‹ Histoire du passage des AlpesChapitre 20 sur 48 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

Détermination du lieu oïl Annibal trwersa le Rhône» Journal de Vexpédition depuis V arrivée de V armée sur les bords du Rhône*

JL)efuïs Nismes, la voie Romaine descendoit pour traverser le Rhône vis-à-vis X Arles , et remontoit ensuite à Caçaillon , sur la Durance. Mais nous allons voir qu'à Nismes , Annibal quîlta la direction de la voie romaine pour passer le Rhône dans une partie de son cours plus éloignée de la mer.

Polybe prend un soin particulier pour faire connoître d'une manière précise , et sans laisser aucune incertitude, le lieu où l'armée carthaginoise traversa ce grand fleuve.

Il fait mention de quatre circonstances qui coïncident toutes au nfiême point. Nous allons les détailler.

I .^ Le Lieu du passage du Rhône étoit à 200 milles d'Emporium, ou de Ampurias.

z.^ C'étoit un endroit où le Rhône n'avoit qu'un seul courant , c'est-à-dire , où il n'y

avoit point dlles qui divisassent son cours eu deux ou plusieurs branches.

3.^ Cet endroit se trouvoit à peu près à quatre jours de marche de la mer.

4.^ Il e'toit à 600 stades, ou 7 5 milles plus bas que l'embouchure de Flsère dans le Rhône.

La première circonstance ne suflfiroit pas seule à déterminer le point que nous cherchons ; elle nous empêche seulement de le placer plus haut que cette partie du cours du Rhône sans îles, qui est au-dessus deRoquemaure. Car si Ton vouloit, par exemple , remonter jusqu'au pont du St. Esprit , la distance seroit de 2 1 5 milles , en suivant depuis, Nismes la grande route qui passe par Remoulins et Bagnolsm Cette distance s'écarteroit déjà un peu trop des 200 milles de Polybe.

La seconde circonstance^ c'est-à-dire une partie du Rhône où il n'y eut point d'îles, et assez étendue pour qu'un grand nombre de bateaux pussent traverser en même temps, se rencontre au-dessus de Roquemaure , et s'étend , en remontant le fleuve jusqu'aux villages de Montfaucon et de l'Ardoise. Entre ces deux villages et Roquemaure, il y a un espace de 1800 toises, où le Rhône n'a point

d'iles et où il n'a que sSo à 3oo toîses dé largeur; tandis que depuis Roquemaure à Avignon 5 il y a de grandes îles , qui partagent le fleuve en plusieurs bras (i). M. De Saussure (2), décrivant la vue dont on jouit deptiis le château d'Avignon , dit : « On a sous 5> ses pieds le Rhône, qui, divisé en plusieurs » bras tortueux, forme un nombre dites » couvertes d'arbres et de la plus belle ver- » dure. 11 semble que ce sont plusieurs ri- » vières qui ici se réunissent, là se séparent » pour se rejoindre encore et s'entrelacer de D mille manières différentes. »

Au-dessus du petit village de l'Ardoise il y a une île fort grande, vis-à-vis de Caderousse j et plus au haut, jusqu'au-delà du pont du St. Esprit , le cours du Rhône est constamment entrecoupé d'une multitude de petites îles.

On conçoit aisément qu'une arme'e qui veut traverser un fleuve sur un grand nombre de bateaux , choisit un endroit où aucune île ne

(1) Toutes les îles qui se trouTeiit dans le cours du Rbôoe sont représentées avec la plus grande exactitude dans la grande carte de France dont j'ai déjà fait mention.

(2) Voyages dans les Âlpes» § i543«

peut arrêter ou gêner leur passage. Ce fut par cette raison qu'Annibal choisît l'espace sans iles, qui est au-dessus de Roquemaure (i).

Troisième circonstance. Le lieu du passage ëtoit éloigné de la mer de quatre jours de marche, à peu près.

Un jour de marche pour une armée , étoit de i5 milles, ou cinq lieues. Si nous mesurons 60 milles, en remontant depuis Tembouchure actuelle du Rhône , nous arriverons à 4 iDilles au-dessous de Roquemaure.

Les distances mesiu*ées sur la grande carte de France sont:

Milles romains.

Depuis l'emboushure orientale du Rhdne

jusqu'à Arles. 36

— — T^rascon 10

Ayignoa i5

— — Sorgues 7

— — vîs-à-vis de Roquemaure 65

Total- •• • 64^ milles;

Cette distance se trouve trop forte d'au moins 6 milles , car Polybe, en faisant mention des quatre jours de marche, se sert du mot presque. Mais l'embouchure du Rhône

(1) C'éloit aussi sans doute le lieu où les habîtans aToient coutume de le traverser ^t par la même raison.

56 HISTOIEE

étoit^elle aussi avancée, il y a deux miUe ans, qu'elle lest à présent ? Ce n'est pas à présumer. Le limon que le Rhdne charie constamment dans la mer, forme des atterrissemens ; et si Ton supposoit que depuis deux mille ans ,ces atterrissemens se sont avancés de 8 à lo milles, on ne séçarteroit peut-être pas de la vérité. M. Darluc , dans son histoire naturelle de la Proi^encCy publiée en 1 783, dit, p. 263, i( que la Camargue est un grand % terrain qm forme, par sa position, un trian- » gle équilatéral , ayant sept lieues de Ion- » gueur de chaque côté. Cette île sépare les s> deux bras du Rhône, qui se divisent au- » dessous d'Arles. Son enceinte étoit moins V considérable autrefois. Les atterrissemens » successif que Je Rhône a formés à son » embouchure , Font aggrandie. La tour de s> St. Louis, qui fut élevée près à^s bords » de la mer, en i63o, en est éloignée au- » jourd'hui d'une lieue. »

L'embouchure du Rhône étant un point de départ incertain, et son cours n'étant pas en ligne droite , mais faisant de grands détours jusqu'à Roquemaure, j'ai cherché sur la grande carte de France, la partie de la cote qui ne doit pas avoir changé depuis

deux mille ans. C'est au village de Foz^ situé sur une colline basse , à neuf milles à Torient de Tembouchure du Rhôoe. Depuis ce village jusqu'à l'étang de Berre^ il y a une suite de collines. Nous avons donc là l'an* cienue c6te. Les sédimens du Rhône n'y sont jamais arrivés , parce qu'ils sont poussés vers l'ouest par un courant de la mer , qui se dirige constamment de l'est à l'ouest dans le gol£e de Lyon. Ces sédimens vont combler les ports de la côte de l'ancien lianguedoc* Aiguemorte en est un exemple : c'étoit autrefois un port, qui est maintenant à 4 ou 5 milles de la mer.

Si donc l'on mesure depuis Foz jusqu'à Orgon^ sur la* Durance, en passant par les villages de Salon et Senas , et depuis Orgon par Sorgues , jusque vis-à-vis de Roquemaure, la distance se trouvera de ^"i^^oQ toises, ou 57 milles et un tiers. Cette distance correspond exactement à l'expression de Polybe , soit aux quatre jours de marche, à peu près , dont il est dit que l'endroit du passage du Rhône étoit éloigné de la mer ; car quatre jours de marche pour une armée, font 60 milles. C'étoit bien des jours» de \

marche pour une armée dont parle Polybe ,

puisque d^ns le chapitre prëcëdent , il fait mention d^une armée romaine qui ayant débarqué à l'embouchure du Rhône avait envoyé un détachement à la découverte, et s'étoit mise en marche elle-même après le retour du détachement pour aller attaquer Tennemi,

• La quatrième circonstance qui contribue à déterminer le lieu du passage du Rhône , est la distance depuis ce point jusqu'à Tlsère.

Elle se tire de la distance totale depuis le passage du Rhône jusqu'à la montée des Alpes, qui est de i4oo stades; car nous verrons au chapitre 5o de Polybe , qu'Annibal parcourut une distance de 800 stades , depuis risère jusqu'à la montée des Alpes. II faut donc retrancher ce nombre du précédent , et il reste 600 stades , ou 7 5 milles , pour la distance depuis le passage du Rhône jusqu'à l'Isère.

Si nous les comptons depuis cette rivière , en descendant le long du Rhône , nous arriverons exactement vis-à-vis de Roquemaure (i). Les détails de cette distance se trouveront dans le chapitre suivant.

(i) Le plus baat point de rembarquement de l'armée pour passer le Rhône fut cependant à âooo toises de

Cette dernière circonstance est celle qui fixe de la manière la plus précise, le lieu du du passage du Rhône. Nous ne pouvons donc pas nous tromper sur ce point trèsimportant de la route d'ÂnnibaL

Le passage de l'armée carthaginoise s'opéra en plusieurs traversées, dont la plus considérable put être de dix mille hommes* Supposons qu'Annibal eût rassemblé pour cela 60 galères ou felouques et 200 bateaux ; supposons, en outre , que toutes les embarcations fussent rangées les unes à côté des autres sur le rivage , aux environs de Montfaucon et de TArdoise ; elles dévoient occuper un espace de 5 à 600 toises; mais le courant étant très-rapide , elles étoient entraînées fort bas, avant qu'à force de rames , elles pussent atteindre l'autre rive. Supposons qu'elles descendissent de trois fois la largeur du Rhône, qui dans cet endroit, a 25o toises de largeur; les bateaux les plus bas ne pouvoient donc anûver sur la rive opposée que 1 400 toises au-dessous de Mont-

ce village et par conséquent à 72^ milles de l'Isère, comme nous le verrons plus bas.

6o HISTOIRE

faucon , c'est-à-diie 4 ^^ 5oo toises plus hajit que Roquemaure (i).

Les embarcations sur lesquelles la cavalerie traversa, sont appelées lemhi par Polybe. Il paroît que c'étoient des galères à un seul rang de rames, capables de naviguer sur mer; car on les employoit souvent comme bâtimens de guerre. Polybe (Livre III , chap, i6.) dit que Démétrius Pharius ravagea les \ îles Cyclades avec cinquante lemhi; et dans le Livre IV, chap. 29, que Philippe s'engagea à faire la guerre contre les QEtoliens, avec une flotte de trente lemhi.

Nous voyons dans Tite-Live (Livre 44 f ^ chap. 28.) que Persée envoie une flotte de quarante lemhi pour protéger; contre les

(1) L'on trouve dans la Notice des travaux de l'académie du Gard, pendant Tannée 1811 {^.^ partie, page 1 55 — 1 5; ) , l'extrait d'un mémoire de M. Martin de Bagnols sur Tendroit oii Annibal passa le Rhône* Ce savant le fixe^ par des observations faites sur les lieux, à l'ancien passage de Vjirdoiaey à une lieue audessus de Roquemaure. Ainsi^ quoique je n'eusse aucune eonnoissance des recherches de M. Martin^ je me trouve d'accord avec lui, puisque je place le plus haut point de l'embarquement à 2000 toises au-dessus de cette petite ville.

DU PASSAGE DES ALPES. 6l

ennemis, des bâtimens qui transporloient du blé des îles Cyclades.

Les pirates les employoient sur la Méditerranée, parce qu^on pou voit les faire a^er à la rame avec une très-grande vélocité. Polybe nous apprend que les habitans des bords du Rhône en avoient un grand nombre pour faire le commerce sur mer. Ces bâtimens furent donc d'une très-grande utilité pour transporter la cavalerie de l'armée carthaginoise.

Quant aux trente-sept élcphans, on les fit passer à plusieurs reprises; les deux radeaux réunis ensemble , sur lesquels on les transporta chaque fois étoient beaucoup plus grands que ceux fixés au rivage, qui avoient déjà cinquante pieds de largeur. On avoît sans doute construit un grand nombre dé ces radeaux, afin de ne pas être obligé de ramener les mêmes d'une rive à l'autre.

Il nous reste à chercher l'île où le détachement d'Hannon , fils du roi Bomilcar , traversa le Rhône sur des radeaux. En remontant ce fleuve l'espace de 200 stades , ou 25 milles, depuis Roquemaure , on arrive plus haut que le pont du St. Esprit , et même au-delà de l'embouchure de l'Ar-

dèche dans le Rhône. A 23 milles et vîs-àvîs d^ La Pafudj on trouve la pointe d'une île longue et étroite, qui a i8oo toises de longueur, et sur laquelle sont deux hameaux.

Le milieu de cette île est donc à ^5 mille de Roquemaure. Ce fut probablement là qu'Hannon traversa le Rhône avec ses troupes.

L'ëpoque à laquelle Annibal arriva sur les bords du Rhône , peut se fixer à Pëquinoxe d'automne , . ou plus exactement , au a5 septembre. Ce jour, comme nous le verrons dans la suite, se déduit par un compte rétrograde de celui de son arrivée au sommet des Alpes.

Voici l'emploi des jours, depuis son arrivée au passage du Rhône jusqu'à son départ pour remonter ce fleuve le long de sa rive gauche ou orientale.

Premier et second jours (les 26 et 37 septembre), employés à rassembler des galères, des bateaux, et à construire des canots avec les bois fournis par les babitans.

La 3.*^ nuit, départ des troupes d'Hannon.

Le 3.^ jour, construction de leurs radeaux.

Le 4*^ jour , leur passage du Rhône et repos. Pendant ce même temps , Annibal

ne restoît pas oisif : il achevoit ses préparatifs pour le passage de son armée.

La 5.^ nuit , retour d'Hannon le long de la rive gauche du Rhàne, vers le camp des Barbares. ,

Le 5.® jour (le 3o septembre) , passage du Rhône par toute Tarmée,

Le 6.® jour, assemblée de Tarmée carthaginoise. Départ des 5oo cavaliers numides , et leur combat avec les cavaliers romains.

Le 7.* jour , départ de Finfanterie pour remonter le fleuve. On achève la construction des radeaux , pour transporter les éléphans.

Le 8.® jour , passage des 87 éléphans* Retour des cavaliers romains au camp du consul.

— Le 9.^ jour (4 octobre), départ d'Ânnibal avec sa cavalerie et ses éléphans, pour remonter le long du Rhône.

Nous aurions pu, pour donner plus de temps à l'infanterie d'avancer dans sa marche, assigner un jour de plus pour le passage des éléphans, à cause du temps qu'il fallut pour construire les doubles radeaux que Ton fixa au rivage, et ceux sur lesquels les éléphans traversèrent en étant yemorqués

par des bateaux; mais Ton peut supposer qae ce travail avait déjà été commencé pendant Tabsence du détachement d'Hahnon.

Nous reprendrons la narration de Polybe dans le chapitre suivant.

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