‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 8 sur 187 · L’ANGLETERRE ET L’ESPAGNE · texte numérisé non relu

L’ANGLETERRE ET L’ESPAGNE

comte de Rocliester et marié, comme nous l’avons vu, à lady Essex. La découverte d’un crime horrible, l’empoisonnement de sir Thomas Overbury, dont Rocliester et sa femme furent convaincus d’avoir été les instigateurs, le perdit auprès du Roi. Cette chute scandaleuse n’empêcha pas Jacques I er de choisir immédiatement après un autre favori, Georges Villiers, jeune et élégant aventurier, qu’il fit rapidement passer par les divers degrés de la pairie, l’élevant au rang de marquis, puis de duc de Buckingham, et il lui confia la direction des affaires. Bientôt on ne put obtenir d’avancement qu’en soudoyant le premier ministre ou en contractant quelque alliance matrimoniale avec un des membres de sa famille, avide de biens et d’honneurs. La moindre résistance à sa volonté entraînait une révocation immédiate; aussi voyait-on les plus grands seigneurs trembler au moindre signe de tête du jeune parvenu : « Jamais » , disait Clarendon avec étonnement, a jamais, dans aucun pays et à aucune époque, on iTa vu un individu s’élever en si peu de temps à un aussi haut degré d’honneurs, de puissance et de fortune, sans autre recommandation que le charme et la grâce de sa personne. » L’insolence et l’égoïsme de Buckingham égalaient sa beauté ; aussi ce jeune favori si hautain, que Jacques aimait à caresser et couvrir de baisers, devait-il bientôt entraîner à l’abîme le trône des Stuart.

L’Angleterre et l’Espagne. — Le nouveau système politique fut encore plus désastreux pour les relations de l’Angleterre avec les puissances étrangères que dans le pays même; l’effacement du conseil privé, après la mort de Robert Cecil, laissait le pouvoir tout entier entre les mains de Jacques, qui devint son propre premier ministre et s’occupa des affaires comme aucun souverain anglais ne l’avait fait avant lui. A son avènement, les ministres d’Elisabeth dirigeaient la politique étrangère, et tant que vécut Cecil, l’Angleterre resta fidèle aux traditions de la souveraine. Bien que Jacques eût signé la paix avec l’Espagne, il s’était lié aux Provinces-Unies par une alliance très-étroite et entretenait d’amicales relations avec la France, afin de tenir en échec la puissance espagnole. Dès que la maison d’Autriche sembla, dans son zèle ardent pour le catholicisme, menacer les Etats protestants d’Allemagne, Cecil avait donné la fille du Roi, Elisabeth, à l’Electeur palatin comme pour promettre aide et protection aux réformés. Aussi, grâce à la ferme administration du premier ministre, la paix régna-t-elle pendant plusieurs années dans l’Europe entière. Mais la mort de Cecil et la dissolution du Parlement de 1614 amenèrent bientôt, pour le malheur de l’Angleterre, un changement complet dans la politique de Jacques I er . Le Roi s’empressa de détruire tout ce qu’Elisabeth avait fait après le désastre de l’Armada; il s’éloigna de la France et commença une série de négociations en vue de conclure le mariage de son fils Charles avec une infante d’Espagne (1617). Chacun de

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32 LE PREMIER DES STUART (l 604-1623).

ses favoris successifs fut partisan de l'alliance espagnole; et, après des années d’intrigues secrètes, le Boi révéla ses intentions juste au moment où la trêve religieuse fut rompue en Allemagne par les Bohémiens, qui refusèrent de reconnaître pour roi l’archiduc Ferdinand d’Autriche et donnèrent la couronne à l'Électeur palatin. Quel que fût le parti à qui incombait la responsabilité de la guerre, il était évident qu’une nouvelle lutte allait commencer en Allemagne entre le protestantisme et le catholicisme.

Les Anglais devinèrent, avant même le commencement des hostilités, le rôle honteux que Jacques se préparait à jouer; aussi les protestants zélés qui faisaient partie du conseil encouragèrent-ils une entreprise qui pouvait forcer le Boi à changer de politique et à déclarer la guerre à l’Espagne.

Le célèbre sir IValter Baleigh, le seul survivant illustre du siècle d'Élisabeth, avait été emprisonné à la Tour, dès les premières années du nouveau règne, pour crime de haute trahison. 11 offrit à ce moment de s’embarquer pour les rives de l’Orénoque, où il prétendait trouver une mine d’or. La Guyane appartenait à l’Espagne, et les protestants espéraient que la cupidité du Boi, excitée par l’expédition de Baleigh, l’obligerait à entrer en lutte avec Philippe 111. Mais tandis que Jacques I er semblait céder au courant populaire en autorisant Walter Baleigh à mettre à la voile, il avertissait le gouvernement espagnol du départ de cette expédition ; aussi, à peine l’amiral anglais eut-il débarqué sur la côte, qu’il fut repoussé avec perte. Baleigh tenta alors, à son retour, de saisir des galions espagnols dans l’espoir de provoquer une guerre; mais il échoua a la suite d’une révolte de son équipage, et le malheureux revint en Angleterre, le cœur brisé, expier sur l’écliafaud l’outrage infligé aux nouveaux alliés de Jacques 1 er .

Ce désastre avait augmenté encore les anxiétés des protestants anglais quand la guerre éclata. En Allemagne, les réformés étaient divisés parla fatale jalousie des princes luthériens et calvinistes, et il semblait que l’Angleterre seule pouvait les rapprocher; aussi les Bohémiens comptaient-ils sur l’alliance anglaise lorsqu’ils choisirent pour roi le gendre de Jacques Stuart. Lue politique ferme eût sans doute tenu l’Espagne à l'écart et réussi à circonscrire la lutte en Allemagne. Mais Jacques se vantait de fonder sa politique sur l’amitié et non sur la crainte des Espagnols; il refusa de fournir aucun secours à l’union des princes protestants qui avaient épousé la cause de la Bohême et menaça la Hollande, la seule puissance qui soutint sérieusement l’Électeur palatin. En vain la cour et la nation demandaientelles la guerre à grands cris; en vain l’archevêque Abbot avait-il supplié le Boi, sur son lit de mort, d’agir en faveur du protestantisme ; en vain l’Espagne s’était-elle jointe ouvertement à la ligue catholique qui s’était formée sous les ordres du duc de Bavière, et avait-elle dirigé une armée

sur le Rhin, Jacques se contenta d’user de son influence auprès de son gendre pour l’engager à quitter la Bohême, et auprès de l’Espagne pour la décider à retirer ses troupes dès que les hostilités auraient cessé. La défaite de Prague, qui écrasa l’insurrection, rejeta Frédéric sur le Rhin, où il trouva les Espagnols installés en maîtres au cœur du Palatinat. Jacques avait été dupé et se voyait obligé de plier devant la fureur de la nation, surexcitée par les dangers qui menaçaient le protestantisme; une souscription nationale pour la défense du Palatinat permit a l’ Electeur de lever une armée; et même une troupe de volontaires anglais, commandés par sir Horace V'ere, se joignit à lui. Ce n’était partout qu’un cri pour réclamer un Parlement, qui seul pouvait décider de la guerre. La résistance du Roi fut vaincue, et l’enthousiasme qui accueillit la déclaration belliqueuse du discours du trône rappela les beaux jours d’Elisabeth .

Le Parlement de 1621. — Les Communes répondirent à l’appel de Jacques I er par un vote unanime. Les députés, levant leurs chapeaux aussi haut que possible, déclarèrent « que pour délivrer le Palatinat, ils risqueraient leurs fortunes , leurs biens et leur vie » . — a Cette déclaration vaut plus de dix mille hommes! » s’écria un des chefs du parti campagnard quand le président en donna lecture.

Malheureusement Jacques, au lieu de s’engager à suivre une politique conforme à ces vœux, autorisa P exportation d’armes en Espagne. Jusqu’alors on avait pu pardonner les entorses données à la constitution; mais ce défi, lancé par le souverain, poussa les Communes à faire revivre un ancien droit du Parlement tombé en désuétude depuis le règne de Henri VI : celui de citer à comparaître à la barre de la Chambre des lords les grands délinquants . On se hâta de se servir de l’arme qu’on avait trouvée. La plus sérieuse atteinte à la constitution avait été le rétablissement des monopoles qu’Elisabeth s’était engagée à abolir; des instigateurs de cette mesure vexatoire, plusieurs furent mis en accusation, et l’on empêcha ainsi la Couronne de se créerdes revenus sans l’autorisation du Parlement. Bientôt on porta un coup bien plus grave encore à la corruption de la cour, en ordonnant l’arrestation du chancelier François Bacon, lord Verulam, vicomte de Saint-Alban, l’homme le plus distingué et le plus érudit de son temps, et l’un des plus hauts dignitaires de la Couronne. Les Chambres l’accusèrent de concussion et affirmèrent ainsi leur droit de surveiller l’administration royale. Jacques était trop pénétrant pour ne pas se rendre compte de la gravité de cet acte; mais l’hostilité de Buckingham contre le chancelier et les aveux de Bacon l’obligèrent à consentir à sa condamnation.

Quelque énergiques que fussent ces mesures, le Parlement respecta scrupuleusement les préjugés du Roi sur d’autres questions; et, bien que Jacques s’efforçât de le réduire à l’impuissance en l’ajournant, il résolut à l’unanimité de le soutenir dans toute tentative sérieuse d’intervention en n.

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faveur des protestants. Cette attitude énergique communiqua un instant quelque vigueur à la politique royale. Jacques avait eu jusque-là pour objectif la restitution de la Bohême à Ferdinand et avait essayé d’obtenir de l’Empereur, par la médiation de l’Espagne, qu’il s’abstînt de toutes représailles contre le Palatinat. 11 renonça pour un instant aux ménagements diplomatiques, et menaça l’Empereur de lui faire la guerre, s’il attaquait son gendre.

La suspension d’armes dura tout un été; mais de simples menaces ne suffisaient pas pour contenir l’ambition de Ferdinand, et la conquête du haut Palatinat, à la fin de la trêve, par les armées coalisées de la ligue catholique, décida Jacques I er à revenir à son vieux système de négociations et à la médiation amicale de l’Espagne. Gondomar, l’ambassadeur de Philippe III, tout-puissant à la cour d’Angleterre, recevait l’assurance qu’aucun secours ne serait envoyé à l’Electeur palatin, et l’on rappelait la flotte anglaise qui croisait en vue des côtes espagnoles. Le Roi destitua tous les ministres qui se refusaient encore à suivre une politique favorable à l’Espagne, et saisit de futiles prétextes pour menacer d’une guerre la Hollande, la seule grande puissance protestante alliée de l’Angleterre, prête à soutenir l’Electeur.

Jacques se vit bientôt obligé de rappeler le Parlement, qui exigea, dès sa première séance, une déclaration de guerre à l’Espagne, restée, malgré sa décadence et la ruine de son immense empire, l’éternel champion du catholicisme en Europe. L’instinct de la nation se montra plus sage que la science politique du Roi. C’était l’entrée des troupes espagnoles dans le Palatinat qui avait changé la petite guerre de Bohême en une lutte générale pour l’extermination du protestantisme sur les bords du Rhin. C’étaient l’influence espagnole et l’espoir d’une union entre le prince de Galles et une infante, qui avaient soumis Jacques à une funeste dépendance vis-à-vis du plus cruel ennemi de la cause protestante. Aussi l’adresse des Chambres au Roi demanda-t-elle la guerre avec l’Espagne et un mariage protestant pour leur futur souverain. On devait se rendre compte, plus tard, combien il était dangereux d’avoir pour roi le fils d’une mère * catholique. L’audace des députés qui osaient se mêler des mystères de l’Etat mettait Jacques hors de lui. a Apportez des sièges aux ambassadeurs! « s’écria-t-il d’un ton d’ironie amère, lorsque les commissaires des Communes parurent en sa présence. 11 refusa toute pétition, interdit toute discussion sur la politique de la Couronne, et menaça les présidents de les faire enfermer à la Tour, a Contentons-nous, poulie moment, d’avoir recours aux doléances » , dit un député à la lecture de la lettre du Roi, « et nous verrons après comment il faudra agir. »

La Chambre montra quelles étaient ses dispositions en protestant contre l’interdiction royale. Elle déclara que les libertés, franchises, privilèges et

juridictions du Parlement sont les droits héréditaires et incontestables de tous les citoyens anglais dès leur naissance ; que les affaires difficiles et urgentes concernant le Roi, l’État, la défense du royaume et de l’Église d’Angleterre, les lois et le redressement des abus commis chaque jour dans le royaume, sont précisément l’objet spécial des délibérations du conseil et du Parlement. Pour traiter et débattre ees matières, chaque député doit avoir le droit de parler, de raisonner, de discuter et d’émettre son avis en toute liberté.

Le Roi répondit à cette protestation par un outrage impardonnable ; il fit demander le Journal de la Chambre, et il arracha les pages qui contenaient le proces-verbal de cette discussion. « Je veux gouverner » , dit-il, u pour le bien commun, et non selon la volonté commune. » Peu de jours après, il prononça la dissolution du Parlement. « C’est tout ce qui pouvait arriver déplus heureux pour les intérêts de l’Espagne et delà religion catholique, depuis que Luther a commencé de prêcher » , écrivait Gondomar au roi Philippe 111 dans sa joie de voir disparaître tout danger de guerre. « Je suis tout prêt à partir » , disait sir Henry Saville, protestant zélé, sur son lit de mort, ^ car j’ai vu de beaux jours, et j’en prévois de déplorables. »

Sur le continent, il est vrai, tout était perdu ; l’Allemagne se précipitait aveuglément dans l’horrible guerre de Trente ans; mais en Angleterre la cause de la liberté étaiPgagnée. Jacques avait à jamais ruiné le système d’Elisabeth ; dans sa soif insatiable de gouverner par lui-même, il avait détruit l’autorité du conseil royal et accoutumé ses sujets à avoir peu de considération pour ces grands ministres de la Couronne qu’ils voyaient traités avec insolence par les favoris et chassés de leurs places pour cause de corruption. Le peuplé anglais avait perdu sa foi aveugle dans son souverain, grâce à cette politique insensée à l'extérieur comme à l’intérieur, qui blessait tous les instincts de la nation; Jacques s’était abaissé à de mesquines querelles avec le Parlement, qu’il avait insulté comme aucun monarque anglais ne l’avait fait avant lui, tout en ayant conscience que cette autorité dont il était si fier passait peu à peu, malgré lui, à ce Parlement qu’il outrageait. Il y avait autant de perspicacité que d’aigreur dans les insultes du Roi aux « ambassadeurs des Communes » .

La Chambre des communes était devenue une puissance avec laquelle Jacques était obligé de compter; malgré les violentes sorties du Roi, le Parlement avait maintenu et fait reconnaître son droit exclusif de contrôle sur les impôts; il avait supprimé les monopoles, réformé les abus de la magistrature, ressuscité le droit de mettre en accusation et de relever de leurs fonctions les plus liants dignitaires de la Couronne, affirmé son privilège de discuter librement sur toutes les questions intéressant le bien du royaume. Il avait aussi la prétention de s’oc-

euper des affaires de l’Église; il avait même osé signifier au souverain sa volonté en ce qui concernait les « mystères » de la politique extérieure. Jacques I er pouvait arracher la protestation du Journal de la Chambre ; mais il y avait des pages de l’histoire parlementaire de 1621 que nulle puissance ne pouvait anéantir.

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