CHAPITRE II
Avènement de Henri IV. — Premier roi des Romains. — Régence d'Agnès. — Réaction contre l'autorité royale. — Turbulence des grands. — Élévation de Rodolphe de Souabe. — Othon de Nordheim privé de son duché de Bavière. — Mission de Hildebrand auprès de Henri IV. — Élection de Nicolas II. — Hildebrand porté à la tête des affaires.— Concile de Sutri et de Latran.— Canons sur l'élection des pontifes romains. — Empiétements des Normands. — Robert Guiscard devient feudataire du pape. — Nicolas soumet les grands de Rome. — Troubles de Milan. — Saint- Ariald. — Mort du pape. — Conciliabule de Bàle et élection de l'antipape Cadaloiis. — Lettres de Pierre Damien. — Mœurs du temps. — Expédition de l'antipape Cadaloiis contre Rome. — Bataille du Mont-d'Or. — Anarchie de l'Italie. — Ascendant de Annon de Cologne dans les conseils du roi allemand , qui est soustrait à la tutelle de sa mère. — Calomnies répandues contre Agnès. — Mauvaise éducation de Henri. — Querelle entre l'abbé deFulde et l'évêque de Hildesheim. — Retraite d'Agnès.
Le jeune Henri n'avait que cinq ans , et il tenait le sceptre •. Mais sa mère Agnès prit en main les rênes du gouvernement ^ : c'était une femme distinguée par son esprit et par la fermeté de son caractère ^ Dans son attitude calme, elle savait détourner les orages, ou comprimer la fureur de ceux qui éclataient ^ Grâce à son administration ,
' Les auteurs ne sont pas d'accord sur ce point.
2 Cunctorunijussu principum. Bruno.
3 Venerabilis mulier , prudens, et industrise singularis. Chron. , Hirsaug. — En général, tous les monuments font l'éloge de cette femme.
^ QucB tanta arte periclitantis reipublicae statuai tutata est, ut nihil in ea tumul-
elle conserva le royaume tranquille ', en même temps que son amour maternel veillait soigneusement sur l'éducation de son fils ^. La présence du pape exerça aussi une grande influence sur le caractère du jeune prince, tout en contribuant d'ailleurs à pacifier l'empire^. Le
tus, nihil simullatis tantœ rei novitas generaret. Lamh. — Elle gouverna avec sagesse et fermeté, disent les Annales saxonnes. Aventin, Ann., Boior. lv . « Ipsa non muliebriter summa industria, non minore prudentia atque justitia , festa omnium quiète atque otio , avili paternique imperii habenas quinque annos temperavit. «
* Anonymi Fila Henrici, in Ruberi veter. script. 2 Baron., Annal. Arnulf. Mediolan., m, 4.
5 Qui exinde compositis mediocriter, prout tune copia erat , regni negotiis (Lamb., Annal. Saxon., ann. 1057). Plurimum contulit ad firmamentum novi régis admodum pueri prœsentia romani pontificis. — Parsa médiation, les comtes Baudouin et Godefroi , jusque-là ennemis de l'empire , furent réconciliés avec le roi à un concile tenu à Cologne. Que le pape ait eu une grande part dans les affaires de l'État et même dans l'élection du nouveau monarque, c'est ce qui devient trèscroyable, si ces paroles de Paul Bernried, c. CQ, sont vraies : « Henri fut ^Ivi^permittente romano pontifice '^. «
* Un des faits qui honorent le plus les papes au moyen âge , c'est la noblesse et la justice avec lesquelles ils administraient les États des princes mineui-s, dont la tutelle leur était confiée. Sans appuyer sur l'exemple donné par Victor II , nous rappellerons au lecteur des traits non moins frappants dans la seule vie d'Innocent III, qui eut tant de rapports avec Grégoire VII, son illustre devancier. Jeansans-Terre meurt en Angleterre au milieu d'une réprobation générale (1216), mais en laissant son fils au berceau, à la garde du pontife romain. Un étranger est au sein du royaume : Louis d'Outremer, fils de Philippe -Auguste, voit tous les barons pour lui ; que deviendra l'orphelin royal? Innocent veille sur lui avec une tendresse paternelle , excommunie ses adversaires , lui suscite des partisans , et en peu de mois le roi enfant est solidement assis sur son trône. « C'était dans le w même esprit, dit un historien , qu'il ( le pape ) veillait.... jusque dans les pays » les plus lointains, sur le sort des orphelins royaux, des légitimes héritiers de la " couronne ; qu'il sut maintenir dans leur droit et leur héritage les princes de » Norwége, de Pologne, d'Arménie (1199), les infantes de Portugal, le jeune « roi Ladislas de Hongrie , et jusqu'aux fils des ennemis de l'Église , tels que « Jacques d'Aragon, dont le père avait été tué en combattant pour les hérétiques , « et qui, captif dans l'armée catholique , fut libéré par ordre d'Innocent ; tels enï' core que Frédéric II , l'unique héritier de la race impériale de Hohenstaufen , le » rival le plus redoutable du saint-siége 5 mais qui , laissé orphelin à la garde » d'Innocent , est élevé , instruit , défendu par lui et maintenu dans son patri- » moine avec une affection et un dévouement non plus de tuteur, mais de père. » {Audley.)
pontife , après avoir réglé une foule de choses de concert avec les princes et le clergé , s'en retourna en Italie , où il mourut peu de temps après.
Cependant les grands s'aperçurent bientôt quel bras puissant leur avait été enlevé par la mort de Henri III ; ils s'étaient montrés dociles, parce qu'il le fallait; ils avaient gardé la paix, parce qu'ils redoutaient un bras victorieux. Mais le désir de se venger sur sa postérité, la honte d'être gouvernés par une femme *, et, par-dessus tout, l'esprit de révolte qui les dominait, les portèrent à profiter de la jeunesse du souverain , pour mettre leurs volontés à la place du droit. La Saxe se souleva la première ; là , les seigneurs tinrent conseil ^ ; ils rappelaient tout ce qu'ils avaient souffert sous l'empereur, et tout ce qu'ils devaient souffrir sous son fils , qui paraissait vouloir suivre les traces de son père ^ Plusieurs étaient d'avis de détrôner le roi *. Cependant, tant qu'il leur manquait un chef, leur esprit turbulent n'avait rien d'arrêté. Mais il arriva que le comte Othon, frère naturel ^ du margrave Guillaume ^ , homme de génie et habile dans les affaires, ayant appris la mort de son frère, et voulant prendre possession de son héritage , revint de la Bohême , où il était relégué depuis longtemps. Les princes saxons lui donnèrent leur confiance; encouragé par eux , il conçut de hautes pensées , il voulut s'élever jusqu'au trône. Les grands favorisèrent ses prétentions, lui promirent fidélité , en lui offrant en même temps leur appui. On résolut donc de mettre à mort le jeune prince, dès que l'occasion se présenterait ^ Les parents de l'empereur, et tous ceux qui avaient à cœur les intérêts de l'État, prirent de leur côté la résolution de se rendre avec le jeune Henri en Saxe, pour y étouffer la révolte et s'assurer de la soumission de ce pays.
* Verum cum postea principibus non videretur honestum nec tolerandum diutius, a muliere imperium gubernari romanum. Chron. Hirsaug., ann. 1056.
2 De injuriis quibus sub imperatore affecti fuerant.
2 Nec procul a fide aberat, filium in mores vitamque patris pedibus , ut aiunt , iturum esse. Lamb.
^ Le même qui avait combattu contre les tuticiens.
^ Matrimonio impari, matre scilicet slavica natus.
6 Jam a puero exulaverat. Lamb.
7 Suivant Lambert, ann. 1057.
Vers la fête de saint Pierre et de saint Paul, ils se rendirent à une assemblée à Mersebourg \ pour délibérer sur les affaires du royaume : les seigneurs saxons y étaient invités. Chaque prince y alla à la tête de ses troupes. Le comte Bruno ^ et Ecbert, tous deux cousins du roi et fils de Liudolf de Brunswick, rencontrèrent, près de Mindorf, sur la Saal % l'armée d'Othon, qui marchait sur Mersebourg. Bruno et Othon nourrissaient l'un contre l'autre une haine alimentée autant par une inimitié personnelle que par des motifs politiques. Ils se défièrent au combat ^ , les deux armées en vinrent aux mains ; des deux côtés régnait une égale audace , une égale fureur. Le combat resta longtemps indécis ^ ; enfin Bruno et Othon se montrent à la tête de leurs troupes ; enflammés de colère , ils se précipitent l'un sur l'autre avec une telle violence qu'ils tombent de cheval tous deux mortellement blessés ^. Quoique privées de leur chef, les deux armées continuèrent de combattre, sans que la victoire se déclarât ^. Ecbert était aussi grièvement blessé ; mais , plus afïligé encore de la mort de son frère Bruno , il se jeta en furieux au milieu des plus épais bataillons ennemis, et tua le fils du comte Bernard, encore à la fleur de l'âge , et pouvant à peine porter les armes ^. Son glaive terrible mit bientôt les autres en déroute • car ils résistaient plus mollement depuis la mort de leur chef. Ce combat rendit la tranquillité à la Saxe. Comme dans Othon on avait perdu la tête, les autres membres n'agirent plus ^ Tant il est vrai que, pour le bien comme pour le mal, rien n'est plus utile qu'un chef autour duquel les autres membres se réunissent et exécutent ce qu'ils veulent et ce que veut leur chef **^.
* Ersenburg Larab. ad curtem régis in Mersburg. Annal. Saxon.
^ Annal. Saxon., ann. 1057. Lambert rappelle Brun.
5 Patrueles régis. — Lambert : Filii Liudolfi de Brunswick , oncle du roi. — Aventin les appelle « rébus militaribus prsefecti. »
^ Juxta villam quœ dicitur Nienthorp, secus fluvium Salicum.
^ D'après Aventin, Othon donna le premier : « Otho, signo dato, illos invadit 5 nec illi pugnam detractant. »
<* Ancipiti fortuna, modo hue, modo illuc inclinante. Aventin.
7 D'après Lambert et l'annaliste saxon.
8 Anceps pugna.
3 Aventin l'appelle « alterum hujusce tumultus auctorem. « *o « La quai cosa dimostra appunto l'inutilità d'una moltitudine senza capo. « Macchiav., Discorsi, i, c. 44.— Maxime fort sage.
Mais le feu n'était pas éteint en Saxe ; il couvait sous la cendre pour se rallumer bientôt avec plus de vivacité ; car il y avait dans ce peuple une certaine rudesse de caractère et un esprit guerrier qui ne lui permettaient pas de supporter patiemment un échec , ni de l'oublier sans en avoir tiré une vengeance éclatante; chacun était avide de pillage , et porté à vivre aux dépens de ses voisins K
Dans la même année, un certain Frédéric et ses frères ^ suscitaient des troubles dans différentes parties de l'Allemagne : mais les grands de l'empire surent bientôt les contenir dans le devoir. Dans d'autres contrées , on vit aussi des germes de troubles et de divisions. La Souabe était jusque-là gouvernée par Othon , margrave de Schweinfurt : il mourut ^ , et sur-le-champ Rudolf de Rheinfeld ^ , fils du comte Cuno, entra en possession de son fief, à l'aide de l'impératrice Agnès. Celui-ci prit d'abord le titre de duc de Rheinfeld, qui était une partie de la Souabe. Pour attacher à l'empire un aussi vaillant guerrier, Agnès le fiança à sa fille Mathilde, jeune princesse dont l'éducation était confiée à Rumold , évéque de Constance ^. Mais , du vivant même d'Othon, l'empereur Henri avait promis ce duché à Bertold de Zaringen, et lui avait même donné son anneau, afin qu'il
* Saxonum gens efferata, nempe adhuc cruda carne vescunlur, finitimorum spo-
liis qufcstuosa, vivere rapto more veterum Gerraanorum insueta obsequentes
iatrones cognorainati, Aventin.
2 L'annaliste saxon et la Chronique d'Ursperg s'expriment d'une manière aussi vague : « Tyrannidem in partibus Germanise exercuerunt. »
^ Lambert place sa mort en 1058 ; il en est de même de la Chronique August.— Herrm., Contr.,me^l le mariage de Rudolf en 1057 et 1059, les Annales saxonnes en 1057. La Chronique d'Ursperg l'appelle « dux Suevorum. »
^ Rinveldon, Son histoire est décrite dans le savant recueil de Gerbert, abbé de S. Biaise, sous le titre de : De Riulolpho suevico , comité de Rinfelden y duce, rege, deque ejus inlustri familia , etc.; per Martinum Gerbertum , monast. S. Blasii, in silva Nigra abbatem. Typis S. Blasianis, 1785. Ce fut lui surtout qui illustra sa famille ; auparavant elle ne portait que le titre de comte Rheinfeld.
^ D'après la Chronique d'Ursperg, p. 168, Rudolf paraît avoir enlevé Mathilde à l'évêque, et avoir alors obtenu d'Agnès le duché : « Mox post obitum imperatoris, filiamejus Rumoldo Constantiam episcopo comraendatam, utrum consilio raptam an dolo nescitur, uxorem duxit, receptam jam in gratiam , eumdem ducatum illi , causa lîliœ, imperatrFx dédit. « Lambert le raconte autrement, ann. 1058, ainsi que les Ann. sax., ann. 1057.
[10o7] DU PAPE GREGOIRE VII. 91
pût s'en servir comme preuve de cette promesse. Après la mort de Henri et d'Otlion, le comte apporta cet anneau à l'impératrice, et lui rappela l'engagement. Elle le reconnut; mais le fief avait déjà été donné à Rudolf. Bertold en fut fort mécontent. L'impératrice, qui connaissait sa bravoure et sa prudence , lui offrit, en compensation , la seigneurie de Carinthie, qui se trouvait alors sans maître, parce que Cuno , duc de ce pays *, venait d'être tué dans une tentative contre ses propres sujets ^ Bertold se réconcilia , après avoir transmis sa nouvelle possession à son fils, qui portait le même nom ^. Mais Henri IV, à l'instigation de quelques intrigants, donna ce même duché à un de ses parents , nommé Luitolf , et s'attira , par cette démarche imprudente, la haine de deux ennemis. Bertold, toujours si fécond en plans , chercha à tirer vengeance et du roi et de Rudolf. L'occasion ne tarda pas à se présenter. La Bavière avait pour duc le prince Othon, issu d'une antique famille de Saxe, de la maison Boimenburg deNordheim, fils de Benno deNordheim,hommede caractère, habile , prudent et sage dans tout ce qui pouvait le conduire à la puissance et à la gloire. Son frère Sigefried, de concert avec deux frères Henri et Udon de Catalembourg , avait attaqué le margrave Eckart , fils de Gonthier. On s'en plaignit au roi , qui fit retirer à Othon de Bavière son duché ^ Dans la Souabe, où tout était en désordre et en confusion, où les violences des grands vassaux excitaient à une haine implacable contre le pouvoir impérial, un vassal, nommé Conrad , fut tué par les troupes royales , et l'on répandit le bruit que c'était par ordre du roi ^ H n'en fallait pas davantage à Bertold pour soulever la Souabe et tramer une ligue contre le jeune souverain , avec le puissant Othon de Saxe. Beaucoup d'autres choses excitaient du mécontentement contre Henri ; car tout ce qui se faisait contre la coutume et la loi, les malveillants l'attribuaient à la volonté royale.
* Il fut le premier duc de ce pays. Lamb.
2 Cuono, dux Carentinorum , contractis ingentibus copiis ad oceupandum ducalum suura, quem tanto tempore , raetu rebellionis, noninviserat, primam profectionera parabat; sed morte prseventus , cœplum iter non implevit. Lamb.
5 Jnnal. Saxon., ann. 1057.
4 Ihid.
^ Ibid. Ursperg.
Le jeune prince était à Mersebourg , avec sa mère et les princes de l'empire, lorsqu'il vit arriver , de la part du saint-siége, Hildebrand, qui était alors abbé du monastère de Saint-Paul K Victor II avait eu pour successeur Etienne IX , ce même Frédéric , frère du duc Godefroi , que nous avons vu entrer au couvent du Mont-Cassin ; mais il est mort dans le courant de la même année , après avoir dirigé les affaires de l'Eglise pendant sept mois. Etienne n'avait pas les meilleures dispositions pour Henri ^ ; on lui a même attribué le projet d'élever son frère Godefroi sur le trône impérial, et de chasser les Normands de l'Italie; quoi qu'il en soit, la mort en empêcha l'exécution. L'évêque de Velletri, nommé Mincius % avait gagné par son or quelques grands , et entre autres le comte Grégoire de Tusculum ou Frescati ; aidé par eux , il parvint au trône pontifical ^ , et prit le nom de Benoît X. Un grand nombre de personnes, parmi lesquelles étaient Godefroi, Hildebrand et Pierre Damien, trouvaient cette voie d'arriver à la papauté, non moins indigne qu'irréguUère. D'ailleurs Benoît, ignorant les choses saintes , sans esprit et sans énergie, était incapable de gouverner l'Église ^. Aussi son élévation éprouvait beaucoup de difficultés. Etienne, même au moment de sa mort, avait recommandé qu'on ne fit aucune nouvelle élection avant que Hildebrand, qui devait être envoyé auprès de l'impératrice Agnès, fût de retour, afin que l'Église pût être dirigée par ses conseils ^ Mais le parti de l'usurpateur domina dans Rome; les autres furent obligés de quitter la ville pour ne pas exposer leur vie. Dès que l'impératrice eut appris, par Hildebrand,
» Lamb., en 1058. Celui-ci appelle Hildebrand dans un endroit « virum et eloquentia et sacrarum litterarum eruditione valde admirandum. »
2 Sunt qui dicant S. pontificem in Henricura imperatorem hœreseos nomine invectura esse quod summorum pontificum auctoritatem diminueret , conterapta religione, spreto immortali Deo. Platina.
5 Aventin l'appelle Jean , mais Almaric Auger, Mincius. Celui-ci ajoute : « Tune erat episcopus Valestiensis , deinde per violentiam papa fuit factus , quare postea ipse papatui renuntiavit. « Lambert l'appelle Lateranensis quidam.
'^Platina : u Factione quorumdam nobilium. « Aventin: « Corruptis quibusdam Romanis pecunia. « Paul Bernried : « Iniquis atque importunis hominibus. «
5 Suivant Muratori {Annal. d'Ital., v), Pierre Damien parle de lui en ces termes ; « Ita est homo stolidus, deses ac nuUius ingenii, ut credi possit nescisse, per se talia {sa criminelle usuiyation) machinari. «
6 Petrus Damian., Epist., m , 3. Léo Ost., ii, 100.
ce qui se passait à Rome , elle l'y renvoya sur-le-champ pour réprimer ces désordres, de concert avec Godefroi. Tous deux reconnaissaient dans l'évéque de Florence un homme estimé par &a vertu et ses rares talents. Ce fut alors sans doute qu'ils envoyèrent à la cour d'Allemagne une nouvelle ambassade, car dans Rome il n'y avait personne qui fût digne de porter la tiare. Les députés trofivèrent Henri à Marouva ( Nissa ) , sur les frontières de la Hongrie et de la Bulgarie, et lui parlèrent en ces termes : <' Autant qu'il sera en leur pouvoir \ » les Romains vous conserveront la même fidélité qu'à votre père. C'est >» pourquoi ils n'ont encore choisi personne pour le trône pontifical )> actuellement vacant; ils ont voulu connaître auparavant vos inten- » tions ; ils demandent donc que vous envoyiez celui que vous jugerez » le plus digne. Personne ne s'opposera à vos ordres , si ce n'est » celui qui est arrivé à cette dignité non par une élection légale 2, » mais par des voies détournées. » Pendant que Henri délibérait avec les grands sur ce choix, qui tomba enfin sur Gérard de Florence ^, Hildebrand tenait en Toscane une assemblée où Benoît fut condamné, et Gérard promu et confirmé '^. Hildebrand se conduisit en cette occasion avec une prudence consommée ; il voulut faire comprendre , par cette élection, que la volonté royale ne suffisait pas pour faire un pape. Le nouveau pontife prit le nom de Nicolas II ^.
* Quoad possent.
2Lamb., ann. 1059. Il est certain que Gérard de Florence fut proposé.
^ In quem et Romanorum et Teutonicorum studio consenserant. Lamb.
Voigt n'est point ici exact. Par les soins de Hildebrand , l'élection canonique était faite avant qu'on eût envoyé à l'empereur. Celui-ci, ou plutôt sa mère Agnès, ne fit que confirmer le choix fait par l'Église. J^. l'abbé Fleury. Au surplus ,» on voit ici un coup d'adresse de Hildebrand. Il voulait , avant tout , rendre l'élection canonique, et ménager ensuite la susceptibilité du roi dont on pouvait avoir besoin pour chasser l'intrus. {Note du Traducteur.)
'* Quod non per ostium, queraadmodumdicebat, sed per vim et largitionem intrasset.
^ Peut-être sera-t-il possible de concilier les différentes opinions , en disant : l» que l'élection eut lieu : « Hildebrando instante « (Platina) ; 2° qu'il fut choisi en Allemagne et en Italie en même temps. Paul Bernried dit : « Illi (legati) in Germaniam, ubi Augustam devenere Gerhardum pastorem postulant. « Platina : « Sunt tamen qui scribant banc electionem Senis ( Siena) factam, cum libéra suffragia Romœ et factionem quorumdam potentium baberi non possent. « Fiorentini
94 VIE ET PONTIFICAT [I0o9]
Comme Hildebrand avait le plus contribué à ce choix , le pape suivait en tout ses conseils ; et Hildebrand savait d'avance qu'un tel homme conviendrait admirablement à l'accomplissement de ses vues. Tout ce qui se fit sous le règne de Nicolas tendit à l'exécution du plan que Hildebrand développa toujours davantage dans la suite. L'estime et la réputation de savoir et de piété qu'avait le nouveau pape * donnaient à tout ce qu'il faisait du poids et de la dignité. Protégé par les forces militaires que l'impératrice avait mises à la disposition de Godefroi , il se dirigea vers Rome , mais se rendit auparavant à Sutri , à un concile auquel assistaient les évéques de la Lombardie et de la Toscane , ainsi que la plupart des seigneurs de l'Italie ^ Benoît y fut déposé et exilé à Velletri ^ , vers le commencement de l'année 1059. Il ne paraît pas que ce concile ait rien fait pour la réforme générale de l'Église. Cependant , aux yeux de tous les hommes sages et clairvoyants, elle devenait plus que jamais nécessaire; suivant l'opinion universelle, il fallait un changement complet depuis le chef jusqu'aux membres. Le scandale qu'avaient fait naître l'élévation et la déposition de l'antipape dépréciait trop le saint-siége pour que le nouveau pape ne se laissât pas guider facilement par Hildebrand, qui était résolu à se servir de Nicolas pour faire un pas de plqs vers l'accompHssement de ses désirs.
Jusqu'alors l'élection du souverain pontife avait été l'affaire du clergé et du peuple romain réunis à l'empereur *. A chaque vacance ces trois partis se laissaient guidei* par leurs propres intérêts : de là des discordes, des schismes, et toutes sortes de maux. Le clergé, cordit même que la consécration ne put se faire à Rome , parce que Benoît y était encore.
» Petrus Damian., Epist., m , 4 : « Bene litteratus est, et vivacis ingenii, sine suspicione castus, in erogandis eleemosynis pius, »
2 Godefroi s'y trouvait avec Mathilde. Platina.
3 Fiorentini : « 0 che spinto dal rimorso délia propria conscienza, o che dal zelo de' buoni cattolici doppo la canonica elletione di Nicolao ne fusse cacciato. »
* Cependant l'auteur a admis plus haut que le consentement de l'erapereur étfrit une innovation, et que son unique but était de mettre fin aux scandales qui désolaient le monde chrétien lors des élections papales. Les contemporains le présentent aussi sous le même jour : le mot jusqu'alors est donc employé faussement ici. {Atidley.)
[1059] DU PAPE GREGOIRE VII. O'î
rompu et livré à la débauche, ne semblait plus (ligne de nommer un pontife. Le peuple venait de montrer le vice de ses élections par son appui donné à Benoît; enfin, les choix de Henri III avaient clairement démontré que l'empereur n'avait pour but que d'étendre sa puissance en Italie par le moyen de celle du pape. Hildebrand voulait remédier à tout par l'entremise de Nicolas. Au mois d'avril de l'année 1059, un concile fut convoqué à Latran ; cent treize évêques s'y réunirent ^ Les schismes qui eurent lieu précédemment au sujet des élections pontificales furent le principal objet de leurs déhbérations. Il en résulta une règle fixe et précise sur cette matière. « Pour écar- » ter à jamais ces désordres, dit Nicolas II , nous ordonnons, suivant î» les dispositions des Pères , que , le pape venant à mourir , les évé- !• ques cardinaux , avant tout le monde , traitent ensemble de l'élec- » tion, qu'ils y appellent ensuite les clercs cardinaux^, et que tout '> le reste du clergé et le peuple y donnent leur consentement , pre- -> nant bien garde que le venin de la cupidité ^ ne s'insinue quelque '• part ; que les hommes les plus religieux soient à la tête de l'élec- > tion, et que les autres suivent; que le pontife soit choisi dans le ' sein même de l'Église de Rome , s'il y a un sujet capable ; sinon ■• dans quelque autre, sauf l'honneur dû à notre cher fils Henri, pré- » sentement roi , et qui sera , s'il plaît à Dieu , empereur , comme ;> nous le lui avons déjà accordé ^ ; qu'on rende le même honneur à ' ses successeurs, à qui le saint-siége aura personnellement accordé
* Labbe , Collect. Concil. , t. IX , p. 1105. Les canons se trouvent dans Coleti, Sacro-Sancta Concilia, t. XII, p. 50, ou dans Muratori, Scr. rer. ItaL, t. II, p. 2 ; in Chron. Farfens., p. 645.
2 Clericos cardinales adhibeant.
^Morbusvenalitatis.
^ Coleti, Sacr.-Canct. Concil. — Baronius {Annal., ann. 1059) donne ce canon en ces mots : « Eligatur autem de ipsius ecclesiae gremio, si reperitur idoneus; vel si de ipsa non invenitur, ex alia assumatur, salvo debito honore et reverentia dilecti filii nostri Henrici , qui in praesentiarum rex habetur et futurus imperator, Deo concedente, speratur, sicut jam sibi concessiraus et successoribus illius,qui ab apostolica sede personaliter hoc jus impetraverint. Quod pravorum atque iniquorum hominum ita perversitas invaluerit, ut pura , sincera atque gratuita fieri in Urbe non possit electio, cardinales episcopi cum religiosisclericis, catholicisque laicis licet paucis, jus potestatis obtineant eligere apostolicœ sedis pontificem, ubi congrue viderint. « {Foy. aussi Labbe.)
96 VIE ET PONTIFICAT [10o9]
le même droit. Si le pouvoir des méchants empêche de faire à Rome une élection légitime , les cardinaux évêques , unis au clergé et aux laïques ^ quoique en petit nombre , auront droit d'éhre le pape dans le lieu qu'ils jugeront à propos. Si, après l'élection faite, on s'oppose, au moyen de troubles et d'autres actes de méchanceté, à ce que l'élu soit intronisé dans le saint-siége selon la coutume, il n'en aura pas moins l'autorité de gouverner l'Église et de disposer de ses biens, comme saint Grégoire l'a fait avant sa consécration '. Si quelqu'un , par violence ou par présomption , est élu , ordonné ou intronisé au mépris de ce statut , qu'il soit anathématisé et déposé avec ses complices, qu'il soit rejeté comme l'Antéchrist, comme l'ennemi et le destructeur de toute la chrétienté ^ ; qu'il soit frappé d'un anathème perpétuel ^ ; qu'il soit du nombre des impies qui ne ressusciteront point au jour du jugement ; qu'il ressente la colère du Tout -Puissant; que le courroux des apôtres saint Pierre et saint Paul, dont il ose troubler l'Eglise, le poursuive dans cette vie et dans l'autre ; que sa demeure soit déserte, et que personne n'habite dans sa maison ; que ses enfants soient orphelins et sa femme veuve *; qu'il soit saisi de frayeur, lui et ses enfants ; qu'ils soient contraints de mendier et chassés de leurs demeures ; que l'usurier recherche et enlève ses biens , et que les étrangers lui ravissent le fruit de ses travaux ; que la terre entière et les éléments conspirent contre lui ; que les mérites des saints le confondent et amènent sur lui une vengeance éclatante K '>
1 Disponendi omiies facultates ejus,
2 Baron., Annal., ann. 1059; Platina, de FitaNicol. IL
3 Is non apostolicus, sed apostaticus.... liceat, illum et prœdonem anatheinatiz'are. Platina.
* Certaines gens du monde ont cru découvrir dans ces paroles le mariage des pontifes. C'est une niaiserie qu'on a de la peine à concevoir, quand on connaît la sévérité de Hildebrand à ce sujet , et qu'on considère que le concile se sert ici des malédictions de l'Écriture , et des Psaumes en particulier, où l'on trouve ces mots : Fiant filii ejus orphani et uxor ejus vidua , ps. 108. {^Nole du Trad. )
^ Comme ce décret menaçait d'enlever à l'empereur toute son influence sur l'élection du pontife, on dit que l'antipape Guibert l'avait altéré aliqua addemlo atque minuendo , ainsi que le prouve le cardinal Deusdedit dans son livre Contra
Environ quatre-vingts personnages , tant archevêques qu'évoques , diacres et prêtres, parmi lesquels étaient Hildebrand et Pierre Damien , signèrent ce décret. Ils furent donc couronnés du plus heureux succès ces efforts constants faits avec tant de prudence et de zèle , et qui tendaient à laisser à l'Église seule le droit d'élire les papes, et à ôter leur élection aux caprices des princes temporels. Il est certain que ce canon était le chef-d'œuvre de la sagesse pontificale , ou plutôt de celle de Hildebrand. Il enlevait à l'empereur le droit d'approuver réfection des papes, droit que jusqu'alors on ne lui avait pas contesté. Le canon n'en parle pas expressément; mais il le dit assez en exigeant que l'empereur obtienne du pape même le droit d'approuver les élections.
Dans le même temps , les Normands , après avoir conquis tout ce que leur avait accordé l'investiture du saint-père , s'emparèrent de la PouiU^, sous la conduite de Humphred , le même qui avait combattu contre Léon IX. Robert Guiscard , de son côté , avait soumis la Calabre, d'où il faisait souvent des excursions sur le territoire grec. Quand Humphred fut mort (1057), et son fils Bacelard chassé du pays \ il fit venir de Normandie son frère Roger ^. C'était un jeune homme d'une beauté extraordinaire , d'une taille svelte , quoique robuste; éloquent dans les conseils, plein de prévoyance dans l'exécution , aimable et accessible à tous , et pourtant brave jusqu'à l'héroïsme sur le champ de bataille ^. Il entra dans la Calabre. La terreur de ses armes et de ses stratagèmes jeta partout l'effroi; les villes envoyaient demander la paix ; comme prix de leur soumission , apportaient de riches rançons , et s'obligeaient par serment et par otages. Robert avait cru arriver au comble du bonheur en appelant à son secours Roger, son frère ; mais celui-ci n'épargna pas même les possessions et les biens de Guiscard. L'envie alla jusqu'à l'offense : de là la guerre entre les deux frères.
invasores simomacos. On a aussi prétendu que ce fut lui seul qui inséra l'anathème qui se trouve à la suite du décret ( Baron. A. C. ). Quoi qu'il en soit , l'homme avait ])esoin d'un plus fort aiguillon et d'avertissements terribles dans un temps où il n'agissait point par persuasion.
1 Sigonius, Hist, ItaL, lib. ix. Platina, in Vita Nicol. Giannone, p. 54.
2 Sismondi , Hist. des Répuhl. ital.y I, p. 365. 5 Gaufred. Malat., I, c. XIX.
Robert, croyant la Calabre perdue pour lui, et voyant dans la Fouille un théâtre continuel de désordres , dépêcha un messager vers son frère pour lui proposer un traité , et puis il lui donna la moitié de la Calabre avec une partie de son armée pour assiéger Reggio. Cette place fut bientôt emportée. A mesure que croissait la bonne fortune de Robert , son orgueil et son arrogance dépassaient toute limite , tellement que le titre de comte ne lui semblait plus en proportion avec sa puissance : il prit donc celui de duc de la Calabre et de la Fouille '. Tel fut l'orgueil de ces princes , parce qu'ils ne redoutaient personne et qu'ils ne se confiaient qu'en eux-mêmes.
Les empereurs grecs passaient sur le trône comme des ombres ; uniquement occupés de leur propre salut , ils sacrifiaient toutes les possessions d'Italie à une vie indolente. Quant à Henri , le duc s'en inquiéta si peu , qu'il lui écrivit des lettres insolentes et traita avec fierté les grands de la cour ^ Bientôt il ne respecta pas même le territoire de l'Église ^ • le pape en fut indigné , et après l'avoir averti inutilement , il le frappa d'excommunication. Robert pensa qu'une rupture avec le pontife lui serait plus funeste qu'avec tous les princes temporels. Hildebrand avait déjà disposé Nicolas à la paix, lorsque le duc lui envoya une ambassade pour lui oiïrir satisfaction et lui signifier qu'il voulait vivre en bonne intelligence. Nicolas se rendit à Melfe, où il avait convoqué un synode et donné un rendez -vous au duc. Celui-ci y vint avec toute la noblesse normande. Le pape recouvra les terres que l'Église avait perdues , et après avoir levé l'excopamunication , il attacha si bien le duc au siège de Rome , qu'il consentit à recevoir de ses mains une bannière, comme vassal du saint- siège, et à accepter la Fouille et la Calabre à titre de fiefs ecclésiastiques *. Nicolas lui confirma ses prétentions sur la Sicile , moyennant une re-
* Léo Ost., m, 16. D'autres disent qu'il obtint ce titre du pape (du moins qu'il lui fut confirmé), ou bien des grands de la Fouille. Comparez Giannone, p. 54.
2 Aventin, Annal. Boior. « Soli Deo immortali se dicto audienles esse , cunctos mortales pro liostibus ducere qui cum vellent , congrederentur, intellecturos quid virtute Normanni possent. « Baron., Annal., an. 1058, 1059.
5 Platina dit que Robert avait étendu sa puissance jusque sur Troie, « quae pontificibus Romanis parère consueverat. «
^ Léo Ostiens.,iii, 12. Platina. Cependant Robert avait pris ces deux contrées aux empereurs grecs.
devance annuelle ', et Robert, le reconnaissant pour son seigneur, prêta entre ses mains serment de fidélité ^ Le pape reconnut son titre de duc '^ ; et Guiscard promit de son côté d'être soldat de l'Église et de la protéger dans toutes ses nécessités ^ ^ A partir de cette » heure, dit-il , moi , Robert, par la grâce de Dieu et de saint Pierre, ). duc d'Apulie , de la Calabre , et, par la suite , de la Sicile, je jure )> d'être fidèle à la sainte Église romaine, et à vous, mon seigneur )> pape Nicolas. Je n'aiderai ni de mes conseils ni de mes actions ceux » qui conspireront contre votre vie ou contre votre liberté. Je promets =• de soutenir contre tous les hommes , et selon tout mon pouvoir, la )• sainte Église romaine , chaque fois qu'il s'agira de la conservation et )> de l'acquisition des biens de saint Pierre , de ses domaines. Que )> mon appui vous soit assuré , afin que vous gouverniez honorable- » ment l'Église , le pays et la principauté de saint Pierre. En outre , » je ne permettrai jamais ni invasion , ni conquête , ni pillage sans )> votre autorisation ou celle de vos successeurs. Toutes les éghses » qui se trouvent dans mes domaines , je les remets entre vos mains )» avec leurs dépendances , m'engageant à les défendre fidèlement. Et )> si vous ou un de vos successeurs mourez avant moi , alors , de l'avis '» des cardinaux , du clergé et des laïques, je veillerai à ce qu'on choi- » sisse et qu'on consacre un pape qui soit digne du siège de Pierre. '• Voilà ce que je m'engage à remplir fidèlement envers l'Éghse ron maine , envers vous et tous vos successeurs , qui voudront me conn firmer l'investiture que vous m'avez donnée ^. »
C'était là un troisième pas vers l'exécution du plan de Hildebrand. Il n'est pas facile de déterminer la part qu'il eut dans toutes ces
^ Ils devaient lui payer « censura quotannis per juga boum singula denarios duodecim. « Léo Ostiens.
2 Dans le serment , il l'appelle son seigneur.
^ Ducem créât.
^ S. Rom. ecclesiae ubique adjutor ero ad tenendum et ad acquirendum regalia S. Pétri ejusque successores pro meo posse, contra omneshomines, et adjuvabo te, ut secure et honorifice teneas papatum romanum, terram S. Pétri et principatum,
^ Le serment se trouve dans Baronius, Annal., ann. 1059. Les dernières paroles sont : « Qui mihi firmaverint investituram , a te mihi concessam. » Le sénateur, à Rome, faisait à l'Église romaine un serment tout à fait semblable, du temps d'Innocent III. Voy. Stoiia diplom. de senatori di Roma, p. 82.
100 VIE ET PONTIFICAT [10o9]
négociations. Qu'il y ait beaucoup travaillé, cela est d'autant plus probable, que Nicolas, sans ses conseils , n'aurait pas réussi dans une démarche de cette importance , et que Hildebrand exerçait déjà une haute influence dans toutes les aff^aires de l'Église. Ainsi, outre la puissance de la parole, le pontife avait maintenant la force du glaive ; et, outre une armée permanente d'ecclésiastiques répandus dans toute la chrétienté , il avait à ses ordres une armée de laïques , avec laquelle il pouvait accomplir ce qu'il désirait.
Aussi Nicolas résolut de montrer sur-le-champ tout ce que le saintsiége avait gagné par la coalition avec le prince normand. D'après son avis , Robert rassembla une armée formidable ^ ; et comme , avant cette époque , les comtes de Tusculum et d'autres princes qui vivaient à Rome avaient souvent nui au saint -siège et l'avaient déshonoré par des sujets indignes élevés sur le trône pontifical , il se jeta à la tête d'une armée normande dans la Campanie , dans le territoire des Prénestins, des Tusculans et des Nomentains, et se vengea de tous ceux qui résistaient à ses avertissements. Passant ensuite le Tibre avec une infanterie nombreuse , et avec des frondeurs , il attaqua Galère, qui fut ruinée. Il attaqua également les villes du comte Gérard , reprit toutes les forteresses jusqu'à Sutri , brisa ainsi l'orgueil des grands 2, délivra l'Église de leur tyrannie , et fit respecter les possessions du saint-siège.
L'Église de Milan était alors dans une horrible confusion. Un diacre nommé Ariald, issu d'une famille distinguée, et natif du bourg de Cutiaco % entre Milan et Côme , homme remarquable par sa piété et son zèle dans les choses de Dieu , avait depuis longtemps éprouvé un violent dégoût et une tristesse profonde à la vue des divisions des Milanais et des habitants dePavie , occasionnées par la dissolution du clergé. Aimé et vénéré de tous , il laissait échapper dans son zèle plus d'un mot piquant contre les ecclésiastiques \ il trouvait qu'il était
* Platina, in FitaNicol. Aragonius, cardinal. Baron., Annal.
2 Post multa denique damna, et exspoliationes, capitaneorum cervicositas valde destructa, redire ad mandatum et subjectionem darani pontificis coacta est, liberata urbe ab eoruratyrannide,etin suum statura Ecclesia restituta. Aragon, cardinal.} dans Muratori, Scr. rer. Ital., t. III, p. 301.
3 Cui nomen Cutiacum.
* Dum litterarum vacaret studio severissiraus est legis divinae interpres, dura
contre les Écritures qu'un évéque suivît ses penchants et allât jusqu'à oublier ses fonctions dans le tourbillon des passions humaines. II s'en expliqua souvent en ces termes devant le peuple. La vérité lui attiia des ennemis : il s'unit donc volontiers à un puissant bourgeois nommé Landulf, qui avait les mêmes sentiments. Par eux, le peuple s'irrita contre le clergé ; il en résulta bientôt des injures , des sarcasmes et des scènes violentes. Les chefs de l'Eglise délibérèrent souvent pour savoir comment ils pourraient étouffer l'esprit de révolte , sans toutefois abandonner complètement leurs coupables habitudes. Mais quand une idée s'est une fois emparée d'un homme, il est immuable dans ses volontés et dans ses actions. Le peuple ne se laissa pas mener hors des éghses , il poursuivait les prêtres de ses railleries et de ses huées, il les insultait sur la place publique. Etienne IX gouvernait encore l'Éghse. Le clergé de Milan lui fit des plaintes sur la violence d'Ariald et de Landulf. D'après le conseil du pape , l'archevêque Gui convoqua un synode à Fontanetum. Mais Ariald et Landulf, quoique sommés d'y comparaître, ne s'y rendirent pas et encoururent l'excommunication. Alors, partout où ils allaient, il se rassembla autour d'eux une foule nombreuse qui ne respectait plus ni les éghses ni le service divin , donnant le nom de simonie à tout ce que faisaient les clercs , et s'écriant à la vue d'un prêtre : Vous êtes des patarins *. Ariald se rendit à Rome , où il exposa la malheureuse situation de Milan , ses vues et celles de Landulf. Les Romains se laissèrent persuader. Pierre Damien , récemment élevé à l'évêché d'Ostie par Nicolas , fut informé de cette affaire. Le pape résolut de traiter avec douceur les prélats dont la conduite était irréguhère, afin de ne point déshonorer leur ministère par une sentence pubhque. Il chargea donc Pierre , en lui donnant toute autorité , de négocier secrètement avec
exercens in clericos solos judicia. Arnulf., Hist. MedioL, ii, c. 8. — « Diu mul- Uimque pro custodio sacrarura legura adversus Simoniacos et Nicolaitas in defesso studio laboravit. » Baron., Annal., ann. 1066.
* On ne peut donner aucune bonne explication de ce sobriquet. Arnulf, dans son Histoire de Milan, iv, c. ii, le fait dériver de Traôos, trouble j ainsi Patarini signifierait pertubatores , fauteurs de troubles. Sigonius, 1. ix, en donne une autre signification : « Sacerdotes , qui uxores habebant, prœ pudore separatim a cœteris, rem divinam facere cogebantur in loco, qui pataria dicitur ; unde a pueris Patarini dicebantur. « Baron., Annal., ann. 1039.
eux, afin de les ramener à de meilleurs sentiments. Mais l'évêque d'Ostie , n'ayant point réussi , engagea le pape à se servir de son autorité apostolique, sans s'arrêter à des considérations humaines *. Le saint-père suivit le conseil d'un homme aussi pieux ; il résolut d'arracher l'ivraie sans pitié. Il envoya donc à Milan quelques hommes sûrs parmi lesquels figuraient ce même Pierre Damien et Anselme , évéque de Lucques ^. Hildebrand, qui avait été récemment nommé archidiacre de l'Église romaine, s'intéressait vivement à toutes ces affaires. Pierre lui envoya un rapport détaillé de tout ce qu'il avait fait. Le lendemain de son arrivée , le peuple s'ameuta d'une manière effrayante ; on murmurait de ce que l'Éghse de saint Ambroise dût se soumettre aux ordres de Rome, puisque jusque-là elle avait été libre. L'Église romaine , ajoutait -on, n'avait aucun droit de juger ou de régir celle de Milan. La foule se précipita vers le palais épiscopal; on sonna le tocsin , et quelques amis conseillèrent au légat de mettre sa vie en sûreté, parce que, dans sa furie, le peuple avait soif de son sang. Ce qui augmenta encore l'exaspération , c'est que , dans l'assemblée du clergé milanais , le légat plaça l'archevêque à sa gauche ^ et Anselme de Lucques à sa droite. Damien se présenta lui-même au peuple, et parvint, par ses paroles, à calmer sa fureur. Il prouva la préséance et la supériorité de l'Eghse romaine , de laquelle était sortie celle de Milan, comme une fille de sa mère. Gui, de son côté, exhorta avec énergie les assistants à laisser cet habile médecin guérir
* LaleUre de Pierre Damien au pape est dans Baroniiis, Annal. 11 s'y élève avec une grande énergie contre la vie condamnable des prêtres du temps : c> Si hoc malum esset occultum, fuerat fortasse utcumque ferendum, sed heu scelus! omni pudore postposito, pestis hœc in tantam prorupit audaciam, ut per ora populi volitent loca scortantium, nomine concubinarum , etc., etnequid his assertionibus déesse videatur , testimonio sunt discursio nuntiorum , effusio munerum, cachinnantium joca, sécréta colloquia *. »
^ A^rnuU {Hist. MedioL, ii, c. xii) met Hildebrand au nombre des légats. Mais ceci n'est guère probable à cause de la lettre de Pierre à Hildebrand, dans laquelle il lui rend compte de sa mission. Fof. la lettre dans Baronius , Annal., dinn. 1059, no XLV.
* Si le mal était grand dans l'Église , Dieu animait aussi ses serviteurs d'un zèle ardent de le détruire. Pour en donner une idée au lecteur, nous avons placé cette lettre de Damien ( n. E ) à la fin du volume. ( Audley. )
les maladies du elergé; il lui fit sentir qu'il fallait bannir dos fonctions saintes la vénalité et la vie déréglée , comme le plus {^rand lléau des serviteurs de Dieu. Puis le saint homme s'en alla droit à l'autel, et jura que, conformément aux vœux de rÉ{>lise , il travaillerait désormais sans relâche à l'extinction de la simonie et de l'hérésie des Nicolaïtes *; que, s'il manquait à ce serment, il appelait sur sa tête l'anathème de l'Église , la malédiction du ciel , et l'exil perpétuel. Tous les ecclésiastiques présents, et Ariald avec eux, firent le même serment entre les mains du légat. Le clergé s'imposa une pénitence publique , et Pierre les reçut tous avec joie dans le sein de l'Église.
Nicolas avait occupé le saint-siége pendant deux ans et demi , lorsqu'il mourut en 1061. Sa mort fit éclore de nouveaux troubles. Le temps était venu où les statuts de ce pape, sur l'élection pontificale, devaient porter leurs friûts. Les cardinaux , sur l'invitiition de Hildebrand, s'assemblèrent, selon l'usage établi, avec la noblesse romaine, et leur choix tomba sur Anselme , évêque de Lucques , né à Milan , l'ami et le confident du roi ; on lui donna le nom d'Alexandre II *. Son humanité, sa douceur, son savoir, et l'austérité de ses mœurs lui avaient concihé l'estime de tout le monde ^ ; en sorte que les troubles naissants furent bientôt étouffés. Robert Guiscard, fidèle à sa promesse , s'était trouvé à cette élection. Le moment était critique ^ tout reposait sur cette question, savoir si les règlements sur l'élection
* s. Clément d'Alexandrie {Strom. , 1. m , e, 4, p. 522 et 523) raconte que des hommes corrompus abusèrent d'une maxime de Nicolas , un des sept diacres de Jérusalem, établis par les apôtres. Il disait qu'il faut exercer la chair, et par là il entendait qu'il faut la mortifier et la dompter. De là le nom de Nicolaïtes donné aux voluptueux.
D'un autre côté, S. Irénée nous apprend que les Nicolaïtes étaient une secte de Gnostiques qui enseignaient les mêmes erreurs que les Cérinthiens, et il s'accorde avec les autres Pères de l'Église en leur attribuant les maximes et la conduite des Gnostiques débauchés.
Vers l'an 582 , sous Louis le Débonnaire et dans le xie siècle , on nomma Nicolaïtes les prêtres, diacres et sous -diacres, qui prétendaient qu'il leur était permis de se marier et qui vivaient d'une manière scandaleuse. Fid. Baron. , ann. 1059; Petr. Damian. , et Bergier, Dict. théoL ( Audley. )
* Baron., Annal, ann. 1061. LeoOst.,iii, 20. 2piatina, in Fila Alex. Sigon., ann. 1061.
pontificale peuvent rester et passer en coutumes. Hildebrand travaillait de tout son pouvoir à les maintenir ; il fallait des efforts prodigieux pour procurer à l'Église une complète indépendance ; surtout parce que Nicolas, par son imprudente sévérité à l'égard des comtes de Tusculum , de Galère et de plusieurs autres seigneurs , avait créé au saint- siège et au conclave des ennemis irréconciables, dont on prévoyait facilement la vengeance. Le peuple se joignit à eux en foule : on les appelait le parti du roi. Ils envoyèrent en Allemagne des messagers au roi Henri; et pour se l'attacher, ils lui firent présent d'un diadème en or, et lui donnèrent le titre de patrice des Romains K A la tête de la législation , se trouvait le comte de Galère , qui était excommunié. On assembla à Baie les évêques qui étaient restés fidèles au roi et aux anciens usages. La plupart venaient de la Lombardie, guidés par Guibert de Parme , chancelier du roi^ L'assemblée était nombreuse ; on y résolut de prendre un chef de l'Eglise parmi les Lombards^. On s'éleva avec violence contre les canons de Nicolas II, on chercha à les faire rejeter comme erronés et illégaux. C'est à quoi travaillèrent principalement les archevêques dévoués à la cour.
Aussitôt que le conclave eut été informé de ces événements , il envoya au roi , en qualité de légat , Etienne , cardinal prêtre et moine de Cluny, homme recommandable par sa sagesse et sa naissance. Il avait des lettres de la part du saint-siège ; mais il ne put même obtenir audience; après sept jours d'attente, il eut à essuyer les injures du conciliabule, et se vit obligé de revenir à Rome, où il rendit compte de sa mission ^ Hildebrand voyait bien que c'en était fait de son plan et de toutes les autres institutions , s'il laissait monter sur le trône pontifical un des prélats lombards , qui étaient tous livrés à la simonie et à une vie déréglée ^. Il convoqua donc les cardinaux et la
* Herrman., Contr., continuatio, ann. 1060.
2 Homo nequissimus. Nicol. Aragon.
^ On avait appelé ceUe contrée le Paradis de l'Italie.
•* D'après Muratori {Annal. d'Ital., ann. 1061) , il parut devant le roi au bout de sept jours. Dans Baronius , le défenseur de TÉglise romaine , et , d'après lui , Florentin!, soutiennent que les courtisans (aulici administrantes) ne voulurent point le laisser paraître.
^ Nicol. Aragon., in Vita Alexandri.
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\Wi] DU PAPE GRÉGOIRE VII.
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noblesse romaine , et, dans les premiers jours d'octobre, on confirma l'élection d'Anselme , après une vacance de trois mois *'. On pensait qu'en faisant choix d'un tel homme ^ on gagnerait plus sûrement le roi ; mais dès que la nouvelle en arriva en Allemagne , chacun se mit à crier à l'illégalité et au renversement de tout ordre , parce qu'on s'était permis de nommer un pontife à l'insu et sans l'approbation du roi. A l'instigation du chancelier Guibert, on procéda aussitôt à la nomination d'un nouveau pape. En présence du comte Gérard de Galère, les évéques de Plaisance et de Yerceil élurent Cadaloiis, évêque de Parme ^ Aussitôt après cette élection, Pierre Damien écrivit à Cadaloûs, qui s'appelait Honorius II, une longue lettre % où il le supplia, dans les termes les plus énergiques, de rendre la paix à l'Éghse par un prompt retour à l'ordre ; de ne point déshonorer encore une fois le saint- siège, et de travailler au contraire, comme tous les autres , à éteindre le schisme ^. Cadaloiis vit dans ces paroles de paix, non l'expression d'un homme qui, renonçant à tout intérêt particulier , ne songeait qu'au salut de rÉghse , mais d'une créature de son adversaire ; il fit ses préparatifs de départ pour Rome. Alexandre avait déjà pris en main l'administration de l'Éghse, et condamné l'antipape , lorsque celui-ci ramassait des troupes et de
* Fiorentini dit qu'il conserva en même temps son diocèse de Lucques , et signa toujours évêque de Lucques , à l'exemple de Léon IX ( Jnnal. ) , qui conserva son évêché de Toul, comme Nicolas II avait conservé celui de Florence. Lamb, SchafFn.
2 Suum ipsius domesticum et familiarem aulicœ regiae quasi alumnum.
s Plusieurs auteurs appellent ce Cadalolis un homme vil , un réceptacle de péchés et de vices.
^ Baron., ^wnoZ., ann. 1061.
s Une pièce de vers termine cette lettre. En voici le commencement :
Heu ! sedes apostolica , Orbis olim gloria . Nunc proh ! dolor, efFeceris Officina Simonis....
Ut quisquis apostolicam Sedem semel comparât , Redemire non desinat Donec maie pereat.
l'argent , dans le dessein de se mettre en état de menacer le pontife sous les murs de sa capitale au commencement de l'année suivante.
Il est évident que Hildebrand était le principal moteur de tout ce qu'on faisait pour l'Église , et de tout ce qui émanait d'elle. Cela était connu de tous ; il s'était donc attiré l'amitié des uns et la haine des autres. Le pape le fit son chancelier \ lui confia la direction de toutes les affaires importantes ; ainsi il s'approchait tous les jours de plus près de son but. Sans doute Pierre Damien n'approuvait pas tout ce qui se faisait, peut-être par envie, car les lettres qu'il écrivait dans ces temps en fournissent plus d'une preuve. Il demanda donc au pape et à Hildebrand la permission de se démettre de l'évéche d'Ostie et de tout autre gouvernement; mais Hildebrand s'y opposa et refusa son consentement, quoique le saint-père trouvât convenable de soulager la vieillesse de cet homme laborieux ^. Cependant, malgré la résistance de Hildebrand , Pierre se démit de son évêché , et le pontife ne put le déterminer à rester plus longtemps près de lui. Il se retira dans la solitude , peut-être parce qu'il se trouvait éclipsé par le génie de Hildebrand *. C'est vers ce temps qu'il fit un distique par
* Cancellarium pênes , quod officium universa Ecclesiœ ronianaî administratio veteretur.
2 Baron., Annal., ann. 1061.
* M. Voigt me semble attribuer à Pierre Damiaui des motifs indignes de lui , et que je n'ai pu trouver dans ses lettres. Préoccupé longtemps par les idées de l'auteur, j'avais de la peine à me rendre compte de cet antagonisme subit de Pierre pour un homme tel que Hildebrand. Une lecture sérieuse de ses lettres et des écrits de Baronius m'ont fait considérer la conduite du célèbre évéque d'Ostie sous un tout autre point de vue. Damien éprouva de la part de Hildebrand une vive résistance , lorsqu'il manifesta le désir de se démettre de son évêché : c'était un homme trop précieux et les temps étaient trop difficiles pour que Hildebrand le vît s'éloigner sans regret. Cette opposition put vexer le vénérable réformateur, et peut-être lui inspirer ce singulier mélange de plaisanterie et de sarcasme qu'on trouve àxîette occasion. «Il appelle l'archidiacre saint Satmi , dit Baronius : Satan j c'est-à-dire son adversaire ; et saint, parce qu'il agissait dans de bonnes intentions, et non pour lui-même. C'était entre eux une sainte querelle, l'un voulant retenir un homme qui soupirait après la retraite , l'autre ne voulant pas être retenu. « Cette interprétation me semble jeter beaucoup de jour sur cette prétendue auimosité, le style ampoulé de Pierre a fait le reste. Il est d'ailleurs à remarquer
lequel il donne à entendre que Hildebrand se servait du pape comme d'un instrument, etquelui seul mettait en mouvement tous les ressorts de la hiérarchie ecclésiastique. Voici ses vers :
Papain rite colo, sed Te prostratus adoro; Tu facis hune Dominum, Te facit ipse Deum *.
Damien écrivit bientôt de sa solitude , au saint-père et à Hildebrand, des lettres dont une entre autres avec cette adresse : Au trèschéri élu de V Église romaine et au fléau Assur y Hildebrand, de la part de Pierre , etc.
Dans cette épître il dit que Cadalolis cherchait à gagner les Romains par la corruption ', ce qui l'a porté à se retirer des affaires publiques ; puis il parle de Hildebrand avec ce ton singuher : «t Peut-être ce tyran flatteur, qui s'est toujours apitayé sur moi avec la compassion d'un Néron ^ ; qui m'a aiguillonné en me donnant des soufflets ; qui m'a , pour ainsi dire , caressé avec des serres d'aigle , se plaindra de moi en disant : <c Voyez , il cherche un coin pour se retirer , et , sous prétexte de pénitence et de mortification , il s'efforce de quitter Rome , et cherche la fraîcheur de l'ombre pendant que les autres se précipitent dans le combat. » Mais je dirai à mon saint Satan ^ ce
qu'après avoir arraché le consentement du pontife (extorsit ab invitis ) , il se tint toujours à portée de répondre à tout appel que celui-ci lui ferait : « Namque in proposito sibi fuisse alibi narrât , ut manens in solutidine , seraper cum obedientia juberet , inde recederet, vel occasione synodi celebrandœ , vel suscipiendae legationis.« Baron., Ann. , ann. 1061, p. 285 et 288. {Atidley.)
* Baron., ^mîa/., ann. 1061.
2 Les paroles de Pierre sont remarquables, même sous le rapport du style. « Nunc etiam cum Simon ille , alternosus scilicet trapesita malleum et incudem réparât, cum Romanam urbem veluti officinam sibi per monetarios pestiferœ negotiationis usurpât. »
2 Qui mihi neroniana semper pietate condoluit , qui me colaphisando demulsit.
* Il lui donne souvent ce titre ,• il l'appelle encore « hostilis amicus fneus dominus archiepiscopus » (epist. i, 2). Comme un jour Damien se plaignait d'une maladie dont il souffrait, il dit : « Sed hoc uberius non exaggero quia dura gemitum et compassionem ex fraternâ cseterorum sodalium meorum caritate requiro,
que les enfants de Ruben et de Gad répliquèrent à Moïse , leur chef : Nous marcherons au combat ceints et armés devant les fils d'Israël, jusqu'à ce que nous les ayons conduits à leur demeure. » S'il a renoncé au monde , dit-il , c'est u qu'il ne pouvait plus vivre avec ceux dont les mœurs s'éloignaient si étrangement des siennes *. Les temps ne sont plus où la pudeur , la vie austère et la pureté ecclésiastique étaient en honneur. Car, pour déverser le blâme sur moi seul , vous voyez qu'aussitôt que je parais auprès de vous , on n'entend plus que des saillies , des plaisanteries , des bons mots , des propos mondains , des conversations inutiles , qui nous font prendre plutôt pour des parleurs que pour des prêtres. Si nous entamons une conversation, elle tombe toujours tôt ou tard sur l'adultère et la débauche , qui ôtent toute la vigueur à notre âme ; au lieu d'un entretien sérieux , on n'entend que des éclats de rire et des facéties déshonnêtes. Tout respect pour le prêtre est perdu, et cette conduite exemplaire qui doit servir de modèle aux autres ne se retrouve plus. Et alors, si, pénétrés de honte et de crainte, nous voulons nous retirer , nous sommes des êtres inhumains, rustiques, des hommes de pierre, nés du tigre de l'Hircanie. L'auteur ajouta à tout cela la chasse, la fureur des jeux de hasard, des échecs, toutes choses qui font du prêtre un bouffon ; et, en effet, on le prenait pour tel à son regard, à son langage et à ses actions ^ >> « Un jour je voyageais avec l'évêque de Florence. Arrivés le soir à une hôtellerie , je me retirai dans la cellule d'un prêtre, tandis que l'évêque resta dans la cohue des autres voyageurs. Le lendemain, mon serviteur me rapporta que l'évêque avait passé toute la soirée au jeu d'échecs. Cette nouvelle me perça le cœur comme une flèche, et me jeta dans une profonde affliction. Je pris mon temps pour aller trouver cet homme et pour lui faire de vifs reproches , disant que si un certain individu présentait son dos, je le ramènerais à la pénitence par le fouet et les coups. «' Si j'ai commis une faute, répli-
à summo meorum amicorum domino videlicet archidiacono (Hildebrand) risum extorquentem non ambigo. «
1 Ses lettres , quoique très-hyberboliques, sont très-instructives pour ces temps.
2 Voici un passage de la lettre de Pierre à CadaloUs (Baron., Jnn., ann. 1062) : « Sacerdotes Dei... in superbiœ se cornibus élevant, et non sacerdotalem , sed » regalem , irao tyrannicam ferulam arripere super humanum genus anhelant. «
» qua-t-il, je ne refuserai pas d'en faire pénitence. — Quoi! rcpris- » je, convient-il à ton état de passer la soirée à jouer aux échecs, de • souiller par le jeu et le divertissement la main qui porte le corps du )) Seigneur, la langue qui le rend médiateur entre Dieu et les hommes ? )) Les saints canons déclarent que les évéques qui se livrent aux jeux )» doivent être déposés. » Il chercha à se justifier en jouant sur des » mots. » Autre chose, disait-il, sont les jeux de hasard et autre chose 5) les échecs ; les premiers sont défendus, tandis que les seconds ne le )> sont pas. — Le décret, il est vrai, ne parle pas des échecs, répliquais- » je; mais en proscrivant tous les jeux de hasard, il proscrit égale- » ment les échecs. ^> L'avare se rendit, promettant de ne plus )• commettre cette faute, et s'offrant à en faire pénitence. Je lui reî» commandai de réciter trois fois le psautier en le méditant avec )> attention , de partager une somme d'argent entre douze pauvres , ï> de leur laver les pieds et de soulager leurs misères. * »
Damien s'élève avec tout autant de force contre les banquets splendides , contre le luxe et les énormes dépenses des prélats et des cardinaux. Dans une lettre à ces derniers, il écrit ce qui suit^ : u La disciphne ecclésiastique est presque universellement néghgée ; les prêtres ne reçoivent plus le respect qui leur est dû, les saints canons sont foulés aux pieds ; on ne s'apphque qu'à suivre ses passions ; pour les mariages , l'ordre étabh est renversé ; enfin , ô honte ! il en est beaucoup qui vivent à la manière des Juifs. En effet, où ne voit-on pas le vol , le larcin , le parjure ? Qui a honte d'une vie déréglée ou d'un vol sacrilège? Qui craint de commettre des crimes dont le ciel demande vengeance? Il y a déjà longtemps que nous rougissons de pratiquer la vertu, et que la corruption déborde partout^... Un mauvais esprit précipite violemment le genre humain dans un abîme de forfaits, et fait naître en tous lieux l'envie, la haine et l'hypocrisie. Déjà nous sommes à la fin du monde, comme sur les bords'de la mer, où nos cœurs sont battus par les vagues fu-
* Ces détails, qui ne sont malheureusement que trop vrais, montrent que l'Église avait besoin d'un bras de fer ; Pierre Damien , désespéré de trouver un remède , se retira dans la solitude. Hildebrand, plus courageux que lui, resta à son poste. {Note du Trad.)
2 Epist. II.
5 Epist. IV, i).
)> rieuses du schisme et de la dissension*. " Il trouve nécessaire de rappeler aux évêques que la véritable dignité d'un pontife ne consiste pas dans une belle frisure "^^ dans des peaux d'animaux étrangers ou de martre teintes en rouge et mises sous le menton, ni dans des harnais dorés, dés compagnies de soldats, ou dans de beaux coursiers ; mais bien dans des mœurs honorables et dans la pratique des vertus chrétiennes ^.
Ùévéque d'Ostie parle d'une manière non moins curieuse des gens du monde à cette époque. «< Les hommes du siècle, dit-il, dé- )> truisent les droits de FÉglise; ils enlèvent toutes les ressources )> de la vie, s'emparent des possessions ecclésiastiques et se glorifient n de piller la substance du pauvre , comme si c'était un butin pris ^» sur l'ennemi. Ils s'arrachent leurs propres biens; l'un se jette sur )> l'autre ; et comme ils sont renfermés dans une même commune, ne • pouvant vivre seuls , ils s'attaquent sans pitié. Puis ils s'en vont , la ' torche à la main , brûler la chaumière du laboureur et verser sur X des pauvres la bile qu'ils n'ont pu décharger sur leurs ennemis. '> Un vaillant et honorable guerrier respecte ceux qui sont désarmés ; )• l'ambitieux ne se livre pas au pillage dans les lieux qui l'environnent, » il va chercher plus loin un butin qui lui coûte des peines ; tandis " que ces hommes lâches prennent les armes contre le faible et pu- » nissent l'innocent ^ Aussi le monde n'est plus qu'un gouffre d'envie » et d'impudicité. Et comme autrefois il était soumis à trois princes, î> de même aujourd'hui le genre humain courbe sa tête esclave sous » ces trois vices , et obéit avec joie aux lois de ces tyrans. Car, ainsi >> que le dit l'Écriture , la cupidité les asservit tous , depuis les plus >• petits jusqu'aux plus grands. Que dire de la crapuleuse sensusalité » à ce siècle ? C'est la source première de l'impureté qui a atteint son 5» apogée ^.. Le pape Léon IX, en s'adressant aux Auximans, nous
' Turrilis Gebelinorum.
2 Non in flaramantilms martorum subraentalibus rosis.
^ Lettre rapportée par Baronius , Annal.
4 Epist. I, 15.
^ Celui qui veut avoir des détails doit recourir à la lettre elle-même. On peut y trouver des mœurs plus modernes connues ici : « Hinc estquod nonnuUœ mulieres ante pariendi tempus abortiunt , aut certe mutilata , vel laesa eorumdem parvulorum tenera adhuc membella reperiunt. Et hoc modo dum ad libidinis deferuntur incentiva précipites, ante parricidîie sunt quàm parentes. »
» dit de quelle manière le peuple se venge quelquefois de l'injuslicc » qu'on lui fait *? J'ai entendu dire , dit-il, que , d'après une terrible ') et exécrable coutume , à la mort d'un évêque , la foule court attaj> quer sa maison , enlever ses meubles à l'instar des voleurs , brûler 1» les édifices, arracher les vignes et les arbres avec une brutale furie. j> C'est ainsi que cet homme parle de son siècle. Sans doute il est exagéré dans certaines expressions qui proviennent d'un zèle trop ardent ; cependant, en consultant les monuments contemporains, on voit que souvent ses peintures ne sont que la vérité. D'ailleurs les faits parleraient assez , si les renseignements manquaient , et Hildebrand avait bien raison d'appeler son siècle un siècle de fer ^. Au reste , Pierre Damien attendait le salut du siège de Rome : *< Si Rome , dit-il ^ , ne revient pas dans la voie des améliorations , nul doute que le monde entier ne reste encore longtemps dans un abîme d'erreurs. Il faut que la réforme parte de Rome, comme de la pierre angulaire du salut des hommes ; au milieu des dangers imminents et des abîmes sans fond qui menacent d'engloutir l'univers chancelant sur ses bases, l'Église romaine est le seul, l'unique port, étant à la fois le chef des élus , la mère , le pôle et la sommité de toutes les éghses, en un mot, l'église des églises, la sainte des saintes ^... Oui, il faut que la réforme parte du haut clergé , car le vice n'est jamais plus pernicieux que quand il se trouve au sein du sacerdoce. Puisque nous sommes à la fois les sept yeux placés sur une seule pierre, que nous portons l'image des astres, que nous avons la dignité des anges , nous devons briller aux yeux des peuples et leur prêcher la parole de vie non-seulement de bouche, mais encore par notre conduite. La langue annonce les mots de la science et la vie les confirme. Le siège de saint Pierre doit montrer à tous la vraie manière de se conduire , et donner l'exemple de toutes les vertus ^ »
1 Epist. I, 10.
2 Ces peintures nous font voir que le monde , aussi bien que l'Église , avait besoin d'un homme de fer. {Note du Traduct.)
5 Epist. 11,19.
^ Epist. II , 1. Surtout voy. Baronius , Ann., ann. 1061. ^ C'est à regret que je passe sous silence une foule d'autres passages magnifiques pleins d'énergie , de sentiment , de droiture et de piété. Partout on aperçoit
Le commencement de cette année , déjà pleine de troubles à cause du schisme , s'annonça par des prodiges effrayants : tremblements de terre , éclairs et tonnerre au mois de février , épizooties , grande mortalité, dommages considérables causés dans les champs et les vignes ^ , tous les fléaux se montraient à la fois. Au printemps , Cadaloiis , sous le nom d'Honorius II , voulant se faire consacrer à Rome, partit pour cette ville, à la tête d'une forte armée et avec une somme considérable d'argenté Bucco, évéque de Halberstadt, l'accompagnait. Honorius était appelé par les Romains qui étaient mal disposés pour Alexandre. Après avoir passé les Alpes , il fut arrêté par Béatrix, qui avec sa fille Mathilde, à peine âgée de quinze ans, s'opposa à sa marche ; il ne put donc pas s'établir dans la Lombardie , il crut qu'une tentative sur Rome déciderait mieux de son affaire ^. Il leva le camp, l'établit entre Sutri et Rome , dans l'espoir que les Romains accourraient à lui et abandonneraient Alexandre. Ses partisans s'emparèrent, en effet, de la tour de Crescentius et d'une autre près du pont de Milve. Enfin, apprenant les préparatifs du parti d'Alexandre , Cadaloiis se remit en marche et parut sous les murs de Rome le 14 avril % bien déterminé à se frayer un chemin jusqu'au trône pontifical , par la force des armes , comme il avait déjà essayé de le faire par son or. Il arriva à l'improviste ; les Romains se laissèrent séduire , l'appuyèrent de tout leur pouvoir : surtout les grands ^ , et
un désir ardent d'uni- amélioration. Le monde lui pesait , et c'est pour cela qu'il en sortit. Il est difficile de savoir pourquoi Hildebrand ne fut jamais son ami. Pierre se plaint beaucoup (Epist. ii , 8) de ce que Hildebrand l'aime si peu et lui écrit si rarement; cependant, ajoute-t-il, il l'a toujours soutenu , « tuis cœptis tuisque conatibus semper obtemperare contendi, et in omnibus certaminibus atque victoriis , ego me non commilitonem sive pedissequum , sed quasi fulmen injeci. Ouod enim certamen unquam cœpisti , ubi protinùs ego non essem et litigator et judex? Ubi scilicet non aliam auctoritatem canonum, nisi solum tuœ voluntatis sequebar arbitrium , et mera tua voluntas mihi canonum auctoritas erat. Nec unquam judicavi, quod visum est, sed quod placuit tibi. »
* Herrman., Contract., Chron. 1062.
2 Lamb. Schaffn., ann. 1064.
^ Fiorentini, ann. 1062.
^ Aventin., Hist. Boior.
5 Cardin. Aragon., In Vita Alex. «Capitanei Romanorum volantes urbem deprimere. » LeoOst., m, 21.
entre autres un nommé Pierre Léo , dont la famille jouissait d'une grande considération. Honorius campait dans la prairie de Néron ' ; ce fut là qu'Alexandre conduisit ses troupes; le palais de Latran était gardé par Godefroi de Toscane. Une lutte acharnée s'engagea au pied du mont d'Or ; des deux côtés, les combattants tombaient en foule ; mais lavictoire se déclara pour Honorius, et déjàluietGuibert,se regardant d'un air de triomphe, allaient attaquer Rome, quand arriva soudain Godefroi, l'époux de Béatrix^, à la tête de troupes fraîches et enflam.mées d'ardeur. En un instant il enfonça l'armée ennemie, d'ailleurs indisciplinée, en culbuta une partie dans le Tibre ^^ et mit le reste en fuite. Honorius, craignant d'être enveloppé, songea à une prompte retraite ^
* Ad urbera Leoninam.
2 Qui auspicio Cœsaris rébus Italicis prsesidebat. Avent.
s Aventinus raconte le fait suivant. Au commencement de l'action , les troupes d'Alexandre se sauvaient vers le Ti])re , et un grand nombre d'entre elles s'étaient précipitées dans un bateau. Un soldat d'Honorius lança une flèche au milieu de cette foule, et , pour l'éviter, tous se portèrent du même côté, ce qui fit chavirer la barque, et ils furent engloutis dans les flots. « Hisce peractis nomen, factis favor Honorii gliscit , Alexandri pars diminuitur. «
'* Suivant Muratori , Ann. d'Ital., ann. 1062 , le duc se serait laissé gagner par des prières et des dons , afin de favoriser l'évasion d'Honorius. Fiorentini est de la même opinion. Sigonius {Hist. ItaL, ann. 1062) , ainsi que Platina , d'après Fiorentini (mais je n'ai pu découvrir où il rapporte ce fait) , soutiennent que Mathilde eut aussi une part dans cette victoire. S'il en était ainsi, elle se trouvait sous les drapeaux de son beau-père qui, au rapport de Damien, combattait contre l'antipape avec Béatrix. On a fort soupçonné Godefroi d'avoir favorisé le parti d'Honorius, parce que, dit-on, s'il l'avait voulu, il aurait pu s'emparer de sa personne et ainsi terminer promptement les maux de l'Église. Pierre Damien (Epist. vii) parait aussi pencher vers cette opinion. Suivant Aventin, au contraire, Godefroi n'assistait même pas au combat j il aurait ordonné une suspension d'armes , aurait fait venir devant lui les deux papes ; puis , leur ayant adressé des paroles sévères, il les aurait renvoyés devant le roi en Allemagne, pour que celuici , aidé des grands et des évêques , donnât le pontificat au titulaire légitime. Ils se rendirent donc auprès de lui, chacun se fiant sur la bonté de sa cause. Mais le roi était alors occupé dans une expédition contre la Hongrie ; on ne put convoquer un concile , et rien ne fut décidé. Cependant celui qui était sacré et déjà en possession du Latran devait continuer à porter le nom de pape jusqu'à nouvel ordre. Alexandre se retira donc à Rome , et Honorius à Parme ; le premier réunit un synode dans lequel il condamna le second comme coupable d'homicide : l'antipape lui rendit la pareille.
Cependant l'Italie était dans une affreuse confusion. Tout était ébranlé; la fidélité ne se trouvait nulle part, les partis devenaient plus violents que jamais. Pour se soustraire aux embûches de ses ennemis, Alexandre se retira à Lucques et accorda aux Lucaniens un grand nombre de privilèges pour récompenser leur dévouement. Béatrix, de son côté, lui donna une garde. Pierre Damien, ayant appris qu'Honorius n'avait pas encore renoncé au trône pontifical et qu'il faisait de nouveaux préparatifs , lui écrivit à Parme une seconde lettre dont voici quelques passages ' : « Vous ne cesserez donc jamais de vomir , comme un volcan, des flammes infernales pour perdre l'Église, et de corrompre les cœurs par l'appât de l'or. Les troupes que vous commandez sont achetées avec ce vil métal ; ce n'est point la trompette guerrière , mais le son de l'argent qui les fait courir sur le champ de bataille. L'or n'a jamais sauvé personne, ni Ptolémée l'Égyptien , ni Néron, qui péchait avec des filets d'or : Justin n'a pu éviter sa ruine malgré ses trésors. Rarement on a vu, dans les temps passés , un homme aussi impie que vous ; les païens mêmes n'ont jamais montré autant de fureur. » Mais les paroles du saint homme ne pouvaient changer l'esprit d'Honorius. Il s'armait de nouveau , quand sa fortune fut ébranlée par un coup auquel il ne s'attendait pas. Car, vers cette même époque, les grands de l'empire enlevèrent le jeune roi Henri des mains de sa mère , pour le remettre entre celles d'Arinon, archevêque de Cologne, qui prit dès lors les rênes du gouvernement. Déjà, depuis longtemps, cet é\êque voyait avec peine qu'Agnès donnait à Guibert tant de pouvoir en Itahe ; il lui ôta donc sa charge de chancelier pour en investir Grégoire , évêque de Verceil. Tout , ou presque tout ce que faisait le roi, se fit par le conseil des évêques; car, roi et gouvernement, tout était en leurs mains ^.
Agnès qui , pendant sa régence , avait doté l'empire de sages et de belles institutions, suivait, dans le gouvernement de l'État, les conseils de Henri, évêque d'Augsbourg, qui lui inspirait une confiance justement méritée. Les autres chefs de l'Église se crurent humiliés
* Dans cette lettre , comme dans les autres , Damien montre une profonde connaissance de rhistoire et surtout de celle de Rome. P'of. plusieurs lettres à la fin du premier livre de ses lettres. Baron., Ann.
2 Educatio régis atque ordinatio omnium rerum publicarum pênes episcopos erat. Lamb., 1063.
[1062] DU PAPE (UlEGOIRE VII. llti
par cette préférence , qui devint pour eux une source de jalousie et de calomnie. Poussé par ce sentiment d'envie qui porte les hommes à regarder comme mauvais tout le bien qui ne se fait pas par eux et pour eux, on accusa l'impératrice et l'évéque d'Augsbourg d'un commerce criminel. Parmi les ennemis d'Agnès étaient Annon * de Cologne et Siegfried , archevêque de Mayence , qui mirent dans leurs intérêts Adalbert, archevêqile de Brème. Dans leurs réunions ils attirèrent encore dans leur parti quelques seigneurs laïques , tels que le comte Ecbert , cousin du roi , et Othon , duc de Bavière. »' Malheur à notre ' fohe ! disaient-ils . voyez quelle femme commande à tant d'hommes « d'État, à des princes, à des administrateurs habiles, à tant de vé- » nérables pères , de savants prélats , à une nation qui est la reine du )) monde , à un peuple qui est le vainqueur de tous les autres peuples ! )> Vraiment , c'est un sombre et triste présage pour l'État ! La vertu '» d'une femme est plus fugitive que l'eau et le vent. Aujourd'hui elle )> affirme, demain elle nie • tantôt elle hait, tantôt elle aime. Une in- >» timité criminelle a mis tout entre les mains d'un seul homme , qui )v jouit des avantages et des revenus de l'État; tandis que nous » autres , quoique non moins nobles et braves , nous végétons sans >• faveur et sans considération : tout est vénal, même la justice. Le î> pouvoir et les honneurs sont à la disposition d'un seul ; mépris et » ignominie sont pour la Germanie guerrière. Le souverain, dont n l'âge commence à mûrir, est éloigné des hommes , élevé au miUeu » des femmes , assujetti à des occupations d'esclave. Cependant il est )» un temps où le chef de l'État doit se former par une éducation » publique , paraître dans les assemblées , s'initier aux affaires de » l'État , s'exercer aux armes et s'occuper de l'administration de la )» guerre ^. )> On chercha aussi à soulever le peuple contre l'impératrice ; tout tendait à enlever le jeune prince à la direction de l'évéque d'Augsbourg et de sa mère ^ Mais le peuple était dévoué à l'impératrice, car un gouvernement doux et pacifique plaît toujours au peuple *.
* L'histoire ecclésiastique nous représente Annon comme un homme de bien et d'un grand mérite. {Note du trad.)
2 Avent., Awn. Boiorum.
^ Suivant Benzo , ce fut Godefroi qui conseilla cet acte de vioTence. Ce qui est fort vraisemblable quand on connaît le caractère honorable d'Annon.
^ \\ent.,j4nn. Boior.
C'est pourquoi les princes ambitieux, mettant de côté toute prudence et toute réflexion, employèrent la ruse avec des mesures promptes et énergiques.
Dans cette vue l'archevêque de Cologne fit faire un vaisseau richement travaillé , orné de tapis, de tenture d'or et d'argent, de tableaux et de sculptures , et de tout ce qui pouvait piquer la curiosité • puis il descendit le Rhin jusqu'à l'île de Saint-Suitgard K Le roi , accompagné de sa mère, était en voyage pour aller passer les fêtes de Pâques à Nimègue; il venait d'arriver à la charmante île du Rhin. Il s'y trouvait une foule de monde. Un jour que Henri montrait au milieu d'un festin une gaieté extraordinaire , le prélat se mit à parler du vaisseau merveilleux qu'il avait fait construire etqui se trouvait au rivage. Il piqua la curiosité du jeune prince , qui voulut le voir, ne pensant à rien moins qu'à la ruse et à la perfidie. On sortit au milieu d'une foule de peuple : le roi monte sur le vaisseau. Sur-le-champ des rameurs, avisés par l'archevêque , font voler, à un signal donné, les avirons. Dans le premier moment l'archevêque amusa l'enfant par de faux prétextes ; cependant , effrayé par l'inquiète précipitation et le tumulte, Henri craint pour ses jours ^. Soudain il s'élance dans le fleuve et disparaît dans les flots; mais le comte Ecbert se jette après lui, le ramène à bord du vaisseau , et à force de caresses et de douceur, on le conduit à Cologne. Le peuple accourut en foule au rivage, jetant de hauts cris, et menaçant de venger, par le glaive, l'injure faite à la majesté royale. Annon essaya tout pour apaiser la colère de la multitude, et s'offrit à rendre compte de sa conduite. A cet effet , il convoqua un synode ^ où il se justifia, en disant qu'il n'avait rien fait pour son avantage particuher, mais tout pour le bien de l'Allemagne; car l'archevêque, dans le diocèse duquel le roi allait se trouver, veillera sur le salut et la sécurité du royaume \ et réglera toutes les affaires qui seront soumises au jeune monarque ^.
Si les princes avaient eu réellement le projet de soigner l'éducation de Henri , ils auraient trouvé à développer une grande capacité
* Maintenant Kaiserwerth.
2 Lamb. et Avenlin.
^ Peut-être à Osbor, où se trouvaient beaucoup de prélats italiens et autres.
* Ne quid detrimenti res publica caperetur. Lamb.
^ Statuit ut pontif. Max. Germanise sex curiis, juxta numerum archimystarum
[1062] DU PAPE GRÉGOIRE Vil. 117
et des dispositions heureuses. Mais leurs efforts continuels pour s'emparer du pouvoir ne leur permirent pas de donner à son éducation les soins assidus que demandait la vivacité de son esprit. C'est dans cette éducation négligée que réside le principe de tous les malheurs qui empoisoimèrent le reste de sa vie. Car la sévérité outrée ne produit pas des effets aussi funestes, ni aussi durables, que l'excessive indulgence , ou la trop grande liberté. Si les grands se sont plaint naguère sans fondement de la manière dont l'impératrice élevait le jeune prince , on pouvait les blâmer, à plus juste titre, de ne lui avoir donné aucune éducation , et de l'avoir éloigné à dessein de toute par-
Germaniae rem consociaret, singuli publica munia obirent, Imperiumque per omnes in orbem iret, finiretur. Aventin.
Les chroniqueurs, ainsi que le remarqueJBaronius {Ann., ann.. 1062 ) , ne sont pas d'accord sur les motifs qui portèrent Ànnon à cette action. Lambert, qu'on a suivi dans le texte (Lelimann's Speyers , Chron., p. 370) , donne pour raison certaine : « Ut eo modo regni regimen auferretur a matre et ab illis , qui ab ea ejus administrationi prœfecti erani, quorum arbitrio cuncta maie miscerentur, atque plane auditu nefanda perpetrarentur. » On verra par la suite si ce fut pour le mieux. Pierre Damien , de son côté , ioue le prélat de cet acte de vigueur : « Servasti, venerabilis pater, dit-il, relictum tuis manibuspuerum, firmasti regnum , restituisti, pupillo paterni juris imperium*.»
* Ces paroles de Pierre Damien sont d'autant plus frappantes qu'il avait pour Agnès la plus haute vénération , et qu'il aurait dû , ce me semble , être opposé à une mesure qui lui enlevait la régence d'une manière si violente. En outre , le caractère d' Annon de Cologne se montre partout si beau , sa droiture lui attira si publiquement l'inimitié de Henri, que nous devons hésiter de le confondre avec les autres dans une commune accusation. Il paraîtrait , d'après Baronius , que la véritable cause de cet enlèvement était de le soustraire à l'influence de plusieurs mauvais conseillers , en qui l'impératrice avait trop de confiance. De ce nombre était surtout Guibert de Parme, qui soutenait Cadaloûs,et qui, entre autres choses, lui suggéra l'idée de tenir à Bâle un conciliabule contre le saint -père. Or, Annon travailla efficacement à ruiner l'antipape , ainsi que le prouve une lettre de Damien ; il est donc facile de comprendre et sa conduite et les paroles du vénérable Pierre. Baronius dit ailleurs , en parlant de ce fait : « Quod licet audax Annonius facinus hactenus intentatum, tamen a laudatis viris laudatum invenimus et inter alios a Petro Damiani, dum hoc anno in Galliis legatione pontificia fungeretur. » Il était donc à même d'être bien informé. Au reste, nous ne faisons ici qu'hasarder une conjecture , Annon ayant pu céder comme les autres au désir de dominer, (Audley.)
Îî8 Vm ET PONTIFICAT [1062]
ticipation aux affaires publiques. Ils ne permettaient à personne de l'approcher^ ni de le visiter sans leur autorisation K Sous prétexte de ménager sa tendre jeunesse, ils le livraient entièrement à la chasse et aux plaisirs. Contents d'avoir seuls en main les rênes du gouvernement et de diriger les affaires d'après leurs caprices , ils le laissaient faire ce qu'il voulait; tout devenait vénal, honneurs et magistratures ; tout tendait à augmenter leurs richesses et leurs jouissances , et l'État tombait dans des maux sans fin ^. A mesure que Henri avançait en âge et en intelligence , ces circonstances firent sur son esprit des impressions extrêmement fâcheuses. Mais bientôt éclatèrent d'autres scandales au sein du clergé , au milieu duquel il vivait depuis plusieurs années, scandales qui lui firent perdre, pour les ecclésiastiques, ce respect qu'on voulut exiger de lui dans la suite.
A Noël de l'an 1065, Henri se trouvait à Goslar avec un grand nombre d'ecclésiastiques. Or, lorsque le soir on se rendait à la messe de minuit , il s'éleva une rixe violente entre les gens de la maison de Bezelin, évêque de Hildesheim ^, et ceux de Widerad, abbé de Fulde, au sujet de la préséance. Des injures on en vint aux coups, et sans doute le sang eût coulé, si Othon, duc de Bavière, qui prit la défense des intérêts de l'abbé, n'eût interposé son autorité. La querelle avait pour principe un ancien usage qui, dans les réunions d'évêques, plaçait l'abbé de Fulde immédiatement après l'archet êque de Mayence. L'évêque de Hildesheim, qui était très-riche, ne voulait pas souffrir un tel privilège dans son église. Aussi n'a -t- il pas craint, en présence même du roi, de commandera ses gens de changer l'ordre des sièges. Cependant cet incident ne fut encore que le prélude de ce qui devait arriver, quelque temps après, aux fêtes de la Pentecôte. Comme le roi et les évêques allaient ensemble aux vêpres ^
* Adolescentulum a curis reipublicœ in angulos ablegant : nemini adiré, nemini salutare Caesarem, nec huic quidem salulare querapiam , nisi ex praescripto principumlicuit. Aventin.
^ Fof. Aventin , dans plusieurs endroits , et surtout Lambert , ann. 1064. Le roi faisait tout ce qu'on lui ordonnait : « Rege ad omnia, quœ jussus fuisset, puerili facilitate annuente. «
5 Suivant Lambert, il se nommait Hecelo.
^ « Ad vesperas cantandas, » dit Herrra. Corn., Chron.-—kà vesperlinalera syntaxim, decantationera horarum ad vespertam. Lamb.
une dispute. s'éleva sur le même sujet, et, cette fois, le scandale était prévu et prémédité. L'évéque de Hildeslieim, piqué de son premier affront, avait caché, avant l'office et derrière l'autel, le comte Ecbert avec une troupe choisie. Dès que la querelle fut engagée entre les serviteurs des deux partis , les gens armés s'élancèrent comme d'une embuscade, et culbutèrent les partisans de l'abbé de Fulde. L'effusion du sang répandit aussitôt la confusion et le trouble , les Fuldiens coururent aux armes. Un grand nombre pénétra de vive force dans la maison de Dieu , Fépée à la main ;^ le chœur devint le théâtre d'une scène sanglante. Les cris des mourants surpassaient presque le cliquetis des armes. Le sang coulait en abondance, et l'évéque de Hildesheim, s'étant emparé d'un lieu élevé, exhortait les siens à résister avec courage, et chercha, par ses promesses et par son ascendant , à leur faire oublier la sainteté du lieu *. Beaucoup furent massacrés , entre autres Regenbode , porte-étendard des Fuldiens , et Bero, vassal du comte Ecbert. Le roi criait de son côté , conjurant les uns et les autres de mettre fin à cette lutte ; mais ce fut en vain. Ceux qui entouraient le roi lui conseillèrent de se retirer ^ à peine put-il se frayer un chemin à travers la multitude. Enfin, après une grande effusion de sang , l'avantage demeura aux partisans de l'évéque d'Hildesheim , parce que les gens de Fulde , pris à l'improviste , n'avaient pas eu le temps de prendre leurs précautions. Ils furent donc chassés de l'éghse, dont on ferma aussitôt les portes. Mais leur fureur ne fit que s'accroître ; ils coururent chercher des armes plus propres à leurs desseins, leurs rangs se grossirent ; ils se rangèrent en ordre de bataille au cimetière , dans l'intention d'attaquer avec une nouvelle vigueur ceux qui sortiraient de l'église. Heureusement la nuit empêcha un second massacre. Le lendemain , on fit une enquête sévère; le comte Ecbert parvint à se justifier, non par la justice de sa cause, mais par le crédit du roi dont il était le cousin germain. Tout le poids de l'accusation tomba sur l'abbé, comme ayant agi de dessein prémédité , comme étant le premier auteur d'un événement qui avait mis en émoi toute la cour. Cette scène, où Ton avait vu, à la tête des troupes aguerries, d'un côté un évêque, de
* Religion! loci vel Ecclesise aut altarium non parcant , sua) auctoritatis periculum obtendens. Herrm. Corn., Chron. Item, Lamb.
l'autre un abbé , jeta un grand discrédit sur tout l'ordre sacerdotal '. L'abbé fut condamné à une forte amende , et à des excuses au roi , à ses amis et à l'évêque. Quant à la somme, on ne sait pas précisément à combien elle se portait ^, mais elle fut si forte que le trésor de l'abbaye de Fulde ^ , jusqu'alors très-riche , fut épuisé ; l'abbé fut retenu à Goslar jusqu'à ce qu'on eût payé l'amende \ Enfin, il s'en retourna à Fulde profondément affligé du malheur qu'il venait d'éprouver. Ses religieux lui firent une réception peu amicale, et l'antipathie qu'avait déjà excitée auparavant sa conduite dure et arrogante, se changea en haine amère. D'ailleurs l'abbé chercha, par un usage illégitime des biens de son église et en privant les moines d'une partie de la nourriture que leur avaient donnée ses prédécesseurs , à réparer les pertes qu'il venait de faire. Tous les jours on entendait des murmures , tous les jours il y avait quelque nouvelle dissension dans l'intérieur du couvent. Cependant le mécontentement n'éclatait pas encore, parce qu'on craignait que le roi et les grands ne pré tassent leur appui à l'abbé. Enfin, la nouvelle qu'ils eurent de l'événement de Goslar causa une explosion. Se rappelant tous leurs anciens griefs, les religieux résolurent de se délivrer, eux et leur monastère , d'un ennemi acharné qui s'intitulait leur père. Une nouvelle circonstance vint augmenter leur indignation. Ce même Regenbode , qui a péri à Goslar, avait donné aux frères de Fulde un cheval de prix ^ , dont l'abbé fit présent à un laïque sans leur autorisation. Ils vinrent donc lui demander ce cheval avec fierté , le menaçant en même temps de ne plus se soumettre à ses volontés tyranniques , et lui intimant l'ordre de leur rendre tout ce qu'il avait enlevé. L'abbé, surpris, les pria au nom de Dieu , et avec larmes , de ne pas rouvrir de vieilles plaies par de nouvelles douleurs , et promit de restituer tout ce qu'il avait pris. Les plus âgés se contentèrent de ces promesses , mais les jeunes n'en furent pas satisfaits ; ils pressèrent l'abbé avec une telle vivacité qu'il
* Celui qui visitera cette église ruinée verra avec plaisir l'ouverture par laquelle le diable animait les siens au combat , et qui ne put être remurée que lorsqu'un évêque plus respectable y eut appliqué une bible.
2 Cautum enim ^uerat , ne passim vulgaretur. Lamb.
5 Lamb.
^ Ob recordationem animse suae.
s'enfuit près du roi , après avoir laissé à quelques-uns de ses affidés Tordre secret de réprimer l'esprit turbulent des jeunes , soit par la sévérité , soit par la douceur. Mais ce fut en vain : on trouve , en effet, que dans une communauté , comme dans une république , les partis les plus difficiles à vaincre sont ceux que l'intérêt de leur réunion maintient constamment dans la limite de leurs droits K Des chefs se mirent à leur tête , tout le monastère fut entraîné dans la révolte , et on prit la résolution de sortir du cloître pour aller demander, au plus tôt, protection au souverain contre l'impitoyable abbé. Les anciens s'opposaient à cette mesure, et demandaient avec instance qu'on s'abstînt d'une démarche qui pouvait amener la ruine .du couvent. Tout fut inutile : la cr^ix en tête , et au chant des psaumes , seize religieux se mirent en route ; les plus âgés les suivirent de loin en gémissant, comme s'ils allaient à l'enterrement d'un de leurs frères. Pour mieux disposer le roi en leur faveur, ils lui envoyèrent un messager à cheval, chargé de lui donner une relation écrite de leur malheureuse position, et de lui expliquer le motif de leur démarche. Lorsque le messager arriva et que le rapport fut examiné , tout le palais se souleva d'indignatioli et d'horreur ; on ne pouvait assez s'étonner d'une semblable conduite de la part des hommes qui devaient vivre d'une manière apostolique. On résolut de les punir sévèrement. D'après le conseil de l'archevêque de Cologne et d'Othon de Bavière, le roi ordonna que le messager et trois autres principaux auteurs de la sédition fussent enfermés dans différents cloîtres. L'abbé eut un détachement de troupes pour faire ramener les autres , qui avaient ordre de l'attendre en dehors des murs. Il les suivit aussitôt, et convoqua une réunion de ses confrères, où l'on arrêta que ceux qui sont laïques, et qui ont méprisé d'une manière si étrange les règles de l'ordre, seraient livrés aux tribunaux séculiers. L'abbé fit fustiger deux des coupables , qu'on chassa du monastère , après leur avoir rasé la tête: les autres reçurent aussi des corrections et furent placés dans des monastères voisins. En général, on était persuadé que l'abbé avait usé d'une trop grande rigueur. Il en résulta , pour le couvent , un discrédit qui ne s'effaça pas de sitôt. Ces sortes de scènes , qui montraient au public la honteuse plaie
1 Foxez Rome , les Pays-Bas , la Suisse , etc.
122 YIE ET PONTIFICAT [1062]
du clergé , faisaient gémir tous les gens de bien. L'impératrice Agnès était vivement émue du scandale de Goslar f; d'ailleurs, depuis l'enlèvement de Henri, et l'atroce calomnie dont elle était la victime, elle n'avait pas goûté un jour de bonheur; un noir chagrin empoisonnait sa vie. Dans sa douleur, elle se confia à un homme ^ qui ne ressentait pas moins vivement les vices de son siècle , et qui les pleurait avec autant d'amertume , mais dont l'âme virile supportait le malheur avec fermeté : c'est Pierre Damien. Il écrivit à l'impératrice plusieurs lettres consolantes, où brillent à la fois une grande noblesse de sentiment et un esprit vraiment chrétien ^ ; il chercha à élever l'esprit d'Agnès au-dessus des peines de cette vie % et à le diriger vers des choses qui consolent mieux que les biens de ce monde. On voit par ces lettres que le cœur de cette princesse était en proie à un violent chagrin , et qu'elle ressentait vivement d'être si peu honorée parmi les siens ^. Elle résolut donc de renoncer aux joies et aux plaisirs du monde , pour se consacrer entièrement à Dieu^ Pénétrée de douleur et de repentir d'avoir été la première cause des troubles de l'Eglise , elle se rendit en Italie vers la ï\n de Tannée 1062, pour expier ses fautes par la pénitence , et oubher les malheurs de sa maison par les soins de son salut ^ Dans de pareilles pensées , elle arriva à Rome et confessa ses péchés aux tombeaux des apôtres *.
^ Aventin., Jnn.
2 Baron., Jnn., ann. 1065.
3 Suivant Baronius , dans le courant de cette année.
* Plusieurs de ces lettres se trouvent dans le septième livre de ses épîtres.
^ Quod censu subtracto, reddita pauperior esset, et quod vilis habita cum nul- ^ius œstimationis apud suos esse cognosceret. ^ Iamb.,ann. 1062.
7 Id.
* Foy. quelques extraits des lettres de Damien à Timpératrice , Pièces justifie. , note F.
L'histoire ecclésiastique nous représente Agnès comme une sainte. Arrivée à Rome , elle fit à Févêque Damien, à l'autel de S. Pierre , une confession générale depuis l'âge de cinq ans, où elle fit entrer non-seulement ses actions mauvaises , mais même ses pensées , ses paroles inutiles et tous ses mouvements déréglés du cœur. Elle mena ensuite une vie édifiante et austère , partageant ses biens avec les pauvres. Pleine de bonnes œuvres , elle mourut l'an 1077. Sa conversion est l'ouvrage de Pierre Damien, qui nous donne ces détails. ( Note du trad. )