‹ Histoire du peuple anglaisChapitre 55 sur 205 · LE " NOVUM ORGA\UM ». 1G · texte numérisé non relu

LE " NOVUM ORGA\UM ». 1G

ont fait sa véritable gloire et d'où Tanibition l'avait si longtemps détourné.

u Mon estime pour sa personne a toujours été grande » , disait Ben Jonson ;

c: elle n'a jamais été accrue par sa position ou ses dignités, mais je l'honore pour sa grandeur personnelle ; il m'a paru par ses oeuvres un des plus grands hommes qui aient vécu depuis des siècles, et des plus dignes d'admiration. Lorsqu'il s'est trouvé dans le malheur, j'ai prié Dieu de lui donner la force, car quant à la grandeur, elle ne lui fit jamais défaut. " Les quatre dernières années de sa vie furent les plus belles et les plus fécondes. 11 commença alors un digeste des lois et une Histoire d'Anfjleterre sous les Titdor ; il revisa et compléta ses Essais, dicta un livre de bons mots et s'occupa activement d'expériences de physique. C'est même ce qui causa sa mort : comme il étudiait les effets préventifs du froid sur la putréfaction des animaux, il arrêta son carrosse pour bourrer de neige le corps d'une poule et prit la fièvre qui devait l'emporter (1620).

La grande œuvre de sa vie resta inachevée. Dès le collège, il avait exprimé une vive aversion pour la philosophie d'Aristote, « qui n'est bonne qu'à exciter des discussions sans fin, mais impuissante à produire des œuvres utiles au bien de l'humanité » . Pendant ses études de droit, à vingt et nu ans, il avait déjà esquissé dans un traité bizarrement intitulé Grealesl Birlh of Time la méthode d'induction qu'il devait substituer plus tard à la méthode aristotélique; à quarante-quatre ans, lorsqu'il se vit déçu dans ses espérances politiques par Klisabeth, il publia son livre sur le Progrès des sciences, où sa philosophie se trouvait nettement exposée pour la première fois (1G05). Il fit, selon ses propres termes, « un fidèle tableau de l'état de la science, une enquête sur ce qu'il y a encore de nouveau et d'inexploré dans ce domaine, et sur les parties qui n'ont pas encore été fécondées et utilisées par l'intelligence humaine, dans l'espoir que ce tableau, transmis à la postérité, pourra fournir des lumières pour des entreprises utiles et servira h. exciter des recherches nouvelles » . C'est par de telles vues d'ensemble (|ue les hommes peuvent être détournés d'études inutiles et d'efforts infructueux et malhabiles, pour apprendre à connaître le vrai but de la science, « dépôt qui ne doit servir qu'au bien-être de l'humanité et à la gloire du Créateur n .

Deux ans plus tard, parut sa brochure intitulée : Cogilata el l'isa, première ébauche du Novum Organum, qui fut présenté à Jacques I", sous sa forme définitive, immédiatement avant la chute de Bacon. L'année suivante, il écrivit son Histoire naturelle et expérimentale, ([ui est avec le Kovum Organum et le Progrès des sciences tout ce que nous possédons du grand ouvrage qu'il méditait : Y Instaurotio magna . Les deux dernières parties sont même inachevées. Quant aux trois autres, Y Echelle de l'entendement, où il enseignait le meilleur moyen d'arriver, d'expériences en expériences, à la certitude scientifique; les Anticipations ou Hypothèses provisoires, destinées à établir la nouvelle philosophie, ainsi que la cou-

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clusion intitulée Science pratique, restèrent toujours à l'état de projet. L Le début de notre méthode n'est pas sans valeur - , dit Bacon; ^ mais ce sera aux générations futures à compléter mon œuvre, et je suis persuadé qu'elles y réussiront bien plus qu'on ne peut se l'imaginer aujourd'hui ; (le là dépendent non-seulement les futurs progrès. intellectuels, mais le bonheur et la prospérité même de l'humanité. » Lorsque, après avoir lu ce passage, nous ouvrons ses ouvrages, nous ne pouvons nous défendre d'un certain désappointement; il ne comprenait qu'imparfaitement l'ancienne philosophie qu'il combattait, et son indignation contre la mauvaise direction imprimée jusque-là à l'intelligence humaine, par suite d'une fausse méthode d'investigation, l'aveuglait sur la réelle valeur du raisonnement dédiictif comme moyen de découverte, d'autant plus qu'il ignorait complètement les mathématiques, et que d'ailleurs les deux sciences déductivcs, la physique et l'astronomie, n'existaient pas de son temps. Ses prévisions rie furent pas beaucoup plus justes en ce (jui concerne la méthode des sciences modernes. Le système d'induction, qu'il préconisait exclusivement, ne produisit entre ses mains aucun résultat. L' u art d'étudier la nature » , qu'il se vantait d'avoir inventé, n'a été d'aucune ulilité scientifique, et serait rejeté par tous les savants modernes; là même oîi il voit juste, on ne peut guère le considérer comme original, t Je doute fort », nous dit Dugald Steward, « qu'il y ait dans les œuvres de Bacon une seule règle importante sur la véritable méthode d'investigation scientifique, qu'on ne puisse retrouver, au moins en embryon, dans les livres de ses prédécesseurs. " Non-seulement il n'a pas deviné les méthodes de la science niodernc, mais il a même rejeté les grandes découvertes scientifiques de son temps. Il n'a exprimé que du dédain pour les théories astronomiques de Copernic, et pour les recherches sur le magnétisme de Gilbert; ce qui lui valut, en retour, le dédain bien mérité des hommes de science. « Le lord chancelier r. , disait Harvcy, qui a découvert la circulation du sang, a écrit sur les sciences... comme un lord chancelier. »

Malgré les erreurs de jugement de Bacon dans son appréciation de l'ancienne et de la nouvelle philosophie, le suffrage presque unanime de la postérité a très-justement attribué au Novum Orgcinum une influence décisive sur le développement de, la science moderne. S'il n'a pas découvert la véritable méthode expérimentale, c'est lui qui, le premier, a affirmé l'existence d'une philosophie des sciences ; c'est à lui que revient l'honneur d'avoir fait de l'unité de tous les phénomènes physiques la base de toute science et de toute recherche; d'avoir, par la largeur et l'élévation de ses vues, fait comprendre l'importance des petites expériences et des tâtonnements par lesquels la science se constitue; de lui avoir frayé la voie en la déblayant résolument de toutes les traditions du passé; de lui avoir, rendu le rang éminent qui lui appartient; d'avoir enfin montré

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les immenses bénéfices qne l'humanité pouvait retirer de la science pour son bonheur et sa puissance.

Sur un point important, la question religieuse, son attitude fut significative; à l'époque où il vivait, la théologie avait absorbé presque toutes les forces intellectuelles du monde civilisé, et Bacon lui-même se trouvait être au service d'un roi qui en faisait la principale occupation de sa vie; mais le philosophe, qui s'était presque toujours montré servile à l'égard de Jacques, sut mieux lui résister sur ce point que Casauhon; il n'essaya même pas, comme 'Descartes, de transformer la théologie en revêtant de formes scolastiques ses démonstrations rationnelles. Il repoussait toute espèce de compromis. Bien qu'il ne craignît pas, en sa qualité d'honmie politique, de s'occuper de la réforme de l'Église, il la regardait comme une affaire d'ordre purement civil; dans sa longue énumération des différentes branches du savoir humain, il en excluait la théologie, et la théologie seule. Sa méthode d'investigation était d'ailleurs inapplicable à un sujet où les prémisses étaient regardées comme certaines et où les conclusions étaient connues d'avance. Son but à lui était de découvrir l'inconnu par la pure méthode expérimentale. Tout son système était une protestation contre l'usage de l'autorité et de la tradition dans les investigations scientifiques; la certitude ne pouvait, à ses yeux, se passer de preuves, et les seules preuves valables étaient celles par lesquelles la raison nous conduit à l'évidence. Les théologiens eux-mêmes reconnaissent que la raison ne joue en théologie qu'un rôle secondaire. « C'est pour cela, disait Bacon, que si je m'occupais de théologie, je me verrais forcé de sortir du domaine de la raison humaine pour entrer dans celui de l'Eglise, et dès lors les étoiles de la philosophie, qui nous ont guidé jusqu'ici, ne brilleraient plus sur nous. » Le caractère immuable des conclusions de la théologie ne pouvait s'accorder avec la philosophie de Bacon , qui , avec une noble franchise, pose en principe la faillibilité de tout chercheur.

11 se donna surtout pour tâche de prémunir les hommes contre les vains mirages de science qui les avaient si longtemps empêchés de faire de réels progrès, contre les « idoles de la Tribu, de la Caverne, du Forum et du Théâtre ^ , erreurs qui naissent de l'esprit de système qui entraîne tous les groupes d'hommes, ou des tendances individuelles, ou de l'étrange puissance des mots et des phrases toutes faites, ou enfin de la tyrannie du passé. Il n'était pas facile non plus de concilier la théologie avec l'importance que Bacon accordait aux sciences naturelles. " Pendant tous les siècles qui nous ont précédés, ces siècles plus ou moins riches en hommes de génie ou de savoir, c'est de la philosophie naturelle qu'on s'est le moins occupé; et cependant elle doit être considérée comme la mère de toutes les sciences ; sans elle , les autres sciences peuvent être perfectionnées dans leur forme et appliquées même jusqu'à un certain point, mais elles ne peuvent faire de réels progrès. » C'est en adoptant

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la méthode d'induction propre aux sciences physiques, en fondant toutes les recherches sur les sciences physiques, que les sciences morales et politiques pourraient se développer, k Ne vous attendez pas à de grands progrès dans les sciences, surtout au point de vue de leur application, tant que l'on n'aura pas su déduire la philosophie naturelle de toutes les connaissances particulières , et ramener celles-ci à la philosophie naturelle; sans ce travail préliminaire, l'astronomie, l'optique, la musique, les arts mécaniques et (chose étrange) la philosophie morale et politique, et la logique, ne sortiront guère des langes et ne feront qu'effleurer la surface des choses. »

Les débuts de la science anglaise. — C'est donc à Bacon que revient l'honneur d'avoir, pour la première fois, fait comprendre la grandeur des sciences naturelles et l'avenir qui leur était réservé. A ce moment, l'intelligence humaine commençait à explorer des domaines jusqu'alors inconnus. Kepler et Galilée créaient l'astronomie moderne; Descartes révélait les lois du mouvement, et Harvey celles de la circulation du sang. Mais, pour la grande masse des hommes, ce grand changement aurait passé presque inaperçu si l'énergie, la conviction profonde et l'éloquence de Bacon n'avaient pas fait comprendre aux hommes de son siècle l'importance et l'utilité des études physiques. C'est la noble foi de Bacon dans les résultats et les victoires de la nouvelle philosophie qui inspira à ses successeurs un zèle et une conliance égaux aux siens. C'est lui surtout qui fit apprécier à leur juste valeur les lents et patients procédés d'investigation, d'expérimentation, de comparaison, qui apprit à sacrifier les hypothèses aux faits, à ne chercher que la vérité désintéressée. Il a ainsi montré à la science moderne quelle devait être sa loi.

Bacon, en Angleterre du moins, était bien en avance sur son temps. Les commencements des études physiques y furent plus lents et plus timides que partout ailleurs en Europe. On ne compte que deux découvertes de quelque importance faites par des savants anglais avant la Restauration : celle du magnétisme terrestre due à Gilbert, à la fin du règne d'Elisabeth, et la grande découverte de la circulation du sang, révélée par Harvey, sous Jacques P'. En dehors de ces deux noms illustres, l'Angleterre ne prit qu'une part presque insignifiante au mouvement scientifique du continent; toutes ses forces vives semblent avoir été emportées, anéanties dans les débats théologiques et politiques de la guerre civile. Les hostilités continuaient encore (1647), lorsqu'il se forma à Londres un petit groupe d'étudiants, « esprits curieux de philosophie naturelle et des autres branches de la science humaine ri , nous dit l'un d'eux, ce et particulièrement de ce qu'on appelle la Nouvelle Philosophie, qui, depuis le temps de Galilée et de sir Francis Bacon (lord V'erulam), a été très-cultivée en Italie, en France et en Allemagne, aussi bien qu'en

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