Hqjus eoim faina celebrts, facoodia prompta
Composili mores, Tîtaqoe maocla fuit.
Blaodus io affcctu, divioi preco fiddis
Yerbi, vir Yîgîlaos et stodiosus cral.
Tmodoricus YALLicoLORiSf loco cUalo,
(l'une bonne œuvre; etplusdifflcile encore à une vertu précoce, d'échapper à la satisfaclion d un dévoûment heureux. Hais Dieu, entendant les applaudissements qui entouraient à Troyes le jeune orateur, lui envoya une pensée d'humilité et de sacrifice. Jacques Pantaléon, chanoine de la cathédrale selon les uns', curé d'une paroisse de Troyes, selon les autres^ éprouva, dit-on, au milieu des plus flatteuses ovations, un impérieux besoin de paix et d'obscurité; il comprit que les cœurs les plus purs se souillent de poussière dans les voies du siècle, et qu'il y a, quoiqu'on fasse, dans l'encens des hommes beaucoup de fumée qui tache à la longue mémo la main qui l'offre au Très- Haut. E^puis, destiné à devenir le père de beaucoup d'âmes, un conducteur des peuples, un martyr de la justice et de la liberté, il lui fallait pour initiation l'austère discipline du cloître. Il alla donc se réfugier dans le tranquille abri de quelque monastère cistercien de la Champagne. Etait-ce à Clairvaux dans la vallée d'Absinthe, ou à La Ferté dans la forêt de Bragne sur la Crosne, ou à Pontigny dans une plaine fertile sur la rive gauche du Serein, ou à Morimontdans le Bassigny? On ne sait; mais dans ces retraites paisibles où les bruits du monde se taisent, où l'âme se replonge avec plus d'aise dans la contemplation des choses éternelles, il semblait retrouver son air natal et l'atmosphère naturelle à son cœur fervent^.
i. Aucuns ODl opiné qu*il avait e&lé moync de Tordre de Cii>tc&ux, mais je u*ay rien vca de ce monachat on des aulhcurs astiques; bien est \ni7 qu'il ay nioit les rcligicnx et religieuses de cet ordre qui en ce temps cy florissoil, si qu*i| les bintoit familièrement. Des-Gu£brois« Saincleté chresUerme, page 361 .
2. Natus fuit Urbanus in Tricassibus humiilimo loco^ scd cum indole aoinit prœccUerel, liberalibusque di&ctplinis operam dcdisset, ac juris prudenii» ibrologicam quùque scienliam addidtsset, primùm Tricassinas canonicus. Dzovios, Annalium eccUsiaslicorum posl Baronium cardinalem rerum compleclens, tomus XIII, page 670.
3. Pantaléon naquit dans une petite maison, située dans retendue de la paroisse de Tabbaye de Notre-Dame, ordre de Saint- Benoit ; il apprit à lire et à écrire chez les chanoines de Téglise cathédrale ; puis il alla h Paris où il mérita le bonnet de docteur ; il revint dans sa patrie et gouverna pendant quelque Ifmpsune paroisse. AccobTiN CALMhT, Histoire eccUsiaitiqM et civile de Lorraine, tome II, p. 415.
Jacqvet PuUiléoii l'atlaclie à AnMlnie de Uaany, ton compalrioto. — Il eti Doramé cbaDoiDe deLaon.— II détient Tonique représentant des intérêts da chapitre qal le dépote trois fois à Rdine. — Importance de ses fonctions d'archidiacre. — Plusiears de ses collègues le choisissent pour leur eiécuteur testamentaire. ~ Il est transférée Tarcbidiaconat de Liège. ^ Ses Tertos et ses Ulents lui néritetti la Ténéraiion de trois saintes filles qal ont coDiriboé à l'établissem«it primitif de U Féte-Dien.
Jacques PanUléon , persuadé qu'il ne faut à rhomme, pour 6lre heureux, ni richesses, ni dignilés; mats que le strict nécessaire suiBt au bien-être du corps, la culture lillëraire aux délices de l'esprit, Taccomplissement du devoir à la sécurité de la conscience, l'amour de Dieu et du prochain à la joie de l'ftme et à la paix du cœur, aurait volontiers passé toute sa vie au milieu de ses compatriotes. Ceux-ci l'entouraient d'ailleurs des attentions les plus délicates et lui prodiguaient les plus vives marques de sympathie. Il aurait' souhaité pouvoir se dérober aux honneurs, mais déjà la renommée de ses qualités aussi brillantes que solides, attirait sur lui tous les regards, ceux des princes de la terre et ceux des princes de ' l'Église. La plupart des prélats de France ambitionnaient la faveur de le compter parmi leur clergé et lui offraient les postes les plus enviési.
Ainsi Anselme ou Anceau de Mauny, évéque de Laon, né à Bercenay-le-Hayer, dans le diocèse de Troyes, s'était empressé de se l'attacher comme chanoine, comme aumônier ou plutôt comme secrétaire particulier. Dès les premiers siècles, les évéques avaient pris l'habitude de disposer dans leur demeure un lieu spécialement destiné à leur servir d'oratoire; lorsque leur demeure se fut agrandie jusqu'à devenir un pa-
1. SoluiD natale laodem repelens ^jos eiimi<B sapient» et ordinale Til« rama laodabilis ad Yicinoe eTolat el remotos. PiPTiin Massoni, Ubri $ex, éeepiêcùpii urM, qui rcmanam eeeUiiam rtxerwU, folio ns.
lais, ils se bâtirent de vraies chapelles. Pendant la semaine, quand ils n'officiaient pas pontiflcalement, ils y disaient une basse messe en présence du personnel de leur maison. Si l'évéque ne pouvait ou ne voulait pas offrir lui-même le saint sacrifice dans sa chapelle, il en chargeait un de ces ecclésiastiques qu'on appelait par ce motif chapelain épiscopal. Il arrivait aussi, par exception, que les ëvéques accomplissaient d'autres actes sacramentels dans leur oratoire , comme des baptêmes, des confirmations, des mariages; dans ce cas, le chapelain faisait les préparatifs nécessaires et dirigeait le personnel officiant. Lorsque les • évéques , devenus seigneurs féodaux, eurent à ce titre un appareil de cour, les attributions de ces chapelains prirent de l'extension; non-seulement ils assistèrent l'évêque durant la célébration des fêtes solennelles en qualité de maîtres des cérémonies, mais ils remplirent le rôle d'hommes de confiance, de secrétaires intimes, d'aumôniers particuliers de l'évêque, souvent même le représentèrent comme théologiens dans les conciles , dans d'autres graves affaires ou dans des missions importantes. Jacques Pantaléon se montra, dans cette charge délicate, aussi habile que modeste; il sut se concilier tous les esprits et gagna de plus en plus l'estime et l'affection d'Anselme de Mauny qui le nomma chanoinci.
Le chapitre de la cathédrale de Laon, regardé alors comme l'un des plus influents du royaume , comptait dans ses rangs beaucoup d'hommes illustres par la noblesse ou par l'éducation. Ses revenus consistaient principalement en biens- fonds, en droits seigneuriaux, et en dîmes que les évéques avaient concédées aux chanoines sur les autels d'un certain nombre do paroisses. Aussi n'est-il pas surprenant que ces diverses possessions aient fait naître bien souvent des contestations. Il fallait défendre les biens territoriaux contre les usurpations si fréquentes aux époques d'anarchie. Les droits relatifs aux
1. QaamTîs ignobili stirpe ruerit salas, litlerls lamco ia pacrîtiA egregie eicallam. ut propriis ornaineoiis, uon alienis abandaret, refcrl AoloDinus. ÀU' nale$ecclesialiei^aucloreOùOKico Raynaldo, lom. XIV.
dîmes suscitaient des difficultés sans cesse renaissantes. L'institution de la commune dans les villages placés sous la dépendance du chapitre, amenait infailliblement des conflits. Jacques Pantaléon avait en lui de quoi faire face aux exigences de cette situation. Doué d'un grand sens et d'une rare sagacité, réservé et entreprenant selon les circonstances, également propre aux travaux de la pensée et au maniement des affaires, il devint bientôt la lumière et l'oracle de ses vénérables collègues'.
C'était, d'une part, pour conserver la liberté nécessaire à l'exercice de leurs droits spirituels; et, d'autre part, pour les aider à soutenir leurs droits temporels souvent méconnus, qu'au moyen-âge, les chapitres avaient obtenu des souverains pontifes plusieurs prérogatives qui nous étonnent aujourd'hui, mais qui étaient en rapport avec les mœurs du temps. Ainsi, les chanoines de Laon étaient exempts de la juridiction épiscopale; sauf certains cas déterminés, ils devaient corriger . eux-mêmes les abus qui s'élevaient dans leur sein. Ils pouvaient porter des censures et lancer des interdits, en vertu desquels l'ofiBce divin cessait non-seulement dans la cathédrale , mais encore dans un certain nombre d'églises. Le peuple était fort ému de ce silence des sanctuaires; et les seigneurs laïcs les plus redoutés, souvent réduits par cette lugubre mesure à entrer en accommodement, se désistaient de leurs procédés vexatoires.
A la suite de quelques démêlés avec l'Eglise, Enguerrand ni, sire de Coucy, avait ravagé les terres du chapitre. Le doyen, Adam de Courlandon, pour venger cette injure, emprisonna quelques gens du violent baron. Celui-ci, irrité, arme ses guerrriers, se met à leiir tête, entre dans la ville de Laon, se dirige vers la cathédrale, en enfonce les portes, se saisit du doyen, et l'emmène chargé de chaînes au donjon du
1. Eisi iofiUMB eondîlîooîs fait sccondùm Mculi vtnîlalciD, qoîà films paapercQli resarciCDlts sotalares io Fraocil, oobilissiams Umen sapieotil el Tûlalibu. AtmaUs eecUsialici, lom. XIY, loco dttlo.
20 JACQUES PANTALÊON
château de Concy, que lui-même venait de rebâtir ayec magnificence.
Cet attentat causa la plus vive émotion dans toute retendue de la province : le chapitre de Laon donna ordre de cesser la célébration de l'office divin dans le diocèse ; celui de Reims, pour exprimer plus énergiquement sa douleur, fit descendre les châsses des saints et les exposa sur le pavé de l'église jonché d'épines; celui de Soissons offrit aux chanoines de Laon de partager avec eux ses ressources; celui de Tournai adressa des lettres pressantes à l'archevêque de Reims pour le prier de ne pas laisser impuni ce sanglant outragea
Jacques Pantaléon, député trois fois à Rome pour y soutenir les droits du chapitre, montra, dans ces missions difficultueuses, tous les talents de l'homme d'affaires et de l'habile négociateur. Ses voyages relatifs aux violences du sire de Coucy furent couronnés d'un plein succès à la cour d'Innocent III. Ce pape, devant qui les princes et les peuples s'inclinèrent, et dont les sentences étaient exécutées d'un bout de l'Europe à l'autre, regarda la cause du chapitre de Laon comme celle de l'Eglise. Il chargea les trois métropolitains de Reims, de Sens et de Rouen, d'excommunier Enguerrand et ses complices, jusqu'à ce qu'il revint à résipiscence. Sans paraître redouter les foudres du Vatican, le sire de Coucy était allé en Angleterre avec Louis YIII pour une expédition ouvertement blâmée par le souverain pontife. La guerre n'eût pas une heureuse issue; les Français rentrèrent dans leur patrie, et Enguerrand comprit la nécessité de faire sa paix avec l'autorité ecclésiastique.
Le cardinal Hugolin, de la famille des comtes d'Agnani et de Segni, neveu d'Innocent III, occupait alors la chaire de saint Pierre sous le nom de Grégoire IX ; c'était un vieillard presque centenaire ; mais au calme et à la prudence de l'âge, il associait la vigueur et le courage de la maturité, le feu et la
1. ArUiquUéê religieuseê du diocèse de Soisions et Laon, par Lbqobcx, tone 11. Paris, Parmeiitier, éditear^ 1859.
fraîcheur de la jeunesse. Les qualités de cœur et d'esprit dont Jacques Panlaléon fit preuve comme principal représentant des intérêts du chapitre de Laon avaient été appréciées par ce grand pape qui lui adressa une bulle pour le nommer arbitre du différent entre les chanoines de Laon et les sires de Coucy. En reconnaissance de ses démarches lointaines et périlleuses^ le chapitre offrit à Jacques Pantaléon cent livres Parisis; mais le généreux négociateur ne voulut accepter d'autre récompense qu'un service funèbre célébré annuellement pour le repos de son âme dans l'église de Laon'.
Jacques Panlaléon passait pour très apte à déchiffrer les chartes, les diplômes, les litres anciens, à les comprendre, à les classer, et surtout à en reconnaître l'aulhenticité ou la fausseté, l'intégrité ou l'altération. On a conservé longtemps à Laon le carlulaire de celte église rédigé par lui et écrit en entier de sa main avec des noies marginales. En léle du recueil se trouve un prologue où le chanoine paléographe se proclame humblement le moindre d'eulre lous ses frères et souhaitera ses vénérables collègues dans le sacerdoce la grâce divine en ce monde et l'éternelle gloire en l'autre*.
Versé dans toutes les connaissances de son époque, Jacques Pantaléon n'était étranger à aucune de celles qui semblaient exiger ou un goût particulier, ou une applicalion exclusive. La méthode des études spéciales et de la division du travail intellectuel était loin d'être pratiquée de son temps comme elle l'est de nos jours. La sociôlé prétait alors peu de secours à l'individu. Chacun était obligé de se suffire à lui-même et
t. Ipse est eoiiD qui libram is'um oompilavit, ot io prologo legitur, qai pro defeosioQe privilegiorum ccclesidD lauduacnâis ad romanair. curiam perscoaliter laboravit centra diclom logelramoum, ut bic apparet, qui pro tanlo labore Cfutom libras Parisicoscs, quas ei voluil dare capiUilum, recusavil, nec aliud salarium voluit, oisi solùm ut pjus aooivcrsariuiii ficret in eccicsiâ lauduuensi : eut capKulum boc concessit. D. Marlot, Histoire de la Ville ^ Cite et Univer» titéde Beims, manuscrit inédit publié par l'académie de Reims, tome III.
2. Viris venerabilibus et dominis venerandis capilulo lauduoeasi Jacobus de Trccis, cuoctis fratri bus suis mioor, gratiam in praienli et gloriam io futuro... D. Marlot, Uko cUalo.
82 JACQUES PANTÂLËON
de tout coonaUre poar mettre tout à profit. Cette nécessité de posséder une vaste instruction encyclopédique, désespoir des faibles et encouragement des forts, fit la supériorité des grands docteurs du moyen-âge, et notamment de Jacques Pantaléon.
Ce digne chanoine, encore plus ambitieux de cfîaritë divine que de science humaine, voulut élever sa piété à la hauteur de ses fonctions. Il commença donc à multiplier ses pratiques religieuses et à donner à Dieu de nouveaux et fréquents témoignages de son amour. Pour suivre plus librement son attrait et vivre dans un plus prochain et plus doux voisinage de son céleste Ami, le Seigneur Jésus, il fit bâtir dans sa maison, sise au cloître, une chapelle en l'honneur du Saint-Sacrement, asile sacré qui se partageait avec l'étude les heure's de ses jours et de ses nuits. Là, sans négliger les exercices réguliers et publics de l'ofilce canonial, il entretenait avec son Bien-Aimé de mystérieuses et continuelles intimités. De ses longues et délicieuses communications avec Dieu, il passait à l'autel où se consommait leur union. Pendant la célébration de l'adorable sacrifice, il était tout en larmes; on eût dit, à voir son attendrissement, qu'il avait dépouillé les voiles de la chair et qu'il contemplait à découvert son divin Sauveur souffrant et mourant sur la croix ■.
Dans ses relations ordinaires avec ses collègues, il apportait des vertus d'un autre ordre et ces qualités aimables qui donnent tant d'attrait au commerce des hommes d'élite. Lorsqu'il allait voir quelques pieux amis, ou qu'il les accueillait chez lui, il avait coutume de les aborder avec le baiser fraternel accompagné de ce gracieux salut : c II est bon d'approcher des lèvres parfumées par l'encens des saintes prières! > Il mêlait anx visites, aux causeries, à tous les signes d'affectueuse estime, quelque souvenir de la sainte Vierge, mère de Jésus, qui remplissait son cœur. Il se plaisait surtout à parler de
1. D. AlABLOT, Hiêtoire delà ville, cité et ^niver$Ué de Reitm, t. III , cbap. xxxiL
l'auguste idéal qu'il devait réaliser dans la suite par l'institution de la Fête-Dieu ■.
Comme sa charge l'obligeait de participer aux délibérations capitulaires où s'agitaient les affaires temporelles, il sut s'y concilier tous les esprits autant par l'édification de ses discours que par l'habileté de ses plaidoiries. Etienne de Brie, doyen de Laon , et lihier de Mauny, trésorier du chapitre , le choisirent pour leur exécuteur testamentaire. Conformément à leurs dernières volontés, Jacques Pantaléon acheta deux encensoirs de métal très précieux pour brûler des parfums devant le Saint-Sacrement comme un symbole de la prière que le cœur des fidèles adresse au -ciel , et comme l'expression de l'adoration qui est due au Très-Haut.
Le nombre plus ou moins grand des cierges servait à distinguer le rit plus ou moins solennel des fôles. Jacques Pantaléon, suivant les clauses du testament d'Ilhier de Mauny, son collègue et compatriote, ordonna d'allumer à l'autel de la cathédrale de Laon, treize cierges en cire aux principales solennités; les rapports symboliques qu'exprimaient ces cierges variaient selon les différentes cérémonies. En général , ils figuraient le Messie présent dans son Eglise comme la lumière des nations et le feu sacré de l'amour qu'il est venu allumer dans les cœurs en descendant sur la terre; ils rappelaient aux assistants qu'ils devaient eux-mêmes ressembler à des flambeaux allumés au Soleil des intelligences pour luire par la bienfaisante clarté de leurs bonnes œuvres et se consumer de chastes ardeurs en présence de Dieu^.
i. Prcsulis hic prim6 Lauduni clericus, indè
Parochis dic(« rector ia urbe fuit.
Post baccaoooicus Laudaoi Ucius, io illo
Qu» GuQt opéra fcrl sua fama satis.
Corde Icoùs Domiot Icx , ejus passio , primé ,
CoHoqoiis ejus Vjrgo bcata fuit.
TiBODORiGUS Vallicolobis, t» vUd l/Ydaiii /K, apud Papiriuv Massonum, liber V, folio 229.
2. D. Marlot, Histoire de la ville , cité et univers, de Reims, u lit , loco cilato.
U JACQUES PANTÂLÉON
Ce qui inspire les catholiques dans le culte d'honneur et de respect qu'ils rendent aux saintes reliques, ce n'est pas seulement la pensée de l'union intime qui a existé entre le corps et l'âme , mais la pensée des relations éternelles qui existeront un jour entre ces reliques et l'âme qui les revivifiera. Pour raviver ce culte et exciter le peuple à la vénération envers les justes défunts qui ont été les membres vivants du Christ et les temples de TEsprit Saint, Jacques Pantaléon commanda une châsse d'argent et y renferma les restes des corps des saints du diocèse. Au sommet du reliquaire on grava des vers latins qui marquent la date et le nom de l'ouvrier ■.
Vers 1238, Garnier, successeur d'Anselme de Mauny sur le siège épiscopal de Laon, s'estima heureux de pouvoir confier a Jacques Pantaléon une large part dans le gouvernement temporel et spirituel de son diocèse. Il l'investit de la plus éminente dignité administrative dans l'Église après l'épiscopat; il le nomma grand archidiacre^
La vieille cité laonnaise, si paisiblement assise aujourd'hui sur une montagne, flanquée de jardins potagers et de bosquets odoriférants, environnée de maisons de plaisance et de villages plantureux, formait, en ce temps-là, une de ces républiques ambitieuses et turbulentes qui tenaient à conserver leur vie propre en dehors des grands intérêts nationaux. Ses fortifications, percées de meurtrières et surmontées de ha^utes tours» lui donnaient un aspect sombre et farouche. Le pouvoir des nobles n'y était pas plus bienveillant et protecteur que la soumission des serfs n'y était respectueuse et résignée. Laon devenait souvent le théâtre de sanglantes représailles. Les prétentions rivales de l'aristocratie, de la bourgeoisie et du
1. M., bb C, qoater y, seplem carreotibus anois, Sub Jacobi, Sioiooisque maQU nitetarle Joaooiâ Oocopus. . . .
D. Marlot, 1. 111, loco cUalo.
t, llaqoè boooribilis prssalas laudooeosis ecclesi» cam io suum Archidiaconum cTocavU: in qui cccicaiâ taadabiiilcr Tiiit,el bonesta coDYersaiiooia babitum studuil cooservare. Papirii Massoni, libri $ex de episeapis urbii , folio 123.
clergé ajoulaient encore aux embarras de la situation. Il fallait un homme d'action et de parole, médiateur acceptable et bienvenu entre tant d'éléments divers qui se beurtateni sans cesse. Aussi l'évéque Garnier se félicitait-il d'avoir trouvé dans Jacques Pantaléon un conseiller dans ses jugements^ un interprète des lois, un autre lui-même.
Jacques Pantaléon, en effet, déploya tant de force et de sagesse qu'il ne le céda en rien à ses devanciers dans Taccom* plissement de ses nouvelles fonctions; il exerça mémo une action considérable dans le diocèse, dans l'église et dans la maison de l'évéque^
Et d'abord, préposé à la surveillance de toutes les paroisses, il visitait ces petites chrétientés éparscs, les pourvoyait de prêtres, se réservait les actions contenticuses et déchargeait les pasteurs d'âmes des tracas du temporel; il rendait compte à l'évéque des églises à réparer, de leurs orncmcnls, de leurs richesses, des incidents qui s'y passaient, des attaques qui en compromettaient les franchises II faisait les collectes, remettait les dons i l'évéque; il maintenait l'observation des règles canoniques et en dénonçait la transgression; il étendait sa puissance jusque sur les monastères et sur les séculiers. Les juges ne pouvaient pas, sans en référer à lui, connaître des causes entre clercs et laïcs, ni juger les veuves et les pupilles. Les commandants militaires ou les magistrats encouraient l'excommunication, s'ils empêchaient l'archidiacre d'exercer son pouvoir juridictionnel. Le dimanche, il allait ordinairement porter quelques paroles d'exhortation aux prisonniers. Dans les conciles, il avait voix consultative et décisive, et il souscrivait avec les pères des assemblées synodales.
Les fonctions de l'archidiacre dans l'église n'étaient ni moins graves, ni moins complexes. C'était à lui d'indiquer à l'évéque dans le sacrarium les fêtes, les jours de jeûnes, et do les an-
S. ComplexuiD idc6 siogolaribos sludlb eocleftiam Itadaneiisein. ab) primoin pootificilQiD intit, ipeetnct (esfalur io litlrris ad cleram landaoeiMfai. Annales eeeletioêtmt loeo ciUUo,
noncer aux fidèles da baut de l'ambon; à lui de présider au bon ordre des cérémonies, et de désigner qui, parmi les clercs, devait lire l'ApOtre ou le Prophète ou l'Ëvangéliste, réciter les litanies, chanter les répons, antonner les antiennes. Il distribuait aux prêtres des paroisses les saintes huiles desti<nées à Tadministration de certains sacrements. Dans les ordinations et dans la reconciliation publique des pénitents, sa présenco était rigoureusement nécessaire; il remplaçait souvent révéque dans révangélisation des peuples.
Jacques Pantaléon se délassait d'un labeur par un autre. Après le diocèse, après la basilique, il lui restait pour tente de repos la maison épiscopale où Garnier se déchargeait sur lui de ses plus intimes sollicitudes; pour loisirs, les audiences i donner, les affaires à régler, les portions mensuelles à distribuer aux clercs, les hdlcs à recevoir, les pauvres de la matricule à sustenter; puis, pour lieux de récréation, Técole cathédrale dont il était le maître et le régulateur, grande et délicate occupation de rarchidiacre, à laquelle Jacques Pantaléon avait été prédisposé par trop de soins providentiels pour ne pas s'y livrer avec un dévouement sans bornes et avec succès».
Au milieu de ces sollicitudes immenses, l'archidiacre apprit avec douleur la mort de son père. Il le fît inhumer i l'abbaye de Notre-Dame-aux-Nonnains. Sa mère, type de la femme forte dont parle TËvangile, se retira dans le couvent de Notre- Dame-dcs-Prés, non loin.de la ville de Troyes; ce fut là que chrétiennement résignée, elle remit son âme entre les mains de Dieu, et s'endormit paisiblement dans la joie du Seigneur. Jacques Pantaléon, soucieux de l'avenir des autres membres
4. Httc ccclesia dos oHid per noslras saccessus etatis fovtt al mater, pavU ut outrii, proleiil al luirii , edocuil ut magistra, et sicut bencGca hoooriûcavit. H«c tMMtrum statum primulum, primo canonicalûs prœbeodsque beneficio, et posteà officio arcbidiacouaiûs, adauxit; ibi uoatra studia suos prtmos babuère profectus; ibi soscepimus boDorum oostrorum primitias, iudèquead ecclesias aliaa gradaiim processimus, asceodendo semper per processum bujus modi, provcbcnte Dec, caibcdram alliorem... £pwl. Urbani IV, apud D. Marlot.
de sa famille, ne négligea rien poar assurer leur sort. Il donna une brillante éducation à Ancher, Tun de ses nereux et en fit un chanoine de l'église Saint-Pierre de Laon, pour l'élever plus tard au cardinalat. Pour ses deux sœurs il eût désiré les voir se consacrer à Dieu dans le cloître ; il savait que c'était là le dentier vœu de sa mère et la dernière grâce que cette sainte femme avait demandée avant de mourir. Elle avait sans doute formé ses filles à toutes les vertus par ses paroles et par ses exemples de chaque jour; sa vie, mêlée sans cesse k leur vie, les avait pénétrées de piété; mais elle prévoyait, à la lumière de rexpérience et de la foi, tout ce que ces chères enfants, avec leur jeunesse et leur beauté^ auraient à craindre d'un monde où fermente toujours la corruption.
De leur coté, ces jeunes filles, cultivées avec tendresse dans l'estime de la retraite et do la prière, avaient entendu mille fois redire à leur mèreles privilèges delà vie religieuse; elles avaient grandi à un foyer qu'elles eussent pu appeler leur couvent natal ; leurs inclinations les portaient donc naturellement vers la solitude. Elles n'auraient, pour ainsi dire, rien à changer i leur pieuse et régulière existence ; fleurs sans lâchC) elles ne feraient que se transplanter dans un autre jardin où elles auraient le même ciel, le même air, le même soleil et les mêmes rosées. La mort de leur père, le souvenir et le vœu de leur mère, la haute sainteté de leur frère, enfin cette soif ardente de dévouement qui tourmente les âmes ferventes et pures, achevèrent de fixer leur vie; ce fut à toutes ces causes, après Dieu, qu'eues durent l'ineffable faveur d'abriter leurs jours dans quelqu'un de ces monastères de femmes, alors si édifiants et si nombreux en Champagne. L'une, nommée Agnès, embrassa l'ordre des Clarisses à Reims ou à Provins; et l'autre, connue sous le nom de Sybille, entra chez les Bernardines de Uontreuil-sous-Laon.
Sur ces entrefaites, l'évêque de Liège, Robert de Torotte, parent de Thibault, roi do Navarre et comte de Champagne, appela Jacques Pantaléon pour lui confier une part dans son
28 JACQUES PANTÂLËON
administralioD diocésaine. Les chanoines regardes, selon Texpression du concile de Trente, comme le sénat de l'Église, habitaient à Liège comme A Laon, des cloîtres qui se composaient de maisons particulières et ne laissaient pas néanmoins de former une enceinte séparée et même fermée de portes. Ils accueillirent le nouvel archidiacre avec de vives démonstrations de joie et de respect; ils le virent bientôt, modèle de ferveur, de pénitence et de régularité, les dépasser dans les voies do la perfection chrétienne, assister avec l'allégresse d'un ange à tous leurs offices, s'unir à toutes leurs veilles, partager tous leurs travaux. La cathédrale de Liège, comme celle de Laon, Dffrait naguère des vestiges du cloître où Jacques Panlalécm conversait avec ses vénérables collègues, à la manière des péripatéticiens, le long des arcades gothiques et sous les ombrages du préau. Plusieurs d'entre eux aspiraient comme lui à réprimer les attaques contre le dogme de la présence réelle et à raviver celte croyance génératrice de la piété catholique. Le docte archidiacre sat discerner ces athlètes de la foi, les associer à ses vues et les faire collaborer à ses projets*.
Parmi les hommes éminents qui lui prêtèrent le concours de leurs lumières et de leurs vertus, l'histoire remarque surtout Hugues de Saint-Cher, provincial des dominicains de France. Ce docteur, natif de la Bourgogne cisjurane, avait étudié et professé en môme temps que Jacques Panlaléon, à l'Université de Paris. Après avoir rendu beaucoup de services à son Ordre par la fondation de nombreux monastères, et surtout par ses travaux exégétiques, il fut créé cardinal par Innocent IV ; c'était le premier dominicain revêtu du chapeau. Comme les évéques qui l'avaient souvent appelé dans leurs conseil, les papes Grégoires IX, Innocent IV et Alexandre IV
I. Disposilorque domus, sempcr provbus agoodis» Solliciius faclis iogcoioque doccns.
Traasccndcodo modum vigilans, palicosque laborîs, Vil polcrant cjus tempora tan la paii.
Intcodcns prccibus per tempora ccrla, tôt ejus Virtutes quas lu corde nolarc potes.
Tbkodoiiicoi Valucoloris, In vUd Urbani IV, apod Pâpyiuom MAsyoKuiit fotiong
l'utilisèrent pour diverses négociations importantes. L'infatigable moine consacrait i l'étude tous les moments que lui laissaient les missions confiées i sa sagesse et à son activité. Aussf ses œuvres, surtout celles qui ont rapport à la sainte Écriture, lui valurent-elles, dès son vivant, le glorieux sur* nom de Père des concordances. '
Jacques PanUléon et son célèbre ami Hugues de Saint-Cher savaient si bien entremêler les divers exercices de Tintelligence et du cœur, qu'ils s'offraient l'un à l'autre un aide et un délassement. A la lecture succédait la prière vocale; i la prière, l'étude; à l'étude, la méditation; ces labeurs, nourriciers de l'âme , se prêtaient un mutuel enchantement. Justement renommés à Liège comme les plus habiles maîtres dans la vie intérieure, ils ne faisaient qu'appliquer à la direction des personnes pieuses des conseils dont ils connaissaient, par expérience, l'efiicacité, et des moyens dès longtemps mis en œuvre pour leur propre avancement dans la voie des parfaits. Julienne l'hospitalière, Eve la récluse, et Isabelle de Huy, angèliques jeunes filles qui se dérobaient au monde pour mieux se donner à Dieu, les avaient choisis pour guides spiriluelsi.
Julienne, religieuse du Mont-Cornillon, mettait ses délices dans la lecture de saint Augustin et de saint Bernard. Le commentaire si onctueux, si tendre, du Cantique des cantiques avait allumé en elle un ardent amour envers le divin Époux des âmes pures; elle gémissait, elle pleurait, dans le secret de sa cellule, sur l'aveuglement des hommes qui méconnaissaient l'excellence et les effets merveilleux de l'Eucharistie; elle ne pouvait se consoler, parce qu'elle voyait le monde outrager par ses froideurs et par ses blasphèmes l'Emmanuel qui, pour arriver plus sûj*ement au cœur faible et timide de ses créatures,
I. EsUot archidiacre du Liège, il Yîsitoil souveot trois iosîgoes dames relîglea8e& : Isabelle, bégnioe de Hue, Efe, recluse sa mool Sl-Martio eo Liège, et Julienne, vierge native du mesme païs de Liège, et religieuse de Cisiaai au Btool-Comilloo, proche ladite ville ; surtout il faisait des sainctes confëreoces avec cette dernière à laquelle fut premièreoicnt révélé, en Pan 1230, qu*à la célébration des festes solennelles de TEglise en manquoit une spéciale... N. Dks- GogBRois» la Saincleié chreUienne, folio 361.
aO JACQUES PANTÀLÉON
▼oile les rayons de sa majesté infinie el rëclat de son humanité glorieuse sous les humbles apparences du pain et du vin. De là lui Tint une dévotion extraordinaire pour le sacrement de l'autel; elle se prenait sourent à s'étonner que TËglise n'eut pas institué une de ses plus belles fêtes pour célébrer d'une manière spéciale cette demeure du fils de Dieu au milieu des enfants des hommes; et dans le silence des nuits» toutes les toh qu'elle s'appliquait à l'oraison, la lune brillante lui apparaissait traversée d'une ligne obscure qui semblait en fracturer le globe.
Inquiète de cette vision souvent renouvelée, elle craignit d'être le jouet d'une illusion de l'ange des ténèbres; elle découvrit les peines de son âme i ses supérieurs qui répondirent que la chose était douteuse et pleine de dangers. Les plus douces joies de Julienne, dans son union avec Dieu, furent, dès lors, mélangées d'amertume. Elle conjurait le Seigneur Jésus d'éloigner d'elle cette vision importune; elle demandait à l'archidiacre Jacques Pantaléon, qui connaissait son tourment intérieur, de l'aider à obtenir la grâce de sa délivrance; mais celui qui la sanctifiait par cette croix, sourd à ses prières, se plaisait à éprouver ainsi la patience et le courage de celle qu'il ne voulait éclairer que plus tard. Il lui inspira même la pensée qui devait changer ses angoisses en d'autres plus nombreuses et plus poignantes. Elle se posa cette question : si, au lieu d'implorer du ciel l'éloignement de celte étrange lumière, il ne serait pas mieux, puisque Dieu permettait toujours sa présence, de prier pour qu'il lui révélât sa mystérieuse signification'.
Un jour, dans un de ses célestes ravissements, elle apprit que la lune représentait l'Ëglise militante; que la tache quj obscurcissait une partie de sa clarté indiquait le besoin d'une
1. Donc nosU'e archidiacre Jacques eaUnt fort vertoeoi el familier de aaincle Julienne, elle luy déclara beaucoup de choses à advenir , particulièrement luy prédit qu*il viendroit au degré souverain de PEglise. N. Dbs-Gobrrois, laco cUaîo.
f(Me nouyelle pour ranimer la foi languissante des fidèles; que le souvenir de Tinstitution de rEucharislie ne devait pas être solennisè le Jeudi-Saint, jour où l'Église se trouve comme plongée dans la tristesse et la douleur; mais qu'il fallait consacrer à la célébration de ce glorieux anniversaire un jour spécial dans l'année ; et cela, pour trois fins principales : la première pour confondre la perfidie des hérétiques ; la seconde, pour réparer les outrages commis envers le divin Sauveur ; la troisième, pour témoigner hautement la foi catholique en la présence réelle.
La première personne à qui Julienne ouvrit son cœur fut la bienheureuse Eve qui vivait retirée en quelque coin solitaire, près de la collégialedeSaint-Martin. La pieuse récluse la supplia de lui obtenir de Dieu des affections semblables. < Ohi non, dit Julienne, il ne vous est pas expédient d'en avoir : elles
< ont épuisé toutes mes facultés physiques. Seulement que le c Seigneur vous fosse la grftced'en concevoir, selon la mesure c de vos forces, afin que votre esprit puisse en expérimenter
< la douceur, sans que cela nuise à votre corps, i .Dès le moment de cette communication , l'amour d'Eve pour l'Eucharistie s'enflamma d'une nouvelle ardeur et lui inspira un si vif désir de l'établissement d'une fête solennelle en l'honneur du Saint-Sacrement, qu'elle craignait sans cesse que l'enfer et ses suppôts ne l'empêchassent par leurs efforts. Elle manifesta ses appréhensions à Julienne, qui la rassura complètement pour l'avenir. • Ne craignez point, ma sœur, lui ditc elle; cette solennité serainstiluée par l'entremise des humbles, c Sans doute, l'ennemi de tout bien s'y opposera, par lui-même c et par ses sectateurs; mais il échouera, et toutes ses tentalic ves ne feront que donner plus d'éclat à cette institution. •
Eve, réjouie et fortifiée par cette réponse, n'avait plus d'autre pensée que de tourner tous ses humbles et brûlants désifs vers Dieu, pour obtenir de sa majesté suprême d'inspirer au souverain pontife, vicaire de Jésus-jChrist, l'institution de cette solennité. La bienheureuse Julienne, de son côté, s'en ouvrit
à sa compagne Isabelle de Huy , religieuse hospitalière du Monl-CornilloD. f Puisque nous arons dans rEucharislie un c ineffable gage de la miséricorde de Dieu enrers les hommes,
< lui dit-elle, ne serait-ce pas un immense bonheur pour l'E-
< glise, si elle honorait, par une fête particulière, ce sacrement c par excellence? > A ces mots, Isabelle, frappée de la physionomie singulièrement expressire de Julienne, s'aperçut qu'il se passait dans son âme quelque chose d'inconnu à la sienne. Elle se mit aussitôt k prier pour obtenir les lumières qu'elle n'avait pas. Dieu la favorisa bientôt d'un céleste enlretien dont la suavité ne cessa plus d'embaumer sa vie; elle eut désormais la même flamme au cœur que ses deux fervenles amies.
Julienne, élue prieur de son couvent, se seniit plus hardie à parler ; elle consulta de nouveau son directeur Jacques Pantaléon, initié depuis longtemps à tous les secrets de sa conscience ; puis elle s'adressa à Jean de Lausanne, chanoine pieux et influent, pour le prier d'interroger les meilleurs théologiens. Le chancelier de Paris, le dominicain Hugues de Saint-Cher, Gui ou Guyard, de Laon, évêque de Cambrai, et plusieurs autres personnages savants et vertueux furent d'avis que l'absence d'une fête en l'honneur du Saint-Sacrement obscurcissait en quelque sorte le doux éclat de l'Église catholique et qu'il convenait de célébrer la divine institution de l'Eucharistie plus solennellement qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. Robert de Torotte, pressé par ces vénérables docteurs que Julienne avait gagnés à sa cause, convoqua un synode, où fut votée la célébration de la Fêle-Dieu dans son diocèse. Tan 1S46. Mais il mourut sans avoir publié son mandement sur l'extension du culte eucharistique. Ce douloureux événement ajouta encore aux rudes épreuves que Julienne eut à supporter, tant de la part des religieuses de son monastère que de la part des habitants de Liège. La pauvre prieure se vit même obligée de quitter son couvent et d'errer, avec quelques compagnes fldèles à son malheur, en divers asiles qui ne cessèrent de leur être disputés. Elle souffrit toutes les perse-
cutions arec une conslance héroïque, et mourut dans Teiil le 5 ayril 1288».
L'ordonnance du prélat défunt serait probablement restée sans exécution si Jacques Panlaléon ne s'en était pas sérieusement occupé, et si son docte ami, le provincial Hugues, cardinal-prélre de Sainte-Sabine, nommé légat du pape dans la Basse-Allemagne , n'élait venu à Liège et n'avait recommandé la fête nouvelle, non-seulement dans la ville, mais encore dans toutes les églises de sa légation^ : < Lorsque, pesant dans la même balance, dit-il dans sa lettre du 29 décembre 1252, les mérites du genre humain et les bienfaits du Créateur , nous réfléchissons que les bienfaits excèdent les mérites, autant et plus que l'océan surpasse en immensité une goutte de rosée , nous sommes frappé d'élonnement et nous tremblons d'effroi. Ce n'est pas sans motif, puisque le jugement de la droite raison nous donne à entendre que si l'homme se liquéfiait au service de Dieu, comme la cire fond à l'ardeur du feu, il ne pourrait lui rendre aucun tribut digne de sa Majesté suprême. Après nous avoir créés, il nous éleva en quelque sorte à la condition des Anges. Ensuite, il résolut de prendre la forme d'un esclave; et, triste de nous voir enchaînés sous la puissance du démon, il unit la chair humaine à la divinité dans le mystère de son Incarnation; il versa son sang d'un prix inestimable, afin de nous délivrer de la servitude où nous gémissons. Ce n'était point assez pour rassasier l'amour de l'Homme-Dieu à notre égard; il nous laissa son corps couvert des espèces sacramentelles comme d'un voile très-pur... Quoiqu'on fasse tous les jours mention de ce prodige adorable dans le sacrifice delà messe, il est juste et utile nëan-
i. Acta saneiorum db» Boll4Ndistbs, 5 aYril.
3. Nostre archidiacre, coguoissant au jagemeot de plasieurs hommes de boo esprit et Terta. outre le sîeo, qae cette Jalieoiie do BIoitt-Comilmn vivoit en très-saiocte 6lle dans Tesprit de Dieu, et Ums les mieux adviseï la diaoieut saiocte; il célébra parlicalièremeot aa paîs de Liège cette soleonité de la Fête. Dieu poor aa dévotioo. N. Des-Gooirois, la SaineUté ehrestienne, folio S6f .
i moins que chaque atmée, on en célèbre une fête plus spé- « ciale que celle de la Cène, C'est pourquoi nous statuons que < dans toute l'étendue de notre légation, tous la fassiez « observer la cinquième fërie après l'octare de la Pentecôte ; € et, afin que les fidèles se portent à cette solennité arec fep t yeur, nous leur accordons cent jours d'indulgences. »
La célébration de la Fête-Dieu n'en continua pas moins à languir dans la plupart des paroisses. Le chapitre de la cathédrale de Saint-Lambert , malgré le zèle que déploya Jacques Pantaléon pour le rendre fororable à la solennité, s'efforça même de la faire abroger. Une semblable épreuve ne s'expliquerait pas mieux que la persécution suscitée contre la bienheureuse Julienne, si l'on ne connaissait le déplorable épiscopat de Henri de Gueldre, plus propre au métier de la guerre qu'aux fonctions du sacerdoce. Sa demeure, flanquée i ses trois angles de grosses tours en forme de pavillons, renfermait deux vastes cours entourées de galeries voûtées, aujourd'hui lugubres et silencieuses ; les piliers en candélabres et les larges arcades rappelaient l'ornementation architecturale des splendides palais des ducs de Venise. Dans cette résidence féodale, Henri de Gueldre, plus habile à manier Tépëe que l'encensoir, avait d'un côté sa chapelle, de l'autre la salle de ses gardes. L'aspect sombre et farouche de ce château-fort éveillait le sentiment d'une fière domination plutôt que d'un pouvoir paternel. Aussi, par ses mesures vexatoires, provoqua4-il souvent les murmures et les révoltes des habitants de Liège ; et, sous son règne plus militaire qu'ecclésiastique, il s'introduisit dans le clergé des villes et des campagnes de son diocèse une grande licence qui empêcha l'établissement définitif de la Fête-Dieu.
Cependant Pantaléon avançait dans la voie des honneurs. De Liège il se rendit à Rome, où, depuis ses voyages en Italie pour les affaires du chapitre de Laon , il avait entretenu de constantes relations avec tout ce qu'il y avait de grand et de vertueux dans la capitale du monde catholique. Innocent IV l'honora de sa confiance ; il le nomma successivement chapelain du Vatican et trésorier de la basilique de
Saiat-Pierre, vers 1243. Les papes arai^t, dès cette époque, en leur double qualité de chef suprême de la chrëtieoté et de prince sourerain des Etats de TEglise, une double cour arec un double personnel. Aux degrés inférieurs de ce personnel de leur maison se trouvaient, entre autres, les prêtres qui remplissaient une charge analogue à celle des chapelains épiscopaux ; ils s'employaient par conséquent à diriger les cérémonies dans les solennités où le Saint-Pére ofQciait dans tout l'appareil de sa magnificence. Cette marque d'affection et d'estime qu'obtint l'archidiacre de Liège l'attacha pour jamais au pape Innocent IV et eut ainsi une influence décisive sur son sort.
Jacques Pantaléon occupait ce poste , lorsque sa sœur Sybille, abbesse de Honlreuil-de-Laon, le supplia affectueusement de lui procurer l'image de la sainte Face déposée au trésor du Vatican. Le pape s'y refusa ; mais il permit à son chapelain d'en faire tirer une copie, ajoutant qu'il voulait être lui-même témoin du travail du peintre, soit pour donner plus de poids à l'ouvrage par sa présence, soit peut-être par une espèce de pressentiment du miracle que le Seigneur Jésus devait opérer en faveur de ses épouses les bernardines de Montreuil. Au jour fixé , Sa Sainteté, accompagnée des principaux officiers de la cour papale, se rendit à l'église Saint-Pierre. On descendit la Véronique d'un endroit assez élevé où elle ëlait exposée à la vénération des pèlerins. L'artiste s'approcha de l'image miraculeuse; il allait, avec son pinceau, en ébaucher les premiers traits, lorsqu'il tomba subitement à la renverse et demeura évanoui. La nombreuse et brillante assemblée, frappée de cette scène inattendue, resta stupéfaite. L'étonnement redoubla, quand le peintre, revenu à lui, voulut de nouveau se mettre à son ouvrage.^On s'aperçut qu'une main invisible avait formé, pendant son évanouissement, un tableau d'une si parfaite ressemblance qu'on l'aurait pris pour la Véronique même. Jacques Pantaléon s'empressa de l'envoyer aux religieuses de Montreuil avec une lettre autographe dont voici la teneur :
c Aux vénérables sœurs bien-aimées en Jésus-Christ, à
c Tabbcsse et aux religieuses du couvent de Montreuil , c Jacques de Troyes, chapelain de notre saint Père, soahaile
< le salut, la jouissance et la claire vision du bien après lec quel elles soupirent. Nous avons appris, par notre Irùsc chère sœur, que vous brûliez d'une ardent désir de possé- « der la figure de notre divin sauveur dans Tespérance c que sa contemplation vous animerait d'une nouvelle fer-
< veur et rendrait vos affections plus pures.
€ Nous donc qui, de très-bon cœur, voudrions procurer
< toutes choses capables de vous faire acquérir la grâce de € Dieu en ce monde, et à l'avenir réternelle gloire, nous vous € envoyons, pour satisfaire de tout notre pouvoir au pieux € désir de notre dite sœur bien-aimée , la reproduction de « cette sainte Face. Ne vous étonnez pas de la trouver d'une
< couleur obscure et basanée; si ceux qui respirent un air
< tempéré et habitent des lieux agréables ont la chair blanche « et un corps délicat; ceux, au contraire, qui travaillent per-
< pétuellement dans les champs, ont la flgure hâloe, altérée et
< comme noircie par la brûlante chaleur ; ainsi cette bient heureuse face porte l'empreinte du feu des tribulations qu'a c endurées notre Seigneur, lorsqu'il travaillait pour notre c rédemption dans le champ de ce monde mortel.
€ C'est pourquoi nous vous prions avec instance de rccec voir cette image comme la sainte Véronique, ou comme sa € véritable ressemblance; honorez la par votre piété ; que sa € contemplation vous rende meilleures; souvenez-vous de « nous dans vos prières et vos méditations. Fait à Rome, le 3 c juillet de l'an grâce 1243, le lundi après la fête des sainL^ t apôtres Pierre et Paul', i
Jacques Pantaléon appelle cette image la Véronique; ce nom, qui signifie véritable image, a été donné souvent à la sainte face de Montreuil. De graves auteurs pensent qu'elle est une copie d'une ancienne effigie du Sauveur, qui se conserve à Rome, dans TËglise de la Scala sancta, près la basilique de