‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 93 sur 187 · JACQUES LL · texte numérisé non relu

JACQUES LL

cause d’abus de privilèges. La couronne rendit alors plusieurs arrêts qui amenèrent une suppression générale des anciennes franchises municipales ; de nouvelles chartes octroyées, qui n’admettaient que les ultra-royalistes aux fonctions municipales, mirent la représentation des bourgs à la discrétion du souverain. Charles 11 avait pris depuis longtemps des précautions contre toute tentative de révolte, en augmentant sa garde. Le rappel de la garnison de Tanger lui permit de porter la garde à neuf mille hommes parfaitement armés, et d’ajouter à ce. noyau de l’armée anglaise actuelle six régiments laissés provisoirement au service des Provinces- Unics.

Le danger était réel, mais tenait beaucoup moins à des actes isolés de tyrannie qu’au caractère ou aux plans particuliers du Roi. Sa mort, survenue au moment de son triomphe, sauva la liber té de l’Angleterre. Il avait cependant reconquis son ancienne popularité, et au printemps de 1685, en apprenant qu’il était dangereusement malade, la foule se précipita dans les églises pour prier Dieu de rétablir le Roi et de rendre ce bon père à son peuple. Les évêques qui entouraient son lit de mort tombèrent à genoux en implorant sa bénédiction; il étendit les mains et la leur donna avec solennité. Mais pendant que ses sujets adressaient pour lui des prières à Dieu et que les évêques demandaient sa bénédiction, le Roi ne se préoccupait que de mourir réconcilié avec l’Église catholique. Lorsque tout le monde se fut retiré, un prêtre nommé Huddleston, qui lui avait sauvé la vie après la bataille de Worcester, reçut sa confession et lui administra les derniers sacrements. Charles mourut comme il avait vécu, brave, spirituel, cynique même en présence de la mort. Malgré les tortures qu’il endurait, il pria les personnes présentes de « l’excuser de mettre si longtemps à mourir» : une de ses maîtresses, la duchesse de Portsmoutli, pleurait penchée sur son lit; sa dernière pensée fut pour Nelly Givynn, une autre de ses maîtresses, ce Ne laisse pas ma pauvre Nelly mourir de faim » , murmurait-il encore, quelques minutes avant de perdre connaissance, à l’oreille du due d’York.

Jacques II (1685-1688). — Dès son avènement au trône (fév. 1685), Jacques II s’empressa de promettre de respecter les lois existantes et de protéger l’Église; ces assurances furent accueillies avec enthousiasme par la nation tout entière. Les craintes qu’avait inspirées l’attente d’un souverain catholique semblaient dissipées : « Nous avons la parole d’un roi », s’écriait-on, « d’un roi qui n’a jamais violé ses promesses. » La déloyauté de Charles II avait disposé tous les esprits en faveur de Jacques II ; on le considérait bien comme borné, violent, entêté et despote au lond du cœur; mais ses ennemis eux-mêmes ne l’avaient jamais accusé de fausseté. On le croyait surtout très-jaloux de l’honneur de la nation, et résolu à l’affranchir de toute dépendance vis-à-vis de l’étranger.

On dut convoquer le Parlement, car il fallait une loi pour permettre à un nouveau roi de percevoir les revenus de la couronne; mais, grâce à ce réveil du sentiment monarchique, à l’autorité que le renouvellement des chartes municipales avait rendue à la couronne, les élections envoyèrent une Chambre, des communes où Jacques II ne trouva qu’un très-petit nombre de députés hostiles. La question des garanties religieuses fut laissée de côté sur un simple témoignage de déplaisir du souverain; et on lui assura un revenu annuel, à vie, de près de deux millions sterling. Une insurrection dans le Nord et une autre dans l’Ouest, sous la conduite de Monmouth, acheva d’exalter au plus haut degré le loyalisme des sujets de Jacques. Les Ecossais plaçaient tout leur espoir dans la maison d’Argyle; le fameux marquis, comme nous l’avons vu, avait péri sur l’échafaud au moment de la Restauration; le comte, son fils, ne put éviter, malgré sa prudence et sa soumission, la malveillance des odieux politiciens qui gouvernaient alors l’Ecosse ; il finit par être reconnu coupable de haute trahison pour des motifs qui excitèrent l’étonnement de tous les hommes d’Etat anglais, a II n’y a pas là de quoi fouetter un chat! » s’écriait Halifax. Le comte cependant put s’enfuir en Hollande, où il vécut paisiblement pendant les six dernières années du règne de Charles II. Monmouth avait aussi trouvé refuge à la Haye, où il fut reçu avec beaucoup de cordialité par Guillaume d’Orange, qui était convaincu que son père ne tarderait pas à le rappeler auprès de lui. L’avéncment de Jacques II ruina toutes ses espérances. Argyle, saisi à cette nouvelle d’un accès de fanatisme religieux, prit la résolution d’arracher l’Ecosse à l’autorité du Roi Catholique. Les deux chefs s’entendirent pour paraître en même temps en armes en Ecosse et en Angleterre; et les deux expéditions firent voile à quelques jours de distance. Argyle échoua complètement. Son clan des Campbell se souleva dès qu’il eut débarqué à Cantyrc, mais le pays se trouvait déjà occupé par les troupes du Roi, et de violentes querelles entre les exilés qui l’accompagnaient achevèrent de ruiner sa cause. Ses troupes furent dispersées sans combat, et Argyle, arrêté dans sa fuite, subit la mort des traîtres.

Monmouth eut fout d’abord une meilleure fortune. Sa popularité dans les comtés de l’Ouest lui avait fait choisir Lyme comme lieu de débarquement; aussi, quoique la petite noblesse restât à l’écart, tous les fermiers et commerçants du Devonshire et du comté de Dorset vinrent-ils se presser en foule autour de son étendard. Les villes drapières du Somerset étaient restées (idoles à la cause whig; aussi le duc fut-il accueilli avec enthou-r siasme à son entrée à Taunton : chaque maison était ornée de couronnes de fleurs, et une députation déjeunes (illcs présenta à Monmouth une Bible et un drapeau. Ses forces se montaient alors à six mille hommes, mais il perdit toute chance de succès en prenant le titre de roi. Les Chambres, fidèles à Jacques II, décrétèrent . le duc coupable de haute trahison. La

petite noblesse, toujours attachée à la cause de Guillaume et de Marie, se tenait à l’écart et donna ainsi le temps à la garde royale d’accourir sur le théâtre de la révolte, tandis que la milice se réunissait sous l’étendard du Koi. Après un premier échec devant Bristol et Batli, Monmouth se replia sur Bridgewater et attaqua, dans la nuit du G juillet 1685 , les troupes de Jacques II campées à Sedgemoor. Cette tentative ne réussit pas; les vaillants paysans et mineurs qui suivaient le duc furent mis dans l’impossibilité d’avancer par une profonde tranchée qui traversait la lande, et furent dispersés apres une courte résistance par la cavalerie royale. Monmouth s’enfuit du champ de bataille, et, après avoir vainement essayé d’échapper à ses ennemis, il fut pris et envoyé sans pitié à l’échafaud.

Les assises sanglantes. — Jamais l’Angleterre ne s’était montrée plus fidèle à son roi;’ mais cette fidélité se changea en aversion après les terribles mesures de répression qui suivirent la bataille de Sedgemoor. North lui-même, garde des sceaux, et l’un des pins serviles instruments de la couronne, protesta contre les excès et les cruautés commis par les troupes après la victoire. Ses paroles indignées restèrent sans écho; il se retira de la cour le cœur brisé et mourut dans la retraite.

Jacques avait résolu d'exercer une vengeance plus éclatante encore. Le grand juge Jeffreys, homme de grand talent, mais d’un caractère violent, entreprit de mériter le poste de chancelier, par une série de meurtres judiciaires, qui firent de son nom le synonyme de férocité. Trois cent cinquante rebelles furent pendus pendant la Tournée sanglante de Jeffreys à travers les comtés de Dorset et de Somerset, et huit cents furent vendus comme esclaves au delà des mers. Un nombre plus considérable encore subit la peine du fouet ou de l’emprisonnement. La Heine, les dames d’honneur, les courtisans, le juge lui-même, faisaient un honteux trafic des grâces. Les cruautés épouvantables commises sur les femmes soulevèrent surtout la pitié universelle. Quelques-unes étaient fouettées de ville en ville sur les places de marché. Madame Lisle, femme d’un régicide, mourut sur l’échafaud à Winchester pour avoir caché un rebelle; Klisabetli Gaunt, pour un acte semblable, fut brûlée vive à Tyburn. La pitié sc changea en horreur lorsqu’on apprit que toutes ces atrocités étaient connues et approuvées par le Roi. L’insensible Churchill lui-même, à l’énergie duquel on avait dû la victoire de Sedgemoor, s’indignait de voir Jacques II inaccessible à la pitié : « Ce marbre » , disait -i 1 en frappant sur le chambranle de la cheminée contre laquelle il était appuyé, « n’est pas plus dur que le cœur du Roi. »

On vit bientôt que cette boucherie était le signe avant-coureur de tout un système de tyrannie. Jacques saisit le prétexte de l’insurrection pour augmenter l’effectif -de l’armée permanente. Charles l’avait portée à dix mille hommes, il l’éleva d’un seul coup à vingt mille. Ces troupes de

vaient être employées dans le pays même, car l’espoir d’une véritable politique étrangère anglaise s’était déjà évanoui. Jacques n’ignorait pas qu’il ne pouvait s’attendre à l’approbation du Parlement pour les projets qu’il caressait; aussi, bien que son orgueil se révoltât à la pensée de dépendre de la France, ce n’était qu’avec l’or et les soldats de Louis XIV qu’il pouvait espérer de venir à bout des résistances de la Chambre. Une semaine à peine après son avènement, il promettait à Louis XIV une reconnaissance et un dévouement égaux à ceux de Charles II : « Dites à votre maître », disait-il à l’ambassadeur français, « que je 11 e puis rien sans sa protection. Il est mon conseiller, et j’ai l’intention de le consulter en toutes choses. » Cette protestation d’obéissance fut récompensée par une promesse de subsides que Jacques reçut avec de serviles expressions de joie.

La tyrannie. — Jamais alliance secrète avec la France n’avait été aussi dangereuse pour la religion anglaise. L’Europe tremblait depuis longtemps devant l’ambition de Louis XI V ; maintenant c’était son bigotisme qui l’épouvantait. En attaquant la Hollande, il avait déclaré la guerre à la liberté politique ; à présent, en révoquant l’édit de Nantes, il s’en prenait à la liberté religieuse. Richelieu avait respecté cet édit, même après sa victoire sur lès huguenots, et Mazarin 11 ’avait fait que l’atténuer légèrement. Louis XIV, depuis b' début de soii règne, en avait violé successivement les principales dispositions*; la révocation de 1085 ne fut que le terme naturel d’un système de persécution progressive. Les atrocités commises à l’égard des protestants, à cette époque, dépassent même les massacres du duc d’Alhe ; des dragons furent installés dans les familles des réformés; on vit des femmes malades jetées dans les rues, des enfants arrachés aux bras de leurs mères pour être élevés dans la religion catholique ; enfin les ministres furent envoyés aux galères. Malgré les édits royaux, qui défendaient même aux victimes de sauver leur vie par la fuite, trois cent mille protestants au moins franchirent les frontières et se répandirent en Hollande, en Suisse et dans le Palatinat. Des milliers trouvèrent refuge en Angleterre, où ils établirent, dans des champs à l’est de Londres, la manufacture de soie de Spitalfields.

Tandis que les Anglais frémissaient d’horreur en apprenant les non velles de France, Jacques y trouvait un aliment à ses espérances. Au nié pris de la loi, il remplissait la nouvelle armée d’officiers catholiques. 11 avait renvoyé Halifax, sur son refus de consentir à l’abrogation de Y Acte du Test y et signifia en termes hautains au Parlement de I G8(> que les brevets accordés aux officiers catholiques, quel que fût leur degré de légalité, ne devaient pas être contestés; il demanda de plus des subsides pour les nouvelles troupes. L’alarme causée dans les deux Chambres par le réveil du papisme et la création d’une armée permanente fut plus forte que leur

Page 1