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Histoire du pape Grégoire VII et de son siècle

Ayant fait examiner le livre intitulé Vie de Grégoire VII , nous en permettons l'impression.

Matines , le 19 décembre 1837.

J.-B. PAUWELS, vie. GÉN.

Grégoire VII a eu le sort de tous les grands hommes , il a été diversement jugé et presque toujours avec passion. Le défaut de la plupart des écrivains qui en ont parlé est de l'avoir représenté indépendamment des circonstances où il s'est trouvé et de l'époque où il a vécu. On nous a montré Grégoire armé de rigueur et de sévérité , lançant la foudre contre les rois et les empereurs ; mais on nous a laissé ignorer les causes qui avaient provoqué de si grandes mesures. On l'a supposé ambitieux, voulant s'emparer de tous les trônes; mais on nous a caché ses vraies vues et la droiture de ses intentions. Enfin, on a considéré en lui l'homme politique, et jamais l'homme religieux et le véritable pontife. Tel est le défaut de nos écrivains français , et nos auteurs ecclésiastiques eux-mêmes n'en sont pas exempts.

Il appartenait à la savante Allemagne de nous donner une Vie de Grégoire VII , à cette Allemagne qui se place aujourd'hui si haut dans les sciences et les lettres; car, pour peindre une de ces grandes figures du moyen âge, il faut de profondes études, de longues et de pénibles recherches, choses dont nous ne sommes pas capables; la légèreté de notre caractère semble s'y opposer. Nous aimons les livres superficiels, des ouvrages légers et futiles, fruits de nos préjugés ou de notre imagination vagabonde. Pour des ouvrages solides qui demandent du savoir, du courage et de la patience, ceux-là ne sont pas de notre goût ; c'est à d'autres de nous les fournir.

L'Allemagne semble s'être chargée de ce soin. Chaque jour voit accroître

le nombre de ses étonnantes productions ; elle a embrassé toutes les branches des connaissances humaines : histoire , littérature ancienne , philosophie , controverse, sciences physiques, etc., rien n'est négligé. L'étude sérieuse de l'histoire ecclésiastique est aussi tombée dans ses domaines. Dans ce der» nier genre, deux hommes se sont placés au premier rang: Voigt et Hurler*. Repoussant le principal préjugé de leur secte, ils ont débuté par des chefsd'œuvre, ils ont élevé deux monuments à la gloire du saint -siège : chose surprenante sans doute ; car lorsque , chez nous , la science ecclésiastique est presque anéantie, et qu'elle se trouve sans encouragement et sans protection, ce sont des protestants qui se lèvent pour rendre hommage à la papauté.

M. Voigt, pour donner la Vie de Grégoire VII, n'a pas suivi la route tracée par ses prédécesseurs. Il a commencé par faire une sérieuse étude de l'histoire de son pays , principal théâtre des actions de Grégoire ; il a fait marcher le pontife de pair avec ses adversaires et avec son siècle , et il est arrivé où l'on arrive nécessairement quand on part du même point de vue , il est arrivé, disons -nous, à l'admiration, à l'éloge, où les autres n'avaient trouvé que du blâme. Mais avant de présenter son œuvre, quelques réflexions préliminaires sont indispensables ; nous les donnerons avec toute la brièveté que comportera la gravité du sujet.

L'Eglise, dans ses différents âges, a eu successivement trois ennemis à combattre, la persécution, l'hérésie et la corruption de ses enfants. Elle avait résisté à la persécution, elle avait vaincu l'hérésie. Le temps était venu où elle se trouvait aux prises avec son troisième ennemi, la corruption; et celle-là était hideuse; elle était montée à un point incroyable, d'autant plus funeste qu'elle avait gagné le clergé , et même l'épiscopat , dont la conduite doit être une leçon vivante pour les peuples. Mais il ne faut pas s'en scandaliser ; car, outre que la Providence avait ménagé de nombreux exemples de vertus, et même d'éminente sainteté, il faut observer que le monde avait envahi le sanctuaire, et qu'il y avait jeté tous ses vices et toutes ses habitudes criminelles. Nous ne voulons pas parler du changement de mœurs qu'a produit, dès le vii« siècle, le mélange des Barbares. Après avoir bouleversé tout l'univers, ils reçurent la loi des vaincus, et fournirent à l'Église

* Auteur de la Vie d'Innocent III y ouvrage colossal, fruit de vingt ans de travaux. Quand uous parlons ainsi de l'Allemagne, nous sommes loin d'approuver tout ce qui en vient. Les auteurs que nous venons de citer ne sont pas non plus sans défauts : nous signalerons dans nos notes ceux de M. Voigt ; nous voulons dire qu'il y a en Allemage travail , érudition et science , et c'est sous ce rapport que nous Tenyisageous.

des pasteurs qui, pour la plupart, conservèrent leurs anciennes habitudes , qui , n'ayant aucune idée des convenances de leur état, restèrent chasseurs et guerriers. Mais n'entrons pas dans ce sujet qui nous mènerait trop loin. La plaie de l'Eglise , à l'époque dont nous parlons , venait des investitures. Au x« siècle , le régime féodal avait envahi la société ; la guerre ne se soutenait qu'au moyen des vassaux, à qui les princes avaient accordé des terres titrées à la charge du service militaire; et les prélats, déjà avant le x'^ siècle, furent compris dans ces séduisantes gratifications. De grands fiefs étaient attachés à^eur dignité; mais fiefs qui les tenaient soumis à toutes les lois de la féodalité, et les obligeaient, en temps de guerre, à fournir tant d'hommes et tant de chevaux , qu'ils conduisaient eux-mêmes à l'armée , dès qu'ils en avaient reçu l'ordre. Mais ce n'était pas encore le plus grand mal; ce qui mettait le comble au scandale de l'Eglise, c'est que les princes et les seigneurs, surtout en Allemagne, nommaient, sans l'intervention de l'autorité ecclésiastique , à toutes les dignités sacerdotales qui étaient dans les domaines de leurs vassaux. Ils nommaient le plus souvent, non des hommes exemplaires , mais des créatures , des courtisans qui flattaient leurs passions , ou qui pouvaient mieux remplir leurs vues ; et comme ils avaient besoin d'argent, soit pour soutenir leur luxe et leur prodigalité, soit pour faire la guerre, ils mettaient les évêchés et les abbayes à l'enchère, et les donnaient au plus offrant. Une conduite régulière et ecclésiastique était la moindre de leurs considérations. De là, des maux innombrables dans l'Église. Les dignités ne pouvant être obtenues qu'à force d'argent , chacun cherchait à en ramasser; une cupidité honteuse, la dilapidation des biens des pauvres , des vexations odieuses exercées sur le peuple , en furent les suites. Les évêques et les abbés ainsi entrés par voie de simonie , n'avaient plus aucune autorité sur leurs inférieurs. Ceux-ci, séduits par le mauvais exemple de leurs chefs, se livraient à leurs penchants; de là, plus de discipline ecclésiastique. D'ailleurs les évêques , pour la plupart , étaient presque continuellement absents de leurs diocèses. Ils étaient à la guerre, qui, dans ces temps de barbarie , ne finissait pas , ou, quand il y avait un peu de repos , ils prenaient part à l'administration de FÉtàt , assistaient aux assemblées générales de la nation, où ils étaient convoqués, comme seigneurs et comme premiers corps d'État. Ils suivaient la cour, et , comme celle-ci n'avait pas de résidence fixe , ils étaient continuellement en route. Les désordres du clergé provenaient donc du régime de l'époque, et principalement des investitures. C'était là le vice radical, et la source des maux de l'Église. Un auteur contemporain de Grégoire les expose avec beaucoup de vivacité, et leur assigne la même origine que nous.

<c Qui ne voit , dit-il , que c'est la source de la simonie et la destruction )> de toute la religion? Car, quand on espère obtenir du prince la dignité )> épiscopale , les clercs méprisent leurs évêques et abandonnent l'Église : » les uns répandent beaucoup d'argent parmi les courtisans pour acheter )) leurs recommandations ; les autres font de grandes dépenses , pour servir )» à la cour pendant plus de dix années , souffrant avec patience le froid et » le chaud , la pluie et les autres incommodités du voyage. Ils souhaitent la n mort de celui dont ils briguent la place , et sont jaloux de ceux par les- )> quels ils craignent d'être supplantés. Quelquefois le mauvais choix va î) jusqu'à donner la dignité épiscopale à des serfs et à des débauchés , parce )> qu'on sait bien que de telles gens étant en place n'oseront reprendre lés » péchés des grands qui les y ont élevés ; et c'est pour cela même qu'on les

1) y met. Ces faux pasteurs ne songent qu'à s'engraisser aux dépens du )> troupeau, dont ils négligent absolument le salut. D'autres donnent dans )» toutes les vanités du siècle, entretenant des chiens et des oiseaux pour la )» chasse, et portant des fourrures précieuses. Ils quittent leurs églises pour 2» suivre les empereurs , quoique les canons défendent aux évêques d'aller » à la cour, leur permettant seulement d'y envoyer leurs diacres , s'ils y ont )> quelques affaires. Et tandis que les canons défendent à un évêque de s'ab- » senter de sa cathédrale pendant trois dimanches, quelques-uns n'y vont

2) que trois ou quatre fois l'année; d'autres à peine une fois, donnant au 5» clergé l'exemple d'abandonner leurs églises ^ »

Tels sont les maux qu'ont entraînés les investitures, que quelques auteurs n'ont pas craint de traiter comme une affaire de pure cérémonie. Une immoralité profonde avait infecté la société; la simonie et l'incontinence s'étaient introduites dans l'Église, u Les temps ne sont plus , s'écriait Pierre )> Damien, où la pudeur, la vie austère et la pureté ecclésiastique étaient » en honneur... La discipline ecclésiastique est presque universellement )> négligée, les prêtres ne reçoivent plus le respect qui leur est dû, les )» saints canons sont foulés aux pieds , on ne s'applique qu'à suivre ses pas- » sions... Qui a honte d'une vie déréglée ou d'un vol sacrilège? Qui craint » de commettre des crimes dont le ciel demande vengeance? La corruption )» déborde partout ^. )>

On sent bien que le clergé ne donnant plus l'exemple , le vice devait se , propager dans toutes les classes. Aussi les peintures que font les auteurs contemporains des mœurs de cette époque sont horribles. Jamais la société

* Saint Anselme , deuxième discours.

2 Epist.j II.

chrétienne n'avait été affligée de si grands maux. Une anarchie affreuserégnait partout, «t Le monde, dit encore Pierre Damien, n'est plus qu'un >» gouffre d'envie et d'impudicité. La cupidité les asservit tous , depuis les u plus petits jusqu'aux plus grands... Un mauvais esprit précipite violem- )> ment le genre humain dans un abîme de forfaits , et fait naître en tous « lieux l'envie, la haine, l'hypocrisie. Déjà nous sommes comme à la fin du )> monde, comme sur les bords de la mer, battus par les vagues furieuses du )> schisme et de la dissension *. )> Ces maux faisaient gémir tous les gens de bien. Car, un grand nombre de prêtres et d'évêques n'étaient plus des ministres de Dieu; c'étaient des loups et des voleurs, pour me servir de l'expression de Grégoire, des hommes scandaleux, dont l'exemple répandait la contagion jusque dans les classes les plus inférieures. C'en était fait du christianisme et de la société humaine. L'Lglise déshonorée par ses propres ministres, était menacée, humainement parlant, d'une ruine entière; et tout cela provenait des élections confiées aux princes et aux seigneurs laïques. Ces sortes de nominations étaient une usurpation manifeste des droits ecclésiastiques. L'Église , dès son berceau , avait sagement pourvu à l'élection de ses pontifes. Elle avait prévu, dans son origine, les maux qui résulteraient du moment que le choix des évêques serait exclusivement entre les mains des souverains. C'est pourquoi , dans les canons des apôtres , elle prononce la déposition contre les évêques qui obtiennent leurs dignités du pouvoir séculier, sans la participation de l'Eglise ^. Comment devaient donc se faire les élections? S. Clément, un des successeurs immédiats de S. Pierre, nous le dit : « Les apôtres, dit-il, instruits par Notre-Seigneur Jésus-Christ, )> ont su que le titre d'évêque donnerait lieu à des altercations ; c'est pour- )) quoi, remplis d'une sage prévoyance , ils les ont établis eux-mêmes , et » ont laissé à leurs successeurs la forme d'élection lorsque, après leur mort, )> il serait question de les remplacer par des sujets d'un mérite reconnu. )) Ainsi les évêques nommés par les apôtres, ou ceux qui leur ont succédé, )) par le choix des plus respectables personnages , avec le consentement de )» toute V Église, ne sauraient être déposés sans injustice, lorsqu'ils ont goun verné sans reproche le troupeau de Jésus-Christ ^. »

1 Epist.y 1 , 10; IV, 9.

2 Si quis episcopus secularibus potestatihus usus ecclesiam per tpsos ohtineat) deponatur ; et segregentur omnes qui illi comnncnicant. Can. xxx.

5 Et apostoli nostri, per Jesum Christum Dominum nostrum cognoverunt , contentionem de nomine cpiscopatus oboriturara ; atque ob hanc causam perfecta praescientia praediti , constituerunt praedictos, ac descriptas deinceps ministrorum

Ainsi le choix des pontifes était confié aux évêques. L'Eglise a bien appelé à son secours le peuple dans ses élections ; elle lui a même donné le droit de suffrage, mais c'est par privilège : les évêques étaient toujours juges en dernier ressort; le peuple était comme témoin , il désignait plutôt qu'il ne nommait. L'acte constitutif de l'élection était dans la confirmation des évêques. Cette vérité est claire pour tous ceux qui sont tant soit peu versés dans la science de l'antiquité ecclésiastique. Le concile de Nicée s'exprime clairement à ce sujet ^ Jamais il n'a été permis aux laïques de choisir exclusivement les pontifes; cela est contraire à la constitution primitive et aux décrets solennels de l'Église. Le huitième concile général , tenu à Constantinoplel'anSTO, exclut expressément les princes séculiers des élections, à moins qu'ils n'y soient invités par les évêques, et frappe d'anathème ceux qui entreprendraient quelque chose contre une élection canonique 2.

Malgré la défense des conciles, les princes ont tenté, à diverses époques, de s'immiscer dans les élections pontificales ; mais l'Eglise leur a résiste ,

oflficiorumque vices reliquerunt , ut in defunctorumlocum alii viri probati succedere et illorum munia exequi possent. Constitutos itaque ab illis , vel deinceps ab aliis viris celebribus, cum consensu universse Eeclesiae , qui inculpate ovili Christi deservierunt cura humilitate, quiète et absque orani sordeet turpitudine , quiquelongo terapore ab omnibus testimonium prœclarum reportarunt, hos non sine injuria muuere vel olHcio exui debere existimamus. Labb. , Co;i«7., t. I, p. 151.

1 Episcopum oportet maxime quidem ab omnibus qui sunt in provincia , constitui ; si autera fit hoc difficile, vel propter urgentera necessitatem , vel viac longitudinem,tresomuino eumdem inlocum congregatos , absentibus quoque sufTragium ferentibus, scriptisque assentientibus , tune clectionem fieri ; eorum autem quœ fiunt, confirmationem in unaquaque provincia a metropolitano fieri. Can. iv. Labb., Concil.yt. II, p. oO.

2 Promotiones atque consecrationes episcoporum , concordans prioribus conciliis, electione ac decreto episcoporum coUegii fieri sancta liœc et universalis synodus définit et statuit ; atque jure promulgat, neminem laicorum principum vel potentium semet inserere electioni vel promotion! patriarchœ vel metropolitae , aut cujuslibet episcopi.... Si vero quis laicorum ad concerlandum et cooperandum ab Ecclesia invitatur, licet hujusmodi cum reverentia , si forte volucrit , obtemperare se asciscentibus ; taliter enim sibi dignum pastorem regularitcr ad Ecclesiœ suae salutem promoveat. Quisquis autem secularium principum et potentium, vel alterius dignitatis laicus , adversus communem ac consonantem atque canonicam clectionem ecclesiastici ordinis agere tentaverit , anatliema sit , donec obediat et consentiat in hoc quod Ecclesia de electione ac ordinatione proprii prsBSulis se velle monstraverit. Can. xxn. Labb., t. VIII, p, 114!.

elle a soutenu ses droits, et les élections se sont faites, pendant les dix premiers siècles, par le clergé de concert avec le peuple, conformément à l'usage ancien et aux règles canoniques.

Tant que le peuple conserva son antique piété et qu'il consulta uniquement les intérêts de l'Église , les choix étaient généralement bien faits ; car le peuple est bon juge quand il est livré à ses propres inspirations; il sait parfaitement distinguer le vrai mérite ; et dans ce sens on peut dire : Foa. populi, vox Dei. Mais aussi il est inconstant, accessible à la séduction ; il ne résiste pas à l'attrait de l'or, et ne sait pas toujours se mettre à l'abri de l'intrigue. La première dignité de l'Église fut souvent briguée , achetée au poids de l'or , et les pontifes choisis n'étaient pas ceux que voulait l'Église ; souvent aussi les élections étaient tumultueuses et causaient des troubles à Rome.

Des princes bien intentionnés voulurent prévenir ces abus. Ainsi nous voyons sous le pape Eugène II, l'an 824, un décret par lequel Lothaire défend, au nom de son père Louis le Débonnaire, sous peine d'exil, de mettre quelque obstacle à l'élection du pontife de Rome *.

Au rapport de Sigonius , on ajouta que des commissaires impériaux seraient présents aux élections, pour empêcher les troubles qui s'étaient déjà élevés dans ces sortes d'occasions 2.

Mais ces dispositions ne furent pas toujours observées. Les descendants de Charlemagne avaient trop à faire chez eux pour se mêler eflScacement des affaires de Rome. La puissante maison de Toscane se mêla des élections pontificales , et signala , en 896 , son début en chassant le pape élu par le peuple, et en mettant à sa place un intrus sous le nom d'Etienne Vï. Le pape Jean IX, voulant prévenir de pareils désordres, appela encore une fois l'assistance des commissaires impériaux dans les élections des pontifes. Voici le décret qu'il fit dans un concile à Rome , l'an 904.

« Comme la sainte Église romaine , que nous gouvernons avec l'aide de

1 In electione autem Romani pontificis nullus, sive liber, sive servus, praesumat aliquodimpedimentumfacere. Sed illi solummodo Romani, quibus antiquitus concessum est côn^titutione sanctorum Patrura, sibi eligant pontificem. Quod si quis contra hanc nostram constitutionem facere prsesumpserit , exilio tradatur. Labb., Concil., t. VII, p. 1530.

2 lUud etiam propter tumultus superioresadjectum videtur, ut adyitanda comitiorum dissidia, aut legati régis , aut rex ipse , si in urbe adessent , consecralioni intéressent, sic enim subsequentibus annis est observatum et postremo nova etiam lege sancitura.

)> Dieu, est exposée, à la mort du pontife, à toutes sortes de violences; • qu'elle souffre surtout parce que la consécration du pape se fait à Tinsu » de l'empereur et sans la présence de ses commissaires qui, d'après le rite ') canonique et l'usage reçu, doivent être présents pour réprimer la violence !» et empêcher le scandale; nous voulons, afin d'y mettre fin, que le pon- )> tife de Rome soit élu dans l'assemblée des évêques et de tout le clergé , à ;> la demande du sénat et du peuple, et que celui qui est élu par le suffrage !> de tous soit consacré en présence des commissaires impériaux *. :»

On voit que les commissaires impériaux étaient appelés pour maintenir le bon ordre , mais sans exercer aucun droit de suffrage, et que les empereurs se sont fondés sur un faible appui quand ils voulaient tirer de ce canon leur droit de confirmation.

Mais un germe de discorde est semé , il produira ses fruits; les empereurs sont appelés à la consécration des pontifes , plus tard ils se mêleront des élections et finiront par s'en emparer exclusivement. Ceci arriva au milieu du x^ siècle, et voici à quelle occasion.

Après la mort du pape Agapit II , l'an 9o6 , le peuple choisit pour pontife un jeune homme de dix -huit ans, Octavien , fils du patriarche Alberic, qui jouissait d'une grande popularité à Rome, et qui avait succédé à la dignité de son père, mort en 954. Il prit le nom de Jean XII ; comme il avait l'esprit peu ecclésiastique, il se livra aux plaisirs de la jeunesse , et déshonora le trône pontifical par toutes sortes de vices. Mais il avait été canoniquement élu , et personne ne pouvait lui contester la légitimité. Bérenger II et son fils Adalbert ayant envahi quelques propriétés du saint- siège, et chassé plusieurs évêques, le pape appela à son secours le puissant Othon , empereur d'Allemagne. Othon, qui régnait depuis vingt- sept ans avec un bras de fer, se rendit à l'invitation du pape et d'autres évêques. 11 n'eut aucune peine à repousser Bérenger et son fils. Après sa victoire , il vint à Rome , fut élu roi d'Italie d'un consentement unanime, proclamé et sacré

* Quia sancta Romana Ecclesia, cui Deo auctore praesidemus , plurimas palitur violentias pontifice obeunte ,• quse ob hoc inferuntur, quia absque imperatoris notifia, et suorum legatoi'ura prœsentia , pontifîcis fit consecratio , nec cauonico ritu et consuetudine ab imperatore direct! intersunt nuntii, qui violentiam et scandalum in ejus consecratione non permittant fieri : volumus , ut id deinceps abdicetur, et constituendus pontifex convenientibus episcopis et univers© clei-o eligatur, expetente senatu et populo, qui ordinandus est et sic in conspectu omnium celeberrime electus ab omnibus, prœsentibus legatis imperialibus consecretur. Can. X. Labb., Concil., t. IX, p. 505.

INTRODUCTION. ir>

comme teh Le pape lui jura sur le corps de S. Pierre, avec les citoyens ei les grands de Rome, de ne jamais renoncer à son obéissance et de ne donner aucun secours à Bérenger et à Adalbert. Sur cela, l'empereur conflrma toutes les donations faites au saint -siège par Pépin et Charlemagne, et y ajouta plusieurs autres villes de son royaume de Lombardie. Il régla ensuite les élections pontificales. La noblesse et le clergé de Rome devaient s'engager par serment à la faire canoniquement ; mais le nouveau pape ne devait pas être sacré , sans avoir promis, en présence des commissaires impériaux, qu'il respecterait les droits de tous *.

Jean XII , pénétrant toutes les vues de l'empereur, qui étaient de régner, non-seulement sur l'Italie , mais sur Rome , se repentit de son imprudente démarche , profita de son absence pour rompre ses engagements; il rappela Adalbert , et excita les Hongrois à se soulever contre Othon. Celui-ci , qui était occupé à assiéger Bérenger dans une place du comté de Montefeltro, revint à Rome. Le pape prit la fuite avec Adalbert. Othon convoqua un concile , fit déposer le pape et choisit à sa place Léon , protoscriniaire de l'Eglise romaine , qui prit le nom de Léon VIII. Pour assurer sa puissance en Italie , il rendit, avant de partir, le saint- siège dépendant de son autorité. Un concile tenu à Rome, dans l'église de Latran, présidé par Léon VIII, fit un décret par lequel le pape , avec tout le clergé et le peuple de Rome , accorde et confirme à Othon et à ses successeurs la faculté de choisir un successeur pour le royaume d'Italie , de nommer le pape et de donner l'investiture aux évéques , en sorte qu'on ne pourra élire ni patrice , ni pape , ni évéque , sans le consentement de l'empereur : le tout sous peine d'excommunication , d'exil et de mort 2.

* Ut omnis clerus et universa populi Romani nobilitas , propter diversas nécessitâtes, pontificum irrationabiles erga populum sibi subjectum asperitates retundendas , sacramento se obligent : quatenus futura pontificum electio ( quantum uniuscujusque intellectus fuerit) canonice et juste fiât j et ut ille qui ad hoc sanctum atque apostolicum regimen eligitur , nemine consentiente, consecratus fiât pontifex, priusquam talem in prœsentia missorum nostrorum, vel filii nostri , seu universae generalitatis , faciat promissionem pro omnium satisfactione , atque futura conserva tione, qualem dominus et venerandus spiritualis pater noster Léo sponte fecisse dignoscitur. Labb., Concil., t. IX, p. 645.

2 Voici ce décret tel qu'il se trouve dans Gratien : « Nous , Léon, êvêque , ser- >i viteur des serviteurs de Dieu , avec le clergé et le peuple romain , accordons et « donnons à Othon 1er, roi des Allemands , et à ses successeurs en ce royaume » d'Italie , le pouvoir et la faculté , à perpétuité, d'élire un successeur et de créer » un pape, et ensuite les archevêques et les évéques , de sorte qu'ils reçoivent de

Mais ce décret était radicalement nul ; car, outre qu'il était opposé aux constitutions de l'Église, Léon VIII était un intrus et n'avait aucun pouvoir. Othon n'avait pas le droit de déposer un pape. Cependant les empereurs ne manquaient pas de flatteurs pour faire valoir ce droit prétendu ; ainsi Sigebert , partisan du roi Henri IV, fait remonter ce privilège à Charlemagne , et prétend que le pape Adrien le lui avait accordé dans un concile de cinquante -trois évêques *.

Mais ceci est, de la part de Sigebert, une pure fiction. L'histoire ne nous en laisse pas le moindre vestige; que disons -nous? l'histoire nous montre le contraire; car Charlemagne, dans ses capitulaires, nous dit qu'il a laissé choisir les évêques par le clergé et le peuple, selon les statuts des canons ^.

Ce décret est devenu une source de maux pour l'Église , il a causé des schismes et des scandales à Rome et dans toute la chrétienté. Henri II, voyant les désordres qu'il avait produits, l'abolit en 1014, et rendit aux Romains la liberté d'élection , à condition cependant que des commissaires impériaux assisteraient au sacre , comme l'exigeait le décret d'Eugène II ^. Mais les empereurs ne renonceront pas si facilement à leurs prétendus droits. L'empereur Conrad II viola le traité de Henri , fit un indigne trafic du siège pontifical en y plaçant, pour de l'argent, un enfant de dix ans,

» lui rinvesiiture et ensuite qu'ils soient consacrés par ceux auxquels il faut t> pour cela qu'ils s'adressent. « Disc. Lxni, cité par Mabillon, Histoire delà décadence.

1 Voici ses paroles : « Hadrianus papa cum universali synodo dédit ei ( Carolo Magno) jus eligendi pontificem et ordinandi apostolicam Sedem, dignitatem quoque principatus. Insuper archiepiscopos et episcopos per singulas provincias ab eo inyestituram accipere definivit , et ut nisi a rege laudetur et investiatur episcopus , a nemine consecretur; omnesque huic decreto rebelles anathematizavit, et nisi resipiscerent, bojaa eorum publicari. Labb., t. VI, p. 1754.

2 Sacrorum canonum non ignari, assensum ordini ecclesiastico prœbuimus , ut scilicet episcopi per electionem clericorum et populi , secundum statuta canonum de propria diocesi , remota personarum et munerum acceptione, ob vitae meritum, et sapientiae donum eligantur; ut exemplo et verbo sibi subjectis usquequaque prodesse valcant. Labb., t. VI, p. 1754.

Nous citons ce texte pour montrer que les écrivains de l'empereur Henri savaient même recourir au mensonge , quand il s'agissait de faire valoir ses prétentions. Fleury montre une grande ignorance ou de la mauvaise foi, quand il avance (liv. 56, n. xi) que depuis Charlemagne y comme devant, le consentement des empereurs était nécessaire pour V ordination d'un pape.

3 Labb., Concil., t. IX, p. 815.

INTllODUCTIOIN. 17

Benoît IX ; et ce qu'il y a de plus étonnant, et ce qui montre jusqu'à quel point allait le respect qu'on avait pour le siège de Rome , c'est que tout l'univers catholique lui obéissait , reconnaissant en lui le successeur de saint Pierre. Bientôt le saint- siège est déshonoré , trois papes à la fois se disputent la tiare. Henri III veut mettre un terme à ces désordres , et s'appliquer franchement à la réforme de l'Église. Mais il ne renonce pas aux prétentions de ses prédécesseurs, il remet au contraire en vigueur le décret d'Othon. Ce décret va devenir, sous Grégoire Vil, le sujet d'une lutte déplorable entre la papauté et l'empire. Le pape voudra l'abolir, et rendre l'Église à sa liberté primitive ; l'empereur voudra soutenir ses droits usurpés , et tenir l'Église asservie. Le lecteur nous pardonnera ces détails, ils sont nécessaires pour comprendre l'histoire de Grégoire VII telle qu'elle nous est donnée par M. Voigt; ensuite ils sont utiles pour notre instruction, en ce qu'ils nous font voir l'origine des schismes et des scandales à Rome. Ces scandales ne sont pas l'ouvrage de l'Église , non , il s'en faut , elle en gémissait et les repoussait. Chaque fois qu'elle était libre, elle se trompait rarement sur le choix de ses pontifes ; mais quand elle était asservie , et que les élections étaient entre les mains des souverains , les dignités ecclésiastiques furent données sans discernement , la papauté fut souvent mise à l'enchère, des sujets indignes occupèrent le siège de Pierre. C'est donc à la puissance séculière et non à l'Église qu'il faut attribuer les scandales de Rome. Nous pouvons dire hardiment au monde , en nous servant de l'expression d'un célèbre écrivain : Il y a eu de mauvais papes , parce que c'est vous qui les avez faits. ^

Tel était l'état de l'Église : on voit qu'il ne pouvait pas être plus déplorable. Asservie par la puissance séculière, déshonorée par ses propres ministres, attaquée jusque dans ses constitutions fondamentales , l'Église allait succomber, et la société avec elle. Mais Dieu ne laisse pas périr son ouvrage, les portes de Venfer ne prévaudront pas contre elle. Dieu l'a dit , et ses paroles seront accomplies. Il appelle un réformateur, il le choisit dans la boutique d'un artisan , et jamais on ne pouvait dire avec plus de vérité : Infirma elegit Deus ut confundat fortla *. Il le conduit par la main, et le place à la tête des affaires. C'est Hildebrand : homme d'une pénétration d'esprit extraordinaire , doué des qualités les plus éminentes , intégrité des mœurs , droiture et sensibilité de cœur, justesse dans les plans , prudence et fermeté dans l'exécution , activité incroyable , vigilance extrême , courage à braver tous les périls , talent à discerner les hommes propres à ses

»I Cor., 1,27.

vues, à se les attacher et à leur inspirer les sentiments dont il est animé; génie vaste, riche et fécond en ressources, s'agrandissant avec les événements , versé dans les lettres sacrées et profanes , calme et de sang-froid , se hâtant ou se modérant suivant les conjonctures , habile à tirer parti des circonstances les plus critiques , et attaché constamment et pendant plus de, trente ans à une seule idée, celle de réformer le genre humain par l'Église ^ Hildebrand est caché dans l'obscurité d'un cloître, servant Dieu dans le silence de la retraite. C'est l'évêque de Toul qui est destiné à le faire connaître au monde , et à mettre la lumière sur le chandelier.

Hildebrand, placé au centre de la chrétienté , ne tarde pas à se faire connaître. Pénétré de la nécessité d'une réforme générale dans l'Église, il y met tous ses soins et son application. Mais il sait que pour aller loin , il faut marcher lentement: aussi, quelle prudence! quelles précautions! quelle sagesse et quelle habileté ! Avant de songer à aucune réforme , il veut d'abord bien constituer la papauté; car, selon lui, la régénération devait venir du siège de Rome. »i C'est du chef, disait -il, que doivent partir la 0» réforme et la régénération; c'est lui qui doit déclarer la guerre au vice, » l'extirper, et jeter les fondements de la paix du monde; c'est lui qui doit )) prêter main -forte à tous ceux qui sont persécutés pour la justice et la ). vertu 2. )) Voilà sa première pensée, et certes elle était bien juste. Car comme le siège de Rome était la seule autorité respectée au milieu de cette anarchie du moyen âge, toutes les espérances reposaient sur lui. Au reste, cette idée était partagée par tous les bons esprits de l'époque. « Il faut que 1) la réforme parte de Rome, s'écriait Pierre Damien, comme de la pierre )) angulaire du salut des hommes. Si Rome ne revient pas dans la voie des » améliorations, nul doute que le monde entier ne reste encore longtemps )» dans un abîme d'erreurs... Le siège de S. Pierre doit montrer à tous la ;> vraie manière de se conduire, et donner l'exemple de toutes les vertus ^. »

Rome était donc , dans l'opinion de tous , destinée à régénérer le genre humain , à sauver la société et à la retirer de l'abîme où elle était engloutie. Cette idée était fortement gravée dans la tête de Hildebrand; mais pour l'exécuter, il se présentait un premier obstacle presque insurmontable :

* M. Voigt regarde, comme première et principale idée de Hildebrand, Yindépcndance de l'Eglise et sa séparatioji de l'Etat. Sans doute c'est une des idées qui le dominent; mais, selon nous, elle n'est qu'accessoire. La première et la principale idée de Hildebrand est la réforme de la société par l'Église.

2 Vo%j. cet ouvrage , 1. 1 , chap. v.

5 Epist.j II, 1 et 19.

INTRODUCTION. ly

c'élait la puissance des empereurs. Ceux-ci, coriinic nous Pavons vu, s'élaient emparés des élections pontiiicales , ils regardaient leur droit comme inaliénable, et presque comme inhérent à leur dignité, llildebrand n'était pas alors en mesure de lutter contre la puissance impériale ; ce qu'il était possible de faire , il le fit : il rendit les nominations légitimes, en soumettant les pontifes nommés à la réélection du peuple et du clergé de Rome, selon les canons de l'Église. De plus, il mit, par son habileté, un terme aux scandales et aux schismes de l'Eglise, en écartant des sujets indignes, et en plaçant sur le trône de S. Pierre des pontifes vertueux. C'est là son premier service rendu à la chrétienté.

Hildebrand ne s'arrêta pas à ce premier succès , il s'avança dans la voie des améliorations. Les circonstances viennent le favoriser, il en profite. Par un décret de Nicolas II, il ôte les élections papales et aux souverains et au peuple pour les confier au collège des cardinaux : dès lors tout était gagné , la papauté était constituée et établie sur ses véritables bases : il ne s'agissait plus que de trouver des sujets vertueux. Hildebrand, qui possédait un talent éminent à discerner le véritable mérite , sut les découvrir, les placer et les soutenir sur le trône pontifical, malgré toutes les manœuvres de l'intrigue.

Il est vrai, les empereurs ne renonceront pas de sitôt à leurs prétendus droits, leur politique intéressée suscitera bien des obstacles, une longue lutte s'engagera entre la papauté et l'empire. Mais Hildebrand défendra son œuvre, il combattra comme un lion , et il sera vainqueur ; son décret restera dans l'Eglise, et, malgré toute la puissance des empereurs, les papes nommés par eux ne s'assiéront plus sur le siège de S. Pierre. L'ouvrage de Hildebrand sera immortel , et il mérite d'ailleurs toute notre reconnaissance.

Mais il y avait bien d'autres réformes à faire. La simonie et l'incontinence, suites inévitables des investitures, déshonoraient l'Église. Ces vices étaient invétérés et avaient des racines tellement profondes, qu'on désespérait du remède. La répression de l'abus semblait devoir entraîner autant de maux que l'abus même : témoin les troubles qui ont eu lieu à Erford , et les scènes sanglantes qu'a occasionnées à Milan le zèle d'Ariald etd'Herlembaud.

Hildebrand, ennemi déclaré de ces abus scandaleux, sent toute la gravité des circonstances , il marche avec d'extrêmes précautions ; ne pouvant pas déraciner le mal , il cherche à l'adoucir et à en faire sentir tout l'odieux ; il rappelle le clergé à son devoir, il fait renouveler les anciens canons de l'Église , et plus d'une fois il remporte des avantages signalés , du moins il prépare l'avenir; c'est à quoi il travaille pendant vingt ans, sans s'écarter un seul instant de son but.

Quand il a mûri son talent dans la retraite, quand il a acquis toute l'expérience des affaires, Dieu l'appelle au souverain pontificat. Il y arrive, avec des idées fixes , avec des plans arrêtés , et avec un avantage immense , ayant gouverné TEglise pendant vingt ans, connaissant parfaitement son état, et les moyens d'y remédier. Il est élu à l'unanimité, et, par un coup de la Providence, l'empereur d'Allemagne, malgré les menaces du nouveau pontife, malgré Tavis de ses conseillers, approuve l'élection , de sorte qu'il ne pouvait pas même mettre en avant ses prétendus droits pour en contester la légitimité.

Grégoire n'est pas plutôt sur le siège de S. Pierre, qu'il se met à l'œuvre. 11 conçoit ses devoirs dans toute leur étendue, il a l'idée la plus complète de la papauté; il sait qu'il est le chef de l'Église, et que, comme tel, il doit veiller à ses doctrines , et faire observer ses règlements. Prévoyant les orages qu'il allait soulever, il cherche à se fortifier, il voyage en Italie , et rallie autour du saint-siège les princes et les évêques du pays. Il se prépare à attaquer avec vigueur les abus dont il a depuis longtemps médité la destruction, (t L'Église est dans une grande détresse, s'écriait-il , ses serviteurs )» sont criminels , il faut qu'ils se corrigent et se convertissent. Il faut que î» l'Église soit indépendante, que tous ceux qui lui appartiennent soient n purs et irrépréhensibles ; accomplir cette grande œuvre , c'est le devoir » du pape. L'Église sera libre ^ » 'Tel est le langage de Grégoire. Mais pour donner plus de poids à ses paroles , il s'entoure , dans un concile à Rome , de ses frères dans l'épiscopat , et fait renouveler les anciens canons sur la simonie et la continence ecclésiastique.

Aussitôt qu'il a ses canons en main, il se met à les faire exécuter, et c'est là qu'il devient admirable. Car qui pourrait peindre sa prodigieuse activité? Il se multiplie par ses légats , il est présent partout; il étend ses bras d'un bout à l'autre de l'univers , et embrasse tout. Malgré une multitude d'affaires qui viennent l'accabler à la fois, il n'en néglige aucune , et s'occupe de chacune comme s'il n'en avait qu'une seule. Car à des vues générales il réunissait encore l'esprit de détails; depuis le palais des rois jusqu'à la cellule du pauvre cénobite, tout devient l'objet de ses soins. Rien n'échappe à son œil pénétrant. C'est ce que nous voyons par ses écrits , et par ses nombreuses lettres particulières dont l'histoire , qui se borne aux grands événements , ne fait guère mention. Ces lettres , pleines de piété , d'affection, de sagesse et de bons conseils, adressées tour à tour aux souverains, aux princes, aux évêques, aux prêtres, etc., renferment les

* Foy. t. I, chap. v.

IISTRODUCTION. <-2\

leçons les plus sublimes, et forment un des plus boaux monuments de I;i papauté. Quand on les lit, on croirait entendre un ange du ciel envoyé sur la terre pour rappeler les hommes à leurs devoirs.

Les ennemis de Grégoire l'ont accusé d'un excès de sévérité, et quelques écrivains catholiques ont applaudi à ce reproche. Mais que devait-il faire? Les désordres qui infectaient l'Église étaient diamétralement opposés à l'esprit de l'Évangile. Les investitures, ce système immoral qui détruisait toute idée d'honneur et de probité, qui fournissait de mauvais exemples dans la personne des évêques, et qui entraînait le clergé au relâchement de la discipline , étaient portées à l'excès; c'étaient des scandales publics et de grands attentats contre la société. Grégoire, comme chef de l'Église, pouvait-il les tolérer sans manquer aux devoirs de sa charge, et sans devenir prévaricateur lui-même? Son devoir était tracé dans les canons de l'Église.

Car Grégoire n'a rien inventé de son propre fond , il n'a fait que rappeler les anciens statuts. Les vices qu'il proscrit étaient proscrits avant lui ; les anathèmes , les dépositions qu'il prononce, étaient prononcés dans tous les siècles depuis la naissance du christianisme. Ainsi les canons des apôtres décernent déjà la peine de déposition et d'excommunication contre les simoniaques *. Le concile général de Nicée prononce les mêmes peines 2. Le concile de Calcédoine ^ et le cinquième concile d'Orléans '*, en 549, tiennent le même langage. Un concile tenu à Constantinople, en 459, avait déjà porté une semblable décision ^.

* Si quis episcopus per pecunias hanc sit dignitatem (episcopalem) assecutus, vel presbyter , vel diaconus , deponatur, et ipse et qui eum ordinavit, et a communione omnino exscindatur , ut Simon magus a Petro. Can. xxvui. Labb., t. I , p. 30.

2 Ut nuUus audeat ordinare episcopum , aut sacerdotem , aut diaconura pro quavis re data , sive ante ordinationem, sive post ; et qui secus fecerit, deponatur ; et quicumque contradixerit, synodus eum excommunicat. Can. xlix. Labb., t. II, p. 0O6.

2 Si quis episcopus proptei- pecunias ordinationem fecerit , de proprio gradu in periculum veniat. Can. 11. Labb., t. IV, p. 756.

^ Ut nulli episcopatum praemiis liceat adipisci. Quod si quis hanc regulam hujus sanctae constitutionis per coemptionem excesserit, eum qui per praemia ordinatus fuent, statuimus removendum. Can. x. Labb., ConciL, t. V, p. o9o.

EcTTCo TOt'vuv xaj ëoTfv ocnoxripvKrQÇf xat Tziarjç lepaTfxyjs à|"tx5 ts xxi X£iTOUf>'/icx.ç aXXÔTpioç, xcci Tô xxripcc zou àvadé/iXTO^ uttoxsi/asvos, o , t£ ravrrjv XT^udcct ^tàxpvj/iarwv ffto/isvo5, ^cù 0 raÛTvîv Trscps'xstv ini. xp^if-ÔLaiv UTrto-xvoû/ASvos , sIts x^/jpjxàç , sïts Iccubç £'»:• Sit igitur et estabjectus et ab omni sacerdotah dignitate atque officio alienus

Il nous serait facile d'accumuler les témoignages. L'Église n'a qu'une voix quand il s'agit de cet abus; chaque fois qu'il s'est montré quelque part, tous les Pères se sont levés pour le proscrire et pour le frapper d'anathème.

Quant à la question du célibat, on nous dispensera sans doute de rapporter cette série de témoignages que nous avons accumulés dans un ouvrage récemment , publié * , et par lesquels il est démontré , jusqu'à la dernière évidence , que le célibat ecclésiastique , établi et fixé au temps des apôtres , a toujours fait partie intégrante de la discipline ecclésiastique, et que cette loi repose sur la tradition universelle du genre humain , sur l'autorité des Pères et des conciles de tous les siècles, sur l'attestation de tous les écrivains ecclésiastiques, sur celle des hérétiques même, et de plus sur la sainteté inhérente au ministère ecclésiastique ^. Grégoire VII devait-il dissimuler et se taire? devait -il tolérer les infractions à la règle , lorsque son devoir était si nettement tracé ; lorsqu'il voyait la corruption dans l'épiscopat, dans ceux qui sont à la tête du troupeau et qui doivent briller autant par leur vertu que par leur science? Non, personne n'osera le dire, fût- il l'ennemi le plus acharné de ce grand pontife. Il devait remédier à ce triste état de l'Église par tous les moyens qui étaient en son pouvoir. Le tout était de s'y prendre avec prudence et circonspection. Grégoire a-t-il manqué à ces règles? non; malgré la vivacité de son esprit et l'austérité de son caractère , il savait se conformer aux circonstances , se rendre souple , docile , marcher avec circonspection, et c'est lace qui distingue les hommes de génie. Quand ils ont fortement conçu une grande pensée , ils n'ignorent pas les moyens de la réaliser. Ils savent agir avec lenteur quand cela est nécessaire, et prendre des détours quand le chemin droit leur est barré ^. Telle est la marche de Grégoire. Un léger coup d'œil jeté sur sa correspondance suffira pour nous en convaincre.

et maledictioni anathematis subditus , tam qui possidere hoc sacerdotium per pecunias opinatur, quatn is qui praebere id per pecuuias poUicetur, sive clericus, sive laicus sit. Labb., Concil., t. IV, p. 1028.

1 Le célibat ecclésiastique dans ses rapports religieux et politiqites.

2 L'ignorance sur ce point de discipline est incroyable. La plupart des auteurs modernes que nous avons lus sur Grégoire VII sont persuadés que c'est lui qui, pour la première fois , fixa la loi du célibat. M. Voigt lui-même, comme nous le verrons , n'est pas exempt d'erreur à ce sujet.

5 Grégoire avait pour principe invariable d'aller doucement : Personne, disait-il, ne monte tout d'un coup au premier rang; les grands édifices ne se construisent que peu à peu. Nemo repente fit sumraus , et alta œdificia paulatim œdificantur. Epist.f II, 43.

Grôgoire , après vingt ans de patience, commença son ministère par rappeler aux évoques leurs devoirs. C'est ce qu'il fit après le premier concile de Rome , par une apologie qui est un chef-d'œuvre de sagesse et d'érudition , et qui seule devait suffire pour ramener les évêques , s'ils avaient eu tant soit peu l'esprit de leur état.

Mais considérons attentivement sa manière de procéder, nous trouverons en lui un homme accompli.

D'abord , il ne punit pas indistinctement tous les délits , comme on a voulu le prétendre ; il réserve les censures pour des scandales publics , pour de grands attentats , tels que la simonie , l'incontinence , le schisme , la dilapidation des biens ecclésiastiques. Nous ne voyons pas qu'il ait excommunié pour d'autres délits.

Ensuite , Grégoire ne punit pas sans avoir bien constaté la culpabilité. La règle qu'il prescrit à Gérard, archevêque de Prague, de ne jamais fulminer une excommunication sans faute canonique , et sans examen légal, il l'observait lui-même sans jamais l'enfreindre ^

Ainsi , il recommande à l'évêque de Rennes d'excommunier un certain Lanzelin , qui avait attaqué et maltraité l'archevêque Rodolphe , dépouillé ses gens , et tué sous ses yeux un de ses parents ; mais il veut qu'on constate d'abord le fait, et qu'on essaye de rappeler le coupable à la pénitence , avant d'en venir à l'excommunication 2. Grégoire laisse donc le temps au repentir; de plus , il accorde à l'accusé le droit de se disculper. Ainsi Rainier, évêque d'Orléans , est accusé de s'être emparé de son église sans avoir l'âge requis , et sans le suffrage des vrais électeurs ; d'avoir mis en vente les dignités ecclésiastiques, d'avoir célébré publiquement, malgré la suspense apostolique, et d'avoir coopéré à ce qu'on emprisonnât un clerc mandé par les lettres du pape. Les faits étaient publics et évidents. Cependant Grégoire lui accorde des délais pour se justifier ^.

Quand les circonstances deviennent plus graves , Grégoire ne prend aucune mesure sans avoir entendu l'avis des évêques , ses conseillers. Ainsi

* Quod quidera tibi maxime periculosum est, quoniam sicut B. Gregorius dicit , qui insontes ligat , sibi ipsi potestatem ligandi atque solvendi corrumpit. Unde te admonemus ut anathematis gladium numquam subito neque temere in aliquem vibrare prœsumas , sed culpam uniuscujusque diligenti prius examinatione discutias , et si quid est quod inter te et homines ssepe fati fratris tui emerserit, cum eo inprimis ut suos adjustitiam compellat fraterne et araicabiliter agas. Epist.j 11 , 6 .

âî INTRODUCTION.

Godefroi , noiPmé par l'empereur, usurpe le siège de Milan. La faute est grave, et le fait évident. Cependant il ne l'excommunie qu'après avoir rassemblé de différents lieux un nombreux concile d'évêques , de prêtres , et qu'après avoir obtenu le consentement de différents ordres de personnes ecclésiastiques ^ Que de précautions ne prend -il pas, quand il s'agit de Thédaldè , mis au même siège par l'empereur !

Denis, évêque de Plaisance, était un pasteur sacrilège, déjà autrefois privé de toute dignité , ensuite réconcilié en partie avec l'Église , retombé de nouveau dans la désobéissance et l'opiniâtreté. Grégoire, après l'avoir longtemps attendu à pénitence , le dépose, mais non sans avoir pris l'avis d'un concile 2. Peut-on marcher avec plus de prudence et de circonspection?

De plus, si Grégoire emploie les censures pour les grands crimes, il les lève aussitôt qu'on donne quelques signes de repentir. Ainsi, il donne avec joie l'absolution aux habitants de Beauvais, qui avaient maltraité leur évêque. Il lit même dans un concile la lettre de l'èvêque, qui demandait pardon pour eux ^. Il donne des éloges à Guarnier, évêque de Strasbourg, qui s'était repenti de ses fautes, et malgré tout l'attachement qu'il a pour Béatrix et Mathilde, il leur fait des reproches de l'avoir retenu injustement dans leurs domaines, et les prie de le traiter avec bienveillance et charité ^. Grégoire n'est plus le même , quand on revient; c'est alors le père le plus tendre qui ouvre ses bras à ses enfants , et les reçoit avec la plus vive affection. Sa joie est grande, il ne peut plus la contenir, il faut qu'il en fasse part aux autres. Il ne se fait pas attendre ; à l'exemple du bon Pasteur, il court au-devant de ses brebis égarées. Voyez avec quelle douceur il offre le pardon à Guibert, archevêque de Ravenne , et à tous ses partisans , quoiqu'ils eussent méconnu publiquement l'autorité de l'Eglise^. Faut-il s'étonner

* Congregato e diversis partibus concilie multorum sacerdotum et diversorum ordinum consensu. Epist.j i , 15.

^ Epist., II , 54.

3 Epist., 1,7 A.

« Epist., 1 , 77.

^ Quoniamhumanum estpeccare , Deique péccantibus conversis veniara tribuere; ipsa quae ejusdem Dei et Domini sanguine fundata est Ecclesia ad gremium suum redire vos adhue ut mater expectat : nequaquara in vestra grassari desiderat nece , imo vestrae cupit saluti occurrere... Sciatis etiatn quod apud nos nullius unquam odiutn aut preces seu turpis jactantia locum obtinere poterit, quo contra vos in aliquo injustitiam exercere possit, imo rigorem justitiae (prout possumus ) tempérantes, indulgere vobis quantum sine detrimento animarum vestrarum et nostro periculo poterimus , parati sumus. Desideramus enimpotius, Deo teste,

INTRODUCTION. â^,

après cela que de son temps on lui ait reproche un excès de bonté et de modération *? Ceux donc qui nous représentent Grégoire comme dur et infliexible, toujours armé d'une inexorable sévérité, montrent la plus complète ignorance et de sa vie et de ses écrits.

Il est vrai, quand tous ses avertissements ont été inutiles; quand il a épuisé en vain tous les moyens de douceur, alors Grégoire devient inexorable, parce qu'il a un but, et qu'il veut y parvenir; il tonne, il frappe, il lance la foudre. Mais les désordres avaient passé toute mesure , ils avaient rompu leurs digues et désolaient la terre par d'affreux malheurs : faut- il blâmer sa sévérité, ou plutôt ne faut -il pas en faire l'éloge?

D'ailleurs Grégoire était poussé par un motif qu'on ne comprend plus aujourd'hui , c'est la crainte de Dieu. Il s'appliquait souvent ces paroles du Prophète : »: Fils de l'homme , je t'ai placé comme gardien de la maison » d'Israël ; tu annonceras donc au peuple de ma part tout ce que tu entendras )» de ma bouche. Si je dis à l'impie : Impie, tu mourras, et que tu ne :• l'avertisses pas pour qu'il se garde de la mort , l'impie mourra dans son 1» péché ; mais je te demanderai compte de son sang ^. i> Voilà le motif qui poussait Grégoire , il regardait la réforme des abus comme un devoir de conscience. Il craignait de s'en rendre responsable devant Dieu. C'est ce qu'il exprime d'une manière énergique , dans une lettre à l'archevêque de Mayence.

Celui - ci lui avait exposé les difficultés , les troubles et les séditions que causaient ses décrets en Allemagne , et l'impossibilité de les faire exécuter. Mais Grégoire est inflexible et rend compte de sa sévérité.

«Dans vos lettres, dit -il, vous apportez beaucoup d'excuses qui ont î» quelque valeur au jugement des hommes, mais qui nous paraissent » faibles pour vous disculper au jugement de Dieu. Car il semble qu'il y ait >» des excuses légitimes dans le bouleversement du royaume , les guerres , )» les séditions , les irruptions des ennemis, la perte de vos biens , la crainte » de la mort, dont le prince, dites-vous, menace nos frères, enfin, dans le )» danger d'un affreux carnage , si les ennemis épars se réunissent. Tout » cela paraîtrait suffisant pour excuser. Mais si nous considérons combien )) les jugements de Dieu sont différents de ceux des hommes, nous ne trou- 1» vous presque rien qui puisse nous excuser au tribunal de Dieu dans la

vestrœ saluti et populi vobis crediti consulere, quam nos^ti^o seculari commodg iii aliquo providere. Epist., v, lo.

* Epist., I, 77.

2 Ezech.j xxxm, 7.

î> privation des biens , la haine des méchants , la colère des grands , ni i> même dans la perte de la vie. Car le mercenaire diffère du pasteur , en ce » que le mercenaire, aux approches du loup, craint, non pour ses brebis , î» mais pour lui-même , s'embarrasse peu de la dispersion et du massacre )♦ du troupeau, l'abandonne et s'enfuit ; tandis que le pasteur, qui aime ses )> brebis , ne les abandonne pas à cause du danger, et ne balance pas même )> à mourir pour elles... Car si nous voyons nos frères pécher, et que nous !> nous taisions ; si nous les voyons errer, et que nous ne tâchions pas de les )» ramerier par nos avis, ne péchons-nous pas aussi nous-mêmes, et ne î» méritons -nous pas d'être jugés coupables? car celui qui néglige de re- 3> prendre les fautes , les commet ^ n

Mais même lorsqu'il a frappé, il est encore père. Il n'abandonne pas ceux qu'il a été obligé de déposer, il s'intéresse à leurs malheurs, il recommande aux fidèles de les traiter avec charité, et quand ils sont pauvres , il les fait subsister sur les fonds de l'Église. 11 ne faut pas s'en étonner : Grégoire est aussi grand par les qualités du cœur que par celles de l'esprit. Rien n'est ordinaire chez lui; s'il éprouve de la joie , elle est immense ^^ s'il a de la douleur, elle est extrême^. C'est pourquoi il trouve des amis si sincères et si

1 Plurimas in tuis litteris, frater, excusabiles et quantum ad humanum spectat judicium validas protulisti rationes. Nec nobis quoque viderentur infirmœ , si hujusmodi possent in divino nos examine excusare. Rata siquidem videtur exeusatio regni motus , ac perturbatio , bella et seditioues , invasiones hostium , ac perditio rerum vestrarum, insuper et formido necis, quam nostris dicitis fratri-bus imminere principis odio , vel ne hi qui de diversis partibus invicem iniraicantur, si in unum conveniant, uscjue ad interneciouis bella consurgant. Qune sane omniasatis videntur ad cujuspiam excusationem idonea. Vcrum si consideremus quantum ab humanis jadicia distant divina, nihil pêne reperimus qiiod in superno examine excusabile proferamus, ut ab animarum lucris retrahi sine periculo valeamus; non damna siquidem rerum, non raalorum simultates, aut ira potentium, nonipsius salutis quoque nostrae vitaeque dispendium. In hoc quippe mercenarii a pastoribus distant, quod hi, lupo veniente, dura sibi non ovibus metuunt, gregis direptionem dispersionemque, contemnentes, eis relietis, effugiunt : pastores vero qui suas diligunt oves, eas nequaquam deserunt imminente periculo, pro quibus quoque non dubitant propriae vitae subira exitium.... Namque si fratres nostros consideremus delinquere, et tacemus ; si denique errare, et non eos ad rectitudinis semitam monendo revocare conemur, nonne et ipsi delinquimus et errare meritojudicamur? Etenim quinegligit culpas emendare, committit. Epist., m, 4.

2 Gaudii repleti immensitate. Epist., i , 40.

5 Circumvallat enim me dolor immanis. Epist., ii, 49.

dévoués , car on s'attache racileinent à ceux qui ont du cœur. Celui de Grégoire est comme un loyer qui se dilate. Quelle foi vive! quelle droiture d'intentions! quelle tendre piété! quel amour pour la vérité et la justice ! quel zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes ! Quelle charité ardente ! // veut secourir tous ceux qui sont dans la nécessité * ; voilà ce que nous montrent presque toutes ses lettres. Ceux donc qui ne voient en Grégoire qu'un homme politique , et qu'un habile diplomate, sont ou de mauvaise foi , ou n'ont jamais lu ses écrits.

Il résulte de ce qui précède que Grégoire s'est toujours réglé sur les maximes et les décrets de l'antiquité ecclésiastique , qu'il a usé d'une grande douceur envers les infracteurs , qu'il a mis la plus grande circonspection dans la connaissance des délits , qu'il était toujours prêt à pardonner à ceux qui se repentaient de leurs fautes , et qu'il n'a puni qu'à l'extrémité. Ces propositions reposent sur des faits incontestables , nous défions les ennemis de Grégoire d'en contester une seule. Ainsi , comme pontife , bien loin de pouvoir être blâmé , il mérite notre éloge et notre admiration , et peut être proposé pour modèle à tout bon administrateur.

Il nous reste maintenant à parler des prétentions qu'on lui a si souvent reprochées sur les affaires temporelles. Nous entrerons franchement dans la question sans éviter aucune difficulté. Sans doute, quand on voit Grégoire réclamer la suzeraineté , non-seulement sur le midi de l'Italie , mais encore sur l'Espagne , sur l'île de Sardaigne , sur la Hongrie , la Daîmatie , etc. , ses prétentions paraissent étranges et ridicules. Fleury en est scandalisé , et nos hommes du siècle crient à l'ambition. Mais Fleury ^^ comme bien d'autres, n'a rien compris à l'histoire du xi*' siècle. Grégoire proteste dans ses écrits contre les motifs qu'on lui attribue. Comme tous les grands génies , il n'a qu'une seule pensée autour de laquelle tout vient se grouper comme accessoire , il a un but fixe et invariable , la régénération de la société par le christianisme , et il cherche tous les moyens qui peuvent l'y conduire ; s'il rallie donc autour du saint-siége les princes et les rois , c'est pour arriver plus promptement à ses vues. Les idées de gloire et d'ambition qu'on lui suppose ne sont jamais entrées dans son âme. u Nous aimons mieux , î> dit -il, la mort pour votre salut, que toute la gloire du monde pour votre

* Omnibus in necessitate positis, quantum Deo donante possumus, subvenire. Epist., VI, 12.

2 Fleury n'est plus en rapport avec la science actuelle , il a besoin d'être entièrement revu, les faits ne sont pas assez approfondis. C'est encore un ouvrage à faire , et celui qui le fera rendra un grand service à l'Église^

» perte; nous craignons Dieu, et nous méprisons l'orgueil et les vaines » jouissances du siècle ^ »

Telles sont les vues grandes et élevées de Grégoire , et certes elles sont assez généreuses pour qu'on puisse les lui pardonner. Quand on ne le considère pas de cette hauteur, on est incapable de le juger.

Mais revenons plus directement à la question. Pour juger des prétentions de Grégoire, il faut mettre de côté nos idées actuelles , et prendre celles du siècle où il a vécu. Le droit que Grégoire réclame tient au régime féodal , et n'est autre que celui qu'exerçaient à cette époque tous les seigneurs et tous les souverains. Et certes il est aussi ridicule de faire un crime à Grégoire de réclamer la suzeraineté de la Hongrie et de la Dalmatie, etc., qu'il le serait d'en faire un à l'empereur d'Allemagne pour avoir prétendu à l'empire de la Bourgogne et de la Lorraine. L'un et l'autre ont les mêmes droits , qui sont ceux de l'époque. Avant que Grégoire montât au trône pontifical , plusieurs souverains, voyant à Rome plus de sagesse , de justice et de lumière, et en même temps une autorité tutélaire, avaient laissé , avant de mourir, leur royaume comme fief au saint-siége. Grégoire, selon les droits de l'époque , réclamait cette suzeraineté, parce qu'il en avait besoin pour l'exécution de ses plans. Et que l'on ne s'imagine pas que les seigneurs ou les souverains qui firent ces donations aient été conduits par le seul motif de la piété; non, leur intérêt y était aussi pour quelque chose. En se déclarant vassaux du saint-siége, ils s'assuraient à eux-mêmes et à leurs enfants une puissante protection contre l'usurpation de leurs voisins et contre la rébellion des peuples , qui devenaient plus dociles , ayant dans le saint-siége une garantie contre l'injustice de leurs souverains. Cette protection était d'une haute importance à cette époque ; car l'autorité du saint-siége était alors la seule universellement reconnue , et respectée même par les peuples les plus barbares. Chaque fois qu'un usurpateur voulait s'emparer d'un Etat vassal de Rome , le pape l'arrêtait à son entrée , et lui défendait de porter ses pas plus loin. 11 disait ce que Grégoire VII a dit à Vezelin : u Nous sommes fort )» étonnés qu'ayant.promis depuis longtemps d'être fidèle à saint Pierre et à » nous, vous vouliez maintenant vous élever contre celui que l'autorité

* Magis enim pro vestra salute desidero mortem subire , quam totius mundi gloriam ad vestrum interitum arripere. Deum enim timemus, et ideo superbiam et oblectamenta sseculi parvi pendimus. Epist., vi, 1. — Voilà Târae de Grégoire telle qu'on la retrouve dans la plupart de ses lettres. Nous Texposous aux yeux du lecteur, pour qu'il sache à quoi s'en tenir quand il verra M. Voigt attribuer tant soit peu d'ambition à Grégoire.

» apostolique a établi roi en Dalmatie. C'est pourquoi nous vous dé- )» fendons, de la part de saint Pierre , de prendre les armes contre ce roi , » parce que l'entreprise que vous feriez contre lui serait contre le sainln siège. Si vous avez quelque sujet de plainte, vous devez nous demander » justice , et attendre notre jugement. Autrement , sachez que nous tirerons » contre vous le glaive de saint Pierre , pour punir votre audace et la témé- )) rite de tous ceux qui vous favoriseront en celte entreprise*. »

Tel était le langage des papes; de là nous ne devons plus être étonnés de la libéralité des princes, elle était intéressée. Tout roi faible, mal affermi sur son trône, sollicitait la dépendance du saint-siége , et la recevait même comme une faveur. Ainsi Démétrius , roi des Russes , envoie son fils à Rome pour prier Grégoire, avec de vives instances, de recevoir son royaume comme fief de saint Pierre. C'est ce que nous voyons par une lettre de Grégoire à Démétrius. u Votre fils, dit-il, visitant les tombeaux des apô- )> très, est venu à nous, et nous a déclaré très -humblement {devoiis pre- » cibus ) qu'il voulait obtenir ce royaume de nos mains , nous assurant » que vous approuveriez sa demande. Eu égard à votre consentement, » et à la piété du suppliant , nous nous sommes rendu à ses vœux , et lui » avons accordé l'objet de ses sollicitations 2. » La raison de cette démarche

* Scias nos de prudentia tua multum mii ari , ut qui te esse dudumbeato Petro et nobis fidelem proniiseris, contra eum quem in Dalmatia regem auctoritas apostolica constituit tu modo coneris insurgere. Quapropter nobilitatem tuam monemus , et ex parte beati Pétri prsecipimus, ut adversus jam dictum regera deinceps arma capere non prœsuraas : sciens quod quidquid in illum ausus fueris , procul dubio te in apostolicam sedem facturum. Si vero adversus ipsum aliquid te forte dicis habere , a nobis judicium debes expetere, et expectare justitiam potius quam contra emn ad injuriam sedis apostolicse manus tuas armare. Quod si te tuœ temeritatis non pœnituerit, sed contra mandatum nostrum conturaaciter ire tentaveris, scias indubitanter quia gladium beati Pétri in audaciam tuam evaginabimus , et eodem pertinaciam tuam et omnium qui tibi in ea re faverint , nisi resipiscas , mulctabimus. Epist., vu, 4.

2 Filius vester limina apostolorum visitans ad nos venit, et quod regnum illud dono sancti Pétri per manus nostras vellet obtinere, eidem beato Petro apostolorum principi débita fidelitate exhibita, devotis precibus postulavit, indubitanter asseverans illam suam petitionem vestro consensu ratam i'ore ac stabilem, siapostolicae auctoritatis gratia ac munimine donaretur. Cujus votis et pctitionibus , quia justa videbantur , tum ex consensu vestro , tum ex devotione poscentis , tandem assensum prgebuimus , et vestri regni gubernacula sibi ex parte beati Pétri \.Tdià\à\m\x5. Epist.^ 11, 74.

du roi des Russes se fait voir dans la même lettre : c'est que le pape lui promet sa protection chaque fois qu'il en aura besoin pour une chose juste K

Nous pourrions produire un grand nombre de faits de ce genre ; mais ceux que nous venons de citer suffisent pour réduire en poussière toutes les déclamations contre l'ambition de Grégoire, et ses empiétements sur les royaumes temporels. On a vraiment bonne grâce de reprocher de l'ambition aux papes; de l'ambition! La belle ambition, lorsque les souverains viennent mettre la couronne à leurs pieds, ne pouvant plus la porter, si le pape ne la leur met sur la tête !

Mais reprenons notre sujet. Grégoire, comme nous l'avons dit et répété, avait des idées fixes et invariables , un plan mûri et arrêté. Il voulait la régénération du genre humain , et par conséquent l'indépendance de l'Église et de dignes ministres : idée vaste et féconde en résultats. Si Grégoire avait trouvé des souverains dignes d'occuper le trône, la société était sauvée , elle sortait de ses ruines ; car il avait tout ce qu'il fallait pour régénérer son siècle, et pour opérer une révolution complète et dans les idées et dans les choses. Mais quels souverains! quels droits! quelles lois! Le plus fort s'élevait sur les ruines du plus faible. L'Europe était disputée par quelques capitaines barbares, qui n'avaient de roi ou de seigneur qoe le nom. Ils dégradaient leur dignité par des excès de tout genre, en même temps qu'ils écrasaient leurs peuples. Voici le portrait qu'en faisait Pierre Damien. « Ils ). s'arrachent, dit-il , leurs propres biens, l'un se jette sur l'autre, et comme » ils sont renfermés dans une même commune, ne pouvant vivre seuls, ils » s'attaquent sans pitié. Et puis, ils s'en vont, la torche à la main, brûler la )) chaumière du laboureur , et verser sur des pauvres la bile qu'ils n'ont pu )> décharger sur leurs ennemis^. »

Les rois qui étaient plus puissants étaient aussi plus barbares. On peut en juger par la conduite de Philippe I", roi de France, qui faisait un trafic honteux des évêchés et des abbayes, et qui poussa le brigandage jusqu'à faire dépouiller des marchands venus de divers pays à une foire en France ^.

Pour Henri , le principal adversaire de Grégoire , c'est M. Voigt qui se chargera de nous le dépeindre , car son livre est autant l'histoire de Henri

* Quinetiam nos paratissimos esse noverit vestrae nobilitatis serenitas ut ad quaecumque justa negotia hujus sedis auetoritatem pro sua necessitate petierit , piocul dubio continuo petitionum suarum consequetur efFectum. Epist., ii, 74.

2 Epist. y I, 15.

5 Greg. VII, Epist., i, 35; ii, 5, 18.

que celle de Grégoire VII. Henri *, mal élevé, se livra fort jeune aux plaisirs, et devint perlide et cruel , suite ordinaire de la volupté. <( J'ai toujours vu , )» dit J.-J. Rousseau, que les jeunes gens corrompus de bonne heure, et » livrés aux femmes et à la débauche, étaient inhumains et cruels; la fougue )) du tempérament les rendit impatients , vindicatifs , furieux : leur imagi- » nation, pleine d'un seul objet, se refusait à tout le reste; ils ne connais- » saientni pitié, ni miséricorde; ils auraient sacrifié père, mère, et Tuni- » vers entier au moindre de leurs plaisirs 2. »

Voilà le portrait de Henri , avec cette différence qu'il était au souverain pouvoir, et qu'il avait la liberté de tout entreprendre et de tout oser. Aussi aucun crime ne lui coûte. Si une femme lui plaît , il fait assassiner secrètement son mari , et, après l'avoir déshonorée, il la fait épouser à ses valets. Si un de ses confidents désapprouve d'un seul geste sa conduite, ou découvre un crime qu'il voulait dérober à la clarté du jour , cela suffit pour le perdre. «( H savait cacher sa colère , dit Fleury, et faire périr les gens , lorsqu'ils )» s'en défiaient le moins , et feindre d'être affligé de leur mort , jusqu'à ré- ))*pandre des larmes ^.d Plus il avança en âge, plus il devint hypocrite, perfide et cruel. On redoute son séjour et même son passage. Bientôt ce ne sont plus des particuliers qui souffrent, ce sont des provinces entières , c'est tout l'Empire. Personne n'est plus en sûreté ni pour ses biens, ni pour sa femme , ni pour ses enfants , ni pour sa vie. Les Saxons , plus particulièrement opprimés, ne peuvent plus supporter le joug, ils se révoltent et entraînent les Thuringiens. Une longue suite de calamités s'ouvre par la faute d'un seul homme. Henri est lâche quand il est menacé ou vaincu ; vainqueur, c'est un horrible tyran. Le fer, le feu, le meurtre et tout ce qu'on peut imaginer déplus cruel est employé. Les femmes, les enfants , les vieillards même, deviennent victimes de sa fureur. Un nouveau Néron avait paru dans le monde , et c'est le nom que lui donnent les contemporains ^,

On peut bien penser que celui qui méprisait ainsi les droits de l'humanité ne respectait guère ceux de l'Eglise. Aussi , comme dit Fleury, u il donnait

* A l'exemple de tous les historiens, nous nommons Henri indifféremment roi ou empereur. Il était élu roi , et devait recevoir du pape la couronne impériale. Les contemporains lui donnent plus communément le titre de roi.

2 Emile,\vf. iv.

3 Hist. Ecclés., liv. lxi, n. 31.

^ Anselme de Cantorbéry l'appelle Néron dans une lettre écrite à Valeram, partisan de Henri, w Si certus essem prudentiam vestram non favere successori Neronis. « Lib. de Fermentât.

î> les évêchés à ceux qui lui donnaient le plus d'argent, ou qui savaient » le mieux flatter ses vices ; et après avoir ainsi vendu un évêché , si un )» autre lui en donnait plus, ou louait plus ses crimes, il faisait déposer î> le premier comme simoniaque et ordonner l'autre à sa place : d'où il » arrivait que plusieurs villes avaient deux évêques à la fois et tous deux » indignes *. »

Grégoire , qui voyait depuis longtemps cet état de choses , gémissait en secret. Saisi d'une profonde douleur, il appelait son siècle un siècle de fer. Mais il n'avait pas moins son idée fixe et invariable, il veut la réaliser et renverser tous les obstacles. Il est bien décidé à ne pas s'écarter un instant de ses devoirs, «( à résister, comme il le dit, jusqu'au sang, plutôt que de satisfaire 5) aux caprices des princes , et que de se jeter avec eux dans l'abîme ^. »

Déjà, étant encore diacre de l'Eglise romaine , il donna à Henri quelques avertissements, l'exhortant, comme il l'atteste lui-même, à mener une vie plus digne de sa naissance et de son rang^'^ mais inutilement, car Henri n'écoutait que les conseils de ses flatteurs.

Grégoire^ parvenu au souverain pontificat, et le voyant dans un âge pIuS mùr, espère le ramener; il y mettons ses soins. L'affaire était importante ; car Henri était alors le premier monarque de l'Europe , à la tête d'un vaste empire. La Bourgogne , la Lorraine , les Pays-Bas , la Hongrie , la Bohême , la Saxe, la Pologne, tous les États du Rhin , une grande partie de l'Italie le reconnaissaient pour leur suzerain. Ainsi, en ramenant Henri, tout était gagné pour la chrétienté. Grégoire, sentant l'importance de la chose, s'y applique d'une manière spéciale; que dis-je? il en fait une étude particulière. 11 cherche d'abord à se lier étroitement avec lui. Il lui écrit les lettres les plus douces et les plus aff'ectueuses : Henri est le plus excellent et le plus cher de ses fils, et s'il lui donne quelques avis, ils sont dictés par l'amitié la plus sincère. Mais Henri n'a pas de cœur, ses habitudes criminelles semblaient avoir emporté toutes ses affections.

Grégoire ne désespère pas , il emploie l'intermédiaire des personnes qui lui sont les plus chères. C'est tantôt sa mère , ce sont tantôt ses plus proches parentes, tantôt ses amis et ses généraux, confidents de tous ses secrets , qui sont chargés de lui parler. Henri semble céder , le cœur du pontife est plein de joie, il le félicite; mais Henri revient bientôt à ses anciennes habitudes.

* Ht'st, Ecdés.y liv. lxi, n. 31 .

'i Epist.,i,\\.

^ Epist., IV, 1.

Grégoire recourt à d'autres moyens, il exconimuuie des évêques, ses amis, qui avaient reçu leur dignité de ses mains. Henri laisse faire, mais sans profiter de l'avertissement.

Grégoire ne désespère pas encore, il redouble ses soins; sachant que Henri était guerrier, il tente son jeune cœur, s'insinue dans son esprit et lui propose une croisade*. Mais Henri n'y répond pas, il semble mieux aimer se souiller du sang de ses sujets que de s'illustrer dans une guerre lointaine.

Grégoire, ayant épuisé ses moyens de douceur, emploie la sévérité; il ménage encore l'empereur , mais il frappe autour de lui. Cinq officiers de sa maison sont excommuniés pour avoir vendu les dignités ecclésiastiques. La leçon était forte , Henri ne la comprend pas , ou ne veut pas la comprendre.

Grégoire , ayant échoué , revint encore une fois à la douceur. Henri avait marqué quelques dispositions vers le bien , du moins il n'avait pas soutenu les évêques frappés par le saiiit-siége , tels que celui de Bamberg. Grégoire s'empresse ^ de le féliciter, il l'encourage, il lui donne des éloges.

Mais Henri n'était pas sincère ; il va d'une usurpation à l'autre , il donne un nouvel évêque à l'église de Milan , lorsqu'il y en avait déjà deux. Cependant , n'ayant pas encore entièrement soumis les Saxons , et ne voulant pas avoir sur les bras deux ennemis à la fois , il écrit à Grégoire une lettre hypocrite. Grégoire ne se trompe pas sur ses intentions; quoique fortement blessé, il lui répond encore avec la plus grande douceur ^.

Henri, une fois vainqueur des Saxons , ne connaît plus de mesure. Il lève le masque en foulant aux pieds toutes les règles de l'Eglise. Il nomme aux siéges^vacants selon ses caprices, ou selon ses intérêts. Tous les jours un nouvel outrage est porté au saint-siége. De plus, par ses ordres ou du moins avec sa participation , le pape est maltraité jusque sur l'autel. Il est arrêté, prisonnier, et sur le point d'être amené à l'empereur. Grégoire reste calme, il évite tout éclat, il se contente d'avertissements , donnés cependant avec fermeté et dignité ^.

Enfin les princes saxons, gémissant sous la plus horrible oppression, vaincus et retenus prisonniers contre la foi des traités , s'adressent au pape

* Si, comme oh en convient aujourd'hui, les croisades ont été utiles au commerce, aux arts et à la civilisation , c'est à Grégoire qu'en appartient la première dée.

2 Epist., ni, 3.

3 Epist., ni, 7.

4 Epist., m, 10.

comme à leur seul sauveur. Us lui exposent les plaintes les plus graves contre Henri, et le supplient de se servir de l'autorité qu'il a de constituer les rois^ et de met,tre un autre empereur à la place de celui qui s'était rendu si indigne du trône. Us lui rappellent en même temps que l'empire n'est qu'un fief de la ville éternelle ^.

Cette demande des Saxons nous paraît étrange. Ils reconnaissent au pape le pouvoir de déposer un empereur , et d'en nommer un autre à sa place. Nous ne voulons pas entrer un instant dans les débats qu'a soulevés cette question; mais nous constatons un fait, c'est qu'au moyen âge les papes croyaient avoir le pouvoir que leur attribuent les princes allemands , et ce pouvoir était reconnu des peuples et des souverains. Ceci est un fait incontestable, avoué par tous ceux qui connaissent l'histoire du moyen âge, lors même qu'ils sont ennemis de la papauté.

«t Tout prince, dit méchamment Voltaire, qui voulait usurper ou recouî> vrer un domaine , s'adressait au pape comme à son maître... Aucun nouî> veau prince n'osait se dire souverain, et ne pouvait être reconnu des 3> autres princes sans la permission du pape ; et le fondement de toute Ihis- 5> toire du moyen âge est toujours que les papes se croient seigneurs suze- 5> rains de tous les Etats , sans en excepter aucun ^. )>

A part quelques exagérations, le fait est vrai, et nous voyons par la demande des Saxons que ce ne sont pas seulement les papes qui croyaient avoir ce pouvoir, les peup es le croyaient aussi. Nous disons de plus, que ce pouvoir était reconnu des souverains eux-mêmes, lorsqu'ils avaient d'ailleurs le plus grand intérêt à le contester.

Ainsi, Henri lui-même, comme nous le verrons plus bas, ne nie pas ce pouvoir; il en conteste seulement la justice. Plus tard, il l'invoque contre Rodolphe, et promet par ses ambassadeurs de se soumettre à la future décision du pape.

Après moins d'un siècle et demi, Innocent III ayant prononcé en 1211 une sentence de déposition contre Jean-sans-Terre, roi d'Angleterre, et transféré ce royaume à Philippe -Auguste, roi de France, celui-ci s'empressa de reconnaître les droits du pape, et prit aussitôt les armes pour les soutenir ^.

* OportereRomœjussuuminconstituendis regibns reddi. Auctor f^itœ Henrici. .^ Proponunt deinde imperium esse beneficiura urbis aeternae. Avent. "* Essai sur les mœurs, t. III, ch. 64.

^ Fleury, Hist., liv. lxxvii, n. 5.— Daniel, Hist. de France , t. III, année 1211. - Veîly, Hist. de France, t. III, p. 46S.

«Le lecteur, fait observer Lingard à celte occasion ^ a vu plus haut » qu'Innocent fondait ses prétentions sur le droit qu'il avait de prononcer » quand il s'agissait du péché, et de l'obligation qui résulte du serinent. » Cette' doctrine, quelque contraire qu'elle put être à l'indépendance des » souverains, fut souvent admise />«/' les souverains eux-mêmes. Ainsi, u quand Richard P"^ fut réduit en captivité par l'empereur, en 1192, sa ;• mère Éléonore sollicita à plusieurs reprises le pape d'obtenir l'élargisse- )» ment du prince anglais , en vertu de l'autorité qu'il avait sur tous les

• princes temporels ^. Ainsi Jean lui-même, comme nous l'avons vu, invo- > qua le secours de cette même autorité pour recouvrer la Normandie, dont

• le roi de France s'était emparé. »

Innocent III ayant excommunié et déposé l'empereur Othon IV, le roi de France et les princes allemands choisissent à sa place Frédéric II , roi de Sicile ^.

Ce même Frédéric II ayant été déposé en 1228, saint Louis ,''ce roi si juste, consulté sur ce sujet , fit représenter au pape , que si l'empereur avait réellement mérité d'être déposé , il n'aurait dû l'être que dans un concile géîiéral^, c'est-à-dire, comme le fait observer le comte de Maistre, par le pape mieux informé.

Et lorsque Frédéric fut excommunié et déposé dans le concile de Lyon , ses envoyés ne contestèrent pas les droits du pape ; ils se contentèrent d'en appeler au pape futur , et à un concile plus général ^.

Nous ne voulons pas parler ensuite de la déposition de plusieurs rois et princes vassaux de Rome. Le droit qu'avaient sur eux les papes était celui de l'époque, et n'était contesté par personne. Ainsi il est certain que le pouvoir des papes sur les affaires temporelles était reconnu des souverains. Ce fait incontestable est avoué par tous ceux qui connaissent le moyen âge , qu'elles que soient d'ailleurs leur haine ou leurs préventions.

* Hist. d'Angleterre j t. III', année 1213; note.

2 Rymer Fcedera , conventiones et acta publica. Lond., 1704. T. I , p. 72-88. — Fleury, Hist. ecclés.y liv. lxxiv, n. 41 . — Michaud, Hist des croisades, t. II, p. 535. — Bibliothèque des croisades , deuxième partie , p. 862.

^ Daniel , Hist. de France, t. III , année 1210, p. 551. — Bossuet, Abrégé de l'hist. de France , année 1206.

^ Si Fredericus ab apice imperiali, raeritis exigentibus , deponendus esset, nonnisi per générale conciliura cassandus judicaretur. Matthieu Paris , Hist. Angl., ad annum 1239, p. 464, édit. Lond. 1686.

5 Mox adfuturura pontificem et conciHum futurum generalius appellarent. Ibid., p. 666.

« Malheureusement, dit un écrivain dont l'animosité contre les papes est î> bien connue, presque tous les souverains, par un aveuglement inconcen vable , travaillaient eux-mêmes à accréditer dans l'opinion publique une î» arme qui n'avait et qui ne pouvait avoir de force que par cette opinion. » Quand elle attaquait un de leurs rivaux et de leurs ennemis, non-seule- )• ment ils l'approuvaient, mais ils provoquaient quelquefois Texcommunin cation, et, en se chargeant eux-mêmes d'exécuter la sentence qui dépouil- » lait un souverain de ses États , ils soumettaient les leurs à cette juridiction )• usurpée ^ »

Fleury, qu'on n'accusera pas non plus de trop favoriser la papauté, dit : u Depuis que les évêques se virent seigneurs et admis en part du gouverne- )» ment des Etats, ils crurent avoir, comme évêques, ce qu'ils n'avaient )• que comme seigneurs; ils prétendirent juger les rois, non - seulement )» dans le tribunal de la pénitence , mais dans les conciles; et les rois, peu )» instruits de leurs droits, n'en disconvenaient pas, comme je l'ai rapporté, )» entre autres , de Charles le Chauve et de Louis d"Outre-Mer ^. »

On voit que tous conviennent du fait. Ni les rois, ni les peuples ne contestent le pouvoir des pontifes : mais est-ce à l'ignorance ou à l'aveuglement des souverains qu'il faut l'attribuer? A qui le persuadera-t-on? Les princes n'étaient ni aveugles , ni ignorants; ils connaissaient fort bien leurs droits , et , non contents des leurs , ils s'attribuaient quelquefois celui des autres. Bossuet ^ a bien mieux jugé : il nous révèle la vraie cause de la puissance des évêques et des papes sur les affaires temporelles. Cette cause est extrêmement honorable à l'Eglise.

« Tout le monde sait, dit-il, quel était , dès les premiers siècles de l'É- » glise, le crédit des évêques dans les affaires même temporelles; et sans 5> entrer dans les détails de toutes les lois des princes qui le prouvent, il n ne faut, pour s'en convaincre, que lire dans le code de Justinien l'ar- » ticle intitulé : De l'audience des évêques ; l'on verra combien les évêques )> étaient puissants , lorsqu'ils ne se mêlaient pas encore des affaires publi- » ques.

5» Les secours même temporels qu'ils donnaient avec une charité vrai- 5» ment paternelle aux peuples confiés à leurs soins , les faisaient regarder , » non-seulement comme l'ornement, mais encore comme les protecteurs et » les soutiens de l'Etat; de sorte que les rois et les peuples, pénétrés pour

* Lettres sur l'histoire, t. II, lett. xli , p. 413, in-8o.

2 Discours m surl'hist. ecclés., no x.

3 Défense de la déclaration du clergé de France, liv. ii, cli. 36.

IiNTRODUCTION. 37

» eux de respect et de vénération , leur donnèrent un rang considérable )• dans la société, et les mirent à la tête des grands. Plusieurs même dans » la suite devinrent seigneurs et princes tenjporels de leurs villes. Cette » puissance ajoutée àJ'ordre des évêques, et qui tire sa source du respect » qu'on avait pour leur dignité, est d'une espèce très -différente de celle '» qu'ils possédaient dès le temps de l'institution du sacerdoce. »

Bossuet l'appelle accessoire , accidentelle , qui n'est venue qu'après coup.

«Plus les papes, continue- t-il, comme successeurs de S. Pierre, et i> évêques de la capitale du monde, étaient élevés en dignité, n'y ayant que » Jésus-Christ au-dessus d'eux , plus aussi ils acquirent à un haut degré )> cette puissance accidentelle et accessoire. Le saint -siège commença donc )» à avoir de l'autorité , non-seulement dans les affaires ecclésiastiques , qui » sont naturellement de son ressort, mais encore dans les affaires civiles; )» et cette autorité s'accrut lorsque les empereurs, dont la puissance était » presque anéantie en Occident, n'y purent plus soutenir leur dignité que « par la fidélité et le respect que les papes conservaient pour eux ^ )>

Bossuet reconnaît donc aussi l'accroissement de la puissance temporelle des papes, il en assigne la véritable cause, c'est que les princes ne pouvaient plus soutenir leur dignité sans la protection des papes. Ils étaient contents de pouvoir recevoir la couronne de leurs mains, autrement ils n'auraient pu, ni monter tranquillement sur le trône, ni s'y conserver ; car, comme nous l'avons déjà dit , dans ces temps d'anarchie universelle , où chacun s'élevait sur la ruine des autres, où les peuples ne respiraient qu'usurpations , que ravages et meurtres , une seule autorité forte et stable était restée debout, celle des papes, et celle-là était tellement respectée, qu'on obéissait à des enfants, à des hommes quelquefois peu honorables. Les rois, risquant donc d'être égorgés , lorsque leur élévation n'avait pas reçu le sceau du saint-siége, s'empressèrent de se mettre à l'ombre de sa protection.

<c Les souverains eux-mêmes, dit un jurisconsulte moderne qui a fait une » étude sérieuse de la jurisprudence du moyen âge, trouvaient leur avan- » tage (dans la grande autorité du clergé). Les grands de l'État étaient d'une » indocilité extrême : ils se pliaient avec peine aux lois de l'obéissance... )» Pour affermir leur trône et se garantir des insultes auxquelles ils étaient n continuellement exposés, les rois furent forcés de se jeter dans les bras des )> ecclésiastiques , parmi lesquels ils trouvèrent des sujets plus éclairés et n plus soumis. Leurs lumières étaiept d'ailleurs utiles dans toutes les parties > de l'administration , où il fut nécessaire de les employer. L'influence du

* Défense de la déclaration du clergé de France, liv. ii, ch. 36.

)» clergé servait Tautorité royale sans la mettre en danger... De toutes ces

> circonstances vinrent le crédit dont le clergé jouit dès Les premiers instants

> de la fondation des monarchies de V Europe, l'inspection qu'on lui donna )► sur les juges civils, l'autorité qu'il exerça dans les différentes parties de î» l'administration publique , dont les véritables règles n'étaient connues )> que de lui. De là encore l'usage fréquent des peines canoniques, qui pou- » vaient seules imposer à des hommes qui bravaient toutes les autres *.

Vous entendez la véritable cause de l'autorité ecclésiastique dans l'ordre temporel. Les peuples et les seigneurs étaient rebelles à leurs rois , et obéissaient aux évêques et aux papes. Les souverains se jetèrent donc dans leurs bras pour assurer leur trône. De là les papes devinrent grands et puissants*, médiateurs entre les souverains, entre les peuples et les rois, et juges en cas de contestation. Ils acquirent une espèce de suzeraineté sur tous les États chrétiens. Ils étaient les soutiens de la monarchie, et lui servaient de contre-poids lorsqu'elle voulait s'égarer; et, sous ce rapport, ils ont rendu à l'humanité des services immenses, qui d'ailleurs ont été appréciés par les hommes éclairés de toutes les opinions.

« Le pouvoir papal , dit un ministre protestant, disposant des couronnes , ■>* empêchait le despotisme de devenir atroce ; aussi , dans ces temps de té- • nèbres , ne voyons-nous aucun exemple de tyrannie comparable à celle 3) des Domitien à Rome. Un Tibère était impossible ; Rome l'eût écrasé. )> Les grands despotismes arrivent quand les rois se persuadent qu'il n'y a )» rien au-dessus d'eux; c'est alors que l'ivresse d'un pouvoir illimité enfante ;» les plus atroces forfaits 2. »

«(Dans le moyen âge, dit un célèbre publiciste également protestant, où » il n'y avait pas d'ordre social , la papauté seule sauva peut-être l'Europe )» d'une entière barbarie; elle créa des rapports entre les nations les plus » éloignées ; elle fut un centre commun , un point de ralliement pour les >i États isolés... Ce fut un tribunal suprême élevé au milieu de l'anarchie » universelle , et dont les arrêts furent quelquefois aussi respectables que » respectés. Elle prévint et arrêta le despotisme des empereurs , remplaça )» le défaut d'équilibre, et diminua les inconvénients du régime féodal ^. » Tout le monde connaît le sentiment de Leibnitz à ce sujet.

1 Bernardi, deV Origine et des Progrès de la législation française. Paris, 181 G. Iu-80. Liv. 1er, ch. II , p. 71-75.

2 Essai sur l'Histoire du christiaiiisme , par Ch. Coquerel, p. 75.

^ Ancillon , Tableau des révolutions du système politique de l'Europe depuis la fin du xve siècle. lutrod., p. 133 et 157.

Voltaire lui-même, malgré toute sa haine contre la papauté, est forcé (favouer les avantages d'un tel régime.

« L'intérêt du genre humain demande un frein qui retienne les souverains, 1» et qui mette à couvert la vie des peuples ; ce frein de la religion aurait pu i> être, par une convention universelle, dans la main des papes. Ces premiers )> pontifes , en ne se mêlant des querelles temporelles que pour les apaiser, I» en avertissant les rois et les peuples de leurs devoirs, en reprenant leurs )> crimes, en réservant les excommunications pour les grands attentats, au- » raient toujours été regardés comme les images de Dieu sur la terre. Mais les » hommes en sont réduits à n'avoir pour leur défense que les lois et les ;> mœurs de leur pays : lois souvent méprisées, mœurs souvent corrompues ^î>

Eh bien ! ce qui, selon Yoltaire, aurait pu être, par une convention universelle, dans la main des papes, y était au temps du moyen âge. Des faits incontestables nous le prouvent. Observons en passant que Yoltaire, peutêtre sans le savoir, fait l'éloge le plus parfait de Grégoire VII ; car ce pontife ne s'est mêlé des querelles temporelles que pour les apaiser ; il a averti les rois et les peuples de leurs devoirs , il a repris leurs crimes, et réservé l'excommunication pour les grands attentats; il doit donc être regardé comme Vimage de Dieu sur la terre.

Mais reprenons notre sujet. Grégoire VII est-il le fondateur du pouvoir dont nous venons de parler? Non, il existait avant lui. Sans doute il en a fait une plus rigoureuse application à cause des circonstances où il s'est trouvé ; mais il n'en est pas l'auteur. C'est ce qu'ont fait encore observer tous ceux qui ont étudié l'histoire du moyen âge. '[

Fleury nous dit qu'au temps de Grégoire on était généralement prévenu de ces maximes , et que les papes avaient commencé plus de deux cents ans auparavant à vouloir régler par autorité les droits des couronnes^.

L'historien moderne des croisades , dont le témoignage est d'un si grand poids quand il s'agit de cette époque , fait la même observation, u Tout le » monde sait, dit-il , que l'autorité des successeurs de S. Pierre avait déjà ^« fait d'immenses progrès avant les croisades; la tête des plus puissants » monarques s'était déjà courbée devant les foudres du Vatican; et déjà la " chrétienté semblait avoir adopté cette maxime de Grégoire VII, que le ' pape, en qualité de vicaire de Jésus- Christ, devait être supérieur à toute > puissance humaine ^. »

* Essai sur les mœurs, t. Il , ch. 60. 2 Fleury, Troisième discours, no 18.

5 Michaud , Zfesf . des croisades, t. VI, p. 225.

Mais trouvons - nous dans l'antiquité catholique quelques vestiges qui aient pu autoriser les historiens à parler de la sorte? Oui certainement, les monuments ne nous manquent pas.

S. Grégoire le Grand, vers la fin du vi^ siècle, accordant un privilège à l'hôpital d'Autun, s'exprime ainsi : u Si quelqu'un, ou roi, ou évoque, ou )• juge , ou séculier, ose , avec connaissance de cause , donner atteinte à ce )) privilège , qu'il soit privé de toute puissance et de toute dignité *. »

Bossuet nous dira que Grégoire le Grand, en portant ce décret, agissait de concert avec les princes qui voulaient rendre le privilège plus durable ; mais cela ne prouve pas moins que les princes consentaient dans certains cas à se laisser déposer par les papes.

Au commencent du viii" siècle, vers l'an 714, Grégoire II dit dans sa première lettre à Léon l'Isaurien : «c Vous devez savoir et ne pas douter un » moment que les pontifes romains ont été dans tous les temps les média- 5» teurs et les arbitres de la paix entre TOrient et l'Occident, dont ils sont » en quelque sorte le mur mitoyen qui unit ces peuples entre eux , et que » sans eux les empereurs vos prédécesseurs auraient eu bien de la peine à 5» parvenir à la paix 2. »

Voilà des monuments authentiques qui nous montrent que dans les premiers temps les papes exerçaient déjà un grand pouvoir sur les affaires temporelles. Ce pouvoir ne fit que s'accroître surtout en Occident, et il termina par faire partie de la constitution des États. Henri lui-même nous en fournit une preuve convaincante. Dans le temps de ses plus forts démêlés avec Grégoire VII, il lui dit: « Tu m'as attaqué, moi, qui, quoique indigne, suis » consacré comme roi, et qui en cette qualité ne puis être déposé pour aucun >t autre crime, si ce n'est que j'abandonne la foi ^. î>

Henri avoue donc qu'il peut être déposé s'il abandonne la foi ; mais aller contre les constitutions de l'Église, fouler ouvertement aux pieds les décrets

* Si quis vero regum , sacerdotum, judicum, personarumque secularium, hanc constitutionis nostrae paginam agnoscens, contra eam venire tentaverit, potestatis honorisque sui dignitate careat. Gregor., lib. xi, epist. x. Labb. , Concil., t. V, p. 1518.

2 Offzl'kzii -jv5i'ja.i y.a.1 7:/Yipofopr,drrJocij oti oi a.pyjspeiç, ot /.ocTX xxiphv h T(>ifJ.r} Six T/jv eî^ïjvyjv xaôÉÇovrat -rrjs à.'ja.ToXr,ç x.oci rvjç Svasuç /xe^jÔtoixo-j xai fiscôf pxy f/.a. TUvxâvovTc5 , T/iv sip-/}-jr]-j ^pocèsovat, xa.1 oi npo vou ^xadeX^ toOtov eixo-J tôv àvûva tyiç etySïjvTjç. Labb., Concil., t. VII, p. 20.

^ Cette lettre se trouve dans Tannaliste saxon, et dans VHistoire de Henri, chez Urstitius. Elle sera rapportée dans cet ouvrage.

du saint-sicgc, n'était-ce pas abandonner la foi? Ainsi, de Taveu de Henri, Grégoire avait le droit de le juger. Cet aveu nous montre en outre que le pouvoir que s'attribuaient les papes est antérieur au temps de Grégoire YIl.

Nous voyons des choses semblables dans les constitutions de plusieurs autres États. Le concile de Tolède, Tan 638, plus de quatre siècles avant Grégoire , décide , en présence du roi d'Espagne et des princes , qu'à l'avenir aucun roi ne monterait sur le trône avant qu'il eût promis avec serment, entre autres conditions, celle de ne pas laisser violer l'unité catholique ^

Mais si le roi ne pouvait pas monter sur le trône sans contracter cette obligation', il est bien clair qu'il pouvait être déposé lorsqu'il la violait, ou lorsqu'il agissait lui-même contre l'unité catholique.

Les lois anglaises établies vers l'an 1050 par Edouard le Confesseur, et confirmées par Guillaume le Conquérant, déclarent expressément la déchéance d'un roi qui refuse à l'Eglise le respect et la protection qu'il lui doit 2.

L'aveu non suspect de Henri, et celui de Frédéric II ne laissent pas le moindre doute que les lois de l'Allemagne ne fussent les mêmes, et qu'un empereur qui se mettait en rébellion ouverte contre l'Eglise ou lesaint-siége, n'encourût, par la constitution de l'Etat, la peine de déposition; et cette remarque n'a point échappé à de judicieux interprètes ^.

Laissons dire à Bossuet que ces décrets ne s'étaient pas faits en vertu des

* Quisquis succedentium temporum regiii sortitus fuerit apicem , non ante conscendat regiam sedem , quam inter reliqua conditionum sacramenta ( ou, selon une autre version , inter reliquas conditiones sacramento) poîlicitus fuerit, non permissurum eos (subditos ) violare fidem eatholicam. Labb., Concil. , t. V, p. 1743. — Histoire d'Espagne , par Mariana , liv. i, no 52.

^ « Rex autem, qui vicarius summi Régis est, ad hoc estconstitutus, ut regnum terrenum, et populum Domini, et super omnia sanctam veneretur Ecclesiam ejus, et regat, et ab injuriosis defendat, et maleficos ab ea evellat et destruat, et penitus disperdat. Quod nisi fecerit, nec nomen régis in eo constabit, verum , testante papa Joanne, nomen régis perdit. » (Labb., Concil., t. IX, p. 1023. — Hardouin , t. VI, p. 988). Le texte de ces deux éditions est parfaitement conforme à celui des lois anglaises, publiées parles savants jurisconsultes Spelman et Wilkins. Voxjez Spelman, Codex legum Angliœ. Lond. , 1639, in-fo; — Wilkins , Leges anglo-saxonicœ. Lond., 1721 , in-fo.

2 Ista lege, dit à cette occasion un célèbre critique , licet proprium ejus fontem nequeam producere, vivebat olim Romanum imperium ; ideoque Romani pontifices, antequam ad augusti principis procédèrent exauctorationem, excommunicationem praemittebant. Christiani Lupi Scholia in Gregorii VII dictatus , canone 12 , t. IV, p. 4o7.

clefs, nous n'entrons pas dans cette question; nous nous contentons de constater un fait, et Bossuet ne le nie pas : » Toutes ces dispositions, dit- » il , ne se faisaient point en vertu du pouvoir des clefs , mais par la con-

)) cession des princes, sans laquelle de pareils décrets eussent été nuls

» Si donc plusieurs princes reconnaissaient alors qu'ils pouvaient être ;» déposés par l'Église {pour des crimes d'hérésie et d'apostasie ), ce n'est pas )) qu'ils reconnussent dans les évêques aucun pouvoir de régler les choses )) temporelles, mais les princes poussaient la haine de l'hérésie jusqu'à se )» soumettre volontiers aux peines les plus rigoureuses , s'ils étaient assez n malheureux pour s'en laisser infecter ^ »

Voilà des preuves plus que suffisantes pour justifier la conduite , je ne dis pas de Grégoire VII, mais de tous les papes qui, au moyen âge, se sont servis de la même autorité.

Mais portons nos investigations encore plus loin , et nous trouverons que les papes avaient sur l'empire d'Allemagne un pouvoir spécial qui faisait partie du droit public. D'abord les princes saxons , en s'adressant au pape, de concert avec une multitude de Lombards, de Français, de Bavarois et de Suèves, disaient « qu'il ne convenait pas qu'un prince aussi méchant, )) et plus connu par ses crimes que par son nom, portât la couronne, surn tout n'ayant pas reçu de Rome la dignité royale ; qu'il était à propos de » rendre à Rome son droit d'établir les rois, et qu'ainsi c'était au pape et à la )> ville de Rome de choisir, par le conseil des seigneurs, un prince que sa 11 bonne conduite et sa prudence rendissent digne d'un si grand honneur^.). Et comme nous l'avons vu, ils ajoutèrent que l'empire était fief de la ville éternelle.

D'après ce témoignage , Rome conférait la dignité royale , et avait le droit de choisir ou de déposer, de concert avec les princes, les rois de l'empire germanique. On sait que Bellarmin et Baronius font remonter ce droit presque à la naissance de l'empire, en 996. Ce qui prouverait que les empereurs allemands furent dès le commencement de la monarchie soumis au souverain pontife dans l'ordre temporel.

1 Défense de la déclarât., liv. iv, chap. 17 et 18.

2 « Non decere (Henricum IV) tatn fîagitiosum , plus notum crimine quam nomine, regnare, maxime cum sibi regiam dignitatem Roma non contulerit; oportere Romee suum jus in constituendis regibus reddi : providerent apostolicus et Roma, ex cousilio principum, cujus vita et sapientia tanto honori congrueret. » {Apolog. HenricilV, apud Urst., p. 382.) Ces paroles sont d'autant moins suspectes qu'elles viennent d'un apologiste de Henri.

IlNTllODUCTION. 4.",

Mais nous avons des monuments qui montrent que le droit des papes est antérieur à cette époque. Ainsi, les princes allemands ayant élu, après la mort de l'empereur Arnould , pour roi , le jeune Louis , fils légitime de ce prince, écrivirent au pape Jean IX, l'an 901, s'excusant d'avoir été obligés, pour des raisons d'Etat, d'agir sans son ordre et sans sa permission, et le priant très-humblement de confirmer leur choix K

Des écrivains postérieurs viennent confirmer le même fait. Godefroi de Viterbe, historien du temps de Paschal II, le troisième successeur de Grégoire VII, place ces paroles dans la bouche des papes en parlant aux empereurs : « Nous vous avons donné l'empire , et vous nous avez donné peu )> de chose; sachez que si vous possédez la dignité d'empereur romain, « c'est par notre autorité 2. n

Selon le rapport de Radevicus , on voyait au palais de Latran un tableau représentant le couronnement de l'empereur Lothaire de Saxe , avec cette inscription : <; Le roi s'arrête à la porte , où il jure de conserver à Rome ses )> privilèges; il fait ensuite hommage au pape en qualité de vassal, et enfin » reçoit de lui la couronne^. »

Arnolphe, évêque de Lizieux, prononçant , l'an 1165 , un discours dans un concile à Tours , parle ainsi de l'empereur : « Frédéric a encore une )> raison particulière de reconnaître la suprématie de l'Eglise romaine ; ce » qu'il ne peut refuser, sans se rendre manifestement coupable d'ingrati- » tude ; puisque l'histoire nous apprend que ses prédécesseurs n'ont reçu » l'empire que de la seule grâce de l'Eglise romaine , et que par conséquent )> les empereurs n'ont d'autorité qu'autant que cette Église a bien voulu leur » en accorder ^. »

* Sed cur hoc sine vestra jussione et permissione factura sit, vestram haud dubitamiis latere prudentiam. Nulla scilicet alla causa actum constat, nisi quia paga nisinter nos et vos consistentibus , impeditum est iter nostrum ad sanctam matrem Ecclesiam nostram Romanam sedem : sed quia tandem occasio et terapus advenit, quo nosti^a epistola vestris obtutibus prœsentaretur : rogamus, nostram communem constitutionem , vestrœ dominationis heneàicûone roborari. Labb., ConciL, t. IX, p. 497.

2 Imperiura dedimus, tu pauca dédisse videris. Imperio nostro, Cœsar romanus liaberis.

(Gotf, Viterb. , Chron.) 5 Rex venit an te fores jurans prius urbis honores. Post homo fit papae, sumit quo dante coronara,

(Radevic, de Gest. Frid. I, lib. i, c. x; Urst., p. 482.) '' Praeterea specialem causara habet qua sanctam Romanam Ecclesiam dominam

Peu de temps après ce concile, Innocent III déclara que les princes électeurs n'avaient reçu que du saint- siège le droit d'élire l'empereur , et que le pontife romain pouvait rejeter l'élu , s'il était indigne de l'empire ^ « Ainsi, dit Bossuet, parlait Innocent III en faveur de Frédéric 11^, et ce î) prince, en reconnaissant ces droits du pape , reconnaissait aussi celui de 5» le déposer 2. Ajoutez, dit le même Bossuet, que depuis longtemps les em- )) pereurs faisaient aux papes un serment que les pontifes romains préten- 2> dirent dans la suite être un vrai serment de fidélité. Tout le monde con- » vient qu'il marquait au moins une grande soumission. )> Bossuet conclut de tout cela : <tPuis donc que les papes s'attribuaient ces privilèges, qui , 5> loin d'être contestés, étaient universellement regardés comme réels, )> il n'est pas étonnant qu'ils prétendissent aussi avoir le droit de déposer n un empereur infidèle à ses serments, et à ce qu'il devait au pape dont il )> tenait l'empire ^. n

Bossuet d'ailleurs n'a jamais contesté un seul instant les droits des papes sur l'empire d'Allemagne : <t Tandis que l'Allemagne , l'Angleterre et î» d'autres pays, dit- il , s'étaient soumis au pape pour le temporel, les 5» Français croyaient que la dignité et la liberté du royaume de France 0) avaient été maintenues par nos rois au-dessus de celles des autres 2> royaumes; également chrétiens et puissants, les rois de France étaient )» plus soumis que personne au souverain pontife dans les choses spirituelles ; » mais, à l'égard du temporel, ils ne s'étaient aucunement soumis à son » autorité '*. »

Les auteurs modernes qui ont écrit sur l'Allemagne au moyen âge ont aperçu le même droit. Pfeffel nous fait observer que le principe et la conduite de Grégoire VII étaient favorisés par la persuasion où l'on était alors, que l'empire était un fief du saint- siège , persuasion que les empereurs eux-mêmes favorisaient par la délicatesse singulière qu'ils avaient de ne prendre le nom d'empereurs qu'après avoir été sacrés et couronnés une seconde fois par les souverains pontifes ^.

recognoscere débet : alioquin manifestissirae poterit reus ingratitudinis apparere. Si enim ad veteres recurraraus historias , cerlum erit praedecessores ejus imperium non de alio jure , quam de sola sanctae Romanae Ecclesiae gratia percepisse. Labb., Concil.,t. X, p. 1415.

1 Cap. f-^encrahilem XXXIF, lib. i, lit. vi de electione, apud Gregor. IX.

2 Déf. de la décL, liv. iv, eh. 9.

5 Id, Ihid.

^Id., part. I., liv. m, ch. o4, à la fin.

^ Histoire d'Allemagne j t. I, p. 229 et 259. Ne pas prendre le titre d'empereur ,

Eichhorn , le savant et renommé protestant Eichhorn , résume à peu près en ces termes le système du droit public de l'Allemagne au moyen âge : u La chrétienté, qui, d'après la destination divine de l'Eglise, embrasse )» tous les peuples de la terre , l'orme un tout dont le bien-être est à la garde » du pouvoir que Dieu lui-môme a donné à certaines personnes. Le pouvoir » est de deux sortes, le spirituel et le temporel. L'un et l'autre est confié au » pape; c'est de lui que l'empereur, en qualité de chef visible de la chré- » tienté pour les affaires du siècle, et que tous les princes en général, » tiennent le pouvoir temporel. Les deux pouvoirs doivent se prêter un )» mutuel appui. Tout pouvoir vient donc de Dieu, vu que l'Etat est d'insti- )> tution divine. Mais le pouvoir spirituel n'appartient qu'au pape seul , qui )» en communique une partie aux évêques , comme à ses aides (adjutores)^ » pour l'exercer sous lui ^. »

Les preuves de ces assertions se trouvent dans le droit public de l'époque. Car voici comme s'exprime le droit saxon, qui était d'un usage général dans l'empire germanique : « Dieu a laissé deux épées sur la terre pour protéger )» la chrétienté, au pape l'épée spirituelle, à l'empereur l'épée temporelle. )» Il est aussi permis au pape de monter, à un temps déterminé, sur un )) cheval blanc , et l'empereur doit lui tenir l'étrier, afin que la selle ne » bouge pas. Cela signifie que quand on résiste au pape avec une opiniâtreté » qu'il ne peut vaincre par la puissance spirituelle , l'empereur doit con- » traindre à l'obéissance par la puissance séculière; de même la puissance » spirituelle doit prêter assistance au pouvoir séculier , lorsque cela est '.» nécessaire 2. j»

Le droit de Souabe explique cet article de la manière suivante : u Dieu , » qui est appelé le prince de la paix , a laissé , en montant au ciel , deux » épées sur la terre. Ces deux épées Dieu les confia à S. Pierre : l'une pour

avant d'être sacré à Rome , n'était pas tout à fait une affaire de délicatesse. Le droit public de l'époque réservait au pape seul le droit de conférer ce titre. Voyez le Droit Saxon y liv. m, art. 52; dans Eichhorn, Deutsche Staats und RechtsgeschiclitCy t. II, p. 364, 4e édition.

1 Même ouvrage d'Eichliorn, tom. II, p. 358.

2Tveisvert lit got in ertrike to bescermene de Kristenheit, deme Pavese is ok gesat to ridene to bescedener tiet up eneme blanken perde unde de keiser sal irae den stegerip halden dur dat de sadel nicht ne winde. Dit is de beteknisse, svat deme pavese widersta , dat he mit geistlikeme rechte nicht gedvingen ne mach , dat it de keiser mit wertlikem rechte dvinge deme pavese gehorsam to wesene. So sol ok de geistlike gewalt helpen deme wertlikeu rechte, of it is bedarf. (Sachs. Landrecht, liv. i, art. 1, dans Eichhorn, t, II, p. 358.)

» la justice temporelle, l'autre pour la justice spirituelle. Pour l'épée temn porelle , le pape la confie à l'empereur ^ » La glose du droit saxon donne à ce passage la même explication ^.

D'après le même droit saxon ^, on ne pouvait élire ni empereur ni roi celui que le pape aurait justement banni. L'empereur élu ^ n'obtenait le pouvoir et le titre impérial qu'après avoir été sacré par le pape ; et lorsqu'il allait à Rome pour y être sacré , il devait ^ être accompagné des six premiers électeurs, qui rendaient compte de la régularité de son élection.

Le même code réservait au pape , mais au pape seul , le droit d'excommunier l'empereur, et cela pour trois causes : 1° lorsqu'il déviait delà vraie foi ; 2° qu'il répudait sa légitime épouse ; 5° qu'il ruinait les églises ou troublait le culte divin ^. Or, pour comprendre toute l'étendue de ce pouvoir, il faut savoir que , suivant la jurisprudence de l'époque , l'excommunication entraînait la déposition lorsqu'au bout d'un certain temps , qui était ordinairement celui d'un an, on n'était pas réconcilié avec l'Eglise ^.

Eichhorn , après avoir fait l'énumération des droits qu'avait l'empereur comme chef de la chrétienté , ajoute : Ce pouvoir, Vempereur le tient de Dieu, mais il est obligé , à son couronnement , de jurer au pape fidélité et obéissance ^.

• Seid nun got des frides fiirst ye heisset so liess er zwey Schwert auff ertreich do er zu himel fiir zu schirm der Rristenheyt dye bevalch Got sont Peter heyde eines von weltlichem gericht, das andere von geystlichem gericht. Das weltlich Swert des gerichts das leyhet der bapst dem kaiser. (Prolog., éàXtion Senken'b erg , p. 6; dans Eichhorn, t. II, p. o60.)

2 Eichhorn, ibid. La formule de cette jurisprudence , telle qu'elle était adoptée par la cour de Rome , se trouve dans Gervasius Tilburensis , témoin non suspect , puisqu'il vivait à la cour d'Othon. Foy, la préface de ses Otia imperialia, Leibnitz, Scriptores rerum Brunswic, 1. 1, p. 881.

3 Lib. ni, art. 54.

-î Art. 52.

5Art. ol.

6 Sachs. Landrecht. (Droit de Saxe), lib. lu, art. 57. — Schicah Landrecht (Droit de Souabe), art. 29. Eichhorn, t. II, p. 369.

7 Ce point est solidement établi par l'auteur de la Bévue des OEuvres de Fénelon, qui nous a indiqué un grand nombre des témoignages que nous venons de produire, et cela avec une complaisance dont nous lui serons toujours reconnaissants.

8 Voir la glose de l'art. 1 , lib. i, du Droit saxon. Ce serment est antérieur à Grégoire VII et fut prêté par Henri II. Voici comme le fait est raconté par Dithmar de Mersebourg (1018) : «Henricus ad ecclesiam Saacti Pétri , papa cum clero

Voyez rhannonic admirable de ces témoignages ; leur ensemble forme , selon nous , la démonstration la plus complète du pouvoir des papes au moyen âge. Ce pouvoir était alors ce que sont nos constitutions modernes ; il servait d'équilibre à Taulorité souveraine et de base à la liberté civile. •c Le fondement de la liberté allemande , dit M. Voigt, reposait sur l'autorité » du pape et des princes, qui, réunis, mettaient un frein à la puissance » impériale ^ » Le pouvoir des papes, stipulé par les peuples, reconnu et accepté par les souverains, faisait partie de la constitution des Etats; il entrait , pour me servir de cette expression , dans la charte du moyen âge ; jamais pouvoir ne fut donc plus légitime.

Voilà ce que nous offrons à la méditation des hommes qui aiment à réfléchir; car, pour tant d'ignorants déclamateurs qui se sont élevés contre Grégoire VIT, nous n'avons pas besoin de si grandes recherches, quelques réflexions simples suffisent pour les confondre.

En eflfet , faisons-leur les plus larges concessions ; supposons contre l'histoire, contre l'évidence des faits et contre les autorités les plus graves , que le pouvoir des papes ne fut qu'une usurpation , celui dont Grégoire se sert n'en sera pas moins légitime. Tout se réduira à savoir si les princes allemands avaient, dans la circonstance où ils se trouvaient, le droit de déposer leur roi; car s'ils avaient ce droit , ils pouvaient constituer un tribunal, et lui conflerla décision de leur affaire. Or, que les princes d'Allemagne eussent ce pouvoir, cela est certain , car il entrait dans la constitution de l'Etat ^. D'ailleurs , le roi d'Allemagne n'était pas roi de naissance, il était électif, ce qui suppose nécessairement entre lui et la nation un pacte social ^ ; et

exspectante, venit, et antequam introduceretur ab eodem interrogatus : si fidelis vellet Romanœ patronus et defensor Ecclesiae? sibi autem suisque successoribus per omnia intimus fidelis? devota professione se sic facturum respondit : et tune ab eodem inunctionem regalem et coronam, cum contectali sua, accepit.« [Voyez Leibnitz, Scr. rer. Brunswic. , t. I, p. 400.) En pesant toutes les paroles de cette narration, on a lieu de croire que le serment qu'exigeait Grégoire VII de Rodolphe, n'était que le serment ordinaire prêté par les empereurs aux papes , au moment de leur couronnement, Foy. ce serment, Labb,, Concil., t. X, p. 279.

* Denn darin lag die Grundfeste dér deutschen Freiheit , das durch den Papst und die Fûrsten die Kaisermacht im ziigel gehalten ward. (Hildebrand, und sein zeitalter, p. 461 . Ouvrage dont nous donnons la traduction. )

"^ Sachs. Landrecht {Hr oit de Saxe), liv. m, art. M.—Schicab. Landrecht (Droit de Souabe), art. 25.

' On sait que ce n'est qu'une d,emi-souveraineté.

^ Ce pacte n'est pas une conjecture, il est réel. Car le roi, à sou élection , était

lorsque ce pacte était violé, les princes devenaient libres de leurs engagements, et pouvaient choisir un autre roi. Que ce pacte ait été violépar Henri, c'est ce dont on jugera quand on aura lu cette histoire; on sera étonné, comme on l'était alors, que les princes aient eu une si longue patience.

Ainsi ils avaient le droit de déposer leur roi, mille fois Henri avait mérité cette punition. Ce droit, ils ne l'ignoraient pas, ils en parlent dans tous leurs discours ; ils se l'attribuaient à Gerstungen , ils en firent usage à Forcheim en choisissant Rodolphe. Paul de Bernried l'énonce d'une manière bien claire , et personne ne peut réfuter son raisonnement : « Des hommes 3» libres, dit- il, ont choisi Henri pour roi, à condition qu'il jugerait et )» gouvernerait ses électeurs selon les droits de la couronne. Or, comme !» Henri n'a cessé de violer le pacte qu'il avait juré dans son élection ; ainsi , 1» sans le jugement du pape, ils auraientpu déposer leur roi *. » Mais non, ils s'adressent au pape; mais, en s'adressant à lui, ils le constituent juge et le revêtent de la plénitude de leur pouvoir ^ : Grégoire était donc entièrement dans ses droits.

Mais il recourt à sa prudence ordinaire; cependant il agit avec vigueur" et

obligé de jurer à l'empire Thommage {hontmagiiim}^ et de promettre par serment (• de raffermir la justice , d'affaiblir rinjustice, de présider à l'empire pour l'inté- » rêt de tous et selon tout sou pouvoir (Droit saxon). « Le Droit de Souabe , art. 22, ajoute qu'il « doit tendre sans cesse à augmenter l'empire, et à ne pas le ^laisser >> s'appauvrir.» Le roi élu n'était pas au-dessus de la loi, il pouvait être jugé au tribunal du comte Palatin, près du Rhin (Droitde Souabe, art. 21), et lorsqu'il devait être condamné à une peine corporelle ou infamante, il fallait le déposer auparavant. Sachs. Landrecht, liv. m, art. 34. — Schwab. Landrechtj art. 25. ) — Foy. Eichhorn, t. II, p. 568 et 369.

1 Prceterea liberi homines Henricum eo pacto sibi proposuerunt in regem, ut electores suos judicare et regali providentia gubernare satageret ; quod pactum ille postea praevaricari etcontemnere non cessavit, videlicet quoslibet innoxios, tyrannica crudelitale opprimendo, et omnes quos potuit Christian* religioni repugnare constringendo. Ergo et absque sedis apostolicœ judicio, principes eum pro rege merito refutare possent , cum pactum adimplere contempserit quod eis pro electione sua promiserat, quo non adimpleto, nec rex esse poterat. Nam rex nullatenus esse potest qui subditos suos non regere, sed in errorem mittere studuerit, BoUand. , 25 maii , c. 10.

2. Voltaire avoue que s'adresser au pape, c'était le reconnaître pour juge. « Il « paraît, dit-il, que des princes qui avaient le droit d'élire l'empereur, avaient « aussi celui de le déposer ; mais vouloir faire présider le pape à ce jugement, c'éi> tait le reconnaître pour juge naturel de l'empereur et de l'empire. « Essai sur les mœurs j t. II, ch. 46.

avec ferinclc. II ne dépose pas Henri tout de suite, comme le désiraient les princes d'Allemagne , quoiqu'il connût la vérité de leurs griefs ; mais il le cite devant son tribunal. Il lui envoie , par ses légats , Tan 1076 , l'intimation de comparaître à Rome devant un concile qui devait s'y tenir le lundi de la seconde semaine de carême, sous peine , s'il ne s'y trouvait ce jour-là , d'être retranché du corps de l'Eglise.

Henri repousse les légats, il assemble un conciliabule à Worms, dépose le pape, et le lui fait notifier en termes outrageants.

La circonstance était grave et périlleuse ; les peuples de la Germanie , privés de leur seul appui , étaient menacés d'une entière ruine ; l'Eglise , succombant déjà sous le poids de tant de maux , allait être déchirée par le schisme; l'immoralité, comprimée par une main vigoureuse, allait relever la tête et triompher de la vertu; c'en était fait de la société chrétienne. Que fait Grégoire? Il s'agrandit avec les événements; concevant dans son génie toute la profondeur des maux, il s'élève au-dessus des modèles. Appuyé sur le suffrage et sur la sollicitation des peuples, il concentre son pouvoir, recourt à la dictature, et s'en sert à l'instant. Non-seulement il frappe Henri de l'anathème , mais il lui ôte son empire, et délie ses sujets du serment de fidélité. Il retranche aussi de la communion de l'Eglise tous ceux qui avaient pris part au conciliabule de Worms. La terreur est dans tous les cœurs , et ce qui est bien remarquable , aucun souverain de l'Europe ne proteste.

On a beaucoup raisonné sur cette démarche hardie et audacieuse. Bossuet * a écrit de gros volumes pour prouver qu'elle était une nouveauté dans l'Église ; mais il fallait examiner avant tout si elle était nécessaire , et c'est ce qu'on n'a pas fait ; car si elle était nécessaire , elle était légitime. Jamais le salut de la société ne doit être sacrifié au caprice d'un seul : Salus populi, suprema lex esto.

Grégoire , dit-on, a dépassé son pouvoir. Esprits étroits , il a dépassé son pouvoir ; eh bien , soit ! il l'a dépassé. Mais quel pouvoir n'est pas sorti de ses limites lorsque la patrie était en danger? N'avez-vous jamais vu la dictature , lorsque les circonstances étaient impérieuses et ne souffraient aucun délai ^ ? Êtes- vous aussi ignorants en histoire ?

* Nous ne pouvons nous empêcher d'observer la contradiction palpable où est tombé le beau génie de Bossuet. D'un côté, il condamne hautement Grégoire VII, pour avoir déposé l'empereur Henri 5 et de l'autre , comme nous l'avons vu , pag. 44, il reconnaît des principes qui justifient pleinement sa conduite.

2 On nous comprend , sans doute. Nous raisonnons indépendamment de ce qui précède, disant que si Grégoire n'avait pas eu d'autre droit, il lui eût été permis

Il a dépassé son pouvoir! Mais pourquoi donc nous parler toujours de Grégoire et jamais de Henri? celui-ci n'a- 1- il pas aussi franchi la limite de ses droits? n'a -t- il pas commencé? Tous deux ont donc dépassé leur pouvoir; mais l'un pour briser tout frein , et pour poursuivre plus à son aise le cours de ses atroces forfaits; l'autre pour protéger les peuples et pour les empêcher d'être écrasés. De quel côté est l'honneur?

Et comment donc, Grégoire ne peut trouver grâce devant vous ! Cependant que voulait- il en définitive, oui, que voulait ce fougueux, cet impitoyable Grégoire dont vous vous faites une peinture si noire? l'honneur et l'indépendance de l'Église. Que voulait-il encore? la liberté des peuples , les droits de l'humanité , un frein au pouvoir absolu qui avait dégénéré en tyrannie : et vous «le pouvez lui pardonner, vous qui , dans des circon-

d'agir, comme il a fait, en raison de sa position. Nous avions déjà écrit ceci lorsque nous trouvâmes dans deux célèbres historiens des réflexions dont le fond revient au même arfjument.

« Au commencement , dit le docteur Lingard, les papes se contentèrent de faire » usage des censures spirituelles; mais, dans un siècle où toutes les notions de « justice étaient formées sur le modèle de la jurisprudence féodale, il fut bientôt » reçu que les princes , par leur désobéissance , devenaient traîtres à Dieu ; que , » comme traîtres, ils encouraient la privation des royaumes et des fiefs qu'ils >. tenaient de Dieu, et qu'il appartenait au pontife, vicaire de Jésus-Christ sur " la terre , de prononcer contre eux une sentence de déposition. «

« Leur soureraine puissance ^ dit Michaud, vint de leur position et ?wn de leur rt volonté.... Sans vouloir justifier leur domination, ou peut dire qu'ils furent ame- » nés à s'emparer du pouvoir suprême parles circonstances où se trouvait l'Eu- » rope dans les xic et xne siècles. La société européenne, sans loi, plongée dans » l'ignorance et l'anarchie, s'était jetée entre les bras des papes ^ et croyait se met- » tre sous la protection du Ciel. Comme les peuples n'avaient d'autre idée de la » civilisation que celle qu'ils recevaient de la religion chrétienne, les souverains a pontifes se trouvèrent naturellement les arbitres suprêmes des nations. Au mi- « lieu des ténèbres que la lumière de l'Évangile tendait sans cesse à dissiper, leur « autorité dut être la première établie et la première reconnue ; la puissance tem- » porelle avait besoin de leur sanction ; les peuples et les rois imploraient leur ap- « pui, consultaient leurs lumières ; ils se crurent autorisés à exercer une dictature » universelle. Cette dictatures'exerca souvent au profit delà morale publique et de » l'ordre social ; souvent elle protégea le faible contre le fort, elle arrêta l'exécution » deprojets criminels, elle rétablit la paix entre les États, elle saura la société nais- « santé de rexcès de V ambition , de la licence et de la barbarie. « — Lingard , Histoire d'Angleterre, t. III, année \2{'6,note; — Histoire des Croisades, par Michaud. t. IV, p. 97; t. VI, p.2ÔO-2ô4. Foyez aussi le t. I, p. 101.

liNTRODUCTION. vji

stances bien diiïércntcs, avez versé des torrents de sang pour les mêmes principes , et qui avez porté en triomphe ceux qui vous avaient aidés à les conquérir ! Et Ton sait avec quelle admirable douceur vous avez traité les rois que vous croyiez opposés à vos sentiments. Mais votre rigueur et vos contradictions ne nous étonnent pas; quand il s'agit d'un prêtre et surtout d'un pape , on ne lui tient compte de rien. Si Grégoire avait été un philosophe politique, et qu'il eût fait ce qu'il a fait , il n'y aurait pas eu d'éloges qu'on ne lui eût prodigués. On l'aurait proclamé immortel , le grand bienfaiteur de l'humanité, peut-être le défenseur des droits de l'homme, et on lui aurait érigé une statue sur la place publique. Mais non , Grégoire est prêtre, il est pontife , cela suffît pour le flétrir.

Mais pour le flétrir, suivez du moins un principe. Grégoire a déposé Henri , mais il était intimement convaincu qu'il en avait le pouvoir. Cette idée , il ne la cache pas , il l'énonce dans tous ses écrits. Idée fausse , dirat-on : eh bien, fausse tant qu'on voudra! mais il n'en était pas moins persuadé. Ainsi , dans tous les cas , Grégoire ne sera jamais coupable que d'une erreur involontaire. Or, oserez-vous lui faire un crime de s'être trompé involontairement? « Est-il juste, dit M. Voigt en parlant de Grégoire VÏI, )> de reprocher à un homme de concevoir une idée , de s'en emparer, de s'y ;) attacher fortement , de la nourrir et de s'en laisser dominer? )>

Grégoire ne pensait sûrement pas aller aussi loin; mais les circonstances l'y ont forcé. Les excès étaient au comble et ne supportaient plus aucun délai. Pour apprécier un tel acte , il ne nous manque que d'avoir vécu au temps de Grégoire ; car, comme tous les peuples, nous aurions applaudi à une démarche qui tendait à sauver la chrétienté ; nous aurions été contents qu'il se trouvât encore sur la terre une autorité capable d'arrêter le cours de tant de forfaits.

Cependant Grégoire , tout en déposant Henri, n'avait pas l'intention de le perdre; non, il s'en faut, il voulait le faire entrer en lui-même, et le sauver. C'est ce qu'il dit aux princes d'Allemagne , qui recourent à lui pour le prier de les éclairer et de les consoler dans leurs aff'reux malheurs ^.

<c Dieu nous est témoin, dit-il, que nous ne sommes animés contre Henri, " ni par l'orgueil du siècle, ni par une vaine ambition; que la discipline » et le soin des églises sont les seuls motifs qui nous font agir ; nous 5> vous demandons donc, comme à des frères, de le recevoir avec dou- ') ceur, s'il revient à Dieu , et de le traiter, non avec cette justice qui lui

* Quibus ut velper se vel per iiuntium genti pêne perditae eonsolator adesset, suppliciter oraverunt. Bruno.

^â INTRODUCTION.

)) enlève l'empire, mais avec cette miséricorde qui efface ses crimes *. »

C'est ce qu'il fait voir encore , lorsqu'il lui accorde l'absolution à Canosse; car si Grégoire avait eu de mauvaises intentions, il n'avait qu'à la refuser ou la différer, et Henri était déchu du trône , selon la déclaration de l'assemblée de Tribur.

Ce qui prouve encore qu'il ne voulait pas le perdre , c'est la lenteur qu'il met à reconnaître Rodolphe, lenteur qui lui attire les reproches des princes allemands , parce qu'ils ne connaissaient pas toute sa pensée. Il voulait toujours conserver le trône à Henri , et le rendre digne de l'occuper. Ce n'est qu'à l'extrémité qu'il lance contre lui un nouvel anathème , et qu'il se déclare pour Rodolphe.

On parle beaucoup des guerres et des troubles qui ont suivi. Sans doute, ils sont déplorables, mais faut -il les attribuer à Grégoire, qui n'a jamais cherché que la paix? Est-ce à lui qu'il faut attribuer si l'empereur rompt tous ses engagements , s'il viole les promesses les plus solennelles , s'il porte la désolation dans l'Allemagne, et force les princes à élire un autre roi? Est-ce à lui la faute , si les princes ont été trop précipités dans leur choix? s'ils n'ont pas attendu son arrivée en Allemagne , avant de procéder à l'élection du nouveau roi, comme il l'avait prescrit? Est-ce à lui la faute, si les électeurs se sont divisés? non, ce n'est pas ce que voulait Grégoire. Son intention était de se transporter sur les lieux , de réunir les esprits par sa présence, d'enchaîner Henri par un traité solennel, ou de le déposer d'un commun accord. Si les princes n'ont pas suivi ses conseils , ce n'est pas à lui qu'il faut s'en prendre.

Ensuite, il nous semble qu'il faut envisager les choses de plus haut. Il est impossible de relever une société de sa ruine sans troubles, sans guerre, sans combats, u Les choses humaines ne vont pas autrement, dit un célèbre » écrivain. Jamais aucune constitution ne s'est formée, jamais aucun 5» amalgame politique n'a pu s'opérer autrement, que par le mélange de » différents éléments qui , s'étant d'abord choqués, ont fini par se pénétrer » et se tranquilliser 2. n Les grands hommes qui paraissent dans ces moments critiques , instruments de la Providence , travaillent non pas précisément pour l'époque où ils paraissent, mais pour l'avenir. Ils laissent quelques troubles sur leur passage , troubles affreux sans doute , quand on les considère isolément, mais qui ne sont rien dans l'histoire générale de l'humanité. La postérité vient jouir de leurs efforts et de leurs travaux.

* Epist., IV, 3.

2 Du Pape, par le comte de Maistre, lir. II, ch. 7.

INTRODUCTION. vjg

L'ordre qui renaît de ses cendres, Tanarchie qui rentre dans le néant, les institutions solides qui s'établissent, sont des avantages qui font le bonheur des siècles suivants. Ceci s'applique à Grégoire; car, malgré tous les obstacles, malgré tous les efforts de la puissance impériale, il meurt vainqueur; seulement il ne jouit pas de sa victoire : Guibert, l'antipape, ne montera pas sur le trône pontifical , Henri ne mourra pas empereur, les investitures seront abolies , l'Église aura de dignes ministres , une nouvelle ère renaîtra ; c'est îe XII® siècle , époque si remarquable dans l'histoire. Il est entièrement l'ouvrage de Grégoire ; car quand on compare le x" siècle avec le xii«, on voit le passage d'un grand homme. Ce grand homme est Grégoire, c'est l'Hercule du moyen âge, il a enchaîné les monstres, il a écrasé l'hydre féodale , il a sauvé l'Europe de la barbarie , et , ce qui est encore plus beau, il a illustré la société chrétienne par ses vertus. L'Église reconnaissante lui a dressé des autels, et jamais hommage n'a été mieux mérité; car Grégoire est couvert d'une gloire immortelle , gloire pure et sans tache , qui , malgré toutes les préventions , a toujours trouvé des appréciateurs , et qui , comme on le rapporte , faisait dire au plus illustre capitaine de nos temps modernes : «( Si je n'étais pas Napoléon , je voudrais être Grégoire VU. »

Ce jugement n'a rien qui doive nous étonner. Napoléon se connaissait en hommes et en vrai mérite. Grégoire n'a été méconnu que par des esprits faibles, qui ne pouvaient sortir du cercle étroit de leurs préjugés , ou par des ignorants qui ne connaissaient pas l'histoire du xi^ siècle, ou enfin par des hommes qui craignaient son pouvoir. Crainte puérile! car les bons princes n'ont jamais rien eu à redouter de la papauté. L'histoire nous démontre que les papes n'ont employé leur pouvoir que contre des êtres exceptionnels , contre des génies malfaisants, qui étaient nés pour le malheur de l'humanité. Ce fait est incontestable , et reconnu de tous les hommes éclairés. Un jurisconsulte protestant du dernier siècle n'est que l'interprète de l'exacte vérité , quand il dit : « On peut assurer à bon droit qu'il n'y a pas dans » l'histoire un seul exemple d'un pape qui ait procédé contre les souverains '» qui , se contenant dans leurs droits, ne songeaient point à les outre-passer ^j» Grégoire , lui-même , loin d'être l'ennemi des rois , était leur soutien , leur ami , leur conseiller et leur confident : témoin Guillaume le Conquérant , qui lui demande des conseils de bon gouvernement ; témoin ce roi des

* Jure affirmari poterit, ne exemplum quidem esse in omni lerum memoria , ubi pontifex processerit adversus eos qui, juribus suis intenti, ultra limites vagariin animura non induxerunt suum. Senkenberjj, Methodus jurisprudcntiœ ; addit. 4, de Uhcrtate Ecclesiœ Germ.y ^ 3.

Russes , qui met sa couronne à ses pieds. D'ailleurs les temps où Grégoire a vécu ne sont plus, et ne reviendront plus. Le régime féodal , qui avait confondu tous les pouvoirs, a disparu avec ses lois. Il ne dépend de personne de le rappeler ; car l'histoire a aussi sa logique, et aucune puissance humaine ne peut se soustraire à ses conséquences. Aujourd'hui, où les limites des deux pouvoirs sont si nettement tracées, les papes ne déposeront pas plus les rois que les rois ne déposeront les papes *, et si les rois avaient à craindre , ce ne serait sûrement pas du côté de Rome. Ceux donc qui flétrissent la mémoire de ce grand pontife , pour plaire au pouvoir, ne lui rendent aucun service, outre qu'ils se flétrissent eux-mêmes, en se couvrant delà honte attachée au mensonge et à la calomnie. C'est ce que certains auteurs n'ont pas craint de faire en France et en Angleterre ^. Indigné de tant d'outrages prodigués à un grand homme que l'Eglise a mis au nombre de ses saints, nous avons voulu venger sa mémoire : et pour cela, il suffisait de le représenter tel qu'il est; c'est ce que nous avon>s cherché à faire au moyen de cette introduction, de l'ouvrage de M. Voigt ^, et des notes que nous y avons ajoutées. Si, malgré tous nos soins, il restait encore quelque ombrage, les détracteurs de Grégoire n'ont qu'à s'expliquer, nous sommes en mesure de leur répondre, et nous prenons l'engagement de ne pas y manquer.

1 11 est bien certain que le saint-siége est bien éloigné de vouloir maintenir les anciens droits temporels que lui donnait le moyen âge. Les papes connaissent aussi bien que personne la différence des temps. On peut consulter à ce sujet la lettre du cai^inal Antonelli , préfet de la Propagande , aux archevêques d'Irlande , en date du 23 juin 1791 . — L'Ami de la religion et du roi, tora. XVIII , p. 198, et tora. XXI, p. 737.

2 Un auteur anglais. Sir Roger Greisley, est celui qui a le plus défiguré l'histoire de Grégoire VII. On ne peut le lire sans avoir pitié et de son animosité contre les papes, et de son ignorance de Tépoque de Grégoire VII.

3 On a reproché à M. Voigt d'être entré dans trop de détails sur TAllemagne. Ce reproche nous semble peu fondé , car pour comprendre l'histoire de Grégoire , il faut connaître Henri , son principal adversaire ; or, pour faire connaître Henri, il fallait montrer ses actes. C'est ce que M. Voigt a fait, et son idée est une des plus heureuses. En nous exposant les actes de Grégoire et de Henri, il nous met à même de juger de l'un et de l'autre.

DU PAPE

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