DR Y DE \ ET I, E 8 POETES DE SOM TEMPS
annuler les droits sacrés de riicrcdité royale " . L'arrestation de Sliaftesbtiry, accusé d'avoir suborné de faux témoins, prouva la puissance de la couronne, et la nation y répondit par la plume de John Dryden.
Né en 1631 d'une bonne famille du iVorthamptonsliire, Dryden avait grandi au milieu du tumulte des guerres civiles dans une famille de puritains. Son grand-père, sir Erasmus Dryden, s'était laissé mettre en prison à soixante-dix ans plutôt que de payer une taxe illégale ; son père avait été membre de plusieurs commissions et gardien du séquestre sous la république; enliu Dryden lui-même débuta dans le monde sous le patronage d'un cousin, sir Gilbert Pickering, un des juges de Charles I". Il se ressentit toujours de cette première éducation. Il avait, connue les puritains, le goût des controverses religieuses et ecclésiastiques ; deux de ses grands poèmes, lieligio laici et la Hyène et la Panthère, ne sont que des traités de théologie versifiés. Le républicain n'était pas tout à fait mort en lui : « Le despotisme sous toutes ses foruies, que ce soit une simple autocratie ou une oligarchie, sera toujours odieux à tous les bons citoyens » , disait-il à l'heure même oiî Charles II semblait triompher; aucun écrivain n'a exprimé d'une manière plus saisissante le droit suprême des peuples
« De Dominer leurs rois, car leurs rois sont faits pour eux' ».
Dryden avait été bercé par les derniers échos de la poésie du siècle d'Klisabeth. Jonson, Massinger, IVebster et Shirley vivaient encore à l'époque de son enfance, et les poésies lyriques de Robert Harrick, les exquises fantaisies de Georges Herbert, étaient l'œuvre de ses contemporains. Quand il entra dans le monde nouveau de la Restauration, quelques vétérans de l'école dramatique de la Renaissance, tels que Denham et VValler, travaillaient encore pour le théâtre ; Jérémie Taylor, qui vécut jusqu'en 1677, conservait dans sa prose d'une si libre allure l'ampleur et la force créatrice des contemporains de Shakespeare, et Clarendon appartenait aussi à cette époque par la noblesse majestueuse de son style ; Dryden enGn eut le privilège de voir le grand Milton rêvant à son Paradis perdu dans la chambre à tapisseries de Runhill-Fields.
Dryden et les poëtes de son temps. — Dryden garda toute sa vie comme une étincelle de l'esprit du siècle dont il lui avait été donné de connaître les derniers représentants. Il aimait et étudiait Chaucer et Spenser, tout en copiant Corneille et Molière ; son plus beau panégyrique est, sans contredit, celui de Shakespeare ; et, à une époque oîi le critique influent Rymer déclarait « la poésie de l'âge précédent aussi barbare que son architecture " , et raillait le Paradis perdu, « que quelques-uns décorent du nom de poëme « , Dryden y voyait, au contraire, l'une des œuvres
' To make their kings, for kings are made for ihem.
226 SHAFTESBL'RY (1679-1682).
poétiques les |)lus grandes, les plus nobles, les plus sublimes de tous les temps et de tous les pays. Mais au fond il différait autant, surtout dans sa jeunesse, des poètes de la Renaissance que de ses successeurs. On le regarda comme le fondateur de l'école littéraire qu'on a appelée l'^'fo/e </// bon sens, car il est, le premier des poètes de premier ordre c qui n'ait eu d'invention que dans le style « . Poëte, il l'était certainement par le cœur et le tour particulier de l'esprit; car, bien qu'étranger à la fantaisie, aux délicatesses et aux grâces exquises de l'imagination, il aimait la grandeur et possédait la puissance nécessaire pour réaliser en partie ses grandioses conceptions. Poëte de la raison avant tout, de longues tirades, de froides argumentations interviennent à chaque instant dans ses tragédies aux endroits les plus pathétiques ; ses héros et ses héroïnes sont des dialecticiens de première force ; il touche à tous les problèmes de la morale, de la politique et de la religion, et reste toujours calme et impartial.
La nouvelle critique. — Peu à peu le gpùt et l'esprit critique de son temps agirent sur Dryden. V Ecole du bon sens (comme elle se nommait fièrement elle-même) triomphait alors dans la personne de Boileau, aussi bien en Angleterre que sur le continent. Andrew Marvell, l'un des derniers fidèles de la poésie du temps d'Elisabeth, était presque seul à rire de cette poésie qui s'abaissait au niveau de la prose ; on négligeait la fantaisie pour la raison « qui gagne l'intelligence, tandis qui- l'imagination séduit le cœur « . La nouvelle école rendit, en somme, d'immenses services en recommandant le bon sens, la clarté et la simplicité; Buckin;;ham, dans sa comédie la Répélilion, raille agréablement et non sans justesse l'emphase et la chaleur factice des tragédies de Dryden. Celui-ci y répondit en se mettant, pendant une année entière, <^ an régime de la prose et de la raison ^ . 11 se lassait d'être le " Sisyphe du théâtre anglais, destiné à rouler sans cesse jusqu'en haut une pierre qui retombait perpétuellement » . « Je n'ai jamais eu beaucoup de dispositions dramatiques » , avouait-il sans fausse honte, et il rêva longtemps d'entreprendre, à l'exemple de Milton, quelque poëme épique. La nécessité de gagner sa vie l'en empêcha, et les années passèrent sans qu'il eût l'occasion de s'élever au premier rang comme poëte; inférieur à Etherege dans le genre comique, l'égal de Little dans la tragédie, V Annus mirabilis (1671) est le seul de ses poëmes qui nous donne une idée de la réelle valeur de son talent poétique si distingué.
Dryden et le complot. — Il était très-découragé de ses insuccès lorsque éclata le complot papiste, auquel il ajouta foi sans hésiter : t Ce complot est réel " , affirmait-il avjec énergie ; mais. son bon sens infaillible lui faisait deviner la vérité à travers les mensonges qui la faussaient. 11 craignait surtout un retour à l'anarchie; car, malgré son éducation puritaine,
« ABSALOX ET ACKITOPHEL, » 227
il avait été élevé, comme tous les hommes de son temps, dans l'horreur du désordre social et reli:jieux qui avait régné à la suite de la guerre civile, et il s'était peu à peu attaché au gouvernement autoritaire comme à la seule garantie sérieuse contre une révolution. De là ses conversions successives de l'anglicanisme orthodoxe de la Religio laid au catholicisme modéré de la Hyène et la Panthère, et de là aussi ses nombreuses palinodies, chantant selon les circonstances Cromwell et ce Charles que le Protecteur avait traqué comme une béte fauve. Aucune invective ne lui paraissait trop injurieuse contre, les adversaires de la couronne, aucune adulation trop basse pour conquérir les bonnes grâces du Roi. Dryden, comme presque tous ses contemporains, avait conscience des nouveaux courants d'idées et de sentiments qui allaient arracher les anciennes ancres de salut de l'humanité, mais il contemplait avec terreur le vaste océan où l'on était entraîné. Rationaliste et sceptique en religion plus qu'il ne voulait l'avouer, il reculait d'effroi à la pensée <i de ce mouvement d'investigations inquiètes toujours plus hardies, sans un point fixe pour le cœur et l'àme r, . Aussi se montra-t-il très-zélé pour les intérêts de l'Église, qui lui donnait sinon la paix, du moins le repos. Rationaliste en politique comme en religion, il éprouvait une horreur trop profonde pour un gouvernement composé de la lie de la démocratie pour ne pas se jeter, à la nouvelle du complot, dans les bras de la royauté.
Absalon et Achitophel. — Dryden croyait, comme la plupart des royalistes, que l'on ne devait qu'à l'arrestation de Shaftesbury d'avoir échappé à la guerre civile, à la plus cruelle de toutes, celle d'un fils combattant contre son père pour s'emparer de son trône. C'est le sujet d' Absalon et Ac/iilop/iel; sous le voile transparent de la révolte du fils de David, il chante la lutte de Monmouth et de Charles. Achitophel ou Shaftesbury pousse Absalon ou Monmouth à lutter contre le roi d'Israël, qui n'est autre que Charles II. C'est une satire, la première importante satire anglaise, car on avait déjà oublié celles de Marston et de Hall. L'époque de la Restauration semblait particulièrement faite pour favoriser l'éclosion du genre satirique; après un temps d'idéalisme et de luttes épiques, le sentiment de la disproportion entre les désirs et les forces de l'homme, entre ses espérances et leur réalisation, trouvait son expression dans une douce et souriante ironie ou dans l'amertume de la satire. Ajoutez à cela l'honnête indignation de Dryden contre l'hypocrisie qui l'entoure. Les hommes qu'il attaque ne sont pas, à ses yeux, des hommes, mais des comédiens. Ruckingham et Shaftesbury, le chef athée des indépendants et le chef déiste des presbytériens, jouent tous deux un rôle. Mais la largeur et l'équité du caractère de Dryden lui faisaient éviter les allusions perfides à la manière de Pope. Il aimait en artiste les contrastes pittoresques et piquants, et avait l'orgueil d'un écrivain qui a conscience de son talent,
228 SHAFTESBLRY I16T9-1682).
mais il n'aurait jamais voulu blesser qui que ce fut pour satisfaire une rancune personnelle, et témoignait une véritable horreur de l'injustice. Malgré son mépris pour Buckingham, il reconnaissait son mérite, et son aversion pour Shaftesbury ne l'empêchait pas d'admirer chez lui les grandes qualités de l'homme d'Etat. Le tour aisé et soutenu de ce poëme, où les inégalités et les fautes de goût deviennent de plus en plus rares, montre que Dryden était enGn devenu maître de sa plume. Il inaugurait un genre vraiment nouveau, et, s'il n'a pas le charme des vieux poètes, il est aussi plus correct ; son vers, nerveux, clair, logique et condensé, proclame le triomphe de V Ecole du bon sens. Ses portraits prouvent l'importance qu'avait prise à cette époque l'étude du cœur humain à la suite des guerres civiles, aux dépens du sentiment de la nature. Ses analyses de caractères ont servi de modèles aux essayistes et aux romanciers du dix-huitième siècle. Absaion est surtout le premier ouvrage littéraire qui ait exercé une grande influence politique; c'est en cela que Dryden est aussi le vrai précurseur de Swift, de Bolingbroke, de Burke et de Cobbett ; on s'arrachait son poëme, et la prophétie qui le termine contribua certainement au triomphe de Charles H.
Mort de Shaftesbury. — Malgré l'arrestation de Shaftesbury, Londres lui était resté ûdèle; le grand jury de Middlesex ne tenait aucun compte de l'acte d'accusation, et la nouvelle de sa sortie de la Tour fut accueillie par des carillons de cloches et des feux de joie dans toutes les rues,. Mais l'enthousiasme loyaliste fut encore surexcité par la publication d'un plan trouvé parmi les papiers de Shaftesbury, plan d'association secrète pour faire triompher le Bill d'exclusion. ^ Les membres de l'association étaient tenus d'obéir aux ordres du Parlement, même dans le cas oii il serait prorogé ou dissous par la couronne. -
Charles poursuivit hardiment l'exécution de ses nouveaux desseins ; il fortiGa le dévouement de l'Eglise en recommençant à persécuter les nonconformistes ; le duc d'Vork revint en triomphe au palais de Saint-James, et la réaction* devint si forte, que lord Sunderlaud et les ministres, qui étaient encore hésitants, recherchèrent la faveur du fi'ère du Roi. Monmouth, qui avait fait une nouvelle tournée dans le pays aûn d'arrêter cette réaction, fut immédiatement arrêté. Une audacieuse violation de la coutume plaça les tories à la tète de la municipalité de Londres (1682), et les jurés triés par eux sur le volet livrèrent tous les partisans de l'exclusion aux vengeances de la cour. Shaftesbury, effrayé de ce nouveau danger, se plongea, en désespoir de cause, dans de nouvelles conspirations. A la tête d'une poignée d'aventuriers aussi désespérés que lui, il se cacha dans la Cité, où il se vantait d'avoir à sa disposition dix mille « jeunes gaillards déterminés î^ , prêts à paraître à son appel, et pressïiit sesamis de prendre les armes. Mais leur indécision l'obligea à prendre la.