PRÉFACE
t'ouT un esprit philosophique, c'est-à-dire pour un esprit préoccupé des origines, il n'y a vraiment dans le passé de l'humanité que trois histoires de premier intérêt : l'histoire grecque, l'histoire d'Israël, l'histoire romaine. Ces trois histoires réunies constituent ce qu'on peut appeler l'histoire de la civilisation, la civilisation étant le résultat de la collaboration alternative de la Grèce, de la Judée et de Rome. La Grèce, dans cette œuvre, a, selon moi, un rôle hors de ligne ; car elle a fondé, dans toute l'étendue du terme, l'humanisme rationnel et progressif. Notre science, notre arl, notre littérature,
Il PRÉFACE.
notre philosophie, notre u ., otre politique, notre stratégie, notre diplomatie,^ 'notre droit maritime et international, sont grecs d'origine. Le cadre de la culture humaine créé par la Grec est susceptible d'être indéfinimenl élargi ; mais il est complet dans ses parties. Le progrès consistera éternellement à développer ce que la Grèce a conçu, à remplir les desseins qu'elle a, si l'on peut s'exprimer ainsi, excellemment échantillonnés.
La Grèce n'eut, dans le cercle de son activité intellectuelle et morale, qu'une seule lacune; mais cette lacune fut considérable. Elle méprisa les humbles, et n'éprouva pas le besoin d'un Dieu juste. Ses philosophes, en rêvant l'immortalité de l'âme, furent tolérants pour les iniquités de ce monde. Ses religions restèrent de charmants enfantillages municipaux; l'idée d'une religion universelle ne lui vint jamais. L'ardent génie d'une petite tribu établie dans un coin perdu de la Syrie sembla fait pour suppléer à ce défaut de l'esprit hellénique. Israël ne prit jamais son parti de voir le monde si mal gouverné, sous le gouvernement d'un Dieu censé juste. Ses sages avaient des
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accès de colère dosant tous les abus dont fourmille le monde. Un mauvais homme, mourant vieux, riche «;t ti^anquille, leur faisait monter la rage au cœur. Les prophètes, à partir du ix" siècle avant Jésus-Christ, donnent à cette idée la proportion d'un dogme. Les prophètes israélites sont des publicistes fougueux, du genre que nous appellerions aujourd'hui socialiste et anarchiste. Us sont fanatiques de justice sociale et proclament hautement que, si le monde n'est pas juste ou susceptible de le devenir, il vaut mieux qu'il soit détruit : manière de voir très fausse, mais très féconde; car, comme toutes les doctrines désespérées, comme le nihilisme russe de nos jours, par exemple, elle produit l'héroïsme et un grand éveil des forces humaines. Les fondateurs du christianisme, continuateurs directs des prophètes, s'épuisent en un appel incessant à la fin lu monde, et, chose étrange! transforment en effet le monde. Par Jésus, les apôtres et la seconde génération chrétienne, s'établit une religion, sortie du judaïsme, qui, trois siècles plus tard, s'impose aux races les plus importantes de l'humanité, et se
substitue aux petits joujoux patriotiques des cités
ri PREl'ACE.
anciennes. Avec les églises, qui ne sont que des synagogues ouvertes aux incirconcis, naît une idée de Passociation populaire qui tranche absolument sur la démocratie des villes grecques. Le christianisme, en un mot, devient dans l'histoire un élément aussi capital que le rationalisme libéral des Grecs, quoique à certains égards moins assuré de réternité. La tendance qui porte le xix" siècle à tout laïciser, à rendre civiles une foule de choses, d'ecclésiastiques qu'elles étaient, est une réaction contre le christianisme; mais, en supposant môme que ce mouvement aille jusqu'au bout, le christianisme laissera une trace ineffaçable. Le Hbéralisme ne sera plus seul à gouverner le monde. L'Angleterre et rAmérifjue garderont longtemps des restos d'influence biblique, et, chez nous, les socialistes, élèves sans le savoir des prophètes, forceront toujours la politique rationnelle à compter avec eux.
Les grandes créations de la Grèce et de la Judée n'auraient pas seules conquis le monde. Il a fiillu que le monde, pour accepter riiellénisme et le christianisme, fût préparé, aplani en quehjue sorte