FEU
La grande ironie, mêlée de pitié, qu'inspire au penseur ce que la pauvre humanité, amoureuse de ses bourreaux, appelle la gloire, ne s'est jamais exprimée par un trait plus énergique ^ La Grèce a merveilleusement compris les petits plaisirs enfantins de la vie intérieure des cités. Les ruines des grands empires, avec les colères et les larmes qu'elles provoquent; le sentiment supérieur, profondément triste, avec lequel l'homme pacifique contemple ces écroulements; la commisération qu'excite dans le cœur du sage le spectacle des peuples travaillant pour le vide, victimes de l'orgueil de quelques-uns; la vanité de toute chose, et
1. Jér., Li, 58 ; Ilabacuc, ii, 13. Voir ci-dessus, p. 296. "1. On n'y peut comparer que les réflexions finales des chants du Schahnameh.
[53Gav. J.-C] LA CAPTIVITÉ DE BABYLONE. 450
le feu dernier juge des sociétés humaines (ce qui n'exclut pas la foi invincible en un avenir idéal) : voilà ce que la Grèce n'a pas su voir; voilà ce que les prophètes juifs ont exprimé avec une sagacité admirable.
La crise qui inspira des accents de si haute éloquence au génie prophétique d'Israël fut très longue. Les esprits sagaces voyaient Babylone perdue bien avant que la ligue médo-perse en fut maltresse. Les approches de Babylone durèrent plus de deux ans^ Le blocus était impossible. La population ne croyait pas au danger d'une prise de vive force. Elle se livrait à ses affaires, à ses plaisirs, comme en pleine paix^ Les assiégeants furent obhgés de détourner l'Euphrate ou plutôt d'en
1. Les récits anciennement connus sur la prise de Babylone par Cyrus s'accordent médiocrement avec le récit qu'on croit pouvoir tirer des textes cunéiformes (Pinches, dans les Transactions ofthe Society of biblical archœology, t. Vil, p. 139-167 ; H. Hawlinson, dans le Journal of the Royal Asiatic Society, nouvelle série, t. XII (1889), p. 70 et suiv.). Nous croyons qu'on fait trop bon marché des textes grecs, anecdotiques sans doute dans les détails, mais au fond d'accord avec les proclamations hébraïques contemporaines du siège, que nous avons analysées, et qui supposent une catastrophe bien plus terrible que ne le pensent les récents critiques.