‹ Histoire du Pape Urbaith IV et de son temps, 1185-1264Chapitre 41 sur 42 · Hitîoire de la conquéle de Naples^ tome III, loco ciuio · texte numérisé non relu

Hitîoire de la conquéle de Naples^ tome III, loco ciuio

du nouveau gouvernementsemblail s'affermir de jour en jo&r. La pluparldes Tilles atlachées au parti guelfe recherchaient la protection du monarque sicilien, dont le trône se trouvait sans cesse entouré de députations italiennes. Appelé ainsi par les populations de la Péninsule, Charles !«' voulut jouir de son triomphe, fortifier par sa présence les cités qui avaient fait leur soumission, et régler lui-m.éme ses intérêts. Il quitta Naples et se rendit à Yiterbe pour se prosterner aui pieds du Saint-Pére. Clément lY, après lui avoir donné des témoignages de tendresse mêlés de vifs reproches, l'investit du titre de paciaireon conservateur delà paix. Charlesaurait préféré celui de vicaire impérial, plus connu et mieux défini. Il ne renonça pas à l'obtenir; mais, pressé d'arriver en Toscane, il n'insista point et annonça son départ pour Florence. Il y fut reçu avec une joie éclatante.

Chaque corps de métiers avait arboré son gonfanon; le clergé s'avançait avec la croix et les bannières; les juges et les notaires portaient l'étoile d'or en champ d'azur ; les marchands de draps français, l'aigle d'or en champ de gueules; les changeurs, un agneau; les médecins, une madone; les ouvriers en soie, une porte rouge sur un fond bl^nc; les pelletiers, un mouton sur un fond bleu. Suivi de ce cortège, Charles l^^ fut conduit au bourg de Cimabuë, où, une fête lui était préparée, une véritable ovation italienne, consacrée par la religion et embellie par les arts. L'immortel peintre achevait en ce moment sa vierge byzantine conservée dans l'église de Sancta- MariaNovella. Le tableau frappa tous les spectateurs, même Charles, moins enthousiaste que les florentins. En souvenir de cette royale visite, le bourg, habité par Cimabué, prit le nom de Borgo Allegro.

L'ambition déjà exaltée du frère de Louis IX s'enflamma encore à ces démonstrations sympathiques, et la bienveillance que lui témoignait le pape vint y mettre le sceau. Il se crut appelé à devenir le prince le plus puissant de l'Europe occidentale, rêva la monarchie universelle de l'Italie, et entrevit

même la possibilité d'unir le trône de Jérusalem à Tempire d'Orient. Ces projets gigantesques, enfantés dans l'ivresse d'un succès prodigieux, se trouvaient minés dans leur propre base, les restes frémissants du parti gibelin, comprimés jusqu'alors, commençaient à relever leur bannière. Bientôt deux nobles napolitains, les frères Capece, franchirent les frontières d'Allemagne et vinrent annoncer au fils de Conrad qu'il dépendait de lui de ressaisir le sceptre de ses aïeux.

La mère de Conradin, déjà frappée de sinistres pressentiments, tenta tous les moyens de détourner son fils d'accepter une couronne si périlleuse . Néanmoins, entraîné par un courage irréfléchi, séduit par un avenir de gloire, le jeune prince demeura sourd aux conseils maternels; il passa les Alpes à la tête de dix mille chevaux. Son cousin Frédéric de Bade, margrave d'Autriche, dépouillé de ses états par Ottokar, roi de Bohême, le rejoignit à Trieste, avec l'ëUle de la noblesse allemande, déjà électrisée par les souvenirs des Hohenstauffen. Tout en blâmant cette entreprise hasardeuse, le duc de Bavière et le comte de Tyrol fournirent des troupes, armèrent des vaisseaux, et leur neveu, salué du titre roi de Sicile, entra dans Vérone. Mais le nerf de la guerre manquait au compétiteur de Charles de France; il n'avait pas assez d'argent pour payer ses troupes et surtout pour satisfaire à l'avidité de ses parents. Ceux-ci amenèrent leur pupille à de noyvelles concessions de territoire; puis, effrayés des menaces du pape, Henri, duc de la Basse-Bavière, et Heinhard, comte de Tyrol, retournèrent en Allemagne.

Nullement ému de cette grave défection , Conradin se tourna du côté de TAfrique. Corrado Capece, envoyé à Tanis, y trouva l'infant dom Fadrique , frère cadet de Henri de Castille, sénateur de Rome. Par son intermédiaire, il entamu des négociations avec le roi musulman. L'infant vit en perspective la royauté de l'Ile de Sicile, et Mohammed , l'affranchissèment du tribut onéreux qu'il payait à la maison de Naples; tous deux fournirent de l'argent à Conradin. Le prince du

sang royal de Castille, accompagné du genlilbomme napoUtain, mit à la voile pour la Sicile avec des soldats agnerris, la plupart sarrasins; il y arriva en septembre 1267. L*lle presque tout entière se déclara pour le jeune prétendant ; mais les trois plus illustres cités : Païenne, Messine et Syracuse, restèrent dans le devoir.

A l'annonce de cette puissante diversion, les Gibelins relevèrent la télé. Gualvano Lancia, l'un de leurs principaux chefs, parait i Rome et y arbore la bannière de Souabe. La. révolte gagne toutes les parties du royaume. Elle prend un accroissement redoutable par le soulèvement des Sarrasins de Lucéra. En présence d'un tel péril, tandis que Clément lY lance l'anathème sur Conradin et ses adhérents, Charles !•% déploie une activité extraordinaire, rassemble des troupes, ranime leur dévouement et se rend sous les murs de la forteresse sarrasine. Une partie de son armée se dirige en même temps vers la Toscane, sous les ordres du maréchal de Breselve et de l'amiral de l'Etendard. Conradin s'embusque prés de Laterino, dans un défilé de montagnes où les Français' doivent traverser l'Amo sur un pont étroit , resserré entre deux rochers. Les sires de Areselve et de l'Etendard, surpris dans ce guet-à-pens, sont conduits en triomphe à Sienne.^ Conradin, enivré de cette faible victoire, riant des foudres pontificales, marche sur Rome.

Par une bravade, ce jeune prince, au lieu de gagner la route de Spolète et d'éviter Yitérbe , où résidait Clément lY passa sons les murs de cette ville avec son armée couronnée , comme lui , de verdure et de fleurs. Du haut d'une plate -forme, les prélats qui l'entouraient, montrèrent au pape le descendant de Barberousse. Ce rejeton d'une race maudite, l'air radieux, le front superbe, montait un magnifique palefroi caparaçonné de soie et d'or. Clément lY se détourna, les yeux humides ; puis s'adressant à l'un de ses cardinaux : < Yoilà. s'écria- t-il, voilà le mouton qu'on mène à la boucherie! i Tristes et silencieux, tons se taisaient par respect;

mais le Saiiit*Père, répoodanl à leur pensée, leur dit : « En c vérUé, je vous le déclare, dans huit jours il ne restera rien < de cette armée i » Son regard était si assuré, sa voii si ferme, sa contenance si imposante, une vie irréprochable, une piété fervente, des anstérités'continuelles lui donnaient une telle autorité, qu'en écoutant ces paroles, on ne douta plus de leur vertu prophétique.

De Viterbe, Conradin arriva, par le pont Milvius, à Rome où il fut accueilli, non pas comme un aspirant à l'Empire, mais comme un empereur couronné, au milieu des acclamations de la multitude, qu'élouiïail, par intervalle, le bruit des trom* pettes, des cymbales et des clairons. Il se porta de Rome sar Tivoli; de là à Tagliacozzo, placé sur des roches escarpées d'où le Salto se précipite en cascades bouillonnantes. Il voulait faire une invasion du cdté le plus abrupt des Apennins où il lui était plus facile de se tenir en communication avec les Sarrasins.

Charles, averti du départ de Conradin, avait levé brusquement le siège de Lucéra pour aller à la rencontre de son rival. Les deux armées se livrèrent bataille, le 24 août 1268, auprès d'une colline qui sépare le territoire d'Alba de la plaine de Palenta. L'armée royale fut refoulée d'abord; tout-à-coup, l'arrière-garde, commandée par Erard de Valéry, brave connétable de Champagne, s'élança sur Tennemi. Erard était alors très-vieux , mais encore plein de vigueur. Sa stature colossale et sa force herculéenne le faisaient ressembler, avec ses cheveux blancs, à quelque géant centenaire des contes arabes. Il arrivait de Syrie et s'en retournait en France, quand Charles d'Anjou, son frère d'armes en Terre-Sainte, exigea qu'il lui consacrât, en cette occasion, les conseils de sa longue expérience. Grâce à son héroïsme, les Français, dispersés par le premier combat, se rallièrent ; ils se ruèrent à leur tour contre les guerrier» allemands qui prirent la fuite. Conradin et son inséparable ami, Frédéric d'Autriche, espéraient se sauver sur une barque jusqu'en Sicile; le seigneur d'Astura^ qui leur

avait donné asile, assiégé par les troupes provençales, fut forcé de livrer ses malheureux hétes. v

Charles convoqua un simulacre de parlement féodal» où furent appelés, conformément à la loi, les syndics des princi* pales villes, les chefs de l'armée, les barons du royaume, l'élite des jurisconsultes siciliens et napolitains; sorte de haute cour judiciaire à laquelle il déféra les prisonniers. L'accusation fut portée par Robert de Bari, protonotaire royal, c Cou- < radin était déclaré coupable d'avoir violé la paix de TÉ- • glise, d'avoir pris faussement le titre de roi, d'avoir occupé c indûment les DeuxSiciles, d'avoir conjuré la chute du souc verain légitime. > Guidode Suzara, célèbre avocat de Hodène, défendit l'accusé sur tous les points, c Conradin n'est c point un criminel, c'est un prisonnier de guerre. S'il a pris c ^litre royal, c'est de bonne foi : il a cru pouvoir réclamer l'héritage de ses pères. > Une si courageuse apologie agit puissamment sur l'assemblée , et les plus illustres parmi les chevaliers français s'en montrèrent vivement émus. Alors, l'accusateur se hâta d'alléguer les sacrilèges dont les troupes de Conradin avaient souillé les églises; mais Guido de Suzara, toujours imperturbable, répondit ; c Que ces attentats avaient t pu être commis à Tinsu du prince de Souabe, et qu'au surf plus, c'était une conséquence de la guerre à laquelle perc sonne n'avait échappé. > Cette réplique. rappt'lait à tous les esprits le sac de Bénévent.

La hardiesssedu jurisconsulle modénais devint contagieuse. Robert de Bëthune, touché du malheur de ( onradin, s'écria, en lançant des regards foudroyants sur les juges : • Pensezc y bien, vous allez tremper dans une barbarie qui va rendre ff à jamais odieux notre souverain. > La majorité du parlement, se levant en masse, comprima cet élan chevaleresque. On passa immédiatement aux voix. Conrad de Souabe, Frédéric d'Âulriohe, et les barons saisis avec eux dans leur fuite, furent condamnés à perdre la tête par le glaive. Les deux princes étaient loin de s'attendre à un dénoûment si prompt, si funeste. Quelques rumeurs vagues leur avaient même donné

respérance d'une solaiion pacifique. Conradin s'était flatté que son compétiteur le renverrait en Allemagne.il jouait tranquillement aux échecs dans sa prison, avec le duc d'Autriche, quand un vieux chevalier provençal entra pour leur annoncer la fatale sentence.

Les prisonniers, conduits dans une chapelle drapée de noir, 7 entendirent les prières des agonisants. De là, on les mena mourir. C'était sur la place du marché de Naples. L'échafaud était couvert d'une tenture rouge par honneur pour le sang royal. Le bourreau s'y tenait bras nus et la hache à la main. Conradin et Frédéric y qontèrenl ensemble. On se trouvait au 26 octobre 1368; le ciel était sombre, humide, nuageux; la population napolitaine, accourue de toutes parts, mais silencieuse et morne, tt^moignait plus de consternation que de curiosité, et se montrait avec terreur un personnage déguisé, l'œil collé à la fenêtre d'un bastion qui plongeait sur la vaste place : C'était Charles d'Anjou. Il regardait le dernier supplice de ses victimes. En vain Clément lY avait voulu le détourner de cette exécution sanglante; en vain Louis IX essaya d'intervenir auprès de son frère ; en vain Robert de Béth une avait, d'un coup d'épée, jeté demi-mort à bas de son estrade le protonotaire du royaume, Charles I^' ne connaissait pas de plus sûr moyen de se préserver de toute entreprise des Hohenstauffen, que de faire périr les rejetons de cette race. On ne rendit point les honneurs funèbres à Conradin et à ses compagnons d'infortune ; ils furent enterrés secrètement dans le sable, sur les bords de la mer, à l'endroit où le Sebeto vient s*y jeter.

Les prospérités domestiques s'accumulaient autour de Charles avec les succès politiques et militaires. Il avait deux fils et trois filles. Gharles-le-Boiteux, l'ainë de ses enfants, n'avait point hérité de la stature colossale de son père; il lui ressemblait encore moins par l'expression du visage, son front était empreint d'une gravité douce ; son sourire était accueillant comme sa parole; il rameûait à sa famille les cœurs glacés d'effroi par un regard du monarque. Il avait épousé Marie, fille unique de

Ladislas, roi de Hongrie, alliauce qui porU les rejetons de Hagaes Capel snt le trône loinuin des Maggyars. On sait peu de chose de Philippe, second fils de Charles d'Anjou. Du chef de sa femme Isabelle de Villehardouin, il portait le titre de prince d'Achaïe. Blanche, Talnée des princesses, avait épousé, avant la conquête, ce généreux Robert de Béthune qui, aprte avoir vaillamment combattu Conradin, aurait voulu le sauyer et devenir son ami. La seconde, nommée Béatrix, avait été mariée à Philippe de Courtenay, roi titulaire de Thessalonique. Isabelle était la troisième des filles de l'heureux conquérant. A celte cour il manqua^ une reine, à cette famille une mère. Charles I^** épousa Marguerite de Bourgogne, comtesse de Tonnerre, fille d'Ende, comte de Nevers, et petite-fille de Hugues IV, duc de Bourgogne, princesse d'une extrême douceur et d'une éminente vertu.

La mort elle-même semblait du parti de l'Angevin; elle enleva coup sur coup ses anciens adversaires. Oberto Pallavicino mourut le premier en 1269 : ce contempteur de Dieu et des hommes, ce sceptique armé, s'éteignit pénitent et obscur dans le fond d'un château en ruines. Buoso da Doara chassé par les habitants de Crémone, maîtres de sa forteresse de la Bochetta, s'enfait dans les montagnes où il expira de misère. Charles I«f se vit même débarrassé de ceux dont il n'avait rien à craindre. De ce nombre étaient les tristes restes de la maison desHohenslauffen, qui. tombèrent presque tous en même temps comme les dernières feuilles d'un arbre mort. Marguerite de Souabe, fille légitime de Frëderc II; Enzio, roi de Sardaigne, fils naturel de cet empereur; Hélène Comnène, veuve de Manfred, disparurent dans le cycle rapide de trois ans.

Charles I^^ jouissait pleinement de son^ triomphe. Toutefois le supplice de Conradin ne suffisait pas à l'affermissement de sa dynastie naissante. Ce n'était pas seulement le dernier rejeton des Stauffeu qu'il prétendait détruire; c'était la racine entière du passé qu'il avait juré d'extirper. A cet effet, il organisa un système de terreur qui, en rendant la résistance désormais impossible, dispenserait du soin de la châtier.

Tous les défenseurs persévérants de sa cause reçurent d'opulentes terres, des fiefe aussi nobles que riches. Erard de Valéry' eut les prémices de ces faveurs : elles étaient dues au sage guerrier dont le stratagème avait décidé le gain de la bataille d'Alba. Charles lui offrit Amaia et Sorrente, les deoi plus belles propriétés des contrées napolitaines. Le brave ctiampenois, courbé sous le poids de l'âge, les refusa : il ne voulait pas une retraite, mais un tombeau. Il le rêvait non sur les bords d'une mer riante, mais dans le sable et dans la pierre. Plein d'une respectueuse reconnaissance, le noble vieillard s'inclina devant le roi, reprit son hachais de guerre, rassembla ses chevaliers et retourna en France, pour aller bientôt, à la suite de saint Louis, combattre à Jérusalem sous les drapeaux de la croix. D'autres barons furent moins désintéressés que le connétable de Champagne. Les de Courtenay, les de Baux, les de Montfort, les de Vaudemont, les de Brienne, les de Beaumont, les de Coligny, trouvèrent à Naples un sort conforme à l'éclat de leurs maisons souveraines.

Dans cette distribution de seigneuries et de trésors, les Italiens ne furent pas oubliés. Toutes les grandes familles du royaume, restées fidèles, les RuIB, les Sanseverini, rentrèrent dans leurs antiques possessions, accrues de nouveaux domaines. Des patriciens de toutes les parties de la Péninsule vinrent fonder des maisons puissantes dans les Deux-Siclles. Rome envoya ses Cancellleri et ses Cenei ; Milan, Napoléon de la Torre et ses trois frères, ainsi qu'une branche des Yisconti. Des titres leur furent prodigués avec autant de profusion que les concessions féodales. Tel qui n'était parti de Lombardie ou de France qu'avec la cape et l'épée devint sénéchal, chambellan, camerlingue, et mieux encore.

En revanche, les châtiments se proportionnèrent aux récompenses. Charles I«^ dès le commencement de son règne, avait, malgré les clauses de son traité- avec Urbain IV, retenu les biens ecclésiastiques confisqués, méconnu les avertissements des légats, opprimé les chevaliers de l'Hôpital et du Temple, et défendu même aux Napolitains d'entrer en commerce avec

les sujeU du pape. Pour achever de vaincre la dynastie rivale, il fouilla les codes souabes et reproduisit les ordonnances les plus rigoureuses de Frédéric II. Tout le système des possessions territoriales fut changé par des recherches incessamment renouvelées sur les titres des fiefs héréditaires. On exigea des riches le produit de la moisson en argent. La monnaie d'orfut altérée; il fallut l'accepter pour sa valeur nominale, sous peine de perdre une main. Les douanes^ les impdts, les monopoles prirent une extension extravagante. La cupidité des receveurs généraux s'unit à celle de Charles pour exténuer les populations des villes et des campagnes. On menait paître les troupeaux des domaines royaux sur les prés d'autrui; on changeait à volonté les champs des particuliers en forêts royales ; on enlevait aux propriétaires le vin de leurs caves, les provisions de leurs greniers, les vaisseaux de leurs chantiers.

On avait eu soin de désarmer les Siciliens; il n'y avait pour eux aucun recours contre l'injustice, la violence et l'arbitraire. Les emprisonnements, l'exil, la torture, la confiscation étaient les leviers de la nouvelle royauté, qui rendait responsables des délits de chacun les familles entières. Il y eut bien une sorte d'amnistie pour les rebelles qui, après avoir adhéré à Conradin, firent leur soumission au souverain légitime ; mais elle subissait de nombreuses exceptions dirigées en grande partie contre les Allemands, les Espagnols, les Catalans et les Pisans. Le Saint-Siège fut obligé de reconnaître qu'en place d'an prolecteur de la Sicile, il lui avait donné un tigre à figure humaine. Clément IV en mourut de chagrin le 29 novembre

Charles n'opposa qu'un effroyable entêtement aux énergiques représentations de Grégoire X, successeur de Clément IV. < Je ne sais si je suis un tyran, écrivait-il 'à ce pape vraic ment saint, mais je sais que Dieu m'a soutenu jusqu'à pré- < sent, et j'espère bien que ce sera pour toujours. • L'excellent pontife cherchait à réconcilier les Guelfes et les Gibelins; il pleura de tendresse en les exhortant à se donner mutuelle-

ment un baiser fraternel : c Hélasl s'écriail-il, l'iulie n'a-i- « elle pas été assez ensanglantée par de vaines querelles?.. Ah! e ne soyez ni Gibelins ni Guelfes, ne soyez que chrétiens et i concitoyens! Cessez de déchirer notre cœur paternel et celai c de nos frères les cardinaux. » Charles, de son côté, se refusa obstinément à toute réconciliation ; il arbora la bannière des Guelfes, afin d'anéantir en leur nom les Gibelins, et de dominer d'autant plus sûrement par là les républiques italiennes. A la mort de Grégoire X, il s'efforça d'exercer une influence directe sur réieclion des papes Innocent Y, Adrien Y, Jean XXf, Nicolas III, qui se succédèrent rapidement sur le trône pontifical.

Nicolas III, antérieurement connu sous le nom de Giovanni Gaetano, de la célèbre famille romaine des Orsini, ordonna nettement à Charles l^^ de renoncer au vicariat impérial de la Toscane, de se démettre de sa qualité de sénateur de Rome, et de gouverner ses peuples avec plus de douceur. Charles se contenta de représenter au Souverain Pontife qu'élu sénateur pourdix ans, sa charge n'expiraitque Tannée suivante. Nicolas III consentit à ce délai. Il s'établit alors entre le pape et le roi une lutte de courtoisie. Le pape, en grand seigneur qu'il était, avait les manières les plus imposantes, le langage le plus noble; il possédait ce mélange d'humilité chrétienne etde fierté princière que sa maison porta plus d'une fois sur la chaire de saint Pierre. On le surnommait généralement el composta. Auprès d'un pontife qui cachait des desseins si hardis sous des formes si réservées, le monarque sentit la nécessité de modérer sa fougue. Il mit encore bien plus de prudence dans sa conduite, lorsqu'il apprit les négociations entamées avec Michel Paléologue, empereur de Constantinople, lorsqu'il vit la fidélité de ses sujets péninsulaires s'ébranler, et le Saint-Siège co;iclure une alliance avec les rois d'Allemagne.

A la mort de Nicolas III, en 1280, Charles réussit à faire élire un pape français; ce tut le cardinal champenois Simon de Brie, si longtemps nonce en France, et qui avait pris une si grande

part à l'épiDeuse négociation terminée par l'établissement du frère de saint Lonis sur le trône de Naples. Aussi l'élévation de Martin lY fut regardée comme un triomphe national. Charles et ses principaux chevaliers assistèrent à la cérémonie du couronnement, ainsi qu'aux brillants festins qui l'accompagnèrent; ils étaient armés de pied en cap et portaient par dessus leur armure des robes magnifiques en soie de Venise tramée d'or. La France était alors à Naples plus qu'à Paris, où le faible Philippe III traînait ses jours entre des courtisans perfides et une épouse suspecte. Les accusations d'empoisonnement et de sortilège remplissaient son palais. Une morne tristesse régnait parmi son entourage. Il n'en était pas ainsi à la cour de Charles I«'. Les plus fameux guerriers de l'Europe et d'outre-mer accouraient en foule auprès de lui. Marguerite do Bourgogne présidait aux tournois. Les temps fabuleux des chevaliers de la Table-Ronde renaissaient sous les frais ombrages de Lago Pesole, ce Heu de délices si chéri des princes deSouabe, ou dans les splendides salles du Castel Nuovo, le Louvre napolitain.

Martin lY, dans son ardent amour pour la France, n'eut rien de plus pressé que de réintégrer Charles dans ses fonctions de sénateur romain. Ce prince ingrat ne daigna pas prendre lui-même possession de sa dignité restaurée. Il envoya à Rome, en qualité de vice-sénateur, Guillaume de l'Etendard, l'un des chevaliers les plus braves, les plus dévoués à son roi, mais aussi le guerrier le plus féroce, le plus implacable qui ait jamais été inspiré par le fanatisme. Il est vrai que cet homme, principal auteur des violences, des cruautés dont le souvenir pèse sur la mémoire de Charles d'Anjou, traita la ville étemelle avec tant d'insolence et de rudesse, qu'il fallut se hâter de le remplacer par le légiste Jean de Lavena. Au lieu de faire oublier aux vaincus la honte d'avoir à se courber sous le joug d'un étranger, les vainqueurs ne cessaient d'exercer sur eux la plus insupportable oppression. La vengeance ne se fit pas longtemps attendre.

On 86 rappelle le mariage de Constance, fille de Manfred,

avec Pierre d'Aragon, effectué malgré les menaoes dllrbaio lY. Celte reine, qai se croyait des titres certains au royaume de Sicile, avait pressé son mari de revendiquer ses droits à l'héritage de ses ancêtres. Le roi d'Aragon avait cédé aux instances de son ambitieuse épouse. Il venait de terminer secrètement ses prëparatifsde guerre contre Charles d'Anjou, lorsque le 31 mars 1282, Jean de Procida, médecin gentilhomme, provoqua rhorrible massacre des Français, au bruit des cloches qui, au lieu de convoquer les fidèles au pied des autels, sonnaient celle fois le tocsin de l'insurrection et conviaient le pays tout enlier aux Vêpres siciliennes.

Celte révolution entraîna, sous un double rapport, lesconsèquences les plus graves. D'abord elle mit des bornes à Texlension de la domination française vers l'Orient, dans un moment où Charles I«r se préparait à reprendre Conslanlinople aux Paléologues. Puiselleûl tout d'un coupdela Sicile le centre de la politique de tous les Elats maritimes du golfe Hispano-Italien de la Méditerranée; elle modifia les relations des puissances européennes, fixa les Aragonais en Sicile, obligea les Français, qui voulaient être maîtres en Italie comme en Allemagne, à se tenir en garde contre TOccidenl, et enfin allégea peu à peu le poids de la protection dont les rois de Naples accablaient le Saint-Siège.

Les Vêpres siciliennes produisirent aussi de nolables changements dans la situation de l'Eglise. D'ordinaire, dans les révolutions siciliennes, Palerme, séjour des rois, centre de l'autorilé politique, donnait l'impulsion. Mais, pour amener un résultat, il fallait l'adhésion de la capitale commerciale et stratégique, et cette capitale était Messine. Or, le 16 avril 128i, les Messinois se prononcèrent contre le gouvernement de Naples ; les villes se constituèrent en républiques et se placèrent sous la suzeraineté de l'Eglise romaine. Martin IV n'accepta pas cette suzeraineté. Ce refus détermina l'explosion de la ligue aristocratique de Sicile, qui avait pris Dom Pedro pour chef et Jean de Procida pour intermédiaire. Le parie-

ET SON TEMPS. 5ii

ment sicilien offrit la couronne au roi d*Aragon qui se trouvait alors sur les côtes d'Afrique, près de Constantine.

La Sicile cessa d'être la pomme de discorde des puissances maritimes. Charles d'Anjou avait été très-légitimement couronné roi. Le soulèvement des Siciliens contre lui avait le caractère formel d'une révolte, et l'acceptation du sceptre par Pierre d'Aragon, celui d'une usurpation. La sollicitude des papes prit dès lors une autre tournure ; ils durent proléger les droite de Charles d'Anjou, dont ils désapprouvaient la conduite tyraonique. Il en résulta qu'ils furent presque tous d'accord dans leur manière d'agir à l'égard de la Sicile; ils ne purent néanmoins la ramener sous la domination de la maison d'Anjou. Ce qu'il y eut de plus déplorable, c'est que Thostilité des nations occidentales, le refroidissement qui naquit entre l'Italie, la France et l'Espagne, firent abandonner la Terre-Sainte dans un moment où elle était vivement attaquée, et où elle allait devenir la proie de l'ennemi, si on ne dirigeait une formidable expédition contre l'Orient. Aussi, neuf ans après les Vêpres siciliennes, Ptolémaïs succombait; les villes les plus florissantes des côtes de la Palestine étaient changées en monceaux de ruines par les moslémites triomphants.

Charles I«r se trouvait à la cour pontificale qu'il ne quittait presque jamais depuis l'intronisation de Martin lY, lorsqu'il apprit le soulèvement des Palermitains. A cette nouvelle, son indignation ne connut plus de bornes. Les chroniqueurs nous le représentent rugissant comme un lion, les yeux enflammés de colère, l'écume à la bouche, mordant de ses dents irritées le sceptre qu'il tenait à la main. Il se fit immédiatement précéder dans lesenux du Phare de Messine par les comtes de Brienne et de Catanzaro; puis il partit lui-même avec la reine Marguerite de Bourgogne sur une galère magnifiquement pavoisée, à la tête d'une flotte formidable de deux cents vaisseaux destinés à la conquête de l'Orient, et d'une nombreuse armée* composée de Français, de Provençaux, de Lombards, de Toscans, et même de mille Sarrasins de Lucéra. Mais, après d'inutiles efforts pour assiéger Messine, il se relira en Calabre. Il

5i2 URBAIN IV

reprocha au pape d'avoir refusé à dom Pedro les secours que ce prince lui avait demaudës contre les Maures d'Afrique, c Nul doute, disait-il, que si TAragonais avait réussi dans une c si juste conquête, il n'aurait point tourné ses armes contre c la Sicile. Car enfin, c'était pour l'Eglise romaine qu'entraîné < par les vives sollicitations d'Urbain IV, il avait consenti à c combattre les sectateurs de Mahomet, t Martin lY, touché de cette observation, proclama dom Pedro déchu de sa couronne héréditaire d'Aragon qu'il transporta à Charles de Valois, second fils de Philippe le Hardi.

Charles I<'^ soutenu par la France, aidé par les subventions de Martin IV, reprit l'offensive; mais l'amiral Ruggerio de Lauria, l'instrument le plus actif et le plus puissant de la grandeur de Pierre d'Aragon, vainquit la flotte franco-napolitaine; et le prince de Salerne, Charles II, fils du comte d'Anjou, tomba entre les mains des Siciliens le 5 juin 1284. Charles I®^, sans être ébranlé par ce douloureux échec, s'apprêtait à une nouvelle expédition qui devait le venger de tons ses désastres, lorsqu'il fut forcé de s'arrêter à Foggia. Sa dernière heure allait sonner. Par son testament, il laissa la succession des Deux-Siciles, ainsi que son comté de Provence, à Charles de Salerne, son fils ; et à défaut de ce prince, à Charles Martel, son petit-fils, qu'il avait désigné ainsi pour faire revivre la mémoire du plus intrépide champion du christianisme en France. Il nomma, par le même acte, le comte d'Artois, son neveu, curateur de Charles Martel, pendant la captivité de l'héritier du trône, et Jean de Montfort, capitaine du royaume, sous le bon plaisir du Saint-Siège. Ce devoir ro;al accompli, l'illustre moribond ne songea plus qu'à son salut. Il expira, les yeux et les lèvres attachés avec amour sur la croix, dont il se jugeait le plus fidèle défenseur.

Sa veuve Marguerite de Bourgognese retira dans son comté de Tonnerre, où elle avait fondé' l'hôpital de Saint-Michel ; elle mourut dans les sentiments d'une piété fervente et dans l'exercice d'une inépuisable charité, c Le premier chevalier c du monde n'est plus, i s'écria Pierre d'Aragon en appre-

naot la mort de Charles d'Anjou. Il ne sunrëcat lai-méme qae peu d'années à son rival. Martin lY finit ses jours dans le même temps, pénétré de douleur de la perte du frère de Louis IX.

Les successeurs de Martin IV, Honorius lY, Nicolas lY, Boniface YIII, soutenaient avec force les intérêts de la France. Ils avaient transporté à Charles de Yalois la couronne d'Aragon, fief du Saint-Siège. Mais dom Jaime, second fils dedom Pedro, avait résolu de faire annuler cette donation qui jetait une sorte de discrédit sur son titre royal et pouvait ébranler la fidélité de ses sujets. Dans cette persuasion, il s'adressa directement au fils de Charles d*Anjou, resté toujours prisonnier à Barcelone. Il lui proposa de lui abandonner la Sicile et de l'aider à la reconquérir, à condition que l'autorité apostolique levât l'interdit qui pesait s'ur lui et que Charles de Yalois renonçât au titre de roi d'Aragon. Bonifacce YIII acquiesça volontiers à ces arrangements do deux races jusqu'alors inconciliables. Mais les Siciliens élevèrent au trône l'infant Frédéric, fils de dom Pedro. Par un étrange concours de circonstances, le nouveau roi de Sicile eut à combattre son propre frère dom Jaime devenu l'allié de son beau-père Charles-le-Boiteux. Celui-ci était retourné dans ses Etats, en laissant pour otages à la cour de Sarragosse ses trois fils, Charles Martel, Louis et Robert.

Dans le premier choc, malgré sa bravoure, Frédéric III faillit succomber; la maison d'Anjou serait rentrée triomphante en Sicile, sans la défection du roi d'Aragon. Après de nombreuses péripéties, un traité définitif fut conclu l'an 1302 entre les parties belligérantes, sous les auspices du Saint-Siège. La couronne sicilienne demeura à Frédéric III, sa vie durant seulement, avec le titre de roi de h Trinacrie, imaginé pour ne pas porter atteinte au droit de Charles II, qui conservait toujours le titre de roi de Sicile dont la possession demeurait réversible à ce dernier et à ses descendants directs, après la mort de Frédéric. Une telle transaction n'avait pas de bases solides; aussi Frédéric, marié à Eléonore, fille cadette de Charles II, dédaigna le titre singulier de roi de Trinacrie, et ne

tarda pas à s'appeler de son vrai nom. Il y eut alors deax rois de Sicile, l'un en deçà, Tautre aa-delà du Phare de Messine ; voilà l'origine de cette expression : Its Deux-Siciles.

Frédéric III, poète et législateur, fut rhomma le plus remarquable de la première dynastie aragonaise établie en Sicile. II encouragea l'industrie, le commerce, la navigation, les sciences, les lettres, tous les efforts de rinteiligence humaine, el constitua une représentation nationale dans le pays. Il restaura les parlements périodiques fondés par les Normands, négligés par les Souabe, et abandonnés par Charles d'Anjou. Il leur donna une forme nouvelle, calquée sur les états d'Aragon. A l'exemple de ceux-ci, les états siciliens furent partagés en trois branches : le clergé,les barons et les députés des villes. Ce prince leur procura les seuls jours heureux qu'ils eurent au Moyen- Age. Des rois, descendants du grand dom Pedro et de Frédéric III : un Pierre, un Louis, un Frédéric-le-Simple, les deux Martin, une Marie d'Aragon, une Blanchede Navarre passèrent sur le trône comme des ombres. Nominalement exercé par un roi ou par un régent, le pouvoir appartenait tout entieràun petit nombre de familles qui versaient le sang à flots pour leurs querelles particulières. Pendant toute la durée du quatorzième siècle, les annales de la Sicile ne furent que la confuse histoire de la rivalité des Clermont et des Yintimille, des Palizzi et des Alagona, des Lana et des PeroUa .

La situation précaire de la Sicile à cette époque l'aurait fait retomber infailliblement sous le joug de la dynastie angevine, si celle-ci avait su en profiter; mais, bien différent de leur ancêtre, les successeurs du conquérant n'avaient rien ni de son énergie puissante, ni de sa dureté tyranique. Le trône hérëditaire de Naples, Conquis par Charles d'Anjou, resta à son fils Charles-le-Boileux; puis à son petits- fils Robert qui continua son aïeul, non pas avec la même gloire, mais avec un bonheur plus constant et une adresse plus soutenue. L'établissement capétien, dont Urbain lY avait jeté les premiers fondement, périt par l'administration déplorable de deux reines : Jeanne de Naples dans le midi, Marie de Hongrie dans le nord.

Mais, tandis que ces deux petites- fi lies du grand Charles d'Anjou souillaient son nom et compromettaient son œuvre chez les Apuliens et chez les Hongrois, Hedwige, mariée en 1386 au grand-duc de Lithuanie, Ladislas Jagelion, l'honorait en Pologne où elle contribua puissamment aux progrès de la civilisation chrétienne. Ainsi, depuis le frère de saint Louis, l'arbre capétien avait couvert de ses branches les Apennins et les Karpates, les îles de la Méditerranée et les bords de la Vistule.

Nous ne pénétrerons pas plus avant dans ces détails qui nous entraîneraient trop loin de notre héros. Contentons-nous de constater que la conquête du royaume de Naples par Charles d'Anjou fut l'un des événements posthumes les plus importants de la vie d'Urbain lY. C'est le point de départ de l'influence de la France sur l'Italie, et, conséquemment, sur la civilisation elle-même, dont Rome était, alors comme aujourdlui, la plus haute expression. Sans doute, Charles d'Aojou se laissa aller aux plus fougueux écarts de la vengeance et de la cruauté : le sang de Conradin crie contre son impitoyable vainquenr; mais, cela accordé, le frère de Louis IX n'en reste pas moins l'un des plus intrépides capitaines, l'un des princes les plus méritants d'une époque féconde en guerriers illustres et en grands rois. Par les calculs de sa politique, par les alliances qu'il a introduites dans sa famille, autant que par ses brillantes victoires, il a fait asseoir sa noble race sur les trônes de Grèce, de Hongrie et de Pologne. Bien plus, il a écarté de l'Occident une nouvelle invasion de l'Islamisme, moins aperçue, mais non moins réelle que les invasions si vaillamment repoussées par Charles Martel et par Jean Sobieski.

XYII

Fortran d'Urbain IV. — Son tmonr de prédilecUon ponr U Franco et ipédalonont poar saint Lonis. — Rétamé de son rôle poiiiiqae, religieux et social.

Après de laborieuses explorations à travers les pages poudreuses des massifs in-folios qu'a produits l'érudition de$ Bénédictins, après des entretiens intimes et prolongés avec les actes et les écrits de tant de pei^sonnages dont on a évoqué les ombres, on sent le besoin de se recueillir encore pour revoir le portrait de celui qu'on a mis en scène. On veut contempler une dernière fois le héros qu'on aime et qu'on vénère.

Urbain lY, modèle accompli du Souverain Pontife, type par excellence du Vicaire de Jésus-Christ, sut toujours être doux, sans cesser un seul instant d*étre fort. La force tempérée par la douceur, ce fut là en effet le trait distinctif de son caractère, où la gr&ce s'unissait admirablement à la majesté.

Son visage, fidèle miroir de son âme, était doué d'uoe beauté physique peu commune. Un air de mansuétude, de calme et de réflexion s'y mêlait, par un heureux accord, à tous les signes extérieurs qui dénotent la vigueur et la finesse de l'esprit.

Sa constitution déli<;ate n'enlevait rien à l'énergie de sa volonté. Le long exercice de toutes les vertus avait communiqué à ses organes une fermeté invincible. Son corps était devenu comme impassible en présence des plus terribles épreuves. Ce courage, propre aux hommes d'une trempe extraordinaire, était d'autant plus héroïque, qu'il découlait d'une source surnaturelle.

Ce n'était pas seulement par une résistance intrépide que notre pape triomphait des obtacles, mais par une patience tranquille et un confiant abandon entre les mains de Dieu. La piété vive et profonde, qui pénétrait son intelligence aussi

bien que son cœur, se reflétait comme un rayon du ciel sur son front. Combinée avec l'éclat du génie, avec l'expression de la bonté, elle complétait l'auguste et suave physionomie d'Urbain IV*.

Gracieux et bienveillant dans ses manières, on l'abordait avec confiance, on demeurait près de lui avec délices, on ne le quittait qu'à regret. Généreux et magnifique dans ses aumônes et ses fondations, il épuisait son trésor à prévenir ou à consoler les misères publiques ou privées. Ses royales largesses s'étendaient au loin, par de-là les mers, jusqu'à Jérusalem où il restaurait une hôtellerie pour les pèlerins, et où il rachetait des troupes de captifs.

Indulgent et miséricordieux, sa première pensée, en ceignant la tiare, avait été de pardonner à ses ennemis qui expiaient leur crime dans les cachots. Il leur rendit les douceurs de la liberté, de la famille et de la patrie. Nohie et touchante inauguration d'un nouveau règne, que celle qui se célèbre par l'oubli des injures!...

Plein de sympathie et de commisération pour toutes les infortunes, il ver.sait des pleurs, comme autrefois les prophètes d'Israël, sur les égarements des princes et sur les malheurs des peuples. Cetto tristesse se reproduisait dans fcs bulles avec une remarquable exubèiance de tmdres^e et de sensibilité. On y voit en eiïi^t, avec émotion, quelli^ amertume inondait son âme, ses douleurs poignantes, ses mortelles angoisses, lorsqu'il considérait les désastres qui se succédaient, comme les jours, surtout en Italie et en Palestine.

Ce qui frappe avant tout dans les sentiments d'Urbain lY, c'est un véhément amour pour la France. Il connaissait tous les éléments de bien qui fermentent au sein de cette fille aînée de l'Église. C'était sur elle qu'il faisait reposer ses plus chères

1. EpUl, Urbani IV ad Communilates^ apad CoUfct. serip'tarum amplisiim. D. MABiiNB, lom. 11. p. 1253. Oo toU, dans rette leure, avec quelle aogéliqae fer?eur Urbain IV, pleio de deûance eo lai-roéme, demande à Tanî- Ters des prières spéciales poor qoe Diea Téelaire et le feriifie Diea euoça celle prièreooif erseUe, en lai doonant la force de ponnoivre l'enivre de Gr^re TH.

espérances; c'était d'elle qa'il recevait ses plus douces consolations. Aussi travailla-t il avec un dévouement affectueux à l'établissement d'une dynastie française sur le trône des Deux- Siciles.

• C'est dans votre royaume, écrivait-il à Louis IX, que c TËglise, affligée et fatiguée dns autres royaumes, se repose c et respire... > Dans toutes ses correspondances avec ce pieux monarque, il épanche son cœur en un concert cootina de louanges, de prières et de bénédictions à l'éternel honneur de la race des Franks. Il ne cesse de prophétiser, avec une magnificence de langage digne des beaux siècles de la littérature chrétienne, la mission civilisatrice de ce nouveau peuple de Dieu. Il le proclame avec enthousiasme fiance à l'Église romaine et armé chevalier de la papauté^

Urbain IV n'en régnait pas moins en père sur les autres portions de l'hérilage de Jésus-Christ. Pour lui, la chrétienté toute entière ne formait qu'une immense famille, confiée à sa paternelle dictature, un empire sans frontières, sans distinction de races, dont il était le défenseur infatigable au dehors, et le juge incorruptible au dedans.

Pour la mettre à l'abri des ennemis extérieurs, il s'efforçait de lancer contre les profanateurs du divin tombeaules guerriers de la France chevaleresque. li protégeait, au nord et au midi de l'Europe, la civilisation contre la barbarie lithuanienne et contre le fanatisme musulman, par les armées de la Pologne et de l'Espagne. Il luttait avec une sorte de noble acharnement contre les formidables Sarrasins de Manfred qui semblaient devoir détruire la nationalité italienne et faire de Rome une bourgade mahométane. Il cherchait à réunir en un seul corps les deux grandes fractions du christianisme, en renversant le mur de séparation qui, depuis plusieurs siècles, divisait les Grecs et les Latins.

1. 0 régis dcTotto voce pracoois collaadanda , et eicelleoUam meritonm eoniicatiooe conspicua... EpiU, Urbani IV, ad regem Ftaneorum, apad Gol> Uel. seripiarum amplissim,, D. llABTèNB, looo citato.

A cette époque où la religion était regardée comme la base de tous les trônes, les rois et les peuples apportaient aux pieds d'Urbain lY toutes leurs querelles, toutes leurs réclamations. Chacun était reçu avec sympathie, entendu avec bienveillance. Les souverains y plaidaient contre les évéques quelquefois plus forts que les têtes couronnées; l'épiscopat, contrôles barons envahisseurs des biens du clergé; les seigneurs, contre les serfs révoltés ; les serfs, contre la tyrannique oppression de leurs maîtres. L'auguste médiateur rappelait les uns et les autres au souvenir de leur céleste origine etdelçur immortelle destinée. Plus d'une fois, heureux paciQcateur, il ramena la concorde dans deux camps prêts à s'entr'égorger. C'est ainsi qu'il engagea les deux compétiteurs à l'Empire, Richard deCornouailleset Alphonsede Castille, à s'expliquer par leurs ambassadeurs devant la cour romaine. Il envoya également en Angleterre un cardinal-légat pour pacifier ce royaume en proie aux horreurs de la guerre civile.

Loin d'être absorbé par ce rôle pondérateur, Urbain lY donnait au gouvernement de l'Eglise tous les soins qu'aurait pu comporter un régne heureux et tranquille. Suprême dépositaire des intérêts de la religion, tuteur-né du dogme, de la morale, du culte et de la discipline, foyer vivant de l'autorité spirituelle, centre de l'uniié catholique, aucune de ces fonctions si étendues, si élevées, si délicates, n'échappait à sa vigilante activité ; il planait sur les deux mondes avec un calme imperturbable, avec une égale sollicitude, portant partout des regards de pontife, de docteur et de roi.

Certes, ce vaste ministère des papes n'était pas facile au milieu des passions fougueuses et brutales qui éclataient alors et qui menaçaient les fondements de l'ordre moral et social. Pour le seconder, Urbain lY avait des légions d'évêques, de moines et de saints, qui, répandus parmi toutes les provinces ecclésiastiques, déployaient, dans la diversité même de leurs vertus, et de leurs missions, cette variété dans l'unité qui constitue la beauté féconde, la souveraine majesté du christianisme.

5â0 URBAIN IV

Avec ce triple point d'appui, et les clés de saint Pierre pour levier, Urbain IV, à l'exemple des pontifes ses prédécesseurs, résolut le problème d'Arcbimëde; il a soulevé le monde et l*a transporté dans les voies du salut.

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