‹ Histoire du peuple d'Israël (volume 5)Chapitre 127 sur 251 · ALEXANDRE. ALEXANDRIE · texte numérisé non relu

ALEXANDRE. ALEXANDRIE

Par un des élans subits les plus extraordinaires qu'il y ait dans l'histoire, la Grèce, en 333, partit en guerre contre TOrient tout entier et remporta, en dix ans, la plus complète des victoires. Le vaste empire achéménide tomba comme une illusion; la force grecque fut portée jusqu'en Bactriane et dans rinde. L'Asie Mineure, la Syrie, TÉgypte reçurent des germes d'hellénisme qui se développèrent rapidement. Le monde changea d'axe de rotation, comme il l'avait fait, deux cents ans auparavant, par la victoire de Cyrus. La force, en cette circonstance, fut vraiment au lervice de

Tesprit. Ce n'étaient sûrement ni des lettrés ni de grands idéalistes, ces rudes Macédoniens, qui accomplirent, à la suite d'Alexandre, une campagne qu'on ne peut comparer qu'à celles de la Révolution et de l'Empire. Mais n'importe. Les idées font leur chemin avec les hommes, souvent à rencontre du sens où on les mène. Une armée française jetée à l'étranger pour servir une pohtique anti-française, porte avec elle les idées de la France. Un Grec, dans l'antiquité, était partout un homme éclairé, comme, de nos jours, un Français est partout un libéral.

La Grèce, en deux cents ans, avait fondé une civilisation et une culture d'esprit qui dépassaient de beaucoup ce qu'on avait vu jusque-là. Cette culture fut loin de produire un abaissement militaire, puisque, à l'heure même où la Grèce créait le cadre absolu de la civilisation, que tout le monde devait accepter après elle, elle résistait victorieusement à tout l'effort de l'empire achéménide et lui infligeait des défaites répétées. Le progrès politique était immense. Le citoyen, l'homme libre d'une cité libre, faisait son apparition. En même temps, la morale établie sur la raison, sans mélange de surnaturel, s'affirmait dans sa haute dignité de Thora révélée à chacun. La vérité sur

les dieux et la nature était à peu près découverte. L'homme, délivré des folles terreurs de son enfance, commençait à envisager avec calme sa destinée. C'était le temps où vivaient Évhémère, Épicure, Zenon. La science, c'est-à-dire la vraie philosophie, était née. Le système du monde avait été par moments entrevu ; on ne sut pas s'y tenir; mais, après tout, le principe était posé. Copernic, Galilée et Newton ne feront que compléter, régulariser, tirer les conséquences.

Et dans l'art, ô ciel ! quelle apparition nouvelle! Quel monde de dieux et de déesses! Quelle céleste révélation ! C'est ici surtout que la Grèce se montra créatrice. Elle inventa la beauté, comme elle avait inventé la raison. L'Orient avait fait des statues avant elle, comme l'Orient, avant elle, avait trouvé moyen de se passer de la continuelle intervention des dieux. Mais la Grèce seule découvrit la stabilité des lois de la nature ; la Grèce seule découvrit le secret du beau et du vrai, la règle, l'idéal. Désormais il n'y aura plus qu'à se mettre à l'école; c'est ce que Rome fera ; c'est ce que fera la Renaissance ; c'est ce que feront, après chaque recrudescence de barbarie, les auteurs de Renaissances sans fin.

C'est ici vraiment une heure décisive dans l'his-

toire de rhumanité. La science, la philosophie, la morale, la politique, l'art militaire, la médecine, le droit sont fondés. Il n'y a qu'une seule lacune dans cette œuvre admirable, un trou funeste par lequel la destruction passera. En religion, la Grèce se montra faible. Elle conserva tous les enfantillages, même en ce qu'ils avaient de passablement homicide, et, comme Tltalie de la Renaissance, vécut de Terreur qui lui profitait. L'Italie de la Renaissance vit les impostures de la religion établie, et garda le pape, chef de Timposlure. La Grèce vit que les dieux du vulgaire n'existaient pas, et elle mit son art au service d'une brillante idolâtrie. Saint Paul, ici, a raison*. Ces vieux sages aperçurent la vérité ; mais ils ne la confessèrent pas. Ils se montrèrent trop aristocrates et trop artistes. Contents d'y voir clair, ils laissèrent la reHgion du peuple dans un état très inférieur. Peut-être aussi ne soignèrent-ils pas assez les questions de bien-être populaire et de moralité. Us n'eurent pas assez ce que les prophètes d'Israël eurent en trop. Ils ne furent pas socialistes. Les soucis d'un Marc-Aurèle, d'un saint Louis leur furent étrangers.

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