LE BIGOTISME
Comme il est clair que le monde païen ne s'attachera pas aux pans de Thabit d'un Juif pour venir à un culte qui l'exclut et Tinjurie, on sent bien que la victoire en Israël sera un jour à celui qui, comme Jésus, suivra le Grand Anonyme et prendra juste le contre-pied de Néhémie. Mais, dans l'histoire d'une grande révolution, on doit faire la part des conservateurs. Sans eux rien de solide. Le but final de la France, c'est la révolution. Ceux qui ont contribué à faire la France, même quand ils ont été les moins révolutionnaires des hommes, ont travaillé pour la révolution.
Toutes les vexations des piétistes, on l'a vu, se faisaient au nom du roi de Perse, c'est-à-dire au nom d'une autorité dont on disait d'ailleurs tout le
mal possible*. C'est là une pratique ordinaire aux cléricaux. Toujours frondeurs ou se donnant des airs de victimes, quand ils parlent de TÉtat laïque, ils se retrouvent sujets loyaux et particulièrement fidèles, le jour où il s'agit d'obtenir contre les libéraux des mesures d'intolérance. La surveillance réciproque, l'espionnage dévot, tant d'autres vilaines habitudes dont le christianisme, en ses parties fanatiques, ne s'est pas toujours assez gardé, Néhémie en a également donné le premier exemple. Ce contemporain de Périclès fut le premier jésuite, le plus dangereux des jésuites. Platon, qui n'entendit jamais parler de lui, a tracé son portrait dans VEuthydème, si ce dialogue est de Platon. Euthydème n'est pas un prêtre ; c'est un laïque fanatique. Néhémie, non plus, n'est pas un prêtre. Esdras, selon la tradition fictive qui se forma sur lui, ne fut qu'un sopher. Les prêtres, surtout la famille pontificale, appartenant à l'aristocratie et recherchant les mariages riches, étaient les plus portés de la nation vers les alliances avec ces familles puissantes, iahvéistes à l'ancienne manière, qui avaient leur centre à Samarie. Dans le judaïsme, comme dans le protes-
i. Esdras, vii, 25-26; Néh., ix, 36-37.
tantisme, le fanatisme vient des laïques ; les réformes rigoristes sont imposées aux prêtres, qui marchent docilement sous la férule des pieux laïques. On ne cite pas le nom d'un seul cohen juif qui ait joué un rôle important. Le cohen d'Israël n'a jamais été réformateur; mais sa mollesse a favorisé toutes les réformes. Rien de plus dangereux, en un sens, que le prêtre épicurien et mécréant. Pour sauver son repos, il laisse passer tous les fanatismes. Un des plus terribles accès de fièvre religieuse s'est produit sous le sceptique Léon X. L'incrédule cour de Rome a tenu les cierges à l'avènement de toutes les folies, à peu près comme les prêtres qui sonnaient de la trompette aux processions de Néhémie.
Nous avons plusieurs fois fait remarquer que les diverses lois, dites mosaïques, ne furent jamais des lois réelles dans les anciens royaumes d'Israël et de Juda. Sous la domination perse, elles commencèrent d'être appliquées en Judée par l'autorité gouvernementale. Néhémie nous en offre le premier exemple. Mais tout cela est bien intermittent encore. La Thora ne sera pratiquée avec Tappui du pouvoir civil que du temps des Asmonéens, dans deux cent cinquante ans. Jusque-là Tobservation de la Thora n*a pour sanction que la
conviction personnelle et une opinion publique extrêmement sévère. La situation était à peu près celle où se trouvent les musulmans en Algérie, sous la domination française. Le péha persan ne se mettait pas au service de la loi théocratique, bien que chacun de ses administrés Tobservât comme loi morale et s'y assujettît, dans les matières mixtes, comme à un statut personnel. Il en résultait des gênes terribles, des pénalités souvent atroces ; pour les éviter, beaucoup de Juifs s'exilaient volontairement.
Ce qui est frappant, en effet, c'est l'analogie de ces anciens Juifs avec les musulmans. De part et d'autre, c'est la même incapacité de discerner entre la société religieuse et la société civile, la même intolérance, la même affectation de tenue austère, devant nécessairement dégénérer en hypocrisie. Les femmes, comme chez les musulmans, se tenaient absolument en dehors du mouvement. Il en revint peu deBabylonie,et les odieuses mesures provoquées par les fanatiques durent créer de terribles haines féminines contre le piétisme nouveau. Ces sortes de religions sémitiques, sur le type du judaïsme et de l'islam, sont exclusive-