-même. Pour atteindre ce but inavoué, il avait méconna les ordres et les intentions de son gouvernement, foulé aux: pieds l'orgueil proverbial de son pays, adulé, favorisé les; agents de Juarez, créé un journal El Eco de Eurapa qui le suivait partout, publiait les éloges du général espagnol, insinuait, enfin, sous la dictée de Prim lui-même, la candidature du comte de Reus au pouvoir suprême. Tout ce triste écba* faudage, élevé dans son intérêt particulier, allait s'écrouler.

Ne pouvant renvoyer en France le général Lorencèz etles troupes qu'il amenait, il se contenta d'en exprimer son mé-* contentement, dans une dépêche datée du 17 mars. Il se faisait ainsi l'écho des terreurs du cabinet de Juarez qui, commençait à trembler. Le général Prim pouvait pourtant demander le renvoi des émigrés mexicains, quoique cetta démarche fût susceptible de paraître contradictoire avec sa conduite envers Miramon. U se trouvait alors à Orizaba avec sir Charles Wyke ; il envoya de suite communication de la

dépêche de M. Doblado à MM. Jurien et de Saligny, a en leur demandant leur autorisation pour répondre » d'une manière Tavorable aux vues de M. Doblado.

Lorsque le général Almonte arriva au Mexique, les troupes alliées, conformément au traité de la Soledad, marchaient pour s'établir à Gordova, Orizaba et Tehuacan, et, comme il était sous le coup d'un décret de mort pour avoir signé le traité Mon-Âlmonte, il invoqua la protection des baïonnettes françaises. Si quelqu'un devait le protéger c'était assurément le comte de Reus. Ce fut tout le contraire qui arriva. Le 21 mars, le général Robles, soupçonné de se rendre au camp des alliés fut arrêté à trois lieues de Tehuacan. Il voyageait à cheval avec un ami et un domestique, et muni, assure-t-on, d'un passe-port en règle. Conduit devant Zaragoza, sur la simple constatation de son identité, il fut condamné à être fusillé. Cet ordre barbare fut exécuté le 22 mars à S. Andrés Chalchicoraula. L'amiral Jurien vit, avec raison, dans cet assassinat, un défi lancé aux conseils de modération et de prudence que, dès le principe, les alliés n'avaient cessé de faire entendre, et reconnut que l'honneur des plénipotentiaires français et de leur gouvernement ne permettait pas d'abandonner le général Almonte à une mort certaine, depuis ce défi adressé, par le parti exalté, aux nations alliées.

« Si l'on voulait empêcher le général Almonte, disait au sénat M. Bermudez de Castro, de débarquer à Vera-Cruz parce qu'il voulait influer sur le choix d'un gouvernement nouveau, quelle forme, quelle moyen allions-nous trouver pour que l'opinion du pays se prononçât librement? N'avonsnous pas vu que, même pour les plus simples élections municipales, les électeurs se mettent d'accord d'avance ? Est-ce que les électeurs s'approchent des urnes sans s'être réunis et concertés d'avance sur le candidat qu'ils doivent nommer?

a Mais si l'on ne permettait pas à ceux qui allaient travailler, soit pour la monarchie, soit contre le gouvernement de Juarez, de pénétrer dans l'intérieur ; si les Anglais embar* m. 5

» HISTOIRE DU MSXIQUB.

quaient Miramon, et si, une autre fois» les plénipotentiaires anglais et espagnol rompaient les^ conférences — d'Orizaba— parce qu*un bataillon français accompagnait Almonte, comment pouvait-on se concerter?

(X On promettait qu'Almonte n*avancerait pas et resterait à Gordova. Le cas était-il assez grave pour que nous pussions lui donner cette importance? Qu'importait au comte de Reus que le général Almonte fût intriguer à Mexico? S*il n'y avait point de monarchistes, si, comme dit sa seigneurie, dans une de ses dépèches, le général Almonte avait si peu de prestige et d'influence que ses propres partisans devenaient ses délateurs, » — allusion à la conduite du général Gobos , — c( et remettaient ses lettres au gouvernement de Juarez, quelle crainte pouvait inspirer le général Almonte? Aucune : c'était donc une chose trop petite, trop microscopique pour avoir pu produire un aussi grand résultat. »

c( Almonte a-t-il levé un drapeau ? disait BL Mon à la séance du 9 janvier. Non; il n'a pas ouvert les lèvres, il n'a rien dit jusqu'au moment où les troupes se sont embarquées, non pour représenter une nouvelle forme de gouvernement, mais pour exhorter les Mexicains à se donner celle qu'ils tiendraient pour la plus convenable, acceptant dans, ce but l'aide de la France, et c'est ce qui ressort clairement de sa proclamation.

<c Supposons, en opposition au traité et à la sincérité des négociations, ajoutait pendant ce débat, M. Rios y Rosas, que l'on était allé là pour faire de la politique neutre... Quels devoirs suppose la neutralité? Suppose-t-elle le devoir de favoriser Juarez et de: nuire à Almonte?... Si la neutralité n'existait pas, si nous étions allés là pour renverser Juarez; si nous y étions allés en invoquant la coopération de ses ennemis ; si nous y étions allés en promettant au pays la liberté d'action nécessaire pour renverser ce gouvernement, et pour créer un gouvernement national, le gouvernement que l'on voudrait; si tout cela était certain, inconteslable, notoiroi que faisions-nous lorsque nous marchions av^ Juarez ? Quel

était le résultat de notre attitude? C'est que nousc avions tendu aux adversaires de Juarez un horrible piège. C'est ce que peuvent dire les Mexicains, c'est ce qu'ils disent : c'est pour cela que nous sommes déchus au Mexique dans l'opinion de tous ; c'est pour cela qu'il ne nous sera pas possible de nous relever de Jongtemps, — Sensation profonde. »

Ija question Almonte n'existait donc pas, comme l'ont prouvé au sénat et au corps législatif, les propres compatriotes du général Prim. M. Thiers, qui ne faisait pas de l'histoire, mais dé l'opposition dans son discours du 9 juillet 1867, à propos de la question du Mexique, prend, naturelle* ment, parti pour le général Prim et cite les passages du procès-verbal de la séance du 9 avril 1862, favorables à ^a thèse; mais il a le soin de taire ceux qui lui sont con^^ traires. Ce procès-verbal, en effet, est très long, comme il le dit, mais l'impartialité me fait un devoir d'en publier la' plus grande partie et d'analyser le reste, avant de détailler lés causes qui ont amené la rupture déclarée dans cette séance.

a Procès-verbal de la conférence tenue le 9 avril 1862 à- Orizaba, entre les cinq commissaires des trois hautes puissances alliées. »

a ... En vue de la gravité des afikires à traiter. Leurs Excellences ont décidé que les secrétaires des missions d'Angleterre et de France assisteront avec le secrétaire de la mission d'Espagne à cette conférence pour en rédiger le procès-verbal in extenso.

<c S. E. le comte de Reus prend la parole pour inviter S. E. l'amiral Jurien à exposer l'objet de la conférence et ce dernier répond que le but principal de la réunion est detomber d'accord sur la réponse à faire à une communication du gouvernement mexicain demandant le rembarquement du général Almonte et des personnes qui l'accompagnent.

« Sir Charles Wyke dit qu'il est nécessaire d'en venir, à une explication franche et nette, et cet avis est partagé par ses collègues. Le comte de Reus ajoute quil est urgent de

savoir si l'on pourra continuer à agir d'accord comme on Ta fait jusqu'ici, car lui et ses collègues d'Angleterre considèrent l'attitude prise récemment par les plénipotentiaires de l'empereur comme contraires aux stipulations de Londres, dont le but, suivant eux, était en premier lieu, de poursuivre la réparation des griefs que chacune des hautes puissances avait contre le gouvernement mexicain, etd'^xt^er le respect des, traités^ pms^ d'arriver ^ par V appui moral des trois nations^ à rétablissement d'un gouvernement foit et stable^ offrant des garanties suffisantes, autant à ses propres nationaux qu'à ceux des puissances étrangères. »

Puisque les puissances voulaient établir ce un gouvernement fort et stable, etc., » ce gouvernement n'était donc pas établi! Alors pourquoi traiter avec un gouvernement qui n'offrait pas des garanties suffisantes » aux Mexicains comme aux étrangers. Xprès ce passage, suivent les justifications de la conduite des plénipotentiaires jusqu'à la fin de février. Le procès-verbal constate ensuite une visite du général Almonte au comte de Reus, pendant laquelle le premier dit qu'il comptait sur l'appui des trois puissances pour changer le gouvernement établi et parla de la personne de l'archiduc Haximilien pour souverain du Mexique ; à quoi le général Prim répondit qu'il ne pensait pas que le pays acceptât cette nouvelle institution, et que dans tous les cas, il ne devait pas compter sur l'appui de l'Espagne. Sur la déclaration que l'amiral Jurien avait donné avis au gouvernement mexicain de sa résolution de commencer le l*^*^ avril le mouvement rétrograde prévu dans les préliminaires de la soledad :

« L'amiral Jurien prend la parole pour expliquer qu'il s'est borné d'abord à faire donner un avis indirect de sa résolution, au gouvernement mexicain, et qu'il ne lui a adressé de note officielle à ce sujet qu'après avoir reçu lui-même du général Zaragoza une lettre qui ne lui laissait plus aucun espoir d'obtenir des conférences d'Orizaba un résultat conforme aux intérêts et à la dignité de la France. »

Le comte de Reus répond que son collègue d'Angleterre

INTBRYENTION FRANÇAISE. Il

et lui €< avaient été d'accord à penser que les commissaires français n'avaient pas le droit d'adopter cette ligne de con* duite, sans l'assentiment de leurs collègues. » — Est-ce que le Commodore Dunlop enleva Miramon avec l'assentiment de ses collègues de France et d'Espagne ? Pourquoi donc cette différente manière d'envisager les droits de chacun des représentants ?

« L'amiral Jurien expose que sa retraite de Tehuacan n'a été de sa part qu'un scrupule de loyauté, au sujet duquel il n'avait pas à consulter ses collègues. Une fois revenu à Paso-Ancbo, il devait se trouver sur un terrain neutre, où il serait libre de donner au général Almonte toute la protection à laquelle avait droit une personne honorée de la bienveillance de S. M. l'empereur. »

Le comte de Reus et sir Charles Wyke nient le droit aux commissaires français de protéger les émigrés mexicains et s'appuient sur la convention de Londres dont ils paraissent n'avoir jamais autant parlé que dans cette séance.

ce L'amiral répète qu'il se réserve l'interprétation de la convention de Londres et en accepte toute la responsabilité, de même que ce droit appartient à chacun des commissaires... Les commissaires français agissent selon l'interprétation qui leur paraît la meilleure... »

Sur la demande de sir Charles Wyke, lecture est donnée de l'article i de ladite convention.

(£ ... L'amiral Jurien persiste à croire, après l'avoir entendu que, s'il y a eu quelque infraction à la convention, ce n'a pas été dans la protection accordée au général Almonte, mais bien dans la douceur excessive et les grands ménagements dont on a usé vis-à-vis du gouvernement de Mexico ; que d'ailleurs cette politique ne semble pas avoir été vue favorablement en Europe. La marche conseillée par M. de Saligny eût été, croit-il, plus conforme aux intentions du gouvernement de l'empereur. »

Suit une discussion sur le caractère que peut avoir la protection donnée au général Almonte par le drapeau français.

42 HISTOIEE DU MEXIQUE.

« L'amiral répond que le général Almonte qui partageait ropinion,généralementrépandueenEurope, que Ton était en guerre au Mexique, était venu, non avec des intentions hostiles, œais, au contraire, pour prêcher la concorde aux diflérents partis auxquels ses antécédents le recommandaient d'avau4;e, pour expliquer à ses compatriotes les vues bienveillantes de l'Europe à leur égard, et éviter tout malentendu, mission à laquelle le rendaient propre les postes qu'il avait si honorablement occupés, ses relations et l'estime de l'empereur. Que les raisons que le comte de Reus avait données à l'appui de son opinion sur l'impossibilité d'établir la monarchie au Mexique lui paraissaient, au contraire, favorables à ce changement radical d'institutions, puisque celles qu'avait adoptées le Mexique n'avaient fait que le rendre la proie de révolutions continuelles et l'amener à l'état déplorable oii il se trouve aujourd'hui. »

L'amiral aurait pu ajouter que la question monarchique ne regardait çn aucune façon les puissances alliées, et que leurs représentants ne devaient point discuter une question dont la solution était laissée aux Mexicains et non pas aux plénipotentiaires. Sir Charles Wyke répond ce qu'il trouve étrange que le général Almonte parle au nom des trois puissances alliées. » Le général Almonte, suivant l'amiral Jurien, n'a jamais manifesté de semblables prétentions. » Suit une autre discussion sur la portée des paroles de M. Almonte, dans laquelle le comte de Reus «et les commissaires anglais sont du même avis.

« M. de Saligny insiste sur ce point, qu'il n'est pas possible de nier que l'objet réel et principal de la convention était d'obtenir satisfaction des outrages prodigués aux étrangers par le gouvernement de Mexico, et d'exiger de lui l'observation des traités; que le système de temporisation. et de ménagements suivi jusqu'ici, était condamné par ce qui se passait tous les jours, car la rigueur des extorsions, de l'arbitraire et de la violence avait redoublé et rendu la position des étrangers tout à fait intolérable ; qu'il en avait à chaque

INTHirVENTION FRANÇAISE. 4t

ififdtant de nouvelles preuves dans les réclamations sans nombre qui lui étaient envoyées journellement; que Tattitude des forces alliées paraissait avoir engagé le gouvernement à redoubler d*audaoe ; que pour sa part il déclarait formellement ne pas vouloir traiter avec ce gouvernement, et que son opinion bien arrêtée était qu'il fallait marcher sur Mexico. »

« Le comte de Reus trouve injuste ce que vient de dire M. de Saligny; et sir Charles Wyke appuie cette opinion... Il y eut cependant un wunnent où les pl^ipotentiaires cFAngk" terre et (f Espagne crurent qu'il serait nécessaire de changer d^aOitude vis-à-vis du gouvernement de Mexico ; ils ont écrit &Ans ce sens à H. de Saligny et à Tamiral Jurien, ils se fondaient sur l'assurance donnée à sir Charles dans une lettre de Mexico, que l'impôt de 3 1/2 ^/o continuerait à être exigé des étrangers, et sur la menace exprimée par M. Doblado, daim une lettre qu'il écrivait au comte de Reus, d'interrompre de nouveau les communications entre Vera-Cruz et Tintériear, si la douane n'était pas remise aux autorités mexicaines.

« Quelques jours après, les ministres mexicains Gonzalez^ Edheverria et D, Jésus Teran^ revêtus de pleins pouvoirs^ arri' vttient à Orizaba, écoutaient les plaintes des commissaires anglais et espagnol^ renonçaient, après bien des difficultés, à la perception du 3 1/3 ^o sur les étrangers, promettaient le retrait du décret interrompant les communications entre Vera- Gniz et l'intérieur, et faisaient connaître l'intention du goitveraement de faire droit à toutes les réclamations justes des puissances alliées... « Pourquoi, ajoute le comte de a Reus, les plénipotentiaires français refusent-ils de croire a k ces promesses solennités? Comment ne consentent-ils a pus à mettre à l'épreuve la sincérité du gouvernement de <c B^ioo, lorsqu'ils n'ont quesixjeurs à attendre. »

Le général Prim raillait-il ses collègues ai leur faisant cette demande, ou bien oubliait-il l'entretien qu'il avait eu avec le général Doblado à la Soledad, et dont il fit part à

son gouvernement comme à ses collègues , entretien dans lequel M. Doblado lui dit clairement que Juarez n'était pas le maître, ne pouvait pas se faire obéir et manquait absolument des moyens de tenir sa parole? Oubliait-il les décrets du 28 janvier contre les amis des alliés et l'assassinat du général Robles? Ignorait-il les protestations du commerce finançais, adressées le 18 mars au ministre de Prusse, et les exactions de toutes sortes auxquelles faisait allusion M. de Saligny? Oubliait-il surtout que les alliés étaient venus au Mexique, justement parce que Juarez avait violé tous les traités et qu'on ne pouvait compter sur sa parole en rien? Ignorait-il que chaque heure passée dans l'attente coûtait la vie aux soldats européens décimés par les maladies des terres chaudes et que l'hôpital d'Orizaba était encombré de malades et de mourants? Ignorait41, enfin, que le passé de-vait faire préjuger de .l'avenir, et que, le IS avril, les alliés n'auraient pas été plus avancés qu'ils ne l'étaient au l«'mars? Il n'est pas possible que le général Prim fût assez naïf pour s'abuser encore sur le gouvernement mexicain, et c'est Justement parce qu'il s'était aperçu, comme on le verra bientôt, que ce gouvernement l'avait trompé, qu'il voulut profiter des dispositions des commissaires français à faire exécuter la convention de Londres pour se retirer. Toutes ses ambitions, plus ou moins avouées, avaient été déçues, les intérêts de son gouvernement, ne l'ayant jamais préoccupé, il n'avait plus rien à faire au Mexique ; en partant, il croyait mettre dans l'embarras le gouvernement français, cause involontaire de ses espérances trompées, c'était une raison de plus pour partir. En passant, je dirai que j'ai souligné le passage concernant les conversations de MM. Echeverria et Jésus Teran avec MM. Prim et Wyke, car il est évident, par les pièces de ce procès qui me restent à publier, que c'est à la suite de ces entrevues que les plénipotentiaires anglais et espagnol se sont décidés à se séparer de leurs collègues français. « Sir Charles Wyke manifesta son étonnement à M. de Saligny de n'avoir pas eu connaissance des vexations dont il

avait parlé, à quoi M. de Saligny répondit « que naturellement les sujets français ne se sont point adressés à la légation britannique pour faire valoir leurs réclamations. »

« Sir Charles Wyke désire savoir s'il est vrai que M. de Saligny ait dit qu'il considérait les préliminaires — de la Soledad — comme ne valant pas le papier sur lequel ils étaient écrits; et ce dernier répond que jamais il n'a pu avoir la moindre confiance en ce qui émanait du gouvernement de Mexico, pas plus dans les préliminaires que dans les autres engagements. »

On a vu que telle était également l'opinion de sir Wyke lorsqu'il demandait à son gouvernement d'intervenir au Mexique, et que son ami M. Echeverria, ministre de Juarez, était du môme avis lorsqu'il lui disait ce qu'il n'y avait plus de salut pour le Mexique que dans une intervention étrangère. » Sur la demande de M. Dunlop pourquoi il avait signé ces préliminaires, » et comment il se fait qu'il ne se croit plus engagé, » M. de Saligny refuse de donner des explications sur la première question, puis il ajouter qu'il se serait trouvé solennellement engagé par sa signature, si le gouvernement de Mexico n'avait pris soin lui-même de déchirer de mille manières les préliminaires de la Soledad. »

« Le comte de Reus interpellé alors M. de Saligny sur un fait personnel : ce dernier aurait dit au colonel Mendeciiio, gouverneur de Vera-Cruz, et à H. Ck)rtez, consul d'Espagne dans le port, que le comte de Retis ne blâmait les projets de monarchie mexicaine en faveur de V archiduc, que parce que lui-même aspirait à se faire couronner empereur du Mexique ; U aurait même assuré quHl en avait la preuve. »

Vu la gravité de l'assertion, venant de la part d'un ambassadeur, le comte de Reus demande des explications et des preuves,

« Le commissaire français se souvient, en effet, d'avoir parlé dans ce sens, nàais il n'a fait que répéter ce que ton disait hautement et publiquement. Les preuves auxquelles il a

fait allusion sont, en premier lieu : une lettre vue également par Tamiral qu'écrivait une personne tout à fait partisan dB sa candidature au trône du Mexique ; en second lieu, les propos qui pourraient faire supposer que Tempereur était favorable à ce projet; enfin les articles du journal El Eco de Europa, auxquels M. de Saligny n'eût pas attaché la moindpe importance, si S. E. le comte de Reus n'avait pas déclané devant la conférence à Vera-Gruz que ce journal ^te se per-mettait pas (Timprimer un seul mot sans avoir reçu rautorisation préalable de Son Excellence. M. de Saligny se rappelle aussi qu'un mot du comte de Reus l'a vivement frappé. Il lui aurait dit que la candidature d'un prince autrichien pour le Mexique était absurde^ que peut-être, il y aurait des chances de succès pour un soldat heureux. y>

La lettre du général Prim me concernant et publiée fàus haut, sa conduite au Mexique, son animosité contre le {gouvernement français depuis l'intervention et les révélations de M. de Saligny font supposer que les aspirations du comie de Reus à la couronne du Mexique avaient été nourries par quelques quiproquos qui datent, peut^tre, de Vichy. Sans doute, en parlant de la réorganisation du Mexique et de l'établissement d'un gouvernement fort et stable "h Mexico, le général Prim n'aura pas dit à l'empereur qu'il désirerait établir ce gouvernement pour son propre compte, il n'aura parlé de ce projet qu'en termes assez vagues, pour que l'empereur lui répondit vaguement. A cette époque l'acceptation de l'empire futur d«i Mexique par l'archiduc Maximilien était encore trop problématique, pour que l'empereur eàt «n« idée arrêtée sur le choix définitif du souverain; Sa Majesté n'avait qu'up désir, celui de voir un gouvernement fort et stable s'établir au Mexique. Le général Prim, croyant que sa candidature ne souffrirait aucune difficulté de la part de ta France, demanda à son gouvernement le commandemeat de l'expédiiion, l'obtint, repoussa à la Havane et à Vera-Cruz tous les conservateurs, découragea leurs espérances, se lia le plus possible avec les commissaires animais pour les

IKTBBYBNTION FBâNSAISB. ^47

ter insensiblement à son parti et favorisa les libéraux mexicains au pouvoir, pour rester le maitre de la situation et diriger l'expédition à son gré. Ne trouvant, comme il le dit lui*méme, aucune sympathie au Mexique pour les Espagnols, il commença à s'apercevoir que sa candidature serait difficile à faire accepter; il se mit^de son mieux en relief par son journal, mais en vain, sa candidature ne marchait pas; l'arrivée du général Lorencez avec des troupes et des ordres plus énergiques, celle d'Âlmoute, la lettre de Dobladoet les Nouveaux décrets de Juarez lui ouvrirent enfin les yeux sur les illusions de sa vanité; alors, aigri, désappointé, il se tourna contre les conservateurs, contre les Français, rompit les conférences, rembarqua ses troupes et tâcha d*ameuter les États-Unis contre la France.

Voici ce que Prim disait de lui-même dans <c El Eco de Europa — journal du quartier espagnol , » — à la date du 19 mars, si je ne me trompe :

« Un mot, et nous avons fini. Il y a des personnes, dont le nom même est un programme ; il y a des individualités qui sont le symbole d^une grande entreprise; et la personne et le nom du général Prim sont le ^fmbole et le programme de cette expédition. Le Mexique et le monde entier le connaissent et l'admirent, et plus d'un cœur mexicain bat aujourd'hui au seul souvenir de ms exploits. C'est que nous avons là un noble capitaine que la Grèce et Rome auraient élevé au rang de leurs dieux, un héros qui, au moyen âge, aurait été le fondateur dune DYNASTIE DE ROIS, ct qui a vu, un jour, ressusciter ta terrible poésie des combats d'Homôre; nous avons là un glorieux paladin, qui, comme soldat, est un foudre de guerre, un foudre de gloire, et, comme homme d'État, se montre l'ami le plus sincère de toutes les réformes politiques qui (ont le bonheur des nations. De quelque côté que flamba son épée, la victoire est certaine. Partout ou retentit sa voix, le triomphe de la liberté et le progrès du siècle sont choses assurées. S'il était possible d'ajouter quoi que ce soit à la confiance inspirée par la grandeur des puissances alliées

le Mexique trouverait une garantie nouvelle dans le comte de Reus.

ce Le héros de Gastillejos débarqua le lendemain matin, 8 janvier. Il monta à cheval sur le quai, et escorté de vaillants officiers et d'un brillant état major, il se dirigea vers son quartier général, admiré par la multitude qui s'amassait en groupes pour le regarder avec extase

<c Pour condenser nos remarques, afin de nous bien faire comprendre, nous personnifions la pensée de rexpédition en un seul de ses représentants^ le comte de Reus;... quoi qu'il ait toujours agi de concert avec les plénipotentiaires des deux autres nations, — il a été le mobile et le conseiller de toutes les mesures qui ont été adoptées. En un mot, c'est T^m^ de l'entreprise.

« Il était naturel qu'il en fût ainsi, car le conite de Reus a la même origine que le peuple auprès duquel l'Europe allait agir; c'était naturel aussi pour d'autres raisons qui sont exclusivement personnelles.

« L'Europe reconnaîtra difficilement le héros de Reus et de Tetuan dans le calme et prudent plénipotentiaire deVera- Gruz,... si le général Prim s'était laissé emporter par ses instincts belliqueux, le monde n'y aurait rien vu d'étrange, car ce n'eût été, de sa part, qu'ajouter un sujet le plus à sa galerie de tableaux héroïques ; et le monde est accoutumé à cela

« Au Mexique, ses amis disent de lui qu'il est Fange exterminateur, Fange de consolation^ le lion de la bataille^ le demidieu de la guerre^ et, pour faire son portrait, Homère Feût comparé à Mars. »

Dans la conférence du 9 avril, cet ange-lion-demi-dieu, avoue « qu'il était vrai quejl'Eeo deEuropa, n'imprimait absolument rien sans son approbation, mais qu'on n'y pouvait rien trouver qui eût trait à sa candidature au trône du Mexique.» Naturellement, cette candidature n'était pas posée en termes positifs, mais elle est posée implicitement de telle façon

qu'on ce le disait hautement et publiquement. » Le comte de Reus se fâche de ce qu'on lui suppose de pareils projets, lorsqu'il s'aperçoit que cet encens hyperbolique qu'il brûlait sur ses propres autels avec une si prodigieuse prodigalité faisait sourire le public et ne lui attirait pas un seul électeur! Â la suite de cet incident « le secrétaire de la mission d'Espagne donne lecture d'une note de M. Doblado, qui demande le rembarquement du général Almonte et de ses compagnons.

« L'amiral Jurien donne lecture de la réponse des commissaires français qui ne peuvent obtempérer à la demande du gouvernement mexicain.

« Les commissaires d'Angleterre et d'Espagne n'approuvent pas ce projet soumis par l'amiral à leur appréciation.

ce L'amiral Jurien déclare n'avoir jamais vu, dans aucun pays du monde, le régime de la terreur, pesant sur les populations et les maintenant sous un joug de fer, comme il l'a vu au Mexique. C'est l'oppression dans tout ce qu'elle a de plus odieux, arrachant, sous le plus futile prétexte, un père à ses enfants, un fils à sa famille, dépouillant arbitrairement ceux qui possèdent et empêchant jusqu'aux manifestations les plus timides de l'opinion publique. Il cite, entre autres, la destitution du général Genobio qui a failli être fusillé pour des rapports très superficiels avec les alliés, lorsqu'on était déjà en pleines négociations. M. de Saligny appuie ce que vient de dire son collègue.

« Sir Charles, — ne songeant plus à ses dépêches antérieures — est d'un avis contraire, et dit que l'on trouverait difficilement des partisans pour la monarchie. »

a L'amiral Jurien fait abstraction des projets relatifs à l'archiduc Maximilien; il ne s'agit nullement de monarchie pour le moment ; ce n'est qu'une éventualité dont il ne doit pas être question en présence de la nécessité urgente pour le pays d'avoir un gouvernement moral et respectable, qui n'étouffe pas, sous une oppression systématique, la libre expression des vœux de la partie saine et modérée de la nation. Cette

majorité existe; mais elle se garde bien de se faire connaître et de manifester son opinion, car elle a pu avoir des raison», de croire que les commissaires alliés lui étaient hostiles.

ce Le comte de Reua répond qu'on n'avait point de motifb de leur attribuer cette hostilité. A là Havane» il a déclaré au général Miramon, au docteur Miranda et à un agent accré* dite de Marquez et de Zuloaga son intention de traiter avec le gouvernement établi à /Mexico» et non avec des guérillas; il leur a dit clairement que ces mêmes guérillas n'avaient, qu'à entrer promptement à Mexico, et à se constituer gouvernement, et qu'alors on traiterait avec elles; cela leur eût été. facile, puisque toutes les forces du président J4}arer étaient alors sur la côte de Vera-Gruz. »

Ce paragraphe du procès-verbal n'indique-t-il pas q^e lecomte de Reus ne connaissait' guère le Mexique et sa situa* tion actuelle? En traitant de guérillas l'armée des conserva* teurs, il manifestait une volonté arrêtée de dénigrer ce parti ; en pariantcomme il le fit à la Havane, il révélait les projets préconçus qu'il n'a pu exécuter.

c( L'amiral Jurien pense que les gens véritablement dignes d'intérêt sont ceux qui, sans appartenir aux anciennes clas* sifications des partis extrêmes, sans être sous les armes, se. trouvent partout» dans la. capitale, dans les villes, dans les campagnes, gémissant sous l'oppression^ n'osant pas respi* rer; mais appelant de tous leurs vœux l'ordre et la tranquillité : ce parti qui désire notre appui, on le trouvera partout, le jour où il aura la liberté de manifester ses véritables seatimeatSi Le gouvernement de l'empereur, bien informé à cet • égard, veut en conséquence qu'on marche sur Mexico et teile estlar^olution des commissaires. »

En exposant ainsi la situation morale du Mexique, l'amiîrai Jurien confirmait la dépêche envoyée par sir Charles Wyke à son gouvernement, le il mai 1861 , dans laquelle le • ministre anglais disait : a L'unique espoir d'amélioration ' qu'il puisse y avoir se trouve dans le petit parti modéré qui • peut, monter au pouvoir, avant que tout soit perdu» pour

INTERVENTION FRANÇAISE. 5t

sauver son paya de la ruino rui le menace, » et celle du 28 octobre de la même année, dans laquelle il ajoutait : « Je ne vois, aucun espoir d'amélioration si elle ne vient d'une intervention étrangère ou de la formation d*ttn gouvernement raùonnabie composé des principatix membres du parti m4)dérej quU pour le moment^ manquent de courage moral et craignent de se mouvoir, à moins de recevoir quelque secours maté* niel du dehors. » Le 9 avril 1862, il n'y avait pas eu de cbah* g^ment dans le personnel ni dans la conduite du gouvernement mexicain, sous lequel il avait écrit ces deux dépêches ; en disant le contraire à la conférence d'Orizaba il se déjugeait donc? Je ne dois pas qualifier ce virement d'opinion, mais lorsqu'on entend les commissaires anglais et espagnol dire a q^'il est impossible de marcher d'accord, si leurs collègues ne se conforment pas strictement à la convention da Londres et aux préliminaires de la Soledad, )>on est tenté de croire à une mystification ou à une plaisanterie , car si d'une part, le gouvernement mexicain avait enfreint les préliminaires, comme le dit M. de Saligny, d'autre part n'étaient-ce point les commissaires anglais et espagnols qui. n'avaient tenu aucun compte de la convention de Londres?

Après cet échange d'appréciations personnelles sur la convention et sur le gouvernement mexicain, suit une déclaration des commissaires anglais et espagnol, qu'ils ne peu* vent. ce marchen d'accorxl avec leurs collègues de France, si Uamiral Jurien persistera opérer son mouvement rétrograde, et ils attaquent fortement cette résolution qu'ils considèrent comme contraire aux engagements réciproques. «

« L'amiral Jurien répond que les armistices peuvent toujours âtre dénoncées à l'avance par une des parties, a Je me. ' « suis engagé, ditril, à me retirer en cas de rupture, mais à . « rjeadeplus; aujourd'hui, le trouve la rupture pleinement «c justifiée, et je me retire; ma résolution n'engage en rien « mes collègues, mais elle est. conforme à mon interprétsi- « tion de la convention,, et j'en assume toute la responsabi-

5i HISTOIRE DU MEXIQUE.

(( lité vis-à-vis de mes collègues, de mon gouvernement et a du monde entier. »

« Le comte de Reus dit qu*il ne peut y avoir d'armistice là où il n'y a pas de guerre, et M. de Saligny répond qu'il y avait eu guerre dès le moment qu'on avait occupé Vera-Gruz. Il répète qu'il considère la marche des troupes sur Mexico comme indispensable à la sécurité de ses nationaux, victimes chaque jour de détestables abus, et déclare de nouveau sa résolution inébranlable de ne plus traiter avec le gouvernement du président Juarez. »

Après cette déclaration « les commissaires anglais et espagnol répondent qu'ils ne connaissent aucun motif qui puisse justifier cette résolution; » ils refusent de signer la réponse des commissaires français à M. Doblado, et leur intervention en faveur des intérêts des alliés, et déclarent leur intention de retirer leurs troupes du territoire mexicain.

<c On discute le mode et l'époque de l'évacuation du territoire par les forces espagnoles et anglaises. L'amiral Jurien offre les bâtiments qui sont à sa disposition pour aider au transport des troupes espagnoles. Le comte de Reus croit devoir ne pas accepter cette offre, car tous les éléments nécessaires lui seront envoyés de*la Havane, et, s'il le faut, il profitera des bâtiments anglais mis à sa disposition par le Commodore Dunlop.

(c Avis est donné, séance tenante, des résolutions prises, au gouvernement de Mexico et au général Zaragoza. » Fin du procès-verbal.

Ces nombreuses citations textuelles et cette analyse complète du procès-verbal de cette fameuse conférence, mettent en relief le rôle ostensible joué par chacun des plénipotentiaires, les matières qui furent traitées alors et les résolutions prises en conséquence. La réponse de l'amiral Jurien et de M. Saligny, au général Doblado, fut envoyée le jour suivant, 10 avril ; elle ne contenait rien autre que ce qui en avait été dit alors dans le procès-verbal.

INTERVENTION FbANgAIBE. U

Une lecture superficielle de ce document pourrait laisser supposer que la question Almonte et celle de la monarchie étaient la cause et non le prétexte de la rupture des relations ; il n'en est pourtant rien. Chaque représentant avait son motif personnel pour rompre ces relations et la confôrence du 9 avril fut demandée dans le but unique de les rompre. A l'origine, le général Prim l'avait sollicitée, dans l'intention de se concerter pour, marcher sur Mexico. Le commodore Dunlop devait partir avec ses troupes pour les Bermudes, à cause de la saison insalubre; sir Charles Wyke avait profité de ses relations amicales avec M. Ecbeverria pour obtenir les bases d'un traité très avantageux pour l'Angleterre ; le comte de Reus, trompé par M. Doblado qui venait d'imposer un emprunt forcé de 500,000 francs, sur sà maison du Mexique, n'espérait plus remplacer Juarez dans le gouvernement de la république. Enfin l'amiral Jurien, fatigué de voir ses collègues substituer à la politique de la convention de Londres une politique personnelle ou de parti, ne pouvait plus contenir son indignation, contre le gouvernement mexicain qui professait par ses actes, un dédain de plus en plus accentué pour les puissances alliée^. Ija rupture était donc inévitable.

« En examinant les véritables causes du rembarquement de l'expédition, disait M. Bermudez de Castro au sénat espagnol, je ne tiendrai pas compte de la pièce communément appelée Procès-verbal d'Orizaba, du 9 avril 1862. Ce n'est pas là qu'on doit chercher les motifs du rembarquement de l'expédition, mais bien dans les lettres échangées entre ie plénipotentiaire espagnol el l'amiral Jurien de la Gravière. Lorsqu'on arriva à Orizaba, l'opinion de tous l^eis plénipotentiaires était d^à formée, chacun venait avec une résolu^ tioû arrêtée, définitive

« J*ai écarté la question Almonte... La question de l'archiduc n'avait pas non piu;s de rapport avec l'affaire ; dans la con*férence d'Orizaba on dit formellement que la question mo-" narchique était éventuelle et qu'il ne s'agisiait alors lii da

Ilf. A

monarchie, ni de monarque. C*est dans la dépêche adressée le 19 mars, par le plénipotentiaire espagnol au gouvernement de Sa Majesté, qu'il est dit que les troupes françaises avaient pris sous leur protection les Almonte et les Haro. Pour ne pas fatiguer le sénat, je ne lirai pas les pièces ; il y a, je crois, dans celle-ci : « Votre Excellence peut penser que du moment où un tel fait est arrivé à ma connaissance, je me suis empressé de demander des explications aux plénipotentiaires français, et, comme la réponse de l'amiral Jurien ne me satisfit point, je lui écrivis la lettre dont Votre Excellence verra la copie dans le numéro suivant... » Cette lettre estiine de celles que, sur ma demande, M. le marquis de Castillejos •— général Prim — a eu la bonté de déposer sur le bureau.

ce Mon cher général... nos engagements sont les mêmes, depuis que nous faisons de la politique ensemble. J'espère en Dieu que nous en sortirons honorablement pour la gloire de nos souverains, pour la grandeur de nos pays et pour notre honneur même. Votre idée, comme la mienne, est de ne pas brûler nos vaisseaux sur un prétexte futile.

« Mais en même temps, vous comme moi, nous sommes décidés à le faire, si le gouvernement ne faisait pas droit à nos justes réclamations ; n'êtes-vous pas de mon avis ? Par exemple, nous avons sur le tapis la question relative aux vexations que le gouvernement commet sur nos nationaux, pour leur faire payer la contribution de i 1/2 % sur leurs capitaux; nous avons encore à lui reprocher un attentat, celui d'exiger de six maisons de la capitale, dont trois sont espagnoles, un emprunt forcé de 800,000 piastres. » — J'ouvre ici une parenthèse pour insérer une rectification faite par le général Prim lui-même et qui révèle le motif de sa récente humeur belliqueuse. « Pour lors, dit-il, sir Wyke reçut la nouvelle que le gouvernement du Mexique poursuivait ses exigences envers nos compatriotes de 2 »/o sur les capitaux, et imposait, en outre, un emprunt forcé de 800,000 piastres sur six maisons, dont je croyais que trois étaient espagnoles. Je m'étais trompé

en ce point, car il n*y en avait qu'une, elle était hispanoaméricaine, et c'était la mienne. A Finstant f écrivis à Doblado^ ministre de Juarez^ lui demandant des explications sur ce fait particulier. Il me répondit d'une manière arrogante; je dis — j'écrivis — aussitôt à M. Jurien de la Gravière, qu't/ fallait que la conférence se réunit promptement, afin de traiter de ce fait; car s'il convenait de commencer le Feu, il fallait le faire pour la défense des intérêts de nos concitoyens et non pour des choses injustifiables. » Mais, le temps porte conseil, rompre avec le gouvernement mexicain pour une raison privée et pécuniaire n'était pas digne et ne pouvait être accepté des collègues de M. Prim; il fallait donc trouver un autre prétexte; faute de mieux, le comte de Reus prit celui de la question Almonte. — Je ferme la parenthèse et continue la lettre adressée à l'amiral Jurien.

. « Nous avons aussi à l'empêcher — le gouvernement — d'exécuter la menace de Doblado de fermer les communications commerciales de la Vera-Gruz avec l'intérieur du pays, dans le cas où la douane ne lui serait pas rendue. En voilà trop pour des puissances comme nous sommes ici. En voilà assez pour brûler nos papiers et marcher en soldats. Réunissons-nous ici le plus tôt possible et agissons. J'ai déjà prié H. de Saligny de venir; venez vous-même. Le commodore arrivera aussi. Sir Charles Wyke est d'accord avec moi. Réunissons-nous donc et que cela finisse. »

Dans cette lettre est-il question d'Almonte? demanda-t-on aux plénipotentiaires français, pourquoi ils l'accueillaient sous leur drapeau? « Que dit-on? ajoute M. Bermudez de Castro : Rompons la convention de la Soledad et marchons en avant. Et je dis : rompons la convention de la Soledad, parce qu'on a beaucoup parlé, on a fort accusé les plénipotentiaires français de mauvaise foi pour avoir voulu la rompre... »

A cette lettre, l'amiral Jurien fit une réponse très longue dont voici le résumé : « Il n'a pas le désir de brûler ses vaisseaux pour un prétexte ftitile; après que le général Doblado

eut récemment commuiliqué les mesures de proscription qu'il venait de prendre, il lui semblait de sa dignité de ne pas devoir permettre ces mesures; qu'il était disposé h adopter, sur ce terrain, une déclaration de rupture; que de nouveaux traités, de nouveaux arrangements avec le Mexique n'étaient point nécessaires; que ce dont: où avait besovti, c'était de garanties positives, assurées^ en vue de la constante nuiuvaise foi du gouvernement, et qu'il fallait agir avec la force pour faire exécuter ce qu'il était convenu, et enfin qu'il fallait exiger une amnistie complète et sans réserve, a«i moyen de laquelle on pourrait consulter les véritables intérêts du pays. y>

La divergence entre ces deux lettres consiste en ce que Tamiral Jurien voulait rompre pour des motifs plus élevés, à cause du décret de proscription et qu*il réclamait une amnistie générale pour que le pays manifestât spontanément sa volonté. Le général Prim voulait rompre par les motifs énùmérés dans sa lettre et qti'il répète, presque textuellement dans une autre datée du 21 mars ob je lis : « Pouvons-nous permettre que, pendant que nous restons tranquilles dans nos cantonnements, le gouvernement continue ses vexations contre nos nationaux, dans toute la république, exigeant d'eux, ainsi que cela a lieu^ le payement de 3 1/2 Vo sur leurs capitaux, Doblado prétendant y avoir droît? Pouvons-nous permettre que M. Doblado nous menace de rétablir le décret qui intercepte tout mouvement commercial entre la douane de Yera-Cruz et l'intérieur du pays, dans le cas où on ne lui rendrait pas cette douane ?

c( Pouvons-nous permettre que l'on exige un emprunt forcé de 500,000 piastres payable par six maisons, dont trois sont espagnoles? Toilà, cher ami, une raison pour nous montrer, sit CHarles Wyke et moi, dans une attitude plus énergique que celle que nous avions quand nous nous sommes séparés. ' « Je vous remets ci-incluse la lettre de H. Doblado, et vous jugerez, dans votre noble orgueil, si une pareille sécheresse peut nous convenir. Votts trouverez dimc dans la

INTSaVSNTION FRANÇAISE. 67

lettre de Doblado et dans mes explications le véritable motif de noire humeur belliqueuse^ et ne le cherchez pas ailleurs, vous ne le trouveriez pas . »

Le général Prim affirme donc Iui*méme qae ce n*était point ailleurs, mais uniquement dans la lettre de M. Doblado qu'il fallait chercher la cause première de la rupture de la convention de la Soledad. A cette lettre Tamiral Jurien répondit le 32 mars : — « Je regrette comme vous les vexations dont vous vous plaignez, je les trouve odieuses et suis décidé à en exiger une juste satisfaction ; mais ce ne soni pas là nos seuls griefs. Ce dont vous vous plaignez, n*est que te continuation de l'ancienne conduite de Juarez et de ses anciens attentats. Vous avez consenti k entamer de nouvelles négociations diplomatiques, la continuation de nos griefs suffit pour les rompre : qu'il en soit ainsi; quant à moi j'y suis prêt; depuis que nous sommes ici, je vous ai demandé d'imposer au gouvernement de Juarez une amnistie formelle, sincère. Nous voulons voir la volonté du peuple mexicain se manifester légalement; demandons à Juarez qu'il n'y mette point obstacle ; demandons-lui de révoquer 868 édits de mort, qu'il laisse ses amis comme ses adversaires exprimer leur opinion, et alors, si le. peuple mexicain, délivré de cette pression et de ses perpétuelles me-* naces de condamnation à mort, vote pour la république, sous le commandement de Juarez, à la bonne heure, il sera dans son droit; mais imposez, ou pour le moins, demandez à Juarez une amnistie. »

Cette politique de l'amical Jurien, Famnistie pour tous, la fin des proscriptions, la révocation des édits de mort, la libre manifestation de la volonté de tous les Mexicains, paraîtra, aux yeux de tout homme impartial, comme elle parut aux yeux dq parlemept espagnol, beaucoup plus noble et plus libérale que celle suivie par le général Prim qui s'appU* quait à perpétuer l'ordre de choses existant. Le 29 mars, l'amiral Jurien écrivait à sir Charles Wyke : « Ce que je demande comme base pour les prochaines conférences d'Ori-

zabâ, c'est Tamnistie générale et c'est que les plénipotentiaires se mettent d'accord pour régler par quels moyens les Mexicains pourront émettre librement leurs opinions sur la forme du gouvernement qui leur convient. »

ce Ainsi que le sénat Taura vu, disait M. Bermudez de Castro, il n'y a, dans tous ces documents, pas un seul mot relatif à Almonte ni à l'archiduc Maximilien. » L'honorable orateur croit qu'une mainocculte, pour le malheur de l'expédition, a fait avorter le but proposé par l'intervention. M. Bermudez, ne pouvant attaquer en plein sénat les aspirations individuelles du général Prim et ne voulant point tirer les conséquences naturelles de l'encens hyperbolique que le comte de Reus se brûlait à lui-même, dans VÉco de Europa, lorsqu'il se donnait les titres modestes de héros, de foudre, d'ange^ de lioTiy de demi-dieu et de Mars, voit cette main occulte dans la personnalité de M. Wyke et prouve au général Prim que les commissaires anglais l'ont trompé comme Doblado, et comme l'ont trompé ses propres idées.

« Nous avons exposé dès le principe, dit-il, la politique suivie par l'Angleterre dans cette question... La rivalité personnelle qui existait entre le vicomte de Saligny et sir Charles Wyke est peinte dans tous les documents, dans les communications officielles de M. le comte de Reus et dans une pièce que je viens de lire il y a un instant, on nous dit formellement qu'il n'espérait pas pouvoir conjurer la tempête et maintenir l'harmonie entre deux nations rivales et entre des intérêts opposés. Je ne répéterai pas la qualification de diplomate de certaine espèce que l'on met dans la bouche de M. de Saligny ou qu'il aurait écrite; je dirai cependant que dans cette même communication on inflige un juste blâme aux velléités du ministre de la Grande Bretagne changeant tout, à coup de couleur politique pour pouvoir con* dure un traité extrêmement avantageux avec le gouvernement mexicain^ mais que le congrès de cette même nation eut le bon sens de rejeter. »

L'heure de partir était déjà sonnée pour les troupes an-

INTERVENTION FRANÇAISE. 6f

glaises. Les commissaires anglais, ayant alors tout ce qu'ils désiraient, voyaient avec déplaisir leurs collègues espagnol et Français prêts à s'entendre et rester derrière eux. Pour amener une rupture entre Tamiral Jurien et le comte de Reus, ils firent croire à ce dernier qu'ils s'éloignaient à cause du général Almonte qui était au Mexique depuis le i* mars, et auquel ils ne songèrent qu'au moment de donner un prétexte à la rupture.

ce Les ministres anglais lui disaient-ils la vérité? ajoute M. Bermudez de Castro, en faisant allusion à ce prétexte donné par les représentants anglais au général Prim pour motiver le rembarquement de leurs troupes. Non, messieurs, ils le trompaient presque comme lorsqu'ils lui firent croire que le gouvernement anglais approuvait la proclamation adressée au peuple mexicain... Ils le trompaient, je le répète, et en voici la preuve : Lord Russell écrivait à lord Gowley, ambassadeur anglais à Paris, le 11 mars 1862 : ce J'ai aussi informé le comte de Flahault des ordres que « nous avions donnés et de ceux que nous allions donner « pour rembarquer les troupes de marine aux approches de a la saison de l'épidémie. Je lui ai prouvé, par les documents « imprimés-parlé parlement, que ces instructions n'étaient pas ic nouvelles et qu'elles n'étaient que la suite de nos résoluce tions antérieures. »

ce Lord Cowley répondit, le 14 mars, au comte Russel : <K H. Thouvenel m'a témoigné hier un grand regret d'avoir ce appris par M. de Flahault qu'on avait envoyé à Vera-Cruz « l'ordre de rembarquer les troupes de marine avant l'arec rivée de la saison malsaine...

a Je lui répondis qu'il se souviendrait sans doute que ce dès le premier moment où on avait pensé à l'expédition, ce le gouvernement de Sa Majesté avait déclaré qu'il ne pouce vait fournir aucunes troupes de terre et que celles de la ce marine ne pouvaient rester à terre pendant les mois in- « salubres. »

ce Le sénat voit donc par là que l'embarquement de ce

19 HISTOIRB DU MEXIQUE.

bataillon de marine était déjà ordonné et qu'on avait envoyé à cet effet des instructions uux plénipotentiaires anglais. » Voie! maintenant la preuve que les représentants anglais connaissaient les ordres primitifs de leur gouvernement, longtemps avant de dire au général Prim qu*ils rembarquaient leurs troupes à cause de la protection accordée au général Almonte par les représentants français. « Vera-Gruz, le 1" mars 1862 — c'est à dire vingt-trois jours avafU que le plénipotentiaire d'Espagne prît la résolution de rembarquer les troupes. — Sir Charles Wyke au comte Russell, n® 76 des documents présentés au parlement. Par sa dépêche du 27 janvier 1862, Votre Excellence m'ordonne de ne pas m'opposer à ce que les troupes de marine se retirent de Vera-Cruz lorsque commenceront les mois insalubres.

ce Loin de m'y opposer, je profite avec grand plaisir de la liberté qui m'est donnée, car le commodore et moi avons encouru une grande responsabilité en permettant qu'elles s'avançassent jusqu'à Orizaba.

c( Comme les instructions du commodore sont conformes aux miennes, nous avons décidé de les ramener à Vera-Cruz et de les embarquer pour les Bermudes dès que nous aurons d«s moyens de transport. »

L'importance d'un tel document ne saurait échapper à personne, et le général Prim dut être très mortifié, quand il apprit la manière dont les représentants anglais avaient abusé de sa bonne foi. De tous ces documents il résulte que oi le gouvernement français, ni le gouvernement espagnol > ni le gouvernement anglais, n'ont eu aucune part à la rup^ ture des conférences d*Orizaba et de la convention de Lon*dres; il résulte également que les trois puissances étaient parfaitement au courant de l'offre faite, par les Mexicains, de la couronne du Mexique, à l'archiduc Maximilien; qu« le général Prim, avant son départ* pour la Havane, a été informé par son gouvernement de cette candidature; que la France protégeait cette candidature; que l'Espagne, qui en avait une autre en vue pour « un prince de la maison de Bourbon

INTERYKNTION FRANÇAISE. 61

OU intimemeal lié avec elle, » ne s*y est pourtant pas opposée QfBeieUemexit ; que TÂngleterre ne s*y opposait pas du tout, eomiBe le prouve la dépêche suivante de lord Russell à sir Charles Wyke, et qui est clatée du 27 janvier 1862 : « On dit qfi*un grand nombre de Mexicains inviteront Tarchiduc Maxioailien à se plaoer sur le trône du Mexique et que le peuple mexieaiB accueillera avec joie ce changement. J'ai peu do choses à ajouter à mes instructions su&'ce sujet. Si le peuple mexicain, par un mouvement spontané, place Tarchiduc Maximilien sur le trône du Mexique, il n'y a rien dans le traité qui s'y oppose. »

Il résulte en outre, par une multitude de documents, dont je ne citerai que le suivant, pour abréger ce résumé, que ridée de la monarchie gagnait de jour en jour du terrain au Mexique, comme le certifie M. de Wagner» ministre de Prusse à Mexico, chargé de protéger les nationaux espagnols et français depuis le départ des ministres d'Espagne et de France. « H. Thouvenel, écrivait le 6 mars 1863 lord Gowley au comte Russel, m'a lu hier diverses lettres écrites par le ministre de Prusse à M. Dubois de Saligny depuis que celui-ci a quitté la capitale. Ces lettres peignent le grand désir qu'ont les habitants respectablesi de Mexico qu'une armée française occupe la ville et la nécessité de prendre cette mesure s'il doit résulter quelque bien permanent de la pféâence des forces alliées dans le pays.

<i M. de Wagner ajoute, en outre, que Fidée (Tétablir la monarchie sous uti prince étranger gagne rapidement du terrain^ mais il ne paraît point informé du projet d'offrir le trône à l'archiduc Maximilien. »

Il résulte enfin que la question de la monarchie et celle du générai Almonte n'ont eu aucune influence sur la rupture des relations; que les Anglais se sont retirés parce qu'ils en avaient reçu l'ordre dès le mois de janvier, et que le gtoéral Prim en a fait autant, lorsqu'il a perdu sa dernière espérance de remplacer Juarez à Mexico. En effet, les documents que je viens de publier et la conduite du

comte de Reus, depuis son arrivée à la Havane jusqu'à la

fin du mois de mars, prouvent évidemment que ce général,

si peu disposé en faveur des monarchistes, désirait parvenir

à la souveraineté du Mexique, non par la forme monarchique,

pour laquelle il professe beaucoup de dédain, mais par la

forme républicaine. En un mot, le général Prim vantait sa

personne, ses exploits passés et flattait les libéraux mexi*

„cv* \ cains pour arriver à gouverner le Mexique, comme président,

V ti^^sc cusl : sauf, plus tard, à devenir souverain comme Bernadotte. Je

c^AcXsn^ <uu*i*iu> suis tenté de croire que son gouvernement connaissait ses

^ **' '^'^><x aspirations et ne les décourageait pas, espérant que le

Mexique serait un jour uni à l'Espagne par des liens plus étroits que ceux de la diplomatie et des traités de commerce. Cest donc à la politique personnelle des représentants alliés qu*on doit la rupture des relations et de la convention de Londres et non pas à celle des puissances alliées qui Toiit subie.

Après la rupture des relations, les Français continuèrent leur mouvement rétrograde sur Paso-Ancho, conformément aux préliminaires de la Soledad. Le général Zaragoza, ne pouvant s'imaginer que cette retraite était motivée par respect pour les traités, envoya, au général Loreneez, une sommation insolente de retirer dans les vingt-quatre heures nos ambulances d*Orizaba, sinon, il ne répondait plus de nos malades. La réponse du général Loreneez se trouve dans Tordre du jour suivant, daté du 18 avril. M. de Kératry aurait bien dû la lire, avant de lancer contre l'amiral Jurien... le reproche de n'avoir point tenu sa parole. — <c Soldats et marins débarqués. — Malgré les assassinats commis sur vos camarades et les encouragements donnés à ces attentats par les proclamations du gouvernement mexicain, je voulais encore rester fidèle jusqu'au dernier moment à l'accomplissement des obligations contractées par les plénipotentiaires des trois puissances alliées ; mais je viens de recevoir du général mexicain Zaragoza une lettre par laquelle la sûreté de nos malades laissés

à Orizaba sous la sauvegarde des conventions est indignement menacée. En présence de pareils faits, il n*y a plus à hésiter : marchons sur Orizaba au secours de quatre cents de nos camarades sous le coup d'un lâche attentat; mar^ chons à leur secours au cris de vive l'empereur! — Le général en chef de l'expédition du Mexique, — comte de Lorencez. »

C'était donc le général Zaragoza, et non le général Lorencez, encore moins l'amiral Jurien, qui manquait aux engagements de la Soledad, et cela, lorsque nous n'étions plus qu'à seize ou vingt kilomètres de Paso-Âncho. Le temps des négociations était passé, la parole était désormais au canon, et nous restions seuls pour atteindre le but proposé par l'expédition commune. Malgré les quatre mois perdus en pourparlers, pendant lesquels Juarez organisait la défense, nous aurions pu facilement réaliser le programme de l'intervention, sans une suite de circonstances déplorables que le gouvernement français ne put prévoir, et qui vont se dérouler rapidement. Le général Lorencez n'avait amené que quatre mille hommes de renfort; ce chiffre, quoique modeste, suffisait pour aller à Mexico. Une armée de six mille Français valait incontestablement dix mille mexicains et l'on a vu que des armées mexicaines inférieures à ce nombre ont fréquemment traversé tout le Mexique, assiégé et pris les villes les plus importantes ainsi que la capitale de la république. En outre, nous devions compter sur farmée conservatrice qui tenait la campagne et battait fréquemment les troupes de Juarez. Mais après les fautes diplomatiques vinrent les fautes militaires; ce ne fut que sous l'énergique direction du maréchal Bazaine, c'est à dire, deux ans environ après notre débarquement à Vera-Cruz, que les troupes françaises prirent l'allure décidée qu'elles auraient dû prendre dès le 10 janvier 1863. D'un autre côlé, Juarez, n'osant espérer vaincre nos soldats sur les champs de bataille, eut recours à la corruption pour les isoler; grâce à la trahison qui lui réussit si bien, il put empocher l'armée

44 HlSTQlfUB DU MEXIQUE.

des conservateurs de rejoindre devant Puebla oelle du général Lorencez, avant l'échec du 5 mai.

Cette première période militaire de notre expédition est trop importante pour passer ici sous silence des détails plus ou moins inconnus en Europe. On se rappelle que le général Almonte était arrivé le 1^ mars à Vera>Cruz, à bord du paquebot anglais. Aussitôt arrivé, il se mit en relation avec les partisans de rinterventioa, en laveur de laquelle il tra* vaillait depuis longtemps. Il écrivit aux principaux chefs de l'armée mexicaine qui guerroyait contre les troupes de Jua« rez. A Vera-Gruz, il avait été très surpris d'; tix>uv6r une partie de Tarmée alliée qu'il croyait occuper déjà la capitale du Mexique, après une marche rapide sur Mexico, Juarez n*9yant alors aucun moyen de résister aux alliés. On lui dit que ce mouvement avait été paralysé par les intrigues du général Prim, et que, gr&ce à la célèbre convention c|e la Soledad, le gouvernement de Juarez avait pu réunir les troupes qui, plus tard, résistèrent à celles du général Lorencez.

Le général Almonte) profitant du départ du 7^ bataillon de chasseurs à pied, i^ous les ordres du commandant Mangin, quitta le 19 mars Vera-Gruz, et arriva le 3S du même mois à Gordova. Il était accompagné du P. D. Francisco Mi^ randa, ancien ministre de la justice ; de D. Antonio Haro y Tamariz, ancien ministre des finances; de D. Manuel Ladron de Quevara, évêque de Ghiaps^s; dé D. Desiderio de Samaniego, riche propriétaire de Queretaro, et du colonel D. José Hipoiito Gonzalez. Tous ces personnages appartenaient au parti conservateur libéral, sauf le P. Hiranda qui était réactionnaire. Arrivé à Gordova, le général Almonte reçut des généraux D. Thomas Mejia, D. Leonardo Marquez, D. Félix Zuloaga, D. José Maria Gobos et d'autres chefs, les réponses suivantes à ses lettres, et dans lesquelles tous ces officiers supérieurs manifestent Tintention d*adbérer avec leurs forces respectives à riotervention. Voici ces lettre.

cci4e général D. Leonardo Marquez au général de division D. Juan N. Almonte. —Hacienda deTenrisco, lAmarsl862. —

INTBRYSNTION FRINÇAISB. 65

Votre arrivtée dans notre pays a été un vrai sujet de joie pour moi, soit à cause de l*estime que j*ai toujours eu pour vous, soit parce que votre arrivée va faire changer la face de l'intervention qui parait s'être éloignée du sentier que lui avaient tracé les nations de TEurope, et qui nous conduisait à notre perte, parce qu'il y a eu des personnes qui, quoique bien intentionnées, se laissèrent surprendk*e par les artifices de D. Manuel Doblado et du parti démagogue ! Plaise à Dieu, mon cher ami, que vous puissiez faire tourner les évé&ements dans le sens qu'ils doivent avoir pour sauver notre patrie aitnée ! Plût à Dieu, aussi, que nous puissions nous réunir pour vous instruire de l'état exact des choses et noas mettre d'accord pour réaliser le bonheur de notre pays. En attendant, je dois vous dire que nous sommes tous animés des meilleures intentions, que nous sommes anxieux de vous voir adresser la parole à la nation et de s'entendra avec nous pour travailler en commun au foien-ôtre du pays.

« Personne ne croit à la réalisation des conférences d^Orizaba, demandées par Doblado. Il serait bon qu'elles n'eussent pas lieu; néanmoins, si elles ne peuvent être évitées, il faiH drait y faire concourir deux représentants du gouvernement de Tacubaya, qui pourraient être le docteur Miranda, avec le caractère ée ministre des affaires étrangères, et moi, comme général en chef de l'armée et chef de la réaction, parce que de cette manière la partie saine du pays aurait deis défenseurs auprès du respectable tribunal qui va juger du sort des Mexicains. Je comprends que je ne suis en rien nécessaire dans cette assemblée, parce que les vastes ^paci* tés de S. Exe. le ministre des affaires étrangères— le P. Miranda — rempliront Tobjet en vue; néanmoins, je désirerais y assister pour avoir le plaisir de mettre en évidence D. Manuel Doblado, en révélant sa perfidie et sa mauvaise foi. Si vous croyez que ïna présence soit utile aux conférences, personne, mieux que vous, peut m'y faire appeler; mais si te n'est pas utile, je ferai avec plaisir ce que. vous me direz.

« le pense que déjà le docteur Miranda, notre bon ami,

es HISTOIRE DU MBIIQUE.

VOUS aura dit qu'il possédait, comme ministre des affaires étrangères, tous les pouvoirs concédés par ce quartier général, qu*il était suffisamment autorisé pour représenter la réaction et le gouvernement de Tacubaya, et pour défendre la sainte cause de la nation, devant qui de droit. Pour cela, je vous prie d'avoir une confiance aveugle dans les talents, le patriotisme et Tamitié dudit docteur, et, par conséquent, vous pouvez vous entendre avec Son Excellence comme si c'était moi-même, etc. — L. Marquez. »

— « Le général D. Thomas Mejia au général Almonte. — Toliman, Atat deQueretaro, 16 mars 1862. — Les différentes nouvelles qui me sont venues de la capitale, me confirment dans ridée que je m'étais faite, sur la conduite que se proposait de tenir le cabinet de Juarez dans la question étrangère ; c'est à dire de cacher, par tous les moyens possibles, la situation réelle du pays et de faire croire aux alliés que non seulement l'administration actuelle était une émanation de la volonté nationale, mais encore qu'elle n'avait dans la république d'opposition d'aucune sorte. Ce chemin ou tout autre plus tortueux se révèle dans les négociations commencées à la Soledad.

« C'est fort triste à dire, monsieur le général , mais il n'en est pas moins positif que par le manque de tact ou d'activité du côté de nos amis, on a pu donner certaines apparences de vérité aux mensonges des imposteurs devant la commission européenne.

« L'intervention étant un fait, je crois que tous les bons Mexicains doivent l'accepter comme l'unique solution possible de tant de questions produites au Mexique par ce violent état d'anarchie qui menace de nous anéantir. Mais, pour agir avec la conscience tranquille, il est nécessaire de s'assurer de deux faits très importants : que l'intervention ne cache aucune idée étrangère au noble but qu'elle s'est proposée ; et que la pacification du pays, résultat final de l'intervention, soit établie sur des bases de moralité, d'ordre et d'énergie... Il est nécessaire enfin qu'une personne douée

INTBRTENTION FRANÇAISE. 67

d'une intelligence très élevée, et qui jouisse de la considération générale par son caractère personnel et ses antécédents honorables, se concerte avec les commissaires et fasse garantir la paix sur les principes dont je viens de parler.

(c En politique, je crois que vous n*avez pas d'autres convictions que celles-ci-; et, comme personne ne peut remplir avec autant d'efficacité cette délicate mission, je n'ai point hésité à vous écrire pour vous supplier de rendre cet important service à votre patrie et à vos amis.

« Je viens de recevoir de la capitale des nouvelles d'un très grand intérêt, au sujet des afiTaires de l'orient du Mexique. — Parmi les lettres, j'ai reçues celle que vous avez adressée à mon compagnon le général Marquez, pour m'ôtre communiquée. Celle-là, comme les autres, et particulièrement une du docteur Miranda, révèlent l'imminent danger que nous avons couru, et que nous pouvons courir encore, si une main intelligente, expérimentée et ferme ne prend la direction des affaires. On doit craindre toute sorte de malheur avec l'astuce du cabinet de Juarez et l'inconcevable ambition dePrim.Il est absolument nécessaire, monsieur le général, que vous ne voyiez les difficultés qui se présentent que pour vous résoudre à les dominer, etc.— Tomas Mejia.i>

— a Le général D. Félix Zuloaga au général de division D. Juan N. Almonte. — Yzucar de Matamores, 11 avril 1862. — C'est avec le plus grand plaisir que j'ai reçu votre lettre et celle de notre commun ami le docteur Miranda. Par ce que j'écris au dit docteur, vous aurez connaissance des derniers évéqements qui ont eu lieu dans ce district et qui sont favorables à vos désirs. A l'approche des alliés nous en causerons et je crois que nous aurons le plaisir d'aider à rétablir la paix dans notre malheureuse patrie; pour ma part aucun sacrifice ne sera grand ; contribuer à un bien aussi précieux, est l'unique aspiration de votre très affectionné ami. — Félix Zuloaga. p

— « Le général D. José M. Cobos au général de division D. Juan U. Almonte.— Yzucar, 12 avril 1862.— Il a été pour

moi extrêmement agréable d*apprendre votre retour dans notre chère patrie qui se trouve dans des circonstances sî difficiles, en passant par la crise la plus sévère. Vos bons antécédents et Téminent service que vous rendez au Mexique par votre heureuse arrivée, et mes désirs d*aider à la pacification du pays me procurent la satisfaction de me mettre à vos ordres. La confiance illimitée et l'estime que le général Zuioaga me témoignent m'ont placé è la tête de ce corps d'armée; j'ai le plus grand plaisir de voir les bons résultats qu'ont obtenus mes opérations, appuyées par la bonne volonté avec laquelle m'ont reçu les chefs qui servent dans oe corps. Quoique je n'aie pas l'honneur de vous connaître, ii m'est agréable de vous féliciter de votre heureux retour au pays. Je profite de cette occasion pour vous présenter mes respects et me dire votre très affectionné. — José M. Cobos. »

Le 16 avril, les commissaires français avaient lancé la proclamation suivante qui ouvrait les hostilités contre Juarez.

ce Mexicains. » Nous ne sommes point venus ici pow prendre parti dans vos divisions; nous sommes venus pour les faire cesser. Nous voulions appeler tous les hommes de bien à la consolidation de l'ordre, è la régénération de votre belle patrie. Pour montrer le sincère esprit de conciliation dont nous sommes animés, nfOus nous sommes adressés d'abord au gouvernement même, cotH^ lequel nous avions les plus sérieux griefs. Nous lui avons demandé d'accepter notre assistance pour fonder au Mexique un état de choses qui nous épargnât à l'avenir, la nécessité de ces expéditionè lointaines, dont le plus grave inconvénient est de suspendre le commerce et de troubler le cours de Relations qui pearraient être si profitables à l'Europe et à votre propre pays. Le gouvernement mexicain a répondu à la modération de notre conduite par des mesures auxquelles nous n'avons jamais entendu prêter notre appui moral, et que le monde civilisé nous reprocherait de sanctionner par notre présence. Entre lui et nous la guerre est aujourd'hui déclarée, mais nous ne confondons pas le peuple oàrexîcain avec une milio^

mTBRTENTION FRANÇAISE. 69

rite oppressive et violente. Le peuple mexicain a toujours droit à nos plus vives sympathies. C'est h lui de s'en montrer digne. Nous faisons appel à tous ceux qui ont confiance dans notre intervention, à quelque parti qu'ils aient appartenosx

ce Aueun homme éclairé ne voudra croire que le gouvernement issu du suffrage d'une des nations les plus libérales de l'Europe, ait pu avoir un instant l'intention de restaurer chez un peuple étranger d'anciens abus, et des institutions qui ne sont plus de ce siècle.

<€ Nous voulons une égale justice pour tous, et nous voulons que cette justice ne soit pas imposée par nos armes. Le peuple mexicain doit être lui-même le premier instrument de son salut. Nous n'avons d'autre but que d'inspirer à la portion honnête et paisible du pays, c'est à dire aux neuf dixièmes de la population, le courage de faire connaître ses vœux. Si la nation mexicaine demeure inerte, si elle ne comprend pas que nous lui offrons une occasion inespérée de sortir de l'abîme, si elle ne vient pas donner par ses efforts un sens et une moralité pratique à notre appui, il est évident que nous n'aurons plus à nous occuper que des intérêts précis en vue dequels la convention de Londres a été conclue.

ce Que les hommes trop longtemps divisés par des querelles qui n'ont plus d'objet se hâtent donc de venir h nous. Ils ont entre les mains les destinées du Mexique. Le drapeau de la France a été planté sur le sol mexicain; ce drapeau ne reculera pas. Que les hommes sages l'accueillent comme un drapeau ami. Que les insensés osent le corn* battre.

<c Cordova, le 16 avril 1862. — Les plénipotentiaires français au Mexique : Y. A. Jurien. — Comte de Saligny.»

Cefut Je crois, le dernier acte politique de l'amiral Jurien qui

partit bientôt regretté de tous ceux qui avaient eu l'honneur

de le connaître ou de servir sous ses ordres. Le général Lo-

rencez restait à la tête de l'expédition. Les hostilités une

nu 5

fois déclarées» les habitants de Cordova se crurent libres de manifester leur opinion. Le 18 avril ils adhérèrent à Tintervention et proclamèrent, selon Thabitude, un plan, par lequel le général Almonte était reconnu comme chef suprême intérimaire de la nation; ses pouvoirs présidentiels devaient cesser avec Toccupation de Mexico par les troupes françaises; alors, une assemblée des notables devait se réunir dans la capitale pour décider définitivement la forme de gouvernement qui serait adoptée pour le Mexique. Ce plan de Cordova avait plusieurs buts utiles et pratiques ; pour le moment je n'en citerai qu'un : celui de mettre fin aux assertions du gouvernement de Juarez qui, dans l'intention de soulever le sentiment national contre nous, proclamait partout que la France venait conquérir le Mexique et rétablir la monarchie par la force des armes.

La proclamation lancée par le général Almonte, le lendemain de la déclaration de guerre annoncée aux Mexicains par l'amiral Jurien et M. de Saligny, est d'un intérêt historique trop réel pour ne pas être citée en entier.

a Le général Juan N. Almonte, aux Mexicains.

c( Compatriotes ! — Depuis plusieurs jours je désirais vous adresser la parole pour vous instruire du but de mon retour dans la république ; mais arrivant au milieu d'un larmistice et me trouvant sous la protection du drapeau français, je ne pouvais pas parler ; j'ai dû attendre une opportunité pour le faire. Aujourd'hui que les représentants de la France, restant chargés de la situation, manifestent les vrais désirs des gouvernements alliés, je me crois obligé de rompre le silence que j'avais gardé contre ma volonté, et qui fut cause que les ennemis de l'ordre en abusèrent, en publiant des proclamations apocryphes.

<K En revenant au sein de la patrie, je vous dirai que je ne viens uniquement animé que par la pensée de contribuer à la pacification de la république et de coopérer à l'établissement d'un gouvernement national, d'ordre et de ' moralité qui fasse cesser pour toujours l'anarchie, et donne des ga-

ranties pour la vie et la propriété des nationaux comme des étrangers.

c( Étranger à la lutte sanglante qui, depuis tant d'années, a ruiné notre beau pays, scandalisant le monde entier jusqu'au point d'appeler sérieusement l'attention des grandes puissances occidentales de l'Europe , mes efforts tendront toujours à réconcilier nos frères, et à faire disparaître parmi eux la désunion et les haines. Heureusement, pour atteindre un aussi noble but, je n'ai point à désirer aucune vengeance ni à demander aucune récompense. Récompensé suffisamment par la nation pour les services qu'il était de mon devoir de lui prêter avant et depuis Tindépendance , mon seul vœu, aujourd'hui, est de lui rendre le dernier et le plus important, avant de descendre dans la tombe, et ce service est de lui procurer la paix qui lui manque depuis tant de temps.

(c D'autre part, ayant des motifs de connaître, comme je connais, les désirs des gouvernements alliés, et spécialement ceux de S. M. l'empereur des Français, qui ne sont autres que de voir établi dans notre malheureux pays — et par nous autres mêmes — un gouvernement fort, d'ordre et de moralité pour faire disparaître le pillage et le vandalisme qui régnent aujourd'hui dans tous les coins de la république, et pour que le monde industriel puisse profiter des avantages immenses auxquels le convient notre pays si fertile» ses richesses naturelles et sa situation géographique, j'ai dû me presser de venir pour vous annoncer ces intentions saines qui renferment également l'idée philanthropique d'assurer pour toujours l'indépendance, la nationalité et l'intégrité du territoire mexicain.

a Pour l'établissement d'un nouvel ordre de choses, vous devez vous confier dans la coopération efficace de la France, dont l'illustre souverain fait toujours sentir sa bienfaisante influence partout où doit prévaloir une cause juste et civilisatrice.

€< Mexicains ! si mes honorables antécédents, si mes ser-

72 BfSTOlRB DU MEXIQUE.

vices prêtés à la patrie pendant la glorieuse lutte pour notre indépendance comme dans la direction de sa politique dans les différentes époques pendant lesquelles j*ai fait partie de notre cabinet ou représenté la nation à l'étranger, si tout ceci peut me mériter votre confiance, unissez vos efforts aux miens, et soyez assurés que bientôt nous aurons un gouvernement comme il convient à notre caractère, à nos né* ceasités et à nos croyances religieuses. Votre compatriote et meilleur ami vous le promet. — Juan N. Amonte. — Cordova, 17 avril 1862. »

Les sentiments exprimés dans cette proclamation trouvèrent un écho dans toutes les localités abandonnées par les autorités juaristes. Le lendemain, 18 avril, je l'ai dit, Almonte fut reconnu, par le plan Cordova, chef suprême de la nation. On se rappelle que ce même jour, le général Lorencez recevait la lettre menaçante de Zaragoza qui interrompit son mouvement rétrograde sur Paso-Ancho et le fit revenir sur ses pas à marche forcée, pour arriver à Orizaba, avant le massacre de nos malades. Dans l'après-midi de ce jpur il y eut une petite rencontre entre une vingtaine de chasseurs d'Afrique et une centaine de cavaliers, qui furent ms en déroute. Les fugitifs arrivèrent au galop à Orizaba et répandirent l'épouvante dans la division de Zaragoza, Gelui-ci, saisi de terreur, apprenant le retour de nos sol- (jtatfi, évacua la ville pendant la nuit, et se retira, sans les att^ndre, dans la direction des Cumbres d'Aculcingo.

Le gros de l'armée française campa la nuit à l'hacienda de Guahutlapan et continua sa marche le lendemain. Arrivée h Orizaba, elle trouva la ville désertée par les troupes mexicaines, et nos malades barricadés dans le couvent qui l^ur servait d'hôpital ; tous ceux qui pouvaient porter un fusil étaient armés et prêts à vendre chèrement leur vie. Les hf^bitapts, heureux, pour la plupart, d'être débarrassés de ceux qui les opprimaient, sous prétexte de les défendre, secondèrent, le même jour, le pronunciamiento de Cordova e^ faveur d'Almonte. Ce général, après avoir nommé les au-

INTEftY^TlON FKANÇAiSE. 73

torités de Gordova et organisé rapidement une garde nationale, se rendit à son tour à Orizaba. Là, il nomma pareillement les autorités eiviles et militaires qui devaient maintenir Tordre, en dehors de toute ingérence française, puis il écrivit aux généraux Zuloaga, Marquez et Cobos, pour leur annoncer le prochain mouvement du général Lorencez vers Puebla et les engager à s'avancer pour contribuer à la prise de cette ville.

Aussitôt que le plan de Gordova fut connu, quelques chefs, y conapris le général Galvez, qui escorta jusqu'à Vera-Craz l'amiral Jurien, vinrent à Orizaba avec leurs troupes se mettre aux ordres du général Almonte; prêtant ainsi leurs services à l'intervention. Ils furent spé^^ialement chargés de maintenir ouvertes les communications entre Orizaba et Vera-Cruz.

Après quelques jours de repos, l'armée française marcha sur Puebla, le 26 avril, et campa, la première nuit, à Thacienda de Tecamaluca. Le jour suivant, elle rencontra les troupes de Zaragoza, aux Cumbresd'Aculcingo; elles tentèrent de lui interdire le passage de cette formidable position. En cet endroit, la vallée se ferme, les montagnes du nord et do sud se réjoignent et forment une immense muraille qu il faut gravir par des voies périlleuses dessinant une multitude de zigzags ; c'est ce qu'on appelle — les grandes Cumbres. — Je ne sais comment les Français ont pu déloger les juaristes qui défendaient ces hauteurs ; l'idée seule de tenter le pas*sage parait insensée. Les Mexicains avaient fait sauter une partie de la route ; mais ni les difficultés de l'escalade, ni le nombre des défenseurs n'arrêtèrent nos soldats, ils passèrent. Les chasseurs à pied du 7""» bataillon, et le S*"* zouave grimpèrent à droite et à gauche des Mexicains, et les atta* quèrent avec tant d'impétuosité , tandis que la colonne du centre les prenait de front, que l'ennemi se dispersa, laissant plusieurs pièces de campagne entre nos mains. Juarez s'était flatté de nous anéantir aux grandes Gumbres ; nous n'eûmes que quelques hommes tués et trente blessés. Disons,

74 OISTOIRB DU MEXIQUE.

en passant, que le brave 99*"* fit des prodiges de valeur, dans cette brillante affaire.

L'armée passa la nuit, à Puente Colorado, entre les grandes et les petites Cumbres, puis elle continua sa route jusqu'à Puebla, sans être inquiétée par les Juaristes. Elle arriva, le 4 mai, à Amozoc, petite ville éloignée seulement de quinze kilomètres de Puebla. Le soir de son arrivée, le général Lorencez convoqua un conseil de guerre, composé de tous les officiers supérieurs de Tarmée française ; le général Almonte et D.Antonio Haro y Tamariz qui, on se le rappelle, avait été le chef de la révolution contre Comonfort en 1856i furent invités à y assister. L'objet de cette réunion était de résoudre le meilleur moyen d'attaquer Puebla et de s'emparer de la ville, défendue par deux petits forts situés sur les deux collines de Loreto et de Guadalupe. Il ne faut pas oublier que la colline de Guadalupe est plus élevée que celle de Loreto, et que les rues de Puebla étaient barricadées et coupées par des fossés.

M. Haro y Tamariz ayant personnellement pris et défendu deux fois Puebla à la tête d'une division mexicaine qui, souvent, n'équivaut pas à un de nos régiments pour le nombre d'hommes sous les armes, il était naturel que son avis fût demandé en premier lieu. Le général Almonte n'était pas moins compétent dans cette question, à cause de sa longue carrière politique et militaire dans son pays. Aussi, le général Lorencez ayant consulté ces deux personnages, ils répondirent également qu'il fallait attaquer la ville, en s'emparant d'abord du couvent des carmes situé du côté opposé à celui des deux forts, dont les feux ne pouvaient atteindre ce couvent. M. Haro y Tamariz ajouta que l'expérience du passé prouvait que Puebla s'était rendue immédiatement toutes les fois qu'elle avait été attaquée par le couvent des Carmes, parce que c'était le côté le plus faible, et qu'une fois la ville prise, les forts devaient nécessairement capituler, n'étant que des fortins dépourvus de pièces de gros calibres, d'eau et de vivres. En outre, ces deux messieurs affirmèrent qu'oa

INTBRYBNTION FRANÇAISE. 75

pouvait marcher rapidement sur Mexico, sans s'occuper de Puebla, parce que la capitale n'avait presque plus de troupes, et qu'il s'y préparait en faveur de l'intervention un pronunciamiento qui éclaterait à l'approche de l'armée française.

Le colonel Valazé, chef d'état-major, répondit, au sujet de Puebla, que pareille attaque était contraire aux règles de l'art militaire, parce que la ville né devait pas rester sous les feux des forts qui la dominaient, et qu'il fallait avant de songer à Puebla prendre le fort de Guadalupe, comme étant le plus élevé, pour s'assurer du triomphe. Quant à marcher sur Mexico, passant en vue de Puebla, et laissant derrière soi cette ville, lui paraissait également une manœuvre antistratégique qui pouvait exposer l'armée française à un dé* sastre.

MM. Almonte et Haro y Tamariz répliquèrent qu'il n'était nullement question de savoir si l'attaque qu'ils proposaient ëtait conforme ou non aux règles de l'art; ils disaient seulement que leur conseil était motivé par bien des années d'expérience et une connaissance parfaite de la situation. Quant à la marche sur Mexico, ils ne parlaient pas non plus de safoir si elle était conforme ou contraire aux règles de l'art, mais de savoir si elle était opportune et facile en vertu des circonstances qui la favorisaient ; il ajoutèrent qu'ils avaient la conviction d'un succès complet, parce que l'opinion publique s'étant prononcée en faveur de l'intervention, il était évident qu'on devait profiter d'une occasion aussi favorable pour ne pas donner le temps au gouvernement de Juarez d'organiser une armée, de modifier l'opinion par ses manœuvres, et enfin, parce que Zaragoza ne sortira^^ pas de Puebla, sachant qu'en rase campagne il ne pouvait résister à l'impétuosité française comme le lui avaient prouvé les deux affaires du Fortin et des Cumbres d'Âculcingo.

Le conseil se sépara, sans avoir rien conclu, ostensiblement, et le lendemain matin, S mai, les troupes se mirent en marche de fort bonne heure pour Puebla. Le colonel Lopez avec son escadron s*incorpora,àAmozoc,aux cavaliers mexi-

76 HISVOIRB DU MEXIQUE.

cains qui accompagnaient le général Àlmonte et nos soldats. En passant par le Canada de Iztapan, Palmar, Quecholac, Acatzingo et Àmozoc, le général Almonte avait nommé les autorités civiles de ces différentes localités, en vertu des facultés que lui avait concédées le plan de Cordova ; il avait pareillement nommé les chefs de la milice nationale pQur organiser le plus promptement possible, dans toutes oes petites villes, des forces capables de suffire à la sécurité des communications jusqu'à Orizaba.

Le 5 mai 186S, à onze heures du matin, Tarmée française arriva à l'hacienda de los Alamos, en vue de Puebla. Après une grande halte, pendant laquelle les troupes déjeunèrent et se reposèrent un peu, les chefs mexicains apprirent avec stupeur que le général Lorencez voulait prendre Puebla ce môme jour, en commençant par attaquer le fort de Ouadalupe : « Je dis, m'avoua l'un d'eux , que nous apprîmes cette détermination avec stupeur, parce que le général en chef n'avait pas eu le temps de faire une reconnaissance exacte des positions ennemies, ni des chemins qui conduisaient à Puebla, ni des accidents du terrain, ni d'acquérir les notions indispensables pour attaquer un point dans lequel l'ennemi faisait consister sa principale défense. »

Je ne sais si cette manière de procéder était confosme aux règles de l'art militaire, mais elle manquait certainement de prudence. Pour comble de malheur, l'artillerie avec laquelle on attaqua le fort n'était pas d'un calibre suffisant pour ouvrir une broche dans les murs et permettre l'assaut; dès les premiers coups de canon, nous pûmes nous en convaincre. Les Mexicains, en outre, avaient creusé un fossé, tout autour du fort; les Français l'ignoraient ou n'en tinrent pas compte. Nos soldats, une fois lancés, se conduisirent en héros ; malgré le feu plongeant des Mexicains qui tiraient derrière les murailles, ils montaient, montaient toujours, jonchant la colline de leurs cadavres ; mais il fallait sauter dans le fossé, puis escalader des murailles; puis... il fallait l'impossible. Les deux colonnes d'assaut firent d«s prodiges

INTERYENTIOOr FRANÇAISE. 77

de valeur; on vit des zouaves atteindre le haut des parapets, malgré la mitraille et la fusillade à bout portant; on vit des faits d'armes j comme Thistoire en enregistre rarement ; mais la force humaine a des bornes. Les éléments mêmes conspil'ërent contre nous; un de ces orages comme les tropiques seuls en produisent vint s'abatttre sur nos colonnes. Le général Lorencez dut faire sonner la retraite. Peut-être alors pensa-t-il que dans les pays lointains, exceptionnels, il vaut mieux agir exceptionnellement, afin d'obtenir un succes, lors même qu'il serait en dehors des régies de l'art, que d'éprouver un échec par amour pour le codex militaire. La théorie a certainement sa valeur, mais l'expérience n'est point à dédaigner. Cet échec n'aurait pas été éprouvé, si l'on avait attaqué Puebla par le Carmen , comme le conseillaient les Mexicains qui avaient maintes fois pris, repris, vu prendre ou reprendre cette ville.

Ia blessure faite au cœur du général en chef n'était pourtant pas dépourvue d*un certain baume. Si nos troupes n'avaient pu pénétrer dans le fort , elles avaient triomphé partout ailleurs. La cavalerie juariste avait essayé de battre un bataillon du 99« qui protégeait l'assaut; l'attitude de ce bataillon l'obligea à se retirer sans rien tenter contre lui. En se retirant elle aperçut deux compagnies de chasseurs à pied, dont l'effectif ne dépassait pas cent cinquante hommes, qui gardaient le flanc gauche d'une de nos colonnes et répondaient au feu de quelques compagnies qui nous inquiétaient. La cavalerie ennemie chargea nos chasseurs, les enveloppa; un instant on crut qu'ils étaient massacrés ou prisonniers; ils étaient vainqueurs. Lorsque U fumée du eombat fut dissipée on vit nos hommes debout, immobiles, ia cavalerie juariste fuyant à toute bride , et laissant deux ^ents cadavres des siens sur le champ de bataille. Tous les eorps se distinguèrent par des faits particuliers qui montraient autant de sang- froid que de bravoure et frappèrent d'étonnement et d'admiration l'ennemi lui-même. Les Mexicains furent tellement surpris de leur triomphe qu'ils res-

tërent deux jours sans revenir de leurétonnement ; ils n'osèrent s'aprocher de nos colonnes qu'en voyant s'opérer notre retraite.

Le général Lorencez ne fut pas moins complètement désorienté par cet échec, auquel il ne s'attendait pas. Il résolut de se retirer à Vera-Cruz pour attendre des ordres, des renforts ou un changement de situation dans les affaires mexicaines; il fallut les protestations les plus énergiques de M. de Saligny, au nom de l'empereur, pour le déterminer à attendre à Orizaba les résolutions de son souverain. Le générerai Lorencez attribua son insuccès, en grande partie, à l'absence des forces conservatrices, et sur les rapports constants qui lui avaient été faits que nos troupes à Puebla seraient couronnées de fleurs. II me semble qu'un peu de mauvaise humeur entrait pour beaucoup dans ces assertions du brave général, dont personne n'a jamais contesté les talents militaires ni les hautes qualités personnelles, car ce n'était pas au fort de Guadalupe qu'il espérait trouver des fleurs pour ses soldats; s'ils devafent en recevoir à Puebla, il fallait naturellement commencer par entrer dans la ville. Le comte de Lorencez pouvait-il s'attendre à ce que les habitants quittassent leurs demeures et vinssent sur le chemin de Puebla, lui porter des bouquets, s'exposant ainsi à devenir victimes de la cruauté de Zaragoza et de ses satellites?

Quant aux troupes mexicaines conservatrices, tout prouve, dans cette campagne qu'on ne comptait en rien sur elles. N'eut-ce été qu'îi titre de guides ou d'explorateurs on aurait bien pu se servir de celles qui nous accompagnaient, au moins depuis Amozoc, et qui connaissaient parfaitement le pays; pourtant on ne le fit pas. Je crois que le général Lorencez, dont le noble caractère lui a valu l'estime de tous ceux qui étaient désintéressés dans cette question, aurait été plus juste s'il avait rejeté la faute de son insuccès sur les conseils du colonel Valazé et sur l'art militaire appliqué mal à propos. Néanmoins, on devait, en effet, s'étonner de ne pas voir arriver avec leurs troupes les généraux Zuloaga,

INTERYENTION FRANÇAISE. 79

Marquez et Ciobos, dont la présence aurait été très utile à la petite armée française. Il était probable qu'une ou plusieurs lettres d'Alinonte^ quoique roulées en forme de cigarettes, et adressées k ces généraux, étaient tombées entre les mains des Juaristes, mais on fignorait. M. Almonte et le P. Miranda ne savaient à quoi attribuer cette absence; ils ne savaient si la faute en était à la saisie de ces lettres ou bien à quelque mouvement des forces ennemies pour empêcher les conservateurs de se réunir aux troupes françaises. En repassant par Âmozoc, en route pour Orizaba, l'énigme fut expliquée.

Dans la nuit du 8 mai, le général D. Fiorentino Lopez arrivait à Amozoc, après s'être échappé de la division commandée parle général espagnol Cobos. Lopez dit au général Almonte que le commandement de l'armée conservatrice avait été enlevé au général Marquez, par Zuloaga qui prétendait être président de la république, en vertu de l'ancien plan deTacubaya. Ce commandement avait été remis au général Gobos qui, par une convention secrète signée avec le général Doblado, d'accord avec le comte de Reus, s'était engagé, moyennant un niillion de francs offert par le gouvernement de Juarez, à conserver la neutralité vis-à-vis de l'intervention. Le général Prim avait donc raison de dire à la conférence du 9 avril, que des généraux conservateurs trahissaient Almonte ; mais il oublia de dire qu'il était en correspondance avec ces généraux.

Aussitôt que le général Almonte eut acquis la certitude de cette infâme intrigue, il envoya de suite l'ordre à Marquez de prendre le commandement de l'armée, de méconnaître l'autorité des généraux Zuloaga et Cobos et de venir sans perdre de temps. Afin que ces ordres arrivassent plus sûrement à leur destination, ils furent roulés en cigarettes et envoyés en duplicata par deux courriers de confiance, l'un, directement à Marquez, et l'autre au général. Herran, qui se trouvait à Atlixco avec toute la cavalerie et un corps d'infanterie ; celui-ci devait envoyer ces ordres à Marquez et se

80 BISTOIKE DU MSXI01IB.

mettre immédiatement à sa disposition. Voici ce que contenaient ces cigarettes :

ce Amozoc, 9 mai 1862. Au général D. Leonardo Marquez.

« Mon cher ami. — Après vous avoir attendu quatre jours devant la colline de Guadalupe, voyant que non seulement vous ne veniez pas, mais encore que vous ne m'envoyiez aucun courrier, lorsque je vous en avais envoyé dix, nous nous sommes retirés ici pensant qu'il vous serait plus focile de venir nous y rejoindre. Maintenant Ténigme est découverte, et nous connaissons la conduite de Zuloaga; mais il est encore temps de sauver le pays. Il ne s*agit pas ici d'une question de personnes, vous le comprenez bien; il s'agit du salut de la patrie, de la chute de ce parti de sang, de trahison et de vandalisme qui est aujourd'hui an pouvoir, et je ne crois pas qu'aucun de vous qui avez tant travaillé pour le détruire, vous deveniez neutres et paraissiez devant les bons Mexicains, comme indignes d'être estimés, maintenant qu'une nation puissante nous tend une main prolectrice. Moi qui sais ce que vous valez, Je n'hésite pas à vous dire de prendre immédiatement le commandement de l'armée comme général en chef et de venir vous incorporer à nous, m'avertissant de votre arrivée et de vos besoins, afin de tout vous préparer d'avance.

« Je ne doute pas un seul instant que, comprenant nos vrais sentiments, vous ne fassiez ce que je vous demande, rendant ainsi un nouveau service à la cause que vous défendez et au pays en général ; que le ridicule tombe sur celui qui a manqué à ses engagements, sur l'imbécile Zuloaga.

« Nous continuons notre marche jusqu'aux Cumbres d'Acuicingo et Orizaba, pour attendre les renforts qui sont en chemin; je crois donc que vous pouvez nous rejoindre en route ou en venant par Tehuacan. — J. N. Almonte.

(c Au général D. Leonardo Marquez... Je n'ai rien à ajouter à ce que vous dit le général Almonte. Vous qui n'avez aucune ambition particulière et qui avez donné tant de preuves de patriotisme, vous pouvez sauver aujourd'hui la patrie,

IKTEBYBI^iTION FRANgAISB. gl

comprenant comme vous avez compris que les Français ne viennent pas nous dominer mais protéger notre cause. Mettez-vous à la tête de toutes vos forces et venez à celui qui aura le plaisir de vous voir, etc. — Francisco Javier Miranda.-»

Ces cigarettes arrivèrent k leur adresse. Le général Mar-^ quez se rendit à AtUxeo, et fut reconnu général en chef de l'armée. Les troupes restées à Izucar sous les ordres de Zuloaga et de Cobos vinrent se placer sous le commandement de Marquez, et, toutes réunies, se mirent en marche pour Orizaba, où elles arrivèrent presque ea même temps que eelles du général Lorencez. L'armée française opérait son mouvement avec lenteur comme pour engager Zaragoza à quitter ses fortifications et venir l'attaquer en rase campagne, mais il n'osa rien tenter contre notre r,etraite« appelée la c< marche des lions » par les Indiens. Elle arriva le 17 m;ù à Orizaba. En route le général Almonte apprit que la garnison du fort de Perote s'était prononcée en faveur de l'intervention; mais le colonel Figuerero, à la nouvelle de l'échec de Puebla, avait abandonné la forteresse pour venir k Orizaba. En chemin, il fut attaqué et mis en déroute par Garvapl et sa guérilla.

Le 18 mai, les troupes conservatrices arrivèrent également à Orizaba ; }e général Marquez, \es laissant un peu en arrière, prit l'avance et vint se présenter à celui que le plan de Ciordova avait élu chef suprême intérimaire du MexiqM^ Il confirma le rapport du général D. Florentine Lopez, cOn<> cernant la conduite des généraux Zuloaga et Gobos. Gë dernier se présenta au général Almonte pour lui donner des explications qui, loin d'être satisfaisantes, aggravèrent davantage le caractère odieux de ses intelligences avec son compatriote le comte de Reus et le général Doblado. Croyani se venger de ses complices, il montra au général Almonte deux traites sur le trésor des États-Unis, pour la somme de deux cent mille piastres, un million de francs, que Juarez lui avait envoyées pour adhérer à son parti : « ce que je n'ai

pas voulu Taire, » ajouta Gobos, espérant donner ainsi des preuves de sa sincérité.

Le général Àlmonte, indigné des procédés des généraux Zuloaga et Gobos leur signifia que le meilleur parti qu'ils avaient à prendre était de quitter le territoire de la république. G'est ce qu'ils firent, et tous les deux s'embarquèrent à Vera-Gruz pour la Havane. Gobos partit ensuite pour les États-Unis dans l'intention de se faire payer ses traites, mais la convention de M. Gorwin, par laquelle les États-Unis s'engageaient à prêter onze millions de piastres à Juarez, n'ayant pas été ratifiée par le sénat américain, Gobos ne put recevoir le prix de son infamie; il revint à la Havane et fini par être fusillé à Matamoros.

Je trouve dans la correspondance de Santa-Anna, quelques appréciations sur les événements des mois de mars et d'avril 186S, qui méritent d'être citées, quoique concernant des faits déjà connus... <c Prim, écrivait l'ex-dictateur au général Woll, de Saint-Thomas, le 30 avril, devra abandonner son commandement , parce qu'il n'a pas su se conduire au Mexique, ni comme vaillant général, ni comme habile diplomate , de sorte que même les Espagnols sont dégoûtés de lui ; mpis le général Lorencez se conduit très bien. Je m'embarquerai probablement par le prochain paquebot pour Vera- Gruz. » Le 30 mai, il disait dans une autre lettre au même général : « Gomme la conduite observée par Prim était favorable aux démagogues mexicains, sa dernière résolution l'ayant manifesté clairement, il m'a paru prudent de rester en expectative des événements. Ge général espagnol, selon les dernières nouvelles arrivées par le paquebot anglais, est retourné à la Havane avec son corps d'armée, mettant ainsi son gouvernement en conflit avec celui de la France, et révélant de la sorte ses tendances... Gertainement, le gouvernement de Madrid n'approuvera pas la conduite du marquis de los Gastillejos qui Ta représenté au Mexique d'une manière aussi déplorale.

« Le général Almonte a été nommé président par les po-

pulations de Vera-Gruz, de Cordova, d*Orizaba et d'autres de l'État de Puebla. Enfin, on verra ^onc établi au Mexique un gouvernement composé d'hommes de bons principes, tels qu'on les désire tant là-bas, etc. — A L. de Santa -Anna. »

En effet, en dehors des autorités civiles nommées à Vera- Cruz , par le général Almonte au mois d'avril, il y eut, le 2 mai, dans cette ville, une assemblée de notables civils et militaires qui proclamèrent un plan par lequel l'autorité de Juarez était méconnue, le général Almonte nommé chef suprême de la république et recevait des pouvoirs extraordinaires pour s*entendre avec les forces alliées et convoquer l'assemblée des notables qui devait, à Mexico, déclarer quelle serait la meilleure forme de gouvernement pour faire cesser l'anarchie. Parmi les cent quarante-cinq signatures apposées au bas de ce plan, on voit celles de Manuel Serrano, José Sanchez Facio, Carlos Miramon, Miguel Mos* guera, S. Teulet, Manuel Lopez de Santa-Anna, etc. Ce plan avait le même but que ceux de Cordova et d'Orizaba.

Le comte de Lorencez accueillit Marquez avec beaucoup de courtoisie. L'arrivée de ce général prouvait évidemment la bonne foi de M. Almonte, lorsqu'il affirmait que l'intervention avait les sympathies du peuple mexicain, et que l'armée conservatrice viendrait la soutenir dans ses combats contre les troupes de Juarez. La bataille de la Barranca- Seca vint mettre encore plus en relief les promesses du président intérimaire. Aussi, voit-on avec quelque surprise, le comte de Lorencez, répéter dans son rapport sur cette bataille, en s'adressant à ses soldats... » On vous avait cent fois répété que la ville de Puebla vous appelait de tous ses vœux et que la population se presserait sur vos pas pour vous couvrir de fleurs.

«c C'est avec la confiance inspirée par ces assurances trompeuses que nous nous sommes présentés devant Puebla... »

Cette bataille de Barranca-Seca, dans laquelle l'armée de Zaragoza fut mise en déroute est trop importante, comme fait d'armes, et par les conséquences qu'elle aurait dû avoir,

84 HISTOIRE DU HEIIQUE.

pour ne pas oiter quelques extraits du rapport de Marquez, dalé d'Orizaba, 23 mai 1862.— a Le général en chef de Farmée mexicaine» au général D. Juan N. Âlmonte, chef suprême de la nation.

«... Dès Tecamaluca Javais prévenu le général Herran qu*aussitôt qu'il aurait réuni toutes ses forces, il devrait continuer sa marche... Mais comme je pensais que l'ennemi qui occupait les Cumbres d*Aculcingo, ferait tous ses efferls pour empêcher ce mouvement exécuté par ma cavalerie ou pour la couper, je sortis dans la matinée du 18, pour aller à sa rencontre et voir par moi-même ce qu'il conviendrail d'ordonner.

<c Je m'aperçus bientôt que je ne m'étais point trompé, car un de mes aides de camp vint m'avertir en route qvte l'ennemi se trouvait en présence de ma cavalerie. Je dou*^ blai le pas, et en arrivant à Barranea-Seca... je trouvai les deux armées en ordre de bataille, à portée de mousquet, l'une de l'autre... Le général D. José Domingo Herran^ qui commandait la droite de la ligne, couvrait le pont, sur lequel passe la route, avec une cinquantaine d'hommes et avait der^ rière sa ligne de tirailleurs, — placée en avant du corps d'armée — deux colonnes sous les ordres des vaillants colo^ nels D. Antonio Salas et D. Doroteo Vera. Le général D. Juan Yicario occupait avec sa division le centre, et à l'ar-^ rière-garde de ses tirailleurs il avait également deux co-" lonnes. Le colonel D. José Campos formait la gauche aveo sa brigade, maintenant aussi une colonne derrière ses tirailleurs.

(X Je dois donner ici un juste tribut d'éloges aux généraux D. José Domingo Herran et D. Juan Yicario, ainsi qu'au eolo» nel Campes, pour avoir établi leur ligne de telle sorte, que tout en contenant l'ennemi ils couvraient la marahe de leurs forces qui débouchaient encore des montagnes... La plus grande partie de la journée àe passa dans cette situatibn, sans que les deux lignes ennemies bougeassent de leui^' poste... Environ vers cinq heures du soir, nous vîmes arvi-

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ver dans le camp ennemi de nouvelles troupes d'infanterie et de cavalerie, qui se trouvaient cachées depuis longtemps dans des accidents de terrain... Alors, se voyant assurées de la victoire, les trois colonnes — ennemies — se précipitèrent sur mon centre avec tant d'impétuosité qu'elles l'entamèrent. » Suivent les détails sur le combat, sur l'arrivée du bataillon du 99% commandé par le commandant Lefèvre» et sur la déroute de l'armée juariste, qui laissa douze cents prisonniers entre nos mains, un drapeau, des fanions, des armes et des chevaux en quantité. Marquez parle de nos soldats dans des termes tellement élogieux qu'on voit qu'î^ n'avait encore jamais vu courir au feu et se battre de cette manière ; il vante également la bravoure du général Herran qui paraît être de tous les officiers supérieurs mexicains qui se trouvaient à cette action, celui qui a montré le plus de talents militaires, de bravoure et de sang-froid. « Il me reste à dire à Votre Excellence, ajoute Marquez, en terminant, que tous les braves qui ont combattu dans cette afTaire, ont remplileur devoir, infligeant pendant cette journée, une leçon sévère aux chefs Zaragoza, Tapia, Negrete et Alvarez : le premier, en se préparant à verser le sang de ses frères; le second, en exécutant ses ordres; le troisième, en lui servant de second, et le quatrième, en commandant la cavalerie. » Si le comte de Lorencez avait profité de cette déroute, en tançant les troupes de Marquez, soutenues par un millier de nos soldats, à la poursuite de l'armée vaincue, il est certain qu'on serait entré dans Puebla, et qu'on aurait pu marcher ensuite sur Mexico, sans donner le temps à Juarez de lever des impôts forcés pour avoir de nouvelles troupes, comme il le fit aussitôt qu'il fut revenu de la consternation dans laquelle le plongea la défaite de Zaragoza. Peut-être, n'étaitil pas convenable qu'un général mexicain vengeât l'échec du 5 mai ; peut-être aussi» le comte de Lorencez craignait-il d'exposer ses troupes par cette marche hardie qui pouvait lui ouvrir les portes de la capitale. Quoi qu'il en soit, il est très fâcheux qu'au lieu de profiter de cette importante vic-

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