‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 55 sur 187 · JOHN MILTON · texte numérisé non relu

JOHN MILTON

qui avait entre ses mains la majeure partie de sa fortune, et l’incendie de Londres qui le priva de presque tout ce qui lui restait. En avançant en âge, il se trouva réduit à une indigence relative, et se vit forcé de vendre sa bibliothèque pour subvenir à ses besoins.

Même parmi les sectaires qui partageaient ses opinions politiques, Milton se faisait remarquer par des idées religieuses tout à fait particulières ; il s’était peu à peu séparé de toute Eglise reconnue pour embrasser l’arianisme, et il avait cessé de suivre aucun culte. Son intérieur n’était pas heureux non plus ; la grâce et la charmante gaieté de sa jeunesse avaient disparu au milieu des pénibles labeurs d’une vie de maître d’école et des violences de la polémique. Il devint dur et exigeant en vieillissant ; ses filles, qui étaient obligées de lire à leur père aveugle dans des langues qu’elles ne pouvaient pas comprendre, se révoltaient contre cet esclavage. Mais la solitude et le malheur ne firent que mettre en relief la grandeur morale de Milton. Il était d’une simplicité vraiment digne de tout respect pendant les dernières années de sa vie. Chaque matin il écoutait la lecture d’un chapitre de la Bible en hébreu, et après quelques minutes de méditation silencieuse, il poursuivait son travail jusqu’au milieu du jour; il passait alors une heure à la promenade, puis il jouait encore pendant une heure de la viole ou de l’orgue, pour reprendre ensuite ses études. La soirée se passait en causerie avec des visiteurs et des amis.

Malgré l'isolement et l’impopularité du vieux puritain, il avait pour lui un avantage qui faisait de Bunliill-Fields un lieu de pèlerinage pour les beaux esprits de la Restauration : il était le dernier des poëtes du temps d’Élisabetli. Il avait pu voir Shakespeare, pendant un des séjours que celui-ci fit à Londres, après s’être retiré à Stratford ; le grand dramaturge passait par Bread Street pour aller à la Sirène, où il luttait d’esprit et d’humour avec les habitués. 11 avait été le contemporain de Webster, de Massinger, de Herrick, de Crashaw; son Cornus et son Arcadie avaient rivalisé avec le Berger amoureux et les autres masques de Ben Jonson. C’est pourquoi Dryden regardait avec respect le poëte aveugle vêtu de noir, assis dans cette chambre tapissée d’une tenture verte tout usée, ses longs cheveux châtains encadrant comme autrefois une figure calme et sereine, encore belle malgré les années, aux joues délicatement colorées et aux yeux clairs qui paraissaient avoir conservé leur regard. Devenu célèbre depuis quinze ans, pour son malheur plus que pour son bonheur, par ses œuvres en prose, il ne s’était manifesté comme poëte, depuis le Cornus, que par quelques rares sonnets. Ce fut dans sa vieillesse, accablé par les infirmités, en sentant la cause qu’il aimait foulée aux pieds par des hommes aussi vils que les monstres du Cornus , que le génie de Milton se réfugia dans le grand poëme qui n’avait cessé de hanter son imagination pendant ces années de silence.

LA CHUTE OU PURITANISME

Le Paradis perdu (1667). — Au retour de ses voyages d’Italie, Milton parla de son dessein de ce faire un ouvrage d’un genrenouveau.il ne serait pas improvisé dans la fougue de la jeunesse ou les fumées du vin, comme ces vers qui çoulent à flots de la plume d’un vulgaire poëte érotique ou d’un versificateur parasite en délire ; il ne serait point placé sous l’invocation de dame Mémoire et de ses filles les Sirènes. Il le composerait après avoir prié dévotement cet Esprit d’en haut, qui nous donne l’intelligence et la parole, et envoie un séraphin, avec le feu sacré de l’autel, toucher et purifier les lèvres de ceux qu’il choisit pour chanter ses louanges» . Milton fut un de ces poètes privilégiés. Sept ans après la Restauration parut le Paradis perdu (1667); quatre ans plus tard (1671), le Paradis reconquis et la tragédie de Samson (Samson Agonistes), dont la sévère grandeur de style nous rappelle le poëte lui-même tombé comme Samson « dans des temps mauvais, au milieu d’hommes méchants et corrompus, plongé dans les ténèbres et entouré de dangers » .

Malgré la beauté de ces deux dernières œuvres, elles furent éclipsées par le Paradis perdu. Le génie de Milton s’y révèle tout entier. On y trouve la force d’invention, l’éblouissante fantaisie, la hardiesse d’inspiration des poètes du temps d’Elisabeth, unies à cette perfection de forme dont il avait trouvé le modèle dans les littératures de la Grèce et de Rome; on y trouve aussi la sublimité de conception, l’élévation de style qu’il devait à ce magnifique récit biblique « de la première désobéissance de l’homme qui a mangé le fruit de l’arbre défendu, dont la saveur mortelle a fait régner la mort et le péché dans le monde » . C’est seulement en songeant aux multiples éléments dont ce poème est formé, que nous réalisons la puissance du génie qui les a fondus pour en faire un tout parfait ; aussi est-ce à peine si nous reconnaissons les lignes un peu vagues de la légende hébraïque au milieu des vers splendides et harmonieux de Milton; le rigide idéalisme de Genève s’y trouve revêtu de toutes les magnificences du style de la Renaissance. S’il y manque l’aimable fantaisie de Spenser et quelque chose de cette ivresse charmante d’imagination qui entraînait les premiers auteurs dramatiques de la Renaissance, et qui rend leurs conceptions si vivantes, nous admirons à la place le plus beau modèle de perfection classique offert par la littérature anglaise.

Ma is nous n’avons pas ici à nous occuper de la valeur littéraire du Paradis perdu. Il a une grande importance historique; c’est l’épopée du puritanisme, dont le sujet consiste dans ce problème du péché et de la rédemption, de la lutte entre le bien et le mal, sur lequel les puritains méditaient dans les sombres heures de tristesse. La prodigieuse puissance de concentration morale des puritains avait déjà transformé en personnages réels les abstractions spirituelles avant que Millon leur eût donné la vie dans ses personnages du Péché ai de la Mort. C’était aussi une tendance puri-

LE PARADIS PERDU (l667).

taine de personnifier toutes les différentes formes du mal en un seul cc être 7? , un corps de péché ; la haine intense du péché en exagérait la puissance et la grandeur ; c’est aces sentiments que nous devons le Safari de Milton. La grandeur de l’idéal des puritains pendant cette longue lutte pour le bien et la justice, si souvent incertaine, la noblesse de caractère qu’ils montrèrent dans cette lutte, la puissance des passions bonnes ou mauvaises mises en jeu, les discussions, les batailles et les complots au milieu desquels avaient vécu les Anglais pendant une vingtaine d’années, l’éloquence entraînante et les ambitions démesurées que la guerre avait développées, tout cela laissa son empreinte sur le Paradis perdu . On retrouve ce que le puritanisme a de meilleur et de plus élevé dans ce poème si beau et si noble, d’une inspiration à la fois si pure et si grandiose, où a été réalisée d’une manière si parfaite une si magnifique conception. Dans ses élans les plus hardis, Milton est calme et maître de lui-même ; sa touche est d’une parfaite justesse; qu’il passe du ciel à l’enfer, qu’il nous parle de la salle où Satan tient conseil ou de la tendre entrevue d’Adam et d’Eve , son style est d’une fermeté et d’une égalité merveilleuses.

A coté de ces beautés supérieures qu’il doit à l’influence puritaine, l’esprit de secte y a aussi laissé ses traces. Nous y remarquons une absence presque pénible de cette sympathie délicate et subtile, de cette humanité large et généreuse, de ce sentiment du mystère spirituel, de ces doutes obstinés sur les choses invisibles qui font la grandeur d’un Shakespeare. Milton, qui a choisi pour sujets les plus effrayants mystères qui aient jamais tenté le cerveau d’un poète, 11e se sent jamais troublé. En vain cherchons-nous ce fond ténébreux du vaste inconnu que l’on sent derrière les personnages d’Eschyle ; la désobéissance de l’homme et le plan de la rédemption dans l’histoire de l’humanité y sont exposés aussi clairement que dans un discours puritain. Dieu le Père n’est plus, comme le fait remarquer ironiquement Pope, « qu’un théologien de collège » . Milton, qui, dans ses premiers poèmes, avait arrangé et embelli la nature, invente un ciel et un enfer à sa fantaisie daus le Paradis perdu. Ses grandes figures d’ange ou d’archange, Satan et Bélial, sont colossales, mais très-nettes ; il n’y a rien là de la large communion avec l’humanité qui fait le charme de Chaucer et de Shakespeare. Au contraire, nulle part l’individualité puritaine 11’est aussi absorbante que chez Milton; il laisse son empreinte sur toutes ses créations ; nous entendons sa voix dans chaque vers de son poème. La froide et sévère conception de la vertu morale qui règne dans tout l’œuvre, la manière purement intellectuelle dont le poète décrit la beauté (car la beauté d’Eve est une beauté qu’aucun mortel ne peut aimer) appartiennent en propre à Milton. Ses personnages ont le stoïcisme concentré et la dignité du vieux puritain; Adam ne jette pas un seul cri d’angoisse lorsqu’il est chassé du paradis, Satan souffre en

LA CHUTE DU PURITANISME

s’enveloppant d’un silence dédaigneux. C’est à cet excès de concentration que nous devons cet étrange manque d’ « humour » qui caractérise les puritains en général, et qui a empêché Milton de corriger les touches un peu grotesques qui détonnent au milieu de la sublimité du poëme. C’est aussi à son puritanisme qu’il faut attribuer l’absence chez lui de tout génie dramatique. Jamais poëte ne se montra plus dépourvu du don de créer des caractères, de faire parler et agir chaque personnage d’une manière variée et logique, de s’oublier soi-même pour ne penser qu’à ses créations.

Le licenciement de l’armée (1668). — Le poëme de Milton était l’épopée d’une cause perdue. Le titre seul du Paradis perdu disait ses espérances perdues, ce rêve du royaume des saints qui s’était évanoui en fumée. Le paradis fut perdu une seconde fois lorsque la nouvelle armée, qui incarnait le courage et les espérances des puritains, mit. bas les armes. Pendant sa marche triomphale sur Londres, Charles II passa les soldats en revue à lîlacklieath. Trahis par leur général Monk, abandonnés par leurs chefs, entourés par la nation en armes, les anciens compagnons de Cromwell gardèrent un sombre silence qui effraya le Roi lui-même, malgré sa frivolité. Mais aucune des victoires de l’armée ne fut plus glorieuse que celle qu’elle remporta sur elle-même. Tranquillement, sans lutte, ces hommes s’inclinèrent devant l'insondable volonté de Dieu.; ces fermiers et ces commerçants qui avaient taillé en pièces la cavalerie de Rupert à Nasaby, dispersé à Worcester l’armée « des étrangers » , qui avaient réduit à une fuite désespérée ce souverain « revenant maintenant jouir en paix de ses biens » ; ces soldats qui avaient renouvelé au delà des mers les triomphes de Crécy et d’Azincourt, qui avaient soumis le Parlement, conduit un roi au tribunal, puis à l’écliafaud, donné des lois à l’Angleterre et terriûé Cromwell lui-même, redevinrent fermiers et commerçants, et ne se distinguèrent désormais de leurs confrères que par leur sobriété et leur activité. Le puritanisme désarma en même temps qu’eux; les sectaires renoncèrent à bâtir par force et violence le royaume de Dieu; ils se contentèrent d’une œuvre meilleure : l’établissement d’un royaume de justice dans le cœur et la conscience des hommes. C’est à cette heure de la défaite que commence leur véritable triomphe. Après les orgies de la Restauration, on découvrit que rien de ce qui était digne de subsister dans l’ouvrage du puritanisme n’était détruit. Les scandales de Wliitcliall, le scepticisme et la débauche des courtisans, la corruption des hommes d’Etat, n’empêclièrent pas la niasse de la nation de rester, grâce à l’influence puritaine, honnête, sérieuse, sobre dans sa vie et sa conduite, et inébranlable dans son amour du protestantisme et de la liberté. Dans la révolution de 1688 , le puritanisme accomplit l’œuvre de liberté politique qui avait échoué en 1642. Avec Wesley et le réveil du dix-huitième siècle, il

Page 1