CHAPITRE
DEVELOPPEMENT DU lAHVÉISME MATERIALISTE.
Ce qui changea le plus profondément par la conquête israélite de la Palestine, ce fut la situation du dieu lahvé. L'adoption de ce dieu par les Beni-Israël datait, nous l'avons vu, des plus anciens enseignements qu'Israël avait reçus h Our- Casdim, ou plutôt dans le Paddan-Aram. Mais, dans l'ancien élohisme patriarcal, un tel nom ne pouvait arriver à une grande fortune. L'auteur du Livre de Job, qui veut rendre l'idéal théologique de cet âge primitif, évite d'employer le nom de lahvé. Un des anciens récits bibliques se l'interdit jusqu'à Moïse.
Nous avons vu la conscience particulière d'Israël commencer à la sortie d'Egypte. L'individualisme nalinnnl vpiitundicu particulier. A nartir do ce mo-
ment, lahvé est le dieu protecteur d'Israël, engagé à lui donner raison, même quand il a tort. Une victoire d'Israël est une victoire de lahvé; les guerres d'Israël sont des guerres de lahvé*. Les faveurs grâce auxquelles on s'imaginait qu'Israël avait traversé le désert furent des faveurs de lahvé. lahvé, en un mot, est exactement en Israël ce que Cames est en Moab. Jephté admet parfaitement que Camos a donné Moab aux Moabites, comme lahvé a donné Chanaan aux Israélites ^ C'est un dieu national, identifié avec la nation, victorieux avec elle, vaincu avec elle^ C'est en quelque sorte le double, le génie personnifié de la nation, IV'sprit de la nation, dans le sens que les sauvages donnent au mot esprit. Il est facile de voir à quel point une pareille idée est l'antipode du point de départ d'Israël et de son point d'arrivée : à l'origine, les élohim sans individualisation, se fondant plus ou moins en un Élohim, maître unique de l'univers ; au terme, le Dieu unique des chrétiens, créateur et juge de l'univers.
Dans le désert, lahvé n'est encore qu'un dieu de
1, I Sam., xvni, il.
2, Juges, XI, 21, légère confusion.
3, Cantique deDébora, morceau essentiellement iahvéistc (Ju- ^ef, v). Voir ci-après, p. 309 et suiv.
nomade, un dieu sans terre, ne disposant en propre d'aucun canton. Maintenant il a conquis une terre ; cette terre, il Ta donnée à ses serviteurs. Il s'agit bien de savoir s'il est juste ou non; il favorise Israël, cela suffit. Israël est déjà presque une nation; il en a les défauts. L'essence d'une nation est de croire que le monde entier existe pour elle, que Dieu n'est occupé que d'elle. Tant que dura l'esprit du vieil élohisme, ce dangereux nom de lahvé n'eut pas de conséquence. El et lahvé furent deux espèces de synonymes, qu'on employait indifféremment*. Mais tout fut changé, quand lahvé devint un dieu local, patriote, national. Dès lors il fut féroce. Ce nouveau lahvé n'est plus l'antique source de la force et de la vie dans le monde. C'est un politique massacreur, un dieu qui favorise une petite tribu per fus et nefas. Tous les crimes vont être commandés au nom de lahvé.
Une telle évolution est bien dans la nature des choses, et nous l'avons vue se passer de nos jours. L'Allemagne, par la haute philosophie sortie de ses entrailles, par la voix de ses hommes de génie, avait proclamé mieux qu'aucune autre race le caractère absolu, impersonnel, suprême, de la Divinité. Or,