Ch. XII, 5 et suiv
Tel est ce livre étrange, mélange bizan^ de sublimité et de platitude, fruit d'un grand abaissement intellectuel et du plus profond mouvement moral qu'il y ait jamais eu. Il donne un absolu démenti aux rhéteurs, qui sont a priori pour une phrase bien écrite et contre une phrase mal écrite. Le livre de Daniel est le meilleur exemple de Tespèce de balancement qu'il y a, dans l'histoire de l'humanité, entre Tintelligence et la moralité. Comparé à Isaïe, le livre de Daniel est un livre de complète décadence littéraire. La langue en est détestable, plate, prolixe, incorrecte, souvent intraduisible; et pourtant la pensée juive accomplit, en ces pages mal écrites, le progrès le plus extraordinaire; elle passe de sa première phase, simplement monothéiste, à son âge messianique, où elle a séduit l'humanité en lui proposant des espérances infinies. Tout naît de la pourriture. La décadence d'une chose est le commencement d'une autre. La faiblesse littéraire d'une œuvre n'est pas une raison pour qu'elle n'ait pas une action de premier ordre dans l'histoire de l'humanité. Les écrits chrétiens, si mauvais aux yeux de celui qui adopte pour type suprême les écrivains des grandes époques, sont profonds et touchants quand on les prend comme écrits populaires.
Déjà Ézéchiel et Zacharie avaient substitué à Tancienne vision prophétique, si claire, si classique en quelque sorte, un genre de visions beaucoup plus contournées. Depuis la captivité, aucun prophète ne récita plus ses prophéties en plein air. La lecture a d'autres conditions que l'audition. On y supporte des énigmes, demandant de la réflexion, des logogriphes composites, où les idées i.ont rapprochées de force, sans souci de la cohérence des symboles. Dans Daniel, ce défaut est porté à son comble ; une corne parle, a des yeux. Nulle esthétique dans la composition des rébus qui servent à exprimer la pensée de Fauteur; partout quelque chose d'incongru, de contraire aux lois de Teurythmie grecque. Le divin sentiment de la forme humaine, que la Grèce porte dans sa sculpture, fait ici complètement défaut. Le fanatique auteur de ces visions n'a qu'un but, inculquer violemment sa pensée, faire un effet puissant sur son lecteur. Il y réussit, et sans doute il fut témoin de l'impression extraoïxiinaire produite par son écrit.
Le succès fut immense, immédiat*. Le goût
1. Le livre de Daniel est très vite cité; Baruch, i, 15-18; Carm. sib., lll, 396-400; I Macch., ii, 59-60; Josèphe, Ant, X, xet xi; XI, vm, 5. .
LES JUIFS SODS LA DOMINATION GRECQUE. 3ô5
du temps, dans les pays grecs, en Egypte par exemple, et dans les pays orientaux, était aux énigmes sibyllines sur les événements politiques du jour. On aimait ces petits rébus; on s'amusait à les déchiffrer; les oracles tournés de la sorte avaient une grande publicité; ils circulaient promptement, se vendaient même*. Chez les Juifs, Tesprit de secte était un excellent véhicule pour ces livres secrets, qu'on se passait sous le manteau. Ainsi fut répandu le livre de Daniel. Des traductions araméennes et grecques le mirent sur-le-champ à la portée de tous les lecteurs*. Tous ceux que leur imagination ou leurs opinions portaient vers les croyances messianiques en firent leur lecture habituelle. La synagogue orthodoxe elle-même le reçut parmi les écrits sacrés, sans pourtant l'introduire dans le volume des Pro-