‹ Histoire du peuple d'Israël (volume 5)Chapitre 74 sur 251 · Voir t. ni, p. i67 et suiv · texte numérisé non relu

Voir t. ni, p. i67 et suiv

Qu'il se soit ou non appuyé de l'autorité perse, Esdras, si nous en croyons les textes de sa légende, déploya, dans son œuvre de réforme, la brutalité d'un gendarme fanatique. Secondé par un certain Sekaniah fils de Jehiel, il organisa une véritable ligue contre les mariages mixtes. Non seulement les membres de la ligue s'engagèrent à ne plus contracter dépareilles alliances à l'avenir; mais ils jurèrent de renvoyer les pauvres femmes qu'ils avaient si légitimement épousées, avec leurs enfants. Tous les notables, à peu près, surtout les membres de l'aristocratie sacerdotale, tombaient sous les anathèmes des exaltés. Plusieurs résistèrent; d'autres eurent recours à des faux-fuyants; d'autres renvoyèrent les femmes, non les enfants. La plupart commirent l'acte monstrueux conseillé par le scribe. Presque tous les membres de la famille du grand-prêtre, en particulier, se soumirent et offrirent un sacrifice expiatoire. Le fanatisme le plus dangereux était fondé en Israël, celui qui s'exerce, non par l'État, mais par des zélateurs, prétendant agir avec la connivence de l'État.

La masse du peuple, cependant, ne céda que difficilement. Il fallut trois mois pour terminer le débat. Une sorte de grand meeting de tout Juda, convoqué sur la place du temple, fut assez tumul-

tuftux; on prétexta la pluie qui tombait pour se séparer et pour renvoyer Taffaire devant un jury. Puis, comme toujours, le parti le plus fanatique l'emporta.

Un Irait bien caractéristique, qui marque un pas décisif dans Thistoire du judaïsme, c'est qu'Esdras , bien que d'origine aharonide, n'est pas, à proprement parler, un prêtre. Encore moins est-il un prophète. C'est un docteur, versé dans la loi {sofer, mébin). Ceci est décisif. Il est facile de voir dès lors que ce n'est pas le co/ien qui dominera dans le judaïsme. Ce sera le docteur. La Thora étant le but de la vie, en effet, celui qui interprète la Thora est le personnage capital. Et cet interprète de la Thora, qui le désigne? Ce n'est nullement le corps sacerdotal ; ce n'est pas l'Église dans son ensemble (cette idée ne triomphera que dans la seconde génération chrétienne). Ce qui désigne le docteur, c'est sa science, son mérite, sa facilité, son audace. Le sofer mahir va être le roi spirituel d'Israël. Le plus petit docteur, se levant dans la synagogue, s'il a de la mémoire et de l'aplomb, battra l'homme le plus autorisé.

Le Talmud sortait fatalement de la direction idéale tracée par Esdras. On sent que le judaïsme n'aura ni corps sacerdotal organisé, ni papauté,

-iOe HISTOIRE DU PEUPLE D'ISRAËL.

ni conciles œcuméniques. Ce sera quelque close d'analogue au protestantisme du xvr siècle, une lutte de docteurs, s'appuyant sur un texte écrit, censé d'une valeur absolue.

Page 1