Prol. de Sirach
toute l'étendue du monde grec*. Ce fut la Bible de Philon, de Josèphe, de saint Paul, des premiers chrétiens, qui en firent la base de leur apologétique. Quelques-uns des raisonnements messianiques qui ont converti le monde viennent des bévues du texte alexandrin, mal lues, mal comprises, combinées avec d'autres bévues. L'histoire religieuse du monde, nous l'avons dit souvent, est l'histoire de contresens redoublés.
De bonne heure la légende s'empara de la version grecque du Pentateuque et travailla en vue d'inculquer l'idée que cette version valait l'originaP. Les légendes juives de ces bas temps impliquent toutes l'envie de se donner de l'importance et de prouver que le pauvre Israël, en apparence si humble, est en rapport avec les rois, les grands, les hommes célèbres du monde grec. On rattacha donc l'œuvre de la traduction alexandrine à la célébrité de la bibliothèque d'Alexandrie et aux goûts littéraires de Ptolémée Philadelphe. Ce prince s'occupait lui-même de compléter ses séries; un jour, son
1. Tertullien, Apol., c. 18; Justin, Apol.y i, 31; DiaL, c. 71; Novelles, 146; Talm. de Jér., Sota, fol. 21, c. 2 (Gésarée).
2. Philon, Vita Mosis, II, 5-7; Josèphe, Ant.y proœm., 3; XII, II; Contre Apion, II, 4. Mlusions en M egillath Taanith, fol. 50, c. 2; Tract. Sopherim, c. 1.
bibliothécaire, Démétrius de Phalère, attire son attention sur la loi des Hébreux et lui en fait un pompeux éloge. Ce livre manquait à 'a collection des législations comparées. Philadelphe envoie à Jérusalem demander au grand-prêtre Éléazar le précieux volume; le grand-prêtre Éléazar envoie avec le volume soixante-douze vieillards (six de chaque tribu !)*, qu'on installe dans un palais de Tîle de Pharos, chacun séparément dans une cellule, et qui arrivent, en soixante-douze jours, à une version concordante jusqu'à la dernière syllabe^ Preuve évidente qu'il n'y a qu'une manière de traduire en grec le livre sacré, et que l'inspiration s'en était mêlée. Ceux qui n'allaient pas à ce comble d'exagération, supposaient que la version avait été soumise à l'assemblée des Juifs de Jérusalem, qui l'approuva sans réserve. De toute façon, la version devait être regardée comme un parfait équivalent du texte.
Le travail achevé, Ptoiémée fait à tous des cadeaux superbes, accorde aux Juifs de beaux privilèges. Tout le monde est content.
1. Selon une autre version, il y avait cinq vieillards pour les cinq parties du Pentateuque.
2. Pseudo-Aristeas (éd. Schmidt, p. oOG) raconte la chose un peu autrement.
Ces fables se racontèrent longtemps avec des variantes admiratives et des enjolivements. Une fête nautique annuelle, qui se célébrait dans le port d'Alexandrie et qui aboutissait à un dîner dans Tîle de Pharos, y fut rattachée*. Nous verrons bientôt comment un écrit apocryphe % sûrement composé en Egypte, donna une rédaction pompeuse de toutes ces fables. Le Phare devint une sorte de lieu saint; Justin y vit encore les ruines des cellules des soixante-douze vieillards ^
Cette niaise histoire eut une vogue prodigieuse parmi les chrétiens du second siècle qui, se servant de la version alexandrine dans leurs controverses, accueillirent avec enthousiasme un récit qui conférait à ce texte la valeur d*une œuvre inspirée*. On se crut dès lors autorisé àraisonner sur la version alexandrine comme si on raisonnait sur l'hébreu. Or les preuves de la messianité de Jésus étaient bien plus fortes dans le grec que dans Fhé-