CHAPITRE XX
LA SUPERIORITE RELIGIEUSE PASSE A JUDÀ. COMMENCEMENTS d'ISAÏE.
Tout en faisant, dans les déclamations d'Amos, d'Osée el des autres prophètes du même temps, la part de cette exagération que n'évite jamais le prédicateur qui veut frapper fort, on ne peut douter que le royaume du Nord ne fût tombé, après la chute delà maison de Jéhu, dans une grande décadence religieuse. Le iahvéisme, mal gardé, allait se confondant avec l'idolâtrie. Les hommes sagaces tels que Amos et Osée voyaient clairement que cela tenait à la faiblesse de la royauté; ils en venaient à l'idée que le culte d'une nation n'est solidement établi que quand il est protégé par la royauté !; ils prennent en pitié Samarie, qui n'a pas su se faire de dynastie durable ; ils arrivent à l'idée que la dynas-
i. Osée, m, i.
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lie de David représentera seule la destinée de la race d'Abraham. Lerôlethéocratiqueet légendaire de David grandit chaque jour. La séparation des tribus du Nord, qui avait d'abord paru un fait politique assez naturel, devenait un schisme, un crime religieux. Juda est considéré comme possédant une sorte de titre de légitimité, au double point de vue du culte de Iahvé et de la royauté, deux choses que les prophètes tiennent désormais pour inséparables.
Le iahvéisme qui tend maintenant à s'établir ressemble fort à ce que sera l'islam. Il consiste surtout dans l'austérité des mœurs, dans la répression du luxe, dans un code étroit imposé aux femmes; tout cela conçu non comme une discipline privée qu'on accepte pour soi et pour les siens, mais comme une loi d'État, dont le roi et les princes sont les gardiens. La société est un tout solidaire; Iahvé la récompense ou la punit en bloc. L'homme vertueux est responsable du libertin; il risque d'être puni pour la conduite de son voisin ; il est donc obligé de se constituer en surveillant de la conduite de son voisin. De là des habitudes qui sont juste l'inverse du libéralisme moderne et de la morale de l'homme du monde comme nous l'entendons. Notre principe fondamental est la responsabilité individuelle. On
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est libre d'être aussi sévère que Ton veut pour soi; on peut faire autour de soi la propagande du puritanisme; mais on n'a pas le droit de l'imposer. Le quaker ne force personne à se faire quaker, ne demande pas au gouvernement de protéger le quakérisme. Or le iahvéisme des prophètes, comme le wahhabisme, comme le vrai islam, implique la coercition pénale, l'appel au bras séculier pour faire exécuter un code moral. Les excès du pharisaïsme étaient la conséquence naturelle de cet esprit, ou plutôt le pharisaïsme est né avec le iahvéisme lui-même. La théocratie juive, dont l'islamisme ou plutôt le wahhabisme, le mahdisme, etc., sont la dernière expression, avait pour conséquence l'inquisition, l'union de l'Église et de l'État, la surveillance réciproque. Dans l'histoire, l'inconvénient est inséparable de l'avantage. Le bien s'opère souvent par des moyens qui ont l'air d'en être la complète négation, et voilà pourquoi, selon la différence des temps, le progrès peut consister, en un siècle, à combattre ce qui, dans un autre siècle, a été un progrès.
Le iahvéisme des prophètes du viif siècle ayant la prétention d'être la morale absolue, il était naturel qu'on arrivât à y voir une religion bonne pour tous les hommes et à concevoir l'espérance que tous s'y
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convertiraient. Cette idée, dont nous avons trouvé des traces chez Amos et chez les prophètes ses contemporains l, va grandir d'année en année. Tyr, l'Egypte, Assur même viendront à Iahvé. De telles préoccupations, je le sais, font penser à une époque plus moderne, où le prosélytisme devient la pensée dominante d'Israël. On ne saurait, cependant, regarder comme interpolés tous les passages qui contiennent ces prédictions hardies 2 . Presque toutes les grandes idées d'Israël sont nées d'une façon si nécessaire, qu'elles semblent, au premier coup d'œil, n'avoir pas eu de commencement.
Un homme contribua éminemment à la transformation que subirent, dans la seconde moitié du vin' siècle, les idées israélites; ce fut le prophète Iesaïah ou Isaïe 3, fils d'Amos 4. A un sentiment religieux des plus purs, Isaïe joignait un rare talent
J. Voy. ci-dessus, p. 138, 413, 414, 445, 447, 448.