IV
Élie frappèrent rimaginalion, et on s'habitua à les transcrire en grosses lettres à la fin du rouleau *. Ce fut la consécration, ou plutôt un pas de plus dans la matérialisation de l'idée messianique.
La bibliothèque prophétique, désormais close, était lue avec ardeur par ceux qui conservaient des idées d'avenir. Elle prit aussi le sens et la valeur d'un recueil sibyllin, où Ton chercha des oracles destinés à faire connaître les événements futurs. Les écrits de Jérémie servirent surtout à cet emploi frivole. Ce qui était perdu, c'était l'esprit de ces vieux tribuns terribles, pleins d'une si haute puissance d'indignation et d'un amour si ardent de la justice. Le Grand Anonyme de 536, ressuscitant cent ans après sa mort, eût sûrement pleuré sur la génération affaiblie, qui avait remplacé par des soucis de redevances lévitiques les préoccupations de la religion pure. Les deux grandes espérances des prophètes, savoir le rapprochement de Juda et d'Éphraïm, s'opérant à Jérusalem, et l'idée de Jérusalem devenant le centre religieux du monde, étaient des rêves d'un autre âge. Zorobabel et Néhémie ont formellement exclu Samarie de
1. C'est encore l'usage aujourd'hui dans les bibles hébraïques imprimées.
l'œuvre de la restauration ; le schisme samaritain est consommé. Quant au monde, s'il se présentait au temple d'Esdras et de Néhémie, avec quelle ignominie il serait repoussé ! A la porte les infidèles! A la porte les incirconcis ! A la porte les souillés! Le juif parfait est un nibdal, un séparé. Il ne veut de contact qu'avec les purs. Le nibdalisnie donne les plus grandes jouissances d'orgueil qu'il y ait; mais il s'interdit par là même les grands prosélytismes et les vastes pensées.
On ne sait jamais ce que l'on fonde. Jésus crut fonder la religion de l'esprit; la religion sortie de lui a été aussi superstitieuse qu'aucune autre; les jésuites ont pu se dire la compagnie de Jésus. François d'Assise crut fonder le christianisme éternel et vivant; ce qui, en définitive, est sorti de lui, ce sont de mesquines confréries, totalement subordonnées à l'Église officielle et sans aucune valeur morale sérieuse. De même les prophètes de la grande époque eussent protesté s'ils avaient vu leurs idées puritaines et austères aboutir à un ritualisme grossier, à des questions de sacrifices et d'impuretés légales. Eux qui soutenaient que le mal seul est une impureté, que l'injustice ne saurait être expiée par aucun sacrifice ! Les choses humaines sont coutumières de ces volte-face. Et
néanmoins, de tout effort désintéressé quelque chose reste toujours. L'esprit des prophètes devait renaître, tandis que ce culte étudié dans ses moindres détails, représenté par un énorme personnel, devait disparaître à jamais.