‹ Histoire du plébiscite racontée par un des 7.500.000 ouiChapitre 1 sur 4 · Histoire du plébiscite racontée par un des 7.500.000 oui · texte numérisé non relu

Histoire du plébiscite racontée par un des 7.500.000 oui

pour monlrer à ceux qui nous suivront; combien de mauvais sujets existent en ce monde, et combien il faut se métier des belles paroles ; car nous avons été trompés dans ce village, d'une façon abominable. Nous avons été trompés par toute espèce de gens : par le sous-préfet, par le préfet et les ministres; par le cure, par les gazettes du gouvernement, par tous et par chacun.

Est-ce qu'on pourrait se figurer qu'il se trouve autant de gueux sur la terrre? Non ! il faut l'avoir vu soi-même pour le croire.

Enfin, nous avons paye; nous avons donné notre foin, notre paille, notre grain, notre farine, notre bétail ; et ce n'était pas encore assez ! Finale-

ment on nous a donnés nous-mêmes; on nous a dit : « Vous n'êtes plus Français; vous ères Prussiens!... Nous vous avons pris vos garçons, pour faire la guerre; ils sont morts, ils sont prisonniers; maintenant, arrangez-vous comme vous voudrez avec Bismark, votre affaire ne nous regarde plus! »

Mais ces choses veulent être racontées clairement, et je vais commencer parle commencement, sans me mettre en colère.

Vous saurez d'abord que je suis meunier au village de Rôthalp, dans la vallée de Metting à Dossenheim. entr.e la Lorraine et l'Alsace. C'est un grand et beau village de cent trente feux, auquel ne manquent ni son curé Daniel, ni son maître d'école Adam Fix, ni des notables de toute sorte, charrons, forgerons, cordonniers, tailleurs, cabaretiers , brasseurs , marchands d'reufs , de beurre et de volailles; nous avons même deux juifs : Salomon Kâhn, colporteur, et David Hertz, marchand de bétail.

Cela vous montre dans quelle prospérité nous étions avant cette guerre; car plus un village est riche, plus il attire d'étrangers; chacun y trouve à vivre et vient y travailler de son état. Nous n'avions pas même besoin d'aller chercher notre viande de boucherie en ville : David tuait de temps en temps une vache dans sa cour, et débitait tout ce. qu'il nous en fallait pour les diman' ches et jours dé fête.

Moi, Christian Wcber, je ne me suis jamais

écarté de cette commune à plus de quarante lieues. Mon moulin me vient du grand-père Marcel Desjardins, un Français des environs de Metz, qui l'a bâti du temps de la guerre des Suédois, lorsque notre village n'était encore qu'une misérable bourgade. Je suis marié depuis vingthuit ans avec Catherine Amos, la fille de l'ancien brigadier forestier; elle m'a apporté cent louis en dot; nous avons eu deux enfants, une fille, Grédel, et tin garçon, Jacob, qui sont encore avec nous,

Vous saurez aussi que j'ai un cousin, Georges Wcber, parti voilà plus de trente ans dans les soldats de la marine, pour la Guadeloupe; il a même fait la guerre par là : c'est lui qui tapait sur un tambour, en avant du vaisseau la Boussole, comme il me l'a dit cent fois, pendant que la flotte bombardait Saint-Jean-d'L'lloa; plus tard, il est devenu sergent; ensuite, il a navigué sur un bâtiment danois, qui faisait la pèche à la morue.

Georges pensaittoujours à amasser de la fortune.

Vers 1850, il revint en France, et s'établit fabricant d'allumettes dans la rue MoufFctard, de Paris ; et comme c'est un très-bel homme, grand, brun, hardi, les yeux vjfs, il linit par épouser une riche veuve sans enfants, madame Marie- Anne Fiuck, qui tenait auberge dans ces environs. Ils gagnèrent de l'argent. Le cousin s'acheta du bien au pays, par le moyen de M. Fingado, notaire, auquel il envoyait exactement le prix de chaque pièce de terre; enfin, à la mort du vieux char-" pentier Joseph Briou , il se rendit adjudicataire

Histoire Su Plébiscite.

de sa maison, pour y demeurer avec sa iémme, et tenir un cabaret sur la route de Metting.

Cela se passait l'an dernier, dans le temps du plébiscite. Le cousin Georges vint d'abord visiter sa maison, avant d'y conduire Marie-Anne.

Moi, j'étais maire; j'avais reçu l'ordre deM. le sous-préfet de faire les publications pour le plébiscite, et d'engager tous les honnêtes gens à voter oui, s'ils voulaient conserver la pais:; parce que tous les gueux allaient voter non. pour avoir la guerre,

C'est aussi ce que je lis , engageant tout le monde à venir sans faute, et envoyant le bangard 1 porter les billets de la préfecture, jusque dans les dernières baraques de la montagne.

Le cousin Georges arriva la veille du plébiscite. Je le reçus très-bien, comme on reçoit un parent riche, qui n'a pas d'enfants. 11 paraissait très-content de nous voir, et dina chez nous de bonne humeur. Il avait, dans une petite malle en cuir, des habits, des souliers, des chemises, tout •ce qu'il lui fallait, et ne manquait de rien.

Ce ;our-là, tout alla très-bien; mais le lendemain, entendant les publications du garde champêtre Martin Kopp, il se rendit à la brasserie Reibell, qui fourmillait de monde, et se mit à prêcher contre le plébiscite.

J'étais jusiement à la mairie, avec mon écharpe, à recevoir les billets, quand tout à coup l'adjoint

i. Garde chstnpétfs.

Placiard arriva me dire d'un air d'indignation, que des misérables attaquaient l'ordre ; qu'il s'en trouvait un à la brasserie du Cruchon d'Or, et que la moitié du village allait bien sur l'assommer.

Je descendis aussitôt et je courus à la brasserie, où le cousin traitait tous les autres d'ànes, disant que le plébiscite était pour la guerre; que l'Empereur, les ministres, les préfets, les généraux et les éveques trompaient le peuple ; et que ces gens jouaient la comédie, pour nous piper notre argent.

Moi, dans l'allée, je t'entendais déjà qui criait ces choses d'une voix terrible, et je pensais : Le malheureux a bu !

Si Georges Wéber n'avait pas été mon cousin ; s'il n'avait pas été capable de déshériter un jour mes enfants, je l'aurais fait arrêter et conduire à Sarrebourg; mais, en considération de cela, je résolus d'étouffer c-'tte mauvaise affaire, et je dis à ceux qui remplissaient l'allée :

«Place, vous autres! place! a

Ces gens- furieux, voyant l'écharpe, me firent place; et découvrant alors le cousin derrière une table, dans le coin à droite, je lui criai :

«Que penses-tu, cousin, de faire un scandale pareil ? »

Il fut aussi troublé par la vue de l'écharpe, ayant servi dans la inarine et sachant qu'un maire est tout ce qu'il y a de plus respectable ; qu'il a le droit de vous faire empoigner et conduire au violon d'abord; et puis, si l'on résiste, devons

mener jusqu'à Sarrebourg et Nancy. C'est pourquoi il se calma tout de suite, car il n'avait pas bu du tout, comme je croyais, et disaitces choses sans fiel, sans colère, par conscience et affection de ses concitoyens.

Il me répondit donc très-bien r

«Monsieur ie maire, surveillez vos élections! Prenez garde là-haut que des gueux, comme il s'en trouve partout, ne fourrent dans la boîte des poignées de oui à la place des non, pendant que vous avez le dos tourné: cela s'est vu souvent !... Et puis, ne vous inquiétez pas de moi. Dans les gazettes du gouvernement, il est dit que chacun sera libre de soutenir ses idées et de voter comme il lui plaira; si l'on me ferme la bouche, je protesterai dans les journaux, u

En entendant qu'il protesterait, pour éviter un plus grand scandale, je lui répondis:

« Dis ce que tu voudras! Qu'on ne vienne pas soutenir que nous avons gêné les élections.. Mais vous autres, vous savez bien ce que vous avez à faire.

— Oui, oui ! crièrent tous ceux de la salle et de l'allée, en levant leurs chapeaux; oui, monsieur le aiaire: nous n'écoutons rien; tout ce qu'on peut dire, ou rien du tout, c'est la même

Et tous ensemble allèrent voter, en laissant Georges seul.

M. le curé Daniel, les voyant sortir, arriva de la cure se mettre à leur fête; il avait prêché le,

Histoire di

Plébiscite.

matin pour epc iscite,

et on ne trouva

pas un

seu non ans a oite.

Si le cousin n avait pas

eu la grande pra

i meilleurs arpen

ts 'de h

côte, il aurait été mépri:

ié pour le restant

de ses

jours; mais un homme

riche, qui vient

d'acheter une maison, ui

i verger, un jardii

i, et de

les payer comptant, peu

t dire tout ce qu'i

surtout quand les autres

ne l 'écoutent pas,

et font

le contraire de ce qu'il leur conseille.

Enfin, voilà les élections du plébiscite chez

canton ; à Phalsbourg, qu'on avait rempli d'imprimés contre le plébiscite, en poussant l'audace jusqu'à surveiller le maire et la boîte, sur quinze cents électeurs, tant militaires que bourgeois, il n'y eut que trente-deux non !

On voit que les choses marchaient bien, et que M. le sous-préfet devait èire couleur de nous.

Il faut dire aussi que nous avions besoin d'un chemin vicinal pour aller à Hangevîller; qu'on nous avait promis deux cloches pour l'église, et la glandéc pour nos cochons en automne; et que nous savions que tous les villages qui votaient mal, n'obtenaient jamais rien; tandis que les autres, moyennant leurs bons conseillers, qu'ils avaient nommés, soit à l'arrondissement, soit au département, pouvaient toujours ravoir un peu de l'argent du percepteur, pour les besoins de laur commune. M. le sous-préfet m'avait expliqué ces avantages, et naturellement un bon maire doit

prévenir ses administrés. C'est ce que je faisais : nos députés, nos conseillers généraux, nos conseillers d'arrondi s semeur étaient tous bons! Par ce moyen nous avions déjà gagné le droit aux feuilles mortes, et notre grand lavoir. Nous ne voulions que notre propre bien, et nous aimions mieux voir les autres villages -payer les ministres, les sénateurs, les maréchaux, les évèques et les princes, que de les payer nous-mêmes ! Tout ce que lu en ii s in Gi.'nrf;e; pmv. ait d^ ■ne r.oi:.; dire pour le bien de tous et l'intérêt de la nation ne nous entrait pas dans la tète.

Je me souviens que ce même jour du plébisci te, où l'on savait déjà que nous avions tous bien voté, et que nous aurions nos deux cloches, avec le chemin vicinal; je me souviens que le cousin et moi nous eûmes le soir, après souper, une grande dispute, et que je l'aurais jeté dehors, si

Nous prenions un petit verre de kirsch, en fumant nos pipes, le coude sur la table; ma femme et Grédel étaient montées se coucher, lorsque tout à coup il me dit :

« Écoute, Christian, sauf le respect que je te dois, comme maire, vous êtes tous des innocents dans ce village ; et maintenant il est bien heureux que j'y vienne, pour qu'on y trouve au moins un homme raisonnable. »

Je voulais me fâcher, mais il me dit :

« Laisse-moi finir. Si vous aviez seulement passé deux ans à Paris, vous verriez clair. Mais à

cette heure, vous éies comme une nichée de geais goulus et sans plumes : ils ouvrent le hec,.en criant «Jacques! » pour appeler la nourriture tîu ciel; ceux qui les entendent, grimpent sur l'arbre; ils leur tordent le cou et les mettent au pot en riant. C'est votre position ! Vous avezeonîîance en vos ennemis ; vous leur donnez le pouvoir de vous plumer à leur aise. Est-ce que si vous nommiez d'honnêtes gens du pays, comme députés, comme conseillers généraux, — au lieu de prendre ceux que la préfecture vous recommande, — est-ce que l'Empereur et les autres bons sujets d'en haut ne seraient pas forces de vous laisser l'argent que le percepteur vous enlève en trop? Est-ce que tout ce monde pourrait s'enrichir à vos dépens, faire des fortunes immenses en quelques années ï Est-ce qu'on verrait d'anciens paniers percés, — des gaillards auxquels on n'aurait pas confié deux liards avant le coup d'Etat, — est-ce qu'on les verrait devenus millionnaires, rouler sur l'or, se faire trimballer en carrosse, eux, leurs femmes, leurs enfants, leurs domestiques et leurs danseuses?Les préfets, les sous-préfets vous disent : « Continuez de bien voter... vous aurez ceci... vous aurez cela!... 11 des choses que vous avez droit d'exiger, d'après les impositions que vous payez, et qu'on vous accorde comme -des grâces : des chemins, des lavoirs, des écoles, etc. Est-ce que vous ne les auriez pas, si l'argent qu'on vous prend, restait dans la commune?... Qu'est-ce que l'Empereur

Histoire du Plébiscita

fait donc pour vous? Il vous dépouille, et voilà tout ! Votre argent, il vous le montre avant chaque élection, comme on montre un bâton de sucre d'orge aux enfants, pour les faire rire, et, après l'élection, il le remet dans sa poche ; le. tour est

— Comment peut-il mettre cet argent dans sa poche? lui dis-je indigné; est-ce qu'on ne rend pas des comptes tous les ans à la Chambre? »

Le cousin leva les épaules, et me répondit:

« Tu. n'es pas malin, Christian; ça n'est pas difficile de faire des comptes à la Chambre : Tant de fusils Chassepot, qui n'existent pas !... Tantde mu a irions, dont personne n'a de nouvelles... Tant pour la caisse des retraites... Tant pour la caisse des remplaçants... Tant pour les changements d'uniforme... On change tous les ans, 'ça fait rouler le commerce et les pots-de-vin sur votre dos !... Est-ce que les députés vont y voir ! Qui est-ce qui vérifie les budgets des ministres ?... Les députés que le ministre de l'intérieur vous a présentés; que vous aiiez nommés, comme des imbéciles; et que l'Empereur abandonnerait aux premières élections, si ces messieurs faisaient seulement mine d'aller visiter les arsenaux et vérifier les caisses... Quelle farce !... Tiens, hier, en passant à Phalsbourg, j'ai grimpé sur les remparts, et j'ai vu là des canons du temps d'Hérode, avec des affûts tout rongés par les vers, et repeints à neuf, pour cacher la pourriture. Ces canonslà, j'en suis sûr, sont refondus tous les trois

Histoire A,t Plébiscite.

ou quatre ans, — sur le papier, — avec votre argent! Ali ! mon pauvre Christian, tu n'es pas malin, ni lfis autres du village non plus; mais ceux que vous députez à Paris sont malins, trop malins ! »

Il se mit à rire, et j'aurais voulu l'envoyer au diable.

i< Sais-tu ce qui vous manque? dît— il ensuite, en bourrant et rallumant sa pipe, — car je ne lui répondais pas, étant trop ennuyé, — ce qui vous manque, ce n'est pas le bon sens, ce n'est pas l'honnêteté ; nous tous paysans, nous avons encore du bon sens et de l'honnêteté; nous croyons encore à l'honnêteté des autres, ça prouve que nous en avons encore un peu ! Non, ce qui vous manque, c'est l'instruction. Vous avez demandé des cloches, et vous aurez des cloches ; maïs vous avez pour école une misérable baraque , et pour instituteur le vieux Adam Fix, qui ne peur rien enseigner

aux enfants, par la raison qu'il ni

: sait rien lui-

même. Eh bien, si vous demandiez

une véritable

école, il n'y aurait pas d'argent da

as la caisse. Il

en reste pour les cloches; mais pou

r un bon insti-

tuteur, une grande salle bien aért

;e, des bancs,

des tables de sapin, des tableaux.

des ardoises,

des cartes de géographie, des livn

»,û n'y en a

pas ! Car si vous aviez de bonnes é

fants sauraient lire, écrire, calculei

; ils sauraient

bientôt éplucher les comptes des

ministres; et

voilà justement ce que Sa Majesté ne veut pas. Tu comprends, cousin, c'est pour cela que vous

n'avez pas d'école et que vous avez des cloches. » Alors il cligna de l'œil.

ic Et, sais-tu, rit-il au bout de quelques instants, sais - tu combien coûtent toutes les écoles de France ? Je ne parle pas des grandes écoles de méiSecine, de droit, de pharmacie, des collèges, des lycées, qui sont des écoles pour les jeunes gens riches, capables de s'entretenir eux-mêmes dans les grandes villes et de payer pension; je parle des écoles pour le peuple, des écoles primaires, de celles où l'on apprend à lire et à écrire, les deux premières choses qu'un homme doit savoir, et qui le distinguent des sauvages qui se promènent tout nus dans les bois de l'Amérique. Eh bien, les députés que le peuple luimême envoie défendre ses intérêts à Paris, et qui doivent penser, — s'ils ne sont pas de véritables filous, — à remplir d'abord leur devoir envers lui ; ces députés n'ont jamais voté pour les écoles du peuple plus de 7; millions : l'État en donne dix pour sa part; les communes, les départements et les père et mère font le reste. Soixante-quinze millions pour instruire le peuple, dans un grand pays comme le nôtre, c'est honteux; les Etats- Unis en dépensent six fois plus. Mais, en revanche, au budget de la guerre , nous payons près de 500 millions. Ce ne serait pas trop, si nous avions cinq cent mille hommes sous les armes, d'après le calcul qu'on a fait de ce que coûte un homme par jour ; mais pour une armée de deux cent cinquante mille hommes, c'est la moitié de trop. Où passent les

Histoire du Pl/bistite. ij

a S o autres millions? S'ils servaient à bâtir des écoles, à payer des instituteurs capables, adonner un asile aux ouvriers dans leur vieillesse, je n'aurais rien à dire; mais pour faire sonner la poche de messieurs les sénateurs et les cloches de messieurs les curés, je trouve que c'est trop cher. »

Comme le cousin Georges m'ennuyai t avec toutes ses raisons, j'innis envie d'aller nie couche!', et ic lui dis:

«Tout ça, cousin, c'est très-bien; mais il se fait tard, et puis ça ne regarde pas le plébis-

Je m'étais levé; -il me posa la main sur le bras, et me dit:

«Causons encore un peu; laisse-moi finir ma pipe. Tu dis que cela ne regarde pas le plébiscite; mais ce plébiscite-là, cousin, est pour que ce beau commerce continue. Si la nation trouve que tout est bien ; qu'on lui laisse assez d'argénr, et que même on peut encore lui en prendre ; que les ministres, les sénateurs et les princes ne sont pas encore assez gras et florissants ; que l'Empereur n'achète pas assez de propriétés à l'étranger, eh bien, elle vadire par ce plébiscite : « Allez !... «Continuez!... Nous sommes contents !...» Est-ce que cela te convient ?

— Oui! J'aime miens: ça que la guerre, lui dis- je de mauvaise humeur; l'Empire c'est la paix 1... Je vote pour la paix ! »

Alors, Georges lui-même se leva, en vidant sa pipe au bord de la table, et me dit :

Histoire du Piibisciie.

«Christian, tu as raison, allons nous coucher. Je me repens d'avoir acheté la maison du vieux Briou. Décidément les gens de ce pays sont trop bornés. Tu me fais de la peine!

— Oh ! je n'ai pas besoin de te faire de la peine, lui dis-jc en colère ; je ne suis pas plus bète qu'un autre.

— Comment! fit-il, toi, maire de Rôrhalp, en rapport avec le sous-préfet tous les jours, tu crois que ce plébiscite est pour affermir la paix>

— Mais oui.

— Comment, tu le crois ? Allons donc ! Mais, est-ce que nous ne l'avons pas, la paix > Est-ce que nous avons besoin d'un plébiscite pour la conserver ? Est-ce que tu te figures que les Allemands donnent là-dedans? Nos paysans, à la bonne heure, on les trompe, on les endoctrine, à la cure, à la mairie, à la sous-préfecture ; mais pas un ouvrier de Paris n'est dupe de cette mauvaise comédie. Tous savent que l'Empereur et les ministres ont besoin de la guerre ; que les généraux et" les officiers supérieurs la veulent. La paix est bonne pourles commerçants, les industriels, les paysans; mais les officiers sont las de croupir dans les mêmes grades. On a déjà dégoûté les sous-officiers du métier, à force de fourrer dans l'armée des nobles, des jésuites, des cafards de toute sorte ; les troupes sont de mauvaise humeur, il leur faut de l'avancement, ou bien elles finiront par se fâcher, surtout en voyant les Prussiens prendre devant noire nez tout ce qui leur convient, sans

Histoire du PUhiiciti. 1J

nous en demander la permission. Tu ne comprends pas ça ? Tiens, rit-il, j'ai sommeil, allons dormir !»

Ce soir-là, je vis que le cousin avait appris bien des ehos.es à Paris, et qu'il en savait plus que moi sur la politique. Mais cela ne m 'empêchait pas d'être indigné contre lui, car durant tout ce jour il ne m'avait causé que du désagrément, et je me disais qu'il était impossible de vivre avec un être aussi brutal.

Ma femme, an haut de l'escalier, avaitentendu notre dispute; malgré cela, comme nous montions, elle arriva toute riante et joyeuse au-devant de nous, tenant la chandelle et disant:

en avoir assez. Venez, cousin, que je vous mène à votre chambre; Tenez, la voilà! Vous pouvez voir de votre fenêtre les bois au clair de la lune; et voici votre lit, c'est le meilleur de la maison. Le bonnet de coton est sous l'oreiller. .

— C'est bon, Catherine, merci, lui répondit

— Et dormez bien, fit-elle, en venant me retrouver. »

Cette femme, pleine de bon sens, me dit alors, pendant que je me déshabillais :

« A quoi penses-tu donc, Christian, de contrarier le cousin? un homme si riche, et qui peut nous faire tant de bien par la suite. Qu'est-ce que ça te fait, le plébiscite? Qu'est-ce que ça peut nous rapporter? Que le cousin dise tout ce qu'il voudra, tu dois toujours lui répondre amen !

Songe que sa femme a des parents, et qu'elle voudra tout attirer de son côté! Prends garde de te brouiller avec Georges ; la grande prairie au-dessous du moulin et le verger sur la côre ne se trouvent pas tous les jours dans le pas d'une

Je vis tout de -suite qu'elle avait raison, et je résolus en moi-même de ne plus contrarier, le cousin, qui pouvait nous valoir plus à lui seul que l'Empereur, les ministres, les sénateurs et toute la boïitiijiie L'!ist:mb!e; car eliacun Je ces gens-là ne pensait qu'à ses propres héritages, sans s'inquiéter de nous; et nous devions faire comme eux, puisqu'ils avaient si bien réussi à se dorer sur toutes les coutures, à s'engraisser et à vivre en joie dans ce monde, sans parler des promesses que les évèques leur faisaient pour l'autre.

Rêvant à cela, je me couchai tranquillement, et je m'endormis à la grâce de Dieu.

Le lendemain de bonne heure, Georges, mon fils Jacob et moi, après avoir cassé une croûte de pain et pris un verre de vin sur le pouce, nous attelâmes nos deux voitures, pour aller chercher la femme et les meubles du cousin à Lutzelhourg, au chemin de fer.

Avant d'arriver an pays, Georges avait donné

l'ordre de- reblanchir el de peindre sa maison du liaur en bas; il avait fait mettre des planchers neufs et remplacer les vieux bardeaux par des tuiles. Maintenait la piin:u:v avait séthé; les portes et les fenêtres restaient ouvertes jour et nuit; on ne pouvait rien prendre dans la maison, puisqu'elle était vide. Le cousin voyant ces choses en bon état, venait d'écrire à sa femme qu'elle pouvait amener leurs meubles de là-bas.

Nous partîmes donc vers six heures du matin; sur la route, les gens de Hangeviller, de Metting, de Véchem, et ceux qui se rendaient au marché de la ville, chantaient et criaient :

« Vive l'Empereur! »

Partout on avait voté oui, pour la paix. C'était une tromperie comme personne n'en a vu de pareille; à la manière dont le ministre de l'intérieur, Chevandier de Valdrôme, les préfets et les gazettes du gouvernement nous avaient expliqué le plébiscite, tout le monde avait cru voter la paix.

Le cousin Georges, entendant cela, disait :

« O pauvres paysans, que je vous plains d'être si bêtes! Que je vous plains de croire ce que vous racontent ces filous! >i

C'est ainsi qu'il appelait le gouvernement de l'Empereur, et naturellement j'en étais indigné; mais les recommandations de Catherine me revenaient à l'esprit, et. je pensais :

« Tais-toi, Christian, ne dis rien; cela vaudra mieux, »

Enfin, sur toute la route nous vîmes le même

spectacle ; les soldats du 8+°, en garnison à Phalsbourg, avaient l'air heureux comme des gens qui viennent de gagner le gros lot à la loterie; leur colonel avait dit à ses hommes, que ceux qui ne voteraient pas oui, seraient indignes de s'appeler des Français. Tous avaient voté oui! Un bon soldat ne connaît que sa consigne.

Ayant donc passé devant la porte de France, nous descendîmes aux Baraques et puis à Lutzelbourg. Le train de Paris venait de quitter la station; on entendait encore son sifflet sous le tunnel de Saverne.

La femme du cousin, que je ne connaissais pas encore, se tenait près des bagages, derrière la gare. En voyant arriver Georges, elle s'écria toute joyeuse :

« Ah! c'est toi!... Et voici les cousins!... »

Elle nous embrassa de bien bon cœur, nous regardant tout étonnée, peut-être à cause de nos blouses et de nos grands feutres noirs. Mais, non! ce ne devait pas être cela, car Marie-Anne Finck était native de Wasselonne, en Alsace, et les Alsaciens ont toujours eu la blouse et le grand chapeau, depuis que je me souviens. Seulement celte grande femme sèche, avec ses yeux bruns, vive et agissante comme la poudre, après avoir passé trente ans à Paris, ayant d'abord été cuisinière chez Krautheimer, dans un endroit qui s'appelle barrière de Montmartre, et puis dans cinq ou six auberges de la grande ville, pouvait bien s'étonner un peu de voir des gens simples

Histoire du Pl/biicitt. 19

comme nous autres, et sans doute cela lui faisait aussi plaisir.

Voilà ce que je pense.

« Les voitures soin la, ma femme, disait Georg-cs tout réjoui. Nous allons charger. le plus que nous pourrons de meubles sur la grande, et le reste sur la. petite. Tu t'assoiras devant. — Tiens, regarde là-haut, c'est le château de Lutzelbourg; et cette jolie maisonnette en bois, près d'ici, toute couverte de vigne vierge, c'est' un chalet, le chalet du père Hoffmann-For tv, le distillateur d'eau de noyaux;, tu connais l'eau de noyaux de Phalsbourg ! »

11 lui montrait tout.

Ensuite, nous commençâmes à charger. Le grand Yéri, qui prend les billets à la barrière et qui porte les paquets à l'omnibus de M. André, vint aussi nous prêter un coup de main. Et les deux voitures étant chargées vers midi, la cousine assise devant fa première, sur une botte de paille, nous repartîmes tranquillement pour le village,

Mais une chose me revient, que je ne veux pas oublier. Comme nous sortions de Lutzelbourg, une grande voiture de houille descendait de la côte; son conducteur, un garçon de seize à dixsept ans, tenait ses chevaux: par la bride; et sur la porte de la dernière maison, un petit enfant assis à terre , regardait passer nos voitures r il

ùf.it lion; du iv.i.tv i 11 . ni: pouvait «èiii- r pi'rsoune

et restait là tout paisible, quand le garçon lui

Hisloirt du Plibiscitt.

donna, sans aucune raison, un coup de fouet, qui le iitpleurer à chaudes larmes.

La cousine avait vu cela.

« Pourquoi donc ce garçon a-t-il frappé l'enfant? dit-elle.

— Ça, répondit Georges, c'est un conducteur de houille; il vient de Sarrebruck, c'est un Prussien ; il a frappé l'enfant, parce que c'est un Français! »

Alors la cousine voulut descendre, pour courir sur le Prussien; elle l'appelait : « Grand lâche! fainéant! mauvais gueux! Viens donc me frapper, moi ! » Et le garçon serait aussi venu l'arranger, si nous n'avions pas été là pour le recevoir; mais il se méfiait de nous, et fouettait ses chevaux à tour de bras, se dépêchant de passer le pont et tournant la tête de notre côté, dans la crainte d'être suivi.

Je pensais en ce temps que le cousin Georges avait eu tort de dire que ce garçon en voulait aux Français, parce qu'il était Prussien; mais j'ai

icconnu plus

tard qu'il aval

raison, et que les

Allemands n

us en voulaien

t depuis des années

sans nous le

de véritables sour-

ccasion de nous le

faire sentir.

n C'est enc

we à notre bras

e homme que nous

disait Georges

les Allemands se

figurent que nous l'avons nommé empereur, pour recommencer les mauvais coups de son oncle ; et maintenant ils regardent notre plébiscite comme

Histoire du PUUtcUe.

une déclaration de guerre. La joie de nos préfets et de nos sous-préfets prouve qu'ils n'ont pas tout à fait tort.

— Oui, criait sa femme; mais de battre un enfant, c'est lâche I

— Bah! n'y pensons plus, dit Georges, nous en verrons peut-être de bien pires, et que nous aurons méritées par notre bêtise... Dieu veuille que je me trompe ! » .

C'est en causant de la sorte, que nous arrivâmes au village.

. Ma femme avait préparé le dîner; on s'embrassa, on fit connaissance, et puis on s'assit à table, on mangea de bon appétit. La cousine Marie-Anne était gaie, elle avait déjà vu leur maison en passant, et le jardin derrière, avec ses rangées de groseilliers et de pruniers en fleur. .

Les deux voitures, que nous avions dételées, attendaient devant leur porte; on apercevait, par nos fenêtres, le; gens du village qui tournaient autour, regardantles caisses, lâtant la literie, et causant entre eux de cette quantité de meubles et d'effets, comme d'une affaire qui les aurait regardés.

Ils se disaient sans cloute que notre cousin Georges Wéber et sa femme étaient des gens riches, qui méritaient la considération de tout le pays; et moi-même, avant d'avoir vu ces grandes caisses, je n'aurais jamais cru qu'ils possédaient tant de choses en propre.

Histoire du Ptibitcitc.

Cela montrait que ma femme avait bien fait de me prévenir d'avoir des égards pour le cousin; elle en avait aussi prévenu noire lîlle Grédel; et quant à Jacob, c'est un garçon .rempli de bon sens, qui réfléchit à tout, et qui n'a pas besoin qu'on lui dise ce qu'il faut faire.

Mais ce qui nous étonna bien autrement, ce fut de voir arriver sur les trois heures et demie, deux autres grandes voitures du côté de Véchem et d'entendre le cousin s'écrier :

« Voici mon vin de Barr ! »

Avant de venir à Rôthalp, il était allé luimême à Barr, en Alsace, goûter de tous les crus et faire ses marchés.

« Allons, Christian, dit-il en se levant, nous n'avons pas de temps à perdre pour décharger tout cela jusqu'au soir. Prends tes pinces et ton marteau; tu dois avoir aussi des cordes et une échelle pour descendre. les tonneaux à la cave, a

Jacob courut chercher ce qu'il fallait.

Nous sortîmes tous ensemble, ma femme, ma fille, lé cousin, tout le monde; Frantz, mon garçon, resta seul au moulin; et l'on se mit à déclouer les caisses, à porter les meubles dans la maison : des commodes, des armoires, des bois de lit, et des quantités' d'assiettes, de plats, de soupières, etc., qu'on portait tout de suite à la

Le cousin commandait :

n Posez ça dans ce coia! Mettez ça dans . l'autre ! »

Histoire Su Plébiscite,

Les voisins aussi nous aidaient,' par curiosité. Tout ailait rondement.

Et là-dessus les voilures de Barr arrivèrent. II fallut les faire attendre. Nos femmes avaient déjà monté les lits et placé le linge dans les

Vers sept heures, tout étant en ordre dans la maison, on pensait pouvoir se reposer jusqu'au lendemain; mais Georges nous dit, en retroussant ses manches :

ii Maintenant, camarades, voici le gros ouvrage; moi, je ne m'endors jamais sur le rôti. Que les hommes de bonne volonté m'aident à décharger les tonneaux, car les voiturîers veulent retourner

Aussitôt la cave fut ouverte, l'échelle posée à la première voiture, la lanterne allumée; et jusqu'à onze heures, on ne lit que décharger le vin, rouler les tonneaux , les descendre avec mes cordes er les mettre en place.

Je n'ai jamais vu travailler comme ce jour-là.

Seulement après onze heures, le cousin Georges, voyant tout arrangé comme il le voulait, parut content; il mit la première tonne en perce, rem-

o Que les travailleurs arrivent ; nous allons boire un bon coup, et pui? nous irons nous coucher ! »

On referma la cave, on se rafraîchit dans la grande salle; et, tous, les uns après les autres, en ayant assez, allèrent dormir chez eux, sur le coup de minuit.

24 Histoire àa Plébiscite.

Tout le village s'étonnait de voir comme ces Parisiens travaillaient; on ne parlait .plus que d'eux : — Tantôt le cousin avait acheté les fumiers de la gendarmerie; tantôt il avait fait marolie pour drainer ses terres basses en automne ; et puis il bâtissait une étable, une buanderie derrière sa maison, une distillerie au fond de sa cour; il agrandissait encore ses caves, déjà les plus belles du pays... Fallait-il qu'il eût de l'argent!

S'il n'avait pas payé comptant l'architecte ,

nait. Maïs il n'avait jamais besoin de deux liards, et son notaire lui faisait toujours bonne mine, le saluant de loin et l'appelant « mon cher monsieur Wéber ».

Une seule chose ennuyait Georges : tout de suite en arrivant, il avait demandé à la préfecture, la permission d'ouvrir son cabaret : a G/} la pomme de pin. » Il avait même écrit trois lettres à Sarrebourg et ne recevait aucune réponse. Matin et soir, en me voyant passer avec mes voitures de grains et de farine, il me criait par la fenêtre :

« Hé! Christian! arrive un peu! »

Et ne me parlait que de cela; même il venait m'ennuyer à la mairie, pour mettre ma signature et le cachet sur ses lettres, avec des attestations de- bonnes vie et mœurs, et l'on ne répondait rien du tout.

Un soir que j'étais à signer le registre des actes dressés dans la semaine par le maître d'école, il entre comme à l'ordinaire et me dit :

« Encore rien ï

— Non, cousin, je ne sais pas ce que cela signifie.

— Bon, dit-il, en s'asseyant à la place du secrétaire, donne-moi du papier, que j'écrive encore une fois, et puis nous verrons. »

Il était pâle de colère et se mit à écrire, en lisant tout haut:

(i Monsieur le sous-préfet,

« Je vous ai demandé l'autorisation d'ouvrir un cabaret à Rôthalp. J'ai même eu l'honneur de vous écrire trois lettres sur ce chapitre, et vous ne m'avez pas répondu. Répondez-moi ; oui ou non! Quand on paye les gens, et qu'on les paye bien, ils doivent remplir leur service.

« Monsieur le sous-préfet, j'ai l'honneur de vous saluer.

» Georges Weber, n Ancien sergent d'in&nterie de marine, o

En écoulant cette lettre, les cheveux m'en dressaient sur la tête.

« Cousin, n'envoie pas cela, lui dis-je, le souspréfet serait capable de te faire arrêter.

— Bah! fit-il, vous autres paysans, vous avez l'air de regarder ces messieurs comme de petits bon Dieu; ils vivent pourtant de notre argent, c'est nous qui les payons; ils sont nos employés et rien de plus. Voyons, Christian, veux-tu mettre ton cachet là-dessus? »

Alors, malgré tout ce que pourrait dire ma femme, je lui répondis:

ii Georges , au nom du ciel ! ne me demande pas ça... Je serais sûr de perdre ma place.

— Quelle place } Ta place de maire, dit-il, où l'on reçoit les ordres d'un sous-préfet, qui reçoit les ordres d'un préfet, qui reçoit les ordres d'un ministre qui fait tout es que veut notre honnête homme! J'aimerais mieux être hardier, que d'avoir une place pareille. »

Le maître d'école, qui se trouvait là, tombait des nues, ses bras pendaient jusqu'au bas de sa chaise, et il regardait le cousin en ouvrant de grands yeux, comme on regarde un fou dange-

Moi, j'étais aussi sur les épines d'entendre prononcer des paroles semblables dans la mairie , et je finis par lui dire que j'aimerais mieux aller moi-même àSarrebourg, demander la permission, que de mettre le cachet sur sa lettre.

n Alors nous irons ensemble, o fit-il.

Mais je vis bien que s'il parlait de cette façon à M. le sous-préfet, il nous ferait empoigner tous les deux, et je lui dis que j'irais tout seul, parce que cela me gênerait.

« Eh bien ! c'est bon, je veux bien, dit-il ; mais tu me raconteras tout ce que le sous-préfet t'aura répondu. »

11 déchira sa lettre et nous sortîmes ensemble. Je n'ai jamais passé de plus mauvaise nuit que celle-là. Ma femme me répétait que notre cousin

Georges. passait avant le sous-préfet et l'Empereur, qui se moquaient de nous ; que l'Empereur avait aussi des cousins qui voulaient hériter de lui, et que chacun devait tenir à ses héritages.

Le lendemain, quand je parlis pour Sarrebourg, tout s'embrouillait dans ma tète, et je pensais que le cousin et sa femme auraient bien fait de rester à Paris, plutôt que de venir nous troubler tous, lorsque nous étions si tranquilles; quand chacun payait ses impositions et ses contributions; que chacun votait comme on voulait à la sous-préfec-

une parole plus

haute que l'autre au cabaret; qu'(

>n assistait régu-

lièrement à la messe et aux vèpn

?s; que les gen-

darmes n'avaient qu'à passer une

fois par semaine

au village, pour maintenir tout e

n ordre; et que

moi, Christian Wéber, j'étais con

sidéré, respecté;

que lorsque j'avais dit un mot, tous les honnêtes gens disaient:

« C'est la vérité 1... M. le maire pense comme ça!»

Oui, toutes ces choses et beaucoup d'autres me passaient par l'esprit, et je maudissais le cousin en moi-même.

Voilà comme nous étions dans tout le pays!

Je ne sais pas encore aujourd'hui par quel moyen les autres nous avaient rendus si bêtes. Eniin, nous l'avons payé cher, et cela doit profiter à nos enfants.

A Sarrebourg, il fallut attendre jusqu'à deux heures, pour voir M. le se-us-préfet , qui déjeu-

naît avec MM. les conseillers d'arrondissement, en l'honneur du plébiscite. Cinq ou six maires des environs attendaient comme moi; nous voyions passer dans l'allée les grands plats de poisson et de gibier, maigre la fermeture de la citasse et de la pèche, et puis les paniers de vin, et nous entendions nos conseillers rire : « Ha! lia! ha! » Ils s'amusaient joliment.

A la fin, M. le sous-préfet sortit; il avait bien déjeuné.

ic Ali! c'est vous, messieurs, dit-il; entrez... entrez un instant au bureau. »

Et nous resràmes encore un bon quart d'heure au bureau. M. le sous-préfet vint alors se débarrasser des maires, qui demandaient diii'é rentes choses pour leurs villages, il avait l'air joyeux et accordait tout; finalement, les autres étant expédiés, il me dit :

« Ah! monsieur le maire, je sais pourquoi vous êtes venu : vous venez me demander pour le nommé Georges Wéber, l'autorisation d'ouvrir un cabaret à Rôthalp. Eh bien, c'est impossible! Ce Georges Wéber est un républicain; il a déjà fait de l'opposition au plébiscite ; vous auriez dû m'en prévenir, et vous l'avez ménage, parce qu'il

tenir cabaret, à des gens sérieux, dévoués à Sa Majesté l' Empereur, et qui surveillent leurs pratiques ; mais on n'en donne jamais à des gens qu'il faut surveiller eux-mêmes. Vous devez savoircela.» Aussitôt je compris que mon adjoint, Pla-

ciard, nous avait dénoncés! Cet être plat, sec, ne faisait que rédiger pétition sur pétition, pour demander des places, des pensions, des bureaux de tabac, des décorations pour lui et son honnête famille, parlant sans cesse de ses services, de 6on dévouement à la dynastie et de ses litres ; ses titres étaient les dénonciations qu'il envoyait à la sou s -préfecture, et, pour dire îa vérité, dans ce temps-là c'étaient les meilleurs.

L'indignation me prit, niais je ne dis rien, et j'ajoutai seulement quelques mots en faveur du cousin Georges, assurant M. le sous-préfet qu'on avait menti sur son compte, qu'il ne fallait pas tout croire, etc. Lui bâillait dans sa main; et comme les conseillers d'arrondissement riaient au jardin de la sous -préfecture, il se leva et me dit très-poliment :

« Monsieur le maire, vous connaissez ma réponse. D'ailleurs, vous avez déjà trois cabarets dans votre village, quatre ce serait trop, n

Il était inutile, après cela, de rester; je le saluai donc, ce qui lui fit plaisir, et je retournât tranquillement àRôthalp.

Le même soir, j'allai raconter à Georges, mot à mot, la réponse de M. le sous-préfet. Au lieu de se fâcher, comme j'aurais cru, le cousin m'écouta paisiblement; sa femme seule criait contre la mauvaise race; elle ne respectait pas les souspréfets dans ses propos ; maïs Georges , qui fumait tranquillement sa pipe,, après souper, prit la chose très-bien :

} o Histoire du Plébiscite.

«Écoute, Christian, me dit-il, d'abord, Je te remercie pour ce dérangement. Tout ce que tu me racontes, je le savais d'avance, mais je ne suis pas fâché d'en être sûr. J'aurais pourtant souhaité que ce monsieur eût reçu ma lettre. A cette heure puisqu'on me refuse l'autorisation de vendre quelques verres de vin en dérail, je vendrai du vin en gros. J'ai déjà ma provision de vin blanc; pas plus tard que demain je vais à Nancy ; j'achète une petite voiture et un bon cheval ; de là, je me rends à Thiaucourt, et je fais mes provisions de vin rouge. Après ça je me promène à droite, à gauche dans le pays, et je place mon vin par deux, trois, six hectolitres, selon la solvabilité de* gens; au lieu d'avoir un cabaret, j'en aurai vingt. Il me faut du mouvement. Avec mon auberge, Marie- Anne aurait été forcée de faire encore de la cuisine; elle en a bien assez !

— Oh! oui, dit-elle, depuis trente ans, j'en ai fait des plats de choucroute et de saucisses, chez Krautheimer, à Montmartre, et chez Auber, dans le Cloître^ Saint-Benoît.

— Justement, dit Georges, maintenant tu n'en feras plus ; tu surveilleras nos récoltes : la rentrée des foins, des fruits, des pommes de terre; nous toucherons nos rentes, et moi j'irai courir avec mon petit cheval, de village en village; M: le sous-préfet saura que Georges Wéber peut se passer de lui! »

En écoutant cela, j'appris qu'ils avaient encore des rentes par-dessus le marché, et je pensai qua

le cousin avait raison de se moquer de tous les sous-préfets du monde.

Il me reconduisit j itsque dehors, en me serrant la main, et je me dis en moi-même, que c'était une véritable abomination de refuser la permission d'ouvrir un cabaret à des gens de bien, quand on donnait cette permission à des Nicolas Ritter et à des André Kreps, que leurs propres femmes appelaient leurs meilleures pratiques, parce qu'ils tombaient sous la table tous les soirs et qu'il fallait les porter au lit.

D'un autre côté, je reconnus que cela valait mieux pour moi, car si les gendarmes avaient trouvé Georges en contravention, il aurait fallu verbaliser, et me brouiller avec le cousin. De cette manière tout était bien, le commerce en gros ne regardant que les rats de cave.

Tout ce que Georges m'avait dit, il le fit le lendemain. A six heures il gagnait déjà le chemin de fer; et cinq ou six jours après, il revenait de Nancy sur son propre char-à-bancs, attelé d'un bon cheval de cinq à six ans, dans toute sa force. Le char-à-bancs était neuf; on pouvaity boucler ■un petit soufflet par le mauvais temps; et l'on pouvait l'enlever, pour conduire le vin ou ramener les tonneaux vides, quand c'était nécessaire.

Le vin de Thiaucourt suivait; Georges le mit tout de suite en cave, après avoir payé la facture et règle le compte du voiturier. — Jetais là!

Quant à savqir combien d'hectolitres il avait ftlors h k maison, ce serait difficile, à moins d'ou-

31 Histoire ia PUbisciic.

vrir ses livres; mais pas un marchand de vin des environs, et même de la ville, n'aurait pu se vanter d'avoir une cave montée comme la sienne, en bonnes qualités de vin, à tous les prix, rouge et blanc, d'Alsace et de Lorraine.

Vers ce temps, il me lit venfr avec mon fils Jacob, pour dresser la liste des gens solvablcs. II écrivait, en nous demandant :

« Combien peut-on donnera celui-ci?

— Tant.

— Combien à celui-là?

— Tant. »

Dans une après-midi, nous avions passé tous les aubergistes et les cabaretiers en revue, de Droulingen aux Quatre-Vents, des Quatre-Vents à Dabo, Jacob et moi nous commissions i"[n':Is valaient jusqu'au centime, car celui qui paye bien sa farine, paye bien son vin, et ceux qui se font tirer l'oreille par le meunier, ne se pressent pas d'euvrir leur bourse à d'autres.

Ainsi s'arrangeait le cousin.

Il prit un garçon du pays, le fils du tonnelier Gros, pour conduire, et lui-même se chargea de

Depuis ce moment, on voyait tous les matins Georges traverser R,ôthalp au trot, et son garçon passer avec des chargements.

Le cousin avait aussi l'idée de distiller en hiver; il achetait toutes les vieilles futailles de' rencontre, pour serrer les fruits qu'il espérait obtenir à bon marché sur la tin de l'automne; il

faisait une grande provision de bois. Tous ceux du pays n'avaient qu'à le regarder faire, pour apprendre quelque chose; mais chez nous, les gens se croient plus malins que leurs voisins, et cela ne les rend pas plus riches.

Enfin, comme on voit, le commerce de Georges Wéber prenait une bonne tournure. Fous les

soit à Phalsbourg, il arrêtait sa voilure devant la porte, et venait me trouver au moulin, en me

« Hé! bonsoir, Christian, comment ça va-t-il aujourd'hui? »

Nous entrions derrière, dans la chambre, à cause du bruit et de la poussière, et nous causions du prix des grains, du bétail, du fourrage, et de tout ce qui peut intéresser des gens de notre

Ce qui l'étonnait le pius, ceiait la quantité d'Allemands que l'on rencontrait dans la montagne et en plaine.

« Je ne vois que ça, disait-il : des bûcherons, ■ , des garçons brasseurs, des tonneliers, des charbonniers, des photographes, des entrepreneurs. Je parie, Christian, que ton garçon Frantz est aussi un Allemand?

*- Oui, il est du grand-duché de Bade.

— Comment cela se fait-il? disait Georges; qu'est-ce que cela signifie?

— Ce sont de bons ouvriers ; et puis, ils se louent à moitié prix.

Histoire du Plibhcitt.

— Et les nôtres, qu'est-ce qu'ils deviennent?

— Ah! tu comprends, .cousin, ça les regarde,

— Je comprends, disait-il, que nous filons UU mauvais coton. A Paris déjà, cette quantité d'Allemands : balayeurs, garçons de magasin, tailleurs d'habits, cordonniers, traîneurs de charrettes, teneurs de livres, professeurs de toute sorte, m'é tonnaient ; et, depuis Sadowa, cela redouble... Plus ils ont gagné de terrain, pîus leurs regards s'étendent ailleurs. Quel avantage avons-nous d'être Français, de payer chaque année des contributions plus fortes, d'envoyer nos enfants tirer à la conscription et faire leur congé; de supporter toutes les charges dé l'État, tous les ennuis des préfets, des sous-préfets, des commissaires de police et les vexations des simples mouchards, si ces gens-là, qui ne supportent rien du tout, ont les mêmes avantages que nous, et même de plus grands, puisqu'on renvoie les nôtres, pour les placer, et qu'ils font baisser, par leur grand nombre, le prix de la main-d'œuvre ) Cela profite aux fabricants, aux entrepreneurs, aux bourgeois, mais la grande masse en devient misérable. Je n'y comprends rien. Il faut que nos braves gens de là-haut perdent la tète; si cela continue, les travailleurs ne tiendront plus à la patrie," qui se moque d'eux; et ces Allemands, qu'on favoriseet qui nous exècrent, nous mettront tout doucement à la porte de chez nous. »

Ainsi parlait le cousin, et je n'avais rien à lui répondre.

Histoire du Vlébiscitt, j;

Mais en ce temps J'éprouvai de grands ennuis, et quoique cette affaire me regarde seul, it faut que je vous en parle.

Depuis l'arrivée de Georges, ma fille Grédel, au lieu de surveiller nos affaires, comme autrefois, du laver le linge, de traire les vaches, etc., était toute la sainte journée chez Marie-Anne. Jacob s'en plaignait, et disait :

« Qu'est-ce qu'elle fait donc là-bas? l! faudra bientôt que je prépare la lessive, que j'étende le linge sur les haies et que je batte le beurre. Est-ce que Grédel ne pourrait pas faire son ouvrage? Est-ce qu'elle nous prend pour ses domestiques? >>

Il avait bien raison, mais Grédel ne s'est jamais gênée; elle n'a jamais eu de considération que pour elle-même. Là-bas elle était avec la femme de Georges, qui lui parlait du matin au soir de Paris, des grandes places, des marchés, du prix des œufs et de la viande, de ce que l'on payait à la barrière, de ceci, de cela; de la cuisine, qu'est-

rangeait d'autant moins, que GrédeL avait depuis quelque temps un amoureux au village, et que dans ces cas-là, le meilleur est toujours de garder sa tille à la maison et d'avoir l'œil sur elle.

C'était un simple commis des carrières de Vilsberg, un ancien sergent.de canonniers, Jean- Baptiste Werner, qui osait se permettre de jeter les yeux sur notre fille. Nous n'avions rien à dire

3 fi Histoire du Plébiscite.

contre ce garçon, c'était un grand bel homme, sec, les yeux hardis, les moustaches brunes, et qui faisait très-bien son service à la carrière du père Heitz ; mais il ne gagnait que ses trois francs par jour, et l'on pense bien que la fille de Christian Wébcr n'était pas faite pour un garçon qui ne gagne que ses trois francs; non, cela ne pouvait pas aller!

Malgré cela, j'avais vu bien des fuis ce Jean- Baptiste Werner, le matin quand il allait à l'ouvrage, son mètre sous le bras, s'arrêter près de l'écluse, — comme pour regarder les canards et les oies qui se baignaient dans la vanne, ou les poules qui se promenaient autour du coq, sur le fumier, — et en même temps Grcdel, qui se peignait les cheveux lentement à sa fenêtre, devant le petit miroir. J'avais aussi vu qu'ils se disaient bonjour de loin, et que ce commis-là devenait tout pâle en apercevant notre fille; et même, j'avais été forcé de prévenir Grédel d'aller se peigner ailleurs, ou de fermer sa fenêtre quand l'autre passait.

Voilà simplement la chose!

Ce garçon m'ennuyait. Ma femme était aussi sur ses gardes.

Vous devez comprendre maintenant pourquoi j'aurais mieux aimé voir notre fille chez nous que chez le cousin; mais il était difficile de lui défendre d'aller là; Georges et sa femme auraient pu se fâcher, et cela nous mettait dans l'embarras.

Par bonheur, en ce même temps, le fils aîné du

Histoire du Ptêthcitt.

père Heitz, le maître Je la carrière, demanda Grédei en mariage. .

Depuis longtemps M. Mathias Heitz fils venair les dimanches, de Vilsberg, à la brasserie du Cruclion-d'Or, s'amuser avec Jacob, comme lorsqu'on a des projets sur une famille. C'était un beau garçon, bien nourri, les joues er les oreilles rouges, et toujours bien habillé, avec des gilets en velours et des breloques à sa montre; enfin, un garçon comme une fille de bon sens peut s'en souhaiter un pour mari.

Il avait aussi du bien; c'était l'aîné de cinq enfants; j'estimais que sa part pourrait bien monter de quinze à vingt mille livres, après la mort des parents.

Eli bien ! ce garçon-là demanda Grédel en mariage, et tout de suite Jacob, ma femme et moi, nous fûmes d'accord pour' consentir.

Ma femme pensa seulement qu'il fallait aussi consulter le cousin Georges et Marie-Anne. Grédel était justement chez eux quand j'y allai avec, Catherine; et voilà qu'en entendant parler de cela, elle se mît à fondre en larmes, et à dire qu'elle aimerait mieux mourir, que de se marier avec Mathias Hcitz. Vous pensez si nous étions indignas. Ma femme voulait lui donner des soufflets; mais le cousin se fâcha, et dit qu'on ne doit jamais forcer une fille à se marier jïî al gré elle, parce que cela fait de mauvais ménages. Ensuite il nous conduisit dans l'allée, en disant qu'il se chargeait lui-même de voir cette affaire;

qu'il fallait prendre des informations, et dire an gargdn qu'on lui demandait un mois de réflexion.

Nous ne pouvions pas lui refuser cela. Grédel ne voulait plus revenir chez nous ; la cousine nous pria de ne pas la tourmenter ; il fallut bien faire ce qu'ils voulaient, et c'est encore un des plus grands ennuis que j'aie eus dans ma vie; je pen-

u Maintenant , tu ne peux plus donner ta fille à qui tu veux; c'est une véritable abomination! »

Je m'en voulais à moi-même d'écouter le cousin - mais tout cela n'empêcha pas Grédel de rester chez eux toute une semaine; de sorte qu'il fallut engager une femme de journée, et que Jacoh criait que Grédel n'avait pu lui faire de plus grand affront, que de refuser son meilleur camarade, un garçon riche, qui payait hardiment dix, quinze et vingt chopes à la société , sans tourner la main.

Il n'en parla pourtant jamais au cousin Georges, qu'il respectait à cause de l'héritage, et dont les paroles brusques le confondaient.

A la fin, ma femme trouva que Grédc! reslait trop longtemps hors de chez nous; les gens du village auraient fini par en causer; j'allai donc Voir Georges un soir, pour lui demander ce qtf'il avait appris sur le fils de Heitz.

C'était après souper. Grédel, en me voyant entrer, sortit tout de suite dans la cuisine, et le cousin me dit franchement :

Histoire du Plébiscite. ;y

« Écoute, Christian, voici la chose en deux mots : Grédel en aime un autre.

-Qui ça?

— Jean-Baptiste Werner.

— Le commis du père Heitz, le fils du forestier Werner, qui n'a jamais eu que des pommes de terre à manger, c'est celui-là qu'elle aime! Qu'il arrive, le gueux... qu'il 'vienne me la demander; je le jette en bas de l'escalier! Et Grédel me donne un pareil chagrin!... Ah! je n'aurais jamais cru cela d'elle... »

J'avais envie de pleurer.

u Voyons, me dit le cousin, il faut être raisonnable... ' .

— Raisonnable!... mais elle mérite que je lui

J'entrais en fureur; J'aurais voulu la tenir; heureusement elle était allée au jardin, et Georges me retenait; il me força de me rasseoir, et me dit :

« Qu'est-ce que ce Mathîas- Heitz? Un gros benêt qui ne sait rien, que jouer aux cartes et boire des chopes. On l'a mis au collège de Phalsbourg, chez M. Perrot, comme tous les garçons de gens aisés du pays ; il est resté trois ans dans la même classe; maintenant il fait le monsieur, il se proiuène en char-à-bancs avec des gilets à fleurs et des breloques ; il serait incapable de gagner deux liards, et le vieux voudrait s'en débarrasser en le mariant. J'ai pris mes informations : il a peut-être quinze à vingt mille francs

Histoire âa Plébiscite.

à prétendre un jour; maïs qu'est-ce que quinze mille, francs pour un imbécile ? Il les mangera, il les boira; il en a déjà peut-être avale la moitié!... Et s'il vient des enfants, qu'est-ce que quinze, et même vingt mille francs à partager entre cinq ou six? Dans le temps, quand les tilles recevaient un trousseau pour dot, et que l'aine des garçons succédait au père, tout marchait encore ; il ne ial ia.it pas grand [aient pou ^continuer un commerce bien établi, ou suivre un métier de père en fils; mais aujourd'hui l'esprit et le bon sens passent d'abord. Le grand-père Heitz était un homme laborieux; il a gagné de l'argent; son rils Mathias n'a pas ajouté un liard à son bien; et le petit-fils n'a pas un grain de bon sens...

— Et l'autre?... l'autre n'a rien du tout...

— L'autre, Jean-Baptiste Werner, est un brave garçon qui fait son service chez Heitz; c'est lui qui sait tout, qui mène tout, qui reçoit les commandes, qui s'arrange pour le voiturage, pour les expéditions par le chemin de fer. Heitz met l'argent en poche, et Werner a tout le travail, faute d'une' petite avance pour s'établir luimême. Il a fait un congé; j'ai vu ses états de service, en Afrique, au Mexique; ils sont excellents : à ta place, je lui donnerais Grédel.

— Jamais ! criai-je en tapant sur la table ; j'aimerais mieux la jeter à l'eau! »

La moitié des verres étaient à terre, en morceaux, mais le cousin ne se fâcha pas.

Histoire Au Plébiscite.

« Eh Lien, Christian, dit-il, tu as tort... Réfléchis !... G'rédel va rester ici. Je réponds d'elle... Tu ne peux l'emmener en ce moment;' vous seriez capables dé la maltraiter, et puis, vous ' vous en repentiriez...

— Qu'elle reste tant qu'elle voudra, lui dis-je en prenant mon chapeau; qu'elle ne reparaisse plus devant mes yeux! »

Et je sortis.

Jamais je n'avais eu de colère ni de cKagrin pareils; à la maison, je n'osai même pas raeonter ce que j'avais appris; mais Jacob s'en doutait, et comme lu lendemain Werncr s'arrêtait devant le moulin, il lui montra la fourche en criant :

L'autre fit semblant de ne pas l'entendre, et

Il fallut pourtant à la fin fout dire à ma femme, qui parut d'abord indigneee; mais elle se consola vile, et me dit :

h Eh bien, puisque Grédel ne veut pas du fils Mathias, nous garderons nos cent louis, et nous n'aurons pas besoin non plus de louer une nouvelle servante; j'aime autant cela, car on ne peut pas se fier aux étrangers dans une maison.

-— . Oui; mais comment déclarer à Mathias Heitz que Grédel refuse son garçon?

— Oh! ne t'inquiète pas, Christian, dit-elle, laisse-moi faire; ne nous brouillons pas avec le cousin Georges, voilà le principal. Je dirai que Grédel est encore trop jeune pour te marier; c'est

Histoire àu Plébiscite.

ce qu'on dit toujours, et les autres n'ont rien à

Catherine me tranquillisa de la sorte.

Mais cette affaire me trottait toujours dans la tête, quand il arriva des choses extraordinaires, auxquelles nous étions loin de nous attendre, et qui devaient nous faire pousser des cheveux gris, comme à beaucoup d'autres.

Un matin, M. le secrétaire du sous-préfet m'écrivit de venir à Sarrebourg. De temps en temps nous recevions l'ordre, comme les juges de paix, d'aller raconter à la sous-préfecture ce qui se passait chez nous.

Je me dis aussitôt, en recevant cette lettre, qu'il allait être question de notre dernier comice agricole, qui n'avait pas encore délivré tous les prix remportes par les ok's et les punies quelques semaines avant.

Les gazettes de Paris parlaient bien depuis trois ou quatre jours d'un prince de Hohen/ollern, qui venait d'être nommé roi dT-spa^iu, mais qu'est-ce que cela pouvait nous faire, à nous autres de Rùrlialp, d'IUiiigen, de Dro^liisgen, de Henridorf, d'apprendre que le roi d'Espagne s'appelait Hohenzollcrn ou autrement?

Dans mon idée, ce ne devait nas être de cette

Histoire du Flihiicil

alfaire-là que M. le sous-préfet voiikit me pareil de quelque chose qui nous regardait part îcu- Iièrement, L'idée du chemin vicinal et des cloches me venait aussi; c'était peut-être pour cela qu'on me faisait venir.

Enfin, je prends mon bâton et je pars pour Sarrchourg.

Eu arrivant là-bas, je vis la grande rue pleine de maires, de commissaires et de juges de paix. L'hôtel de la mère Adler et toutes les auberges du voisinage n'avaient plus de place.

Je me dis alors que, bieji sûr, nous allions apprendre du nouveau, comme par exemple, une fête dans le genre du passage de Leurs Majestés l'Impératrice et le Prince Impérial, quatre ans avant, à Nancy, pour oélébrer la réunion de la Lorraine à la France. Là-dessus je vais à la souspréfecture, où se trouvaient déjà plusieurs maires des -environs, qui causaient à la porte. Ils parlaient du prix des grains, de la cherté du fourrage; on les appelait les uns après les autres. ' Ail bout d'une demi-heure mon tour arrive; on appelle M. Christian Wéber, et j'entre en

; M. le sous-préfet et son secrétaire, la plume sur l'oreille, étaient là; le secrétaire se met à tailler sa plume, et M. le sous-préfet me demande ce qui se passe au pays. i' « Au pays? monsieur le sous-préfet, rieo du tout. Nous avons une grande sécheresse ; depuis

six semaines il n'est pas tombé d'eau ; les pommes

— Ce n'est pas cela, monsieur ie maire; qu estce qu'on pense du prince de Hohenzollem et de la couronne d'Espagne? »

En entendant cela, je me grattai la tignasse, en me disant :

« Qu'est-ce que tu vas répondre maintenant?

Qu'est-ce que tu dois dire? »

M. le sous-préfet alors me demanda :

» Quel est l'esprit de votre population? »

L'esprit de notre population! Comment sortir de là?

« Voyez-vous, monsieur Je sous-préfet, lui dis-;e, dans nos villages les gens n'ont pas beaucoup d'esprit; ils ne lisent pas les gazettes...

— Enfin, qu'est-ce qu'on pense de la guerre?

— Quelle guerre?

— Mais si nous avions la guerre avec les Allemands, est-ce que les gens seraient contents? »

Je commençais seulement à comprendre un

« Vous savez, monsieur le sous-préfet, que nous avons voté le plébiscite, pour avoir la paix, parce que tout le monde aime le commerce et la tranquillité chez nous; on ne demande que du

— Bon... bon..! c'est clair, lit-il, nous voulons tous la paix : Sa Majesté l'Empereur, Sa Majesté l'Impératrice, tout le monde aime la paix... Mais

Histoire du PUhiscitc.

si on nous attaque; si le comte de Bismark, le roi de Prusse nous attaquent ?. ..

— Alors, monsieur le sous-préfet, on sera bien forcé de se défendre comme on pourra, par tous les moyens, avec des fourches, avec des hâtons...

— Mettez ça, monsieur le secrétaire, écrivez ça. C'est bien, monsieur le maire... J'en étais sûr d'avance, dît M. le sous-préfet en me donnant la main, vous êtes un brave homme, h

J'en avais les larmes aux yeux. 11 me reconduisit jusqu'à h porte, en me disant :

h Vous avez un excellent esprit; dites cela chez vous, à vos pop><htk)!;s\ Hiti^-leur (-ut.' nous voulons la paix, que nous ne pensons qu'à la paix; que Sa Majesté et Leurs Excellences les ministres ne veulent que h. paix; mais que la France ne peut supporter les injures d'une puisssance ambitieuse. Communiquez votre ardeur au village de Rôthalp... C'est bien!... c'est très-bien!... Au revoir, monsieur le maire, au revoir! »

Je sortis tout étonné, un autre maire entra, et je pensai :

a Comment, ce Bismark veut nous attaquer...

Ali ! le gueux! » ■

Mais je ne savais pas encore ni pourquoi, ni comment.

Je me rendis à l'hôtel de la mère Adler, demander du pain, du fromage et une chopine de vin blanc, selon mon habitude avant de partir. Et là, j'entendis ces messieurs les employés : contrôleurs, percepteurs, juges, receveurs, réunis dans

la grande salle, qui racontaient que les Prussiens voulaient nous envahir; qu'ils avaient déjà pris la moitié de l'Allemagne; et qu'ils voulaient maintenant nous mettre l'Espagne sur le dos, pour enlever le reste, comme ils avaient mis l'Italie sur le dos des Autrichiens avant Sadowa.

Tous les n

laircs qui se trouvaient là disaient la

ils avaient tous répondu qu'on se

défendrait, si

l'on nous attaquait, car les Lorrains

et les Alsacie

ns n'ont jamais été les derniers pour

se défendre, ,

J'écoutais

toujours; finalement, 'ayant payé

ma consomm

ation, je sortis pour retourner à îa

maison.

J'étais déjà hors de Sarrebourg, et je marchais depuis une bonne demi-heure dans la poussière, rêvant à toutes ces choses, lorsque j'entendis une

c'était le cousin Georges, sur son char-à-bancs, ce qui me rit bien plaisir.

n Tiens, c'est toi, cousin? dit-il en s'arre-

— Oui, j'arrive de Sarrebourg, et je ne suis pas fâché de te rencontrer, caril fait terriblement chaud.

— Eh bien, monte, dit-il en riant, 11 paraît que vous avez eu grande réunion aujourd'hui; j';>i vu les auberges pleines de maires. »

J'étais monté, je venais de m'asseoir, et la voiture recommençait à trotter.

« Oui, lui dis-je, et c'est une drôle de chose,

Histoire du Pttbiscitt. 47

tu ne devinerais jamais pourquoi nous sommes allés chez le sous-préfet }

— Pourquoi > »

Alors je lui racontai loue en détail, m 'indignant contre ce gueux de Bismark, qui voulait nous envahir, et qui venait d'inventer son Hohenzollern, pour nous pousser à bout.

Georges m'écouiaît. A la fin, il me dit :

a Mon pauvre Christian, le sous-préfet a eu raison de t' appeler un brave homme ; et tous ces autres maires que j'ai vus là-bas, avec leurs nez rouges, sont aussi de braves gens; (nais veux-tu savoir ce que je pense de tout ça?

— Qu'est-ce que tu penses, Georges?

— Eh bien, je pense qu'on vous mène comme des ânes, par le licou. Ce sous-préfet va faire son rapport au préfet, le préfet au ministre, et le ministre à l'Empereur. Ils savent tous que l'Empereur souhaite ïa guerre, parce qu'il en a besoin pour sa dynastie...

— Comment! il en a besoin, Georges?

— Sans doute, malgré tout ce qu'on afait, quarante-cinq mille soldats ont voté contre le plébiscite; l'armée tourne contre la dynastie; il n'y a plus d'avancement; les médailles, les croix, les grades ont été donnés en masse dans les commen-. céments; maintenant tout est arrêté: les sousofficiers en bas n'espèrent plus passer, parce qu'on remplît l'armée de nobles, de jésuites qui sortent des écoies de la -sainte congrégation; on ne voit plus à l'Annuaire que des de; les soldats, qui

viennent du peuple.

i comprendre rre peut tout

raccommoder; il faut quelques batailles, pour

blicains s'enhardissent, ils relèvent la tète. ..Après une victoire, on pourra les envoyer par milliers à . Lambessa et à Cayenne, comme au 3 décembre.

En même temps les jésuites seront mis à la télé des écoles ; on rétablira le pape; on défera. l'Italie et l'Allemagne, et la dynastie sera raffermie pour vingt ans. Tous les vingt ans, on recommencera, et la dynastie jettera de bonnes racines; mais il faut la guerre!

— Mon Dieu , c'est pourtant Bismark qui commence, lui dis-je, c'est lui qui nous cherche une querelle d'Allemand.

— Bismark, répondit le cousin, sait tout ce qui se passe chez nous, et les derniers ouvriers de Paris le savent aussi; mais vous autres, vous ne savez rien; vous ne parlez que de vos pommes de terre, "de vos choux : vous ne pensez qu'à cela. On vous tient dans l'ignorance ; on veut que vous soyez en quelque sorte le fumier de l'Empire, l'engrais de la dynastie. Bismark sait que notre honnête homme a besoin de la guerre, pour retremper l'armée et fermer la bouche à ceux qui parlent d'économie, de, liberté, d'honnêteté et de justice; il sait que jamais la Prusse ne sera plus forte qu'aujourd'hui : elle a gagné les trois quarts de l'AUe-

il fau:

Uistoirt du Plébiscite. 49

magne; tous les Allemands marcheront avec elle, pour combattre la France; ils peuvent mettre plus d'un million d'hommes sur pied dans ['espace de quinze jours, et seront trois ou quatre contre un; quand on est quatre contre un, on n'a pas besoin de génie, la guerre va toute seule, on est sûr d'écraser l'ennemi.

— Mais l'Empereur doit savoir cela aussi bien que toi, Georges, lui dis- je, il veut donc la paix?

— Non ! il compte sur ses mitrailleuses. F.t puis, il veut sa dynastie, et le reste il s'en moque, répondit le cousin. Pour avoir sa dynastie, il a prêté serment devant Dieu et devant les hommes à la République, et puis il a marché sur son serment et sur la République. Il a fait périr des milliers d'honnêtes gens, qui défendaient les lois contre lui ; il a enrichi des milliers de filous, qui le soutenaient; il a gâté toute la jeunesse , par l'exemple de la fortune des bandits et du malheur des gens de bien; il a rabaissé fout c« qui est respectable; il a relevé tout ce qui mérite le dégoût et le mépris. Tous ceux qui se sont approchés de cet homme ont été pourris jusqu'à la moelle des os... Toi, Christian, tu ne peux pas comprendre ces abominations, c'est tout simple; mais les plus grands coquins de ce pays, les pliis mauvais drôles d'entre vos paysans, ne pourraient pas même se faire une idée de la scélératesse de l'honnête homme: ce sont des saints auprès de lui ! Rien qu'à le voir, |e eccur d'un vrai Français

frémit; pour sa dynastie, il nous vendrait et nous sacrifierait tous jusqu'au dernier. e

Gcofges, en parlant, était devenu tout pàie; je voyais qu'il pensait dans le fond du cœur ce qu'il me disait. Heureusement, nous étions seuls sur la route, loin de tout village, personne ne pouvait nous entendre.

« Mais ce Hohenzollern, lui dis-je au bout de quelques instiinls. eu L^opoid ï'l' 1 ioliiinzoUijNi est pourtant cause de tout ce qui se passe.

— Non, dit Georges ; s'il nous arrive malheur, l'honnête homme seul en sera cause. Si tu lisais seulement un journal, tu saurais que les Espagnols voulaient pour roi Montpensier, un fils de Louis-Philippe; cela ne pouvait que nous faire du bien; Montpensier serait devenu naturellement l'allié de la France ; mais cela faisait du tort à la dynastie : Yhonnêtë homme a menacé l'Espagne ! Alors les Espagnols ont nommé ce prince prussien, à la place de Montpensier, un prince qui ne seratî pas seul, et qu'un million d'Allemands pourraient soutenir au besoin; ils l'ont nommé pour vexer notre monsieur; c'est tout simple, ils n'avaient pas à demander son avis. Est-ce que la France a. consulté quelqu'un, est-ce qu'elle s'est inquiétée de l'Espagne, de l'Angleterre, de l'Allemagne, lorsqu'elle a proclamé la République, ou quand L'Ile nommé Louis Jîonaparte empereur? Est-ce qu'il a le droit de mettre son nez dans leurs affaires? Non! c'est ennuyeux pour nous, mais les Espagnols ont eu raison; ils n'ont.

Hislùirc du Plébiscite. ;i

pas à s'inquiéter de faire plaisir à notre brave homme et à sa belle famille ! Maintenant, arrive ce qui pourra! Moi, je ne compte plus sur la paix.

. « Les Allemands de tous les cotés se retirent du pays; ils retournent à leurs régiments; l'ordre est venu, et ils obéissent : c'est un mauvais signe. Dans tous les villages que je viens de traverser et sur toutes les routes, j'ai rencontré de ces gaillards, leur paquet sur l'épaule; ils s'en vont ! »

Voilà ce que me dit le cousin, et je pensais que c'était pourtant un peu trop fort; mais en arrivant à la maison , la première chose que me dit ma femme, ce fut :

a Tu sais que Frantz s'en va?

— Notre garçon ï

— Oui, il demande son compte.

— Ah ! bon !... Eh bien, qu'il vienne derrière, nous causerons. »

J'étais bien surpris, et je le fis entrer dans ma chambre, au fond du* moulin, ou j'ai mes papiers et mes livres; ii avait déjà son sac de peau de vache bouclé sur le dos.

«Comment! tu t'en vas, Frantz? Est-ce que tu as quelque chose contre nous?

— Non, ça n'est pas ça, monsieur Wéher; il faut que je parte, j'ai l'ordre de rejoindre mon

— Tu es donc soldat?

— Oui, dans la landwehr, Nous sommes tous soldats en Allemagne.

— Mais si tu voulais rester ici, qui est-ce qui pourrait venir te chercher?

— Ce n'est pas possible, monsieur Wéber; on me jugerait chez nous comme déserteur; je ne pourrais plus rentrer à la maison, et l'on me prendrait tout mon bien; mes frère et sœur hériteraient de tout.

— Ah ! c'est différent. Maintenant, je comprends... Tiens, voici ton certificat.»

Je lui avais écrit un bon certificat, car c'était un vrai travailleur. Je lui payai son dû, jusqu'aux centimes, et lui souhaitai bon voyage. »

Le cousin Georges avait raison : ces Allemands partaient tous, et l'on n'aurait jamais cru que nous en avions tant au pays ; les uns se faisaient passer pour des Suisses, les autres pour des Luxembourgeois; d'autres étaient établis, et l'on ne se serait jamais douté qu'ils devaient encore deux ou trois ans de service chez eux. Cela causait des disputes; ceux qu'ils avaient remplacés, et qui leur en voulaient, tombaient dessus. La gendarmerie battait la montagne, et nos affaires prenaient une vilaine tournure.

J'avais beau dire à la mairie que l'Empereur voulait la paix, comme les gazettes de la préfecture ne parlaient que de l'affront qu'on nous faisait, de l'ambition de la Prusse, de la revanche de Sadowa, des peuples catholiques qui allaient se déclarer en masse pour nous, de toutes les puissances, qui nous donnaient raison, l'enthousiasme pour la guerre augmentait de jour en jour, et

Histoire du Plébiscite. s;

prindpak'ment celui tics roulants, des chaudronniers, tics gagne-petit, de tous ces bons sujets qui sortent de prison et qui cherchent de l'ouvrage, sans jamais -en trouver nulle part ! Mais ils trouvent des murs à grimper, des portes à enfoncer, des armoires à vider... Toute cette race-là criait que l'honneur de la France lirait de l'aire la guerre aux Allemands.

Et puis, les bonnes gazettes de Paris, payées par le gouvernement, comme nous l'avons su plus lard, continuaient d'arriver et de se répandre pour rien, disant que notre ambassadeur Benedetti était allé voir le roi de Prusse aux eaux d'Ems, pour le prier de ne pas nous précipiter dans les horreurs de la guerre, et que Frédéric-Guillaume avait répondu que tout cela ne ie regardait pas; <[in: 5-in aaism kJopokl ik nn^t'n/^kni l'avoir seulement consulté par égards, comme le chef de la famille, et qu'il était trop bon parent, pour l'engager à refuser une pareille aubaine, qui lui tombait du ciel.

C'est alors que l'indignation des gazettes éclata contre les Allemands: il fallait absolument les mettre à la raison! Figurez-vous la position d'un maire qui, deux mois avant, avait fait voter le plébiscite à tout son village, en promettant la paix, et qui voyait clairement qu'on s'était servi de lui comme d'un imbécile, pour tromper son

Je n'osais plus regarder le cousin en face, car i! m'avait prévenu de là chose, et je savais alors

à quoi m'en tenir sur les honnêies gens du gouvernement.

Les affaires allaient si ma!, que la guerre semblait déclarée, quand on apprit un beau matin que HohenzoIIern venait de donner sa démission de roi d'Espagne. Ah! pour le coup, nous étions hors de la nasse ; nous pouvions respirer un peu! — Ce jour-là, le cousin lui-même riait; il vint

g C'est riimpcriH!!- qui doit avoir le nez long! Et ses ministres, et ses aides du camp, qui veulent tous le bâton de maréchal!... La chose allait si bien! Il va falloir attendre une autre occasion pour recommencer. Doivent-ils être vexés! «

Nous riions tous b?s deux.

Plus de vingt-cinq notables du pays vinrent ce jour-là me serrer la main à la mairie. On pensait que Son Excellence M. Emile Oliivier ne pourrait jamais raccommoder cette guerre, et que la paix resterait malgré lui, malgré, le ministre des affaires étrangères, malgré l'Empereur, malgré le général Lebœuf, qui disait au Sénat que nous étions prêts, cinq fois prêts, et qu'il ne jious manquerait pas un bouton de guêtre pendant toute

la campagne.

On glorifiait Hoh<

;nzollern d'av

oir eu du borr

sens pour tout le mo

ide; et comrr

ie les réserves

étaient déjà rappelée

s, plus d'un

jeune homme

nt de rester d;

Enfin on croyait 1

'affaire dans

le sac, quand

notre brave homme ei

: son honnête

■ htf Go ogle

apprirent qu'on avait tort de se réjouir trop tôt.

Tout à coup le bruit courut que Frédéric-Guillaume avait mis notre ambassadeur à la porte, en disant contre l'honneur de Sa Majesté Napoléon III, quelque chose de tellement fort, que personne n'osait le répéter.

Il paraît que Sa Majesté Napoléon III, voyant que le roi de* Prusse avait retire son autorisation au prince de Hohenzollern d'accepter la couronne d'Espagne, ne s'était plus contenté de cela; et qu'il avait donne l'ordre à notre ambassadeur de demander à Frédéric-Guillaume de renoncer encore à, toutes les couronnés que les Espagnols pourraient lui offrir par la suite des temps, pour lui ou pour sa famille ; et que ce roi, qui n'est pas toujours de bonnehumeur, avait dit quelque chose de très-fort sur le compte de Y honnête homme.

Ce jour-là, j'étais à la mairie, vers onze heures, je venais de célébrer le mariage d'André Fixe avec la tille Haan, la noce était partie pour l'église, ■ et j'allais aussi sortir, lorsque le facteur Michel entre, et jette le Petit Moniteur sur la table. — Alors je me rassois dans mon fauteuil , et je lis la grande bataille, au Corps législatif, de Thiers, Jules Favre, Glais-Bizoin et plusieurs autres, contre les ministres, pour défendre la patx.

C'était magnifique!... Mais cela n'avait pas empêché la majorité, — nommée pour faire tout ce que voulait l'Empereur, — de déplarer la guerre aux Prussiens, à cause de ce que Frédéric-Guillaume avait dit.

Qu'est-ce qu'il pouvait donc avoir dit? Son Excellence Emile Olïivier n'a jamais osé le répéter. Le cousin Georges prétendait qu'il avait dit quelque chose de juste, et que c'était naturellement le pire ; mais on sait aujourd'hui, par les rapports de notre ambassadeur, que le roi de Prusse n'avait rien dit du tout, et que l'indignation de M. Olïivier était une abominable comédie, pour tromper la Chambre et lui faire, voler la guerre.

Enfin, voilàle commencement de nos malheurs; et, pour ma part, je trouve que ce n'est pas gai. Non ! après avoir supporté tant de misses, ce n'est -pas gai de penser qu'on les doit à M. Emile Olïivier, à M. Lebœuf, à M. de Gramont, à M. Bonaparte et à d'autres hommes pareils, qui vivent aujourd'hui tranquillement dans leurs châteaux, en Italie, en Suisse, en Angleterre, pendant que tant de malheureux ont eu les os cassés, ont été ruinés de fond en comble, ont perdu leur père, leurs enfants, leurs amis, et nous autres Alsaciens et Lorrains, notre patrie 1

Le lendemain de cette déclaration, le cousin Georges, qui ne voyait jamais les choses en beau, partit pour Belibrt. Il avait commandé du vin à Dijon, et voulait l'arrêter en route. — Nous

Histoire du Plébiscita y 7

élions au 22 juillet, Georges ne revint que cinq jours après, le 27, ayant eu des peines extraordinaires pour arriver a temps.

Pendant ces cinq jours, j'en avais aussi vu de dures! Les ordres [n'arrivaient d'heure en fieure ,de presser le départ des réserves , des congés renouvelables et des gardes mobiles; la gendarmerie n'avait plus de repos. Les gazettes du gouvernement parlaient de l'enthousiasme des populations pour la guerre ; c'était à vous faire lever les épaules ! Figurez-vous donc des garçons assis tranquillement chez eux, en pensant : « Dans cinq ou six mois, je serai libéré du service; je pourrai me marier , m'établir , gagner de l'argent! » et qui, sans rime ni raison, prennent de l'enthousiasme pour aller assommer des ' gens qu'ils no c(.!ti-ï;uï;!j!'.I pas. et risquer loin- peau contre eux... Est-ce que des idées pareilles ont l'ombre du bon sens?

Et les Allemands!... Est-ce qu'on va nous faire croire aussi qu'ils sont venus pour leur plaisir, tous ces milliers d'employés, de commerçants, de fabricants, de bons bourgeois, qui vivaient paisiblement dans leurs villes et leurs villages? Est-ce qu'on nous soutiendra qu'ils sont venus se ranger devant nos canons, pour leur satisfaction particulière, avec un officier derrière eux, le pistolet à la main, pour leur tirer dans le dos s'ils reculaient? Est-ce qu'on croit que cela les amusait? Allons donc! Son Excellence M. le ministre OUivier est seul parti pour la guerre, comme il

;8 Eislairt du Plébiscite.

l'avait dit : « d'un cœur léger! » U était sûr d'en revenir, lui; il n'avait pas grand 'chose à craindre! Il se porte bien, il a fait fortune en peu de temps!... Mais les. garçons de nos environs, Mathias Heitz, mon fils Jacob et des centaines d'autres, n'étaient pas si pressés; ils auraient bien mieux aimé rester dans leurs villages. ■ Plus tard ce fut autre chose; quand on se battait pour la patrie, alors ouï! un grand nombre se mirent en route pat- devoir et sans être appelés, pendant que monsieur Qllivier et ses amis, se cachaient Dieu sait où!... Mais dans Ce moment-là, quand on pouvait éviter encore tous nos malheurs, d'aller se faire hacher pour un tas d'intrigants et de comédiens que l'on commençait à connaître, c'est faux!

Lorsque nous avons vu Jacob en blouse, son paquet sous le bras, entrer au moulin, et me dire :

u Allons, mon père, je pars!... Il ne faudra pas oublier - de lever l'écluse dans une demiheure, parce que l'eau sera montée. »

Quand il me dit cela, je vous réponds que mon cœur grelottait; les eris de la mère dans la chambre derrière, me faisaient dresser les cheveux. J'aurais voulu répondre quelque chose, encourager le garçon; mais ina langue ne pouvait pas se remuer; et si j'avais tenu son excellence Ollivier, ou son respectable maître par la gorge dans un coin, ils auraient fait une drôle de figure : je les aurais étranglés net !

Hirtoire du Plébiscite.

\ Enfin Jacob s'en alla.

Tous les garçons de Sarrebourg, de Château- Salins et de nos environs, à quinze ou seize cents, étaient à Phalsbourg, pour remplacer le 8+% qui, d'un moment à l'autre, s'attendait à partir, en se plaignant de son colonel, parce qu'il ne réclamait pas la première place pour son régiment. Les officiers avaient peur d'arriver trop tard; ceux-là voulaient de l'avancement, des croix, des médailles; c'était leur mélier de se battre 1 .

Ge que j'ai dit sur l'enthousiasme est vrai; c'est vrai pour les Allemands et pour les Français : ils n'avaient pas l'idée de s'exterminer les uns les autres : Bismark et notre honnête homme ont seuls tout fait; c'est sur eux que retombe le sang versé.

Notre cousin Georges revînt de Belfort le 27 au soir. Je crois le voir encore entrer dans notre petite chambre, à la nuit; Grédcl était rentrée la veille, et nous soupions, la lampe de ferblanc sur la table. De ma place, à droite, par la fenêtre, je pouvais surveiller l'écluse.

Georges arrive :

. « Ali! te voilà de retour, cousin; est-ce que ton affaire a bien marché?

— Oui, je n'ai pas à me plaindre, dit-il en prenant line chaise, je suis arrivé juste à temps pour arrêter mon chargement; mais j'ai eu'de la chance... ii m'en a fallu ! — Dieu du ciel ! quand j'y pens.-, quel encombrement depuis Belfort jus-

Histoire du Plibiscitt.

qu'à Strasbourg : lus troupes, les recrues, les canons, les chevaux, les munitions, les caisses de biscuit, tout pêle-mêle, arrive en chemin de fer. On ne s'y reconnaît plus. On demande des ordres ■ partout; les rils du télégraphe ne vont plus pour les particuliers; les intendants ne savent pas où trouver leurs dépôts; les colonels cherchent leurs régiments, les généraux leurs brigades et leurs divisions. On demande du sel, du sucre, du café, du Jard, de la viande, des brides pour les chevaux, et l'on reçoit des cartes de la îqer Baltique, pour faire campagne dans les Vosges! — Mon Dieu... Seigneur Dieu, criait le cousin en levant les maîns, est-ce possible? Faut-il que nous en soyons arrivés là, nous... nous... les descendants des hommes de 92 !.., C'est maintenant qu'on va voir ce qu'il en coûte de se laisser gouverner par des filous! Je t'en préviens, Christian, tout va manquer; nous n'aurons peut-être pas seulement de fusils dans les arsenaux, malgré les centaines de millions qu'on a votés pour en avoir. Tu verras... tu verras!... »

pâle; et nous, sur nos chaises, nous le regardions aller et venir, la bouche ouverte, tournant la tête ^ à droite et à gauche. Il s'indignait de plus en plus et disait :

« Voilà le génie de l'honnête homme... C'est lui qui mène tout, c'est notre général en chef- Un capitaine d'artillerie en retraite, avec lequel j'ai fait route de Schlestudt à -Strasbourg, m'a dit

que par suite de la mauvaise organisation de nos i'orcvs, nous ne pourrions pus nieltre plus de deux cent millf ho-nmes en ligne sur noire frontière, dii Luxembourg .1 la Suisse; et que les Allemands, mieux organisés rt préparés de longue dale. pouvaient rnns opposer dans huit jours, cinq à s:x cul mille hommes. Us seront donc plus île deux contre un pour commencer, et nous écraseroni malgré la bravoure de nos soldais. Ce vit-il niîicier, rempli de bon sens et qui. a voyagé en Allemagne, m'a dit aussi que les canons des Prussiens tirent plus vite et portent plus loin que les nôtres, ce qui permettra aux Allemands de démonter nos batteries et nos mitrailleuses, sans avoir de mal de leur côté... Il paraît que notre grand homme n'a pas songé à tout

Alors Georges se mit à rire ; et comme nous ne

. « Et les autres, les Prussiens, les Bavarois, les Bidois, lesWurtcmbergeois, le Courrier du Bas- Rhin c-rie qu'ils arrivent par régiments et par divisions, de Francfort et de Munich à Rastadt, avec des canons, des munitions et des vivres en masse; que tout le pays eu est couvert de Carlsruhea Baden; qu'ils ont fait sauter le pont de Kehl , pour nous empêcher de les tourner; et qu'il n'y a pas assez de troupes à Wissembourg... Mais à quoi sert de crier ? Notre général en chef en sait plus que le Courrier du lias-Rhin; c'est un gaillard ferré, qui ne reçoit pas de conseils; il faut

6î - Histoire du Fttbisciti.

avoir bien de l'audace, pour oser se permettre de

lui donner un avis. » .

Et tout à coup s'arrètant de marcher :

« Christian, me dit le cousin, je suis venu pour

te donner un conseil.

— Lequel ?

— C'est de cacher tout ce que tu peux avoir en argent, car d'après ce que j'ai vu là-ba,s, dans quelques jours les Allemands seront en Alsace. »

Représentez -vous ma surprise en entendant cela. Georges n'était pas un de ces hommes qui plaisantent sur les affaires sérieuses; ce n'était pas non plus un être craintif; au contraire, on aurait été bien loin pour en trouver un plus courageux; aussi figurez-vous l'épouvante de ma femme et de Grédel.

« Comment,

Georges, lui dis-je, m crois que

c'est possible?

— Écoute, f

t-il, quand d'un côté on ne voit

nuls, sans jugement, sans pru^

dence et sans o

■dre; et qu'on voit de l'antre, des

gens qui, dep

is cinquante ans se préparent à

nous porter un

mauvais coup, tout est possible.

Ouï, je le cr

ois, d'ici quinze jours les Alle-

mands seront c

n Alsace. Nos montagnes vonties

arrêter; les for

ts de Bitche, de la Petite-Pierre,

de PhaIsbour£

, de Lichtenberg; les abatis et

=nts que l'on va faire dans les

djfilés; ks embuscades de toute sorte que l'on dressera, les ponts et les tunnels du chemin de fer, qu'on fera sauter, tout cela les empêchera

Histoire du Plihhtite. 6}

d'aller plus loin, pendant trois mois, quatre mois, jusqu'en hiver; mais en attendant, ils enverront' par ici des reconnaissances, des uhlans, des hussards, des bandits de toute espèce, qui happeront tout, qui pilleront tout: ïe blé, le foin, la paille, la farine, le lard, le bétail et principalement l'argent. C'est sur notre dos qu'on fera la guerre, et c'est nous autres Alsaciens et' Lorrains qui paverons les frais. Je connais ça !... J'ai débarqué sur bien des côtes; aussi, crois-moi, cache tout; je vais en faire autant, et s'il nous arrive malheur, au moins ce ne sera pas notre faute. Je. n'ai pas voulu me coucher sans l'avertir. Bonsoir, Christian ; bonsoir tout le monde ! »

Il sortit, et nous restâmes la quelques instants à nous regarder les uns les autres.

Ma femme et Grédel voulaient tout cacher le même soir. Grédel, depuis qu'elle avait son Jean- Baptiste Werner en tête, ne pensait "plus qu'à sa dot; elle savait que nous avions environ cent louis en pièces de cent sous, dans une corbeille au fond de l'armoire, elle disait:

« C'est ma dot ! »

Et cela l'inquiétait plus que tout le reste. Elle devenait même hardie et voulait tenir les clefs; mais sa mère n'est pas une femme qui se laisse cimtkjirL'; elle lui criait à chaque instant:

« Prends garde, Grédel, prends garde ! »

Elle la regardait de travers, et j'étais toujours forcé de venir mettre le holà entre elles, car Catherine n'a pas trop de patience.

Histoire ia Plébiscite.

Ainsi tons les ennuis -venaient ensemble.

je n'avais pas peur? Les Allemands

seize lieues de nous, c'est vrai, m, d'abord à passer le Rhin; ensuite

qu'à Niederbronn les gens se p

Alignaient des

trait que les soldats ne manquaient

. pas; et puis,

Mac-Mahon était à Strasbourg; les turcos, les zouaves et les chasseurs d'Afrique arrivaient.

Enfin, je dis à ma femme que rien ne pressait; que le cousin détestait l'Empereur depuis longtemps; mais que tout ça ne signifiait pas grandchose, et qu'il fallait d'abord voir soi-même; que j'irais au marché de Sayerne, et que si les affaires

notre blé et toute notre farine, ce qui ferait bien encore cent louïs , que nous enterrerions tout de suite avec le reste.

Ma femme reprit courage.

Si je n'avais pas eu beaucoup à moudre pour les boulangers de la ville, je serais allé le lendemain à Saverne; j'aurais vu ce qui se passait. Malheureusement, depuis que Frantz et Jacob étaient partis, le moulin me restait sur les bras, et j'avais à peine le temps de me retourner.

J.icoli m'en n ;r,a if aussi ln-j ucou p, en mu Jeir.nndant de l'argent parle facteur Michel. Ce Michel me racontait qu'on n'avait pas encore fait l'appel des mobiles, qui se promenaient de cabaret en cabaret, par troupes, pour tuer le temps ; qu'ils

Uiitoirt du Plibhcite, 0;

n'avaient pas reçu de fusils; qu'ils n-'étaient pas logés à la case/ne, et qu'ils ne recevaient pas un liard pour leur nourriture.

Ce désordre abominable me dégoûtait : je pensais qu'un empereur qui fait venir les jeunes gens dans le temps des récoltes, doit au moii:s les nourrir et ne pas les laisser à la charge de leurs parents. Cela ne m'empêchait pas d'envoyer de l'argent à Jacob; je ne pouvais pas le laisser souffrir la faim; mais c'était bien ennuyeux de l'en- . tretenir là de mon argent, à se promener les mains dans les poches, pendant que moi, à mon âge, j'étais forcé de porter les sacs au grenier, de les redescendre, de les charger tout seul, et de surveiller encore le moulin; car on ne pouvait plus trouver personne, et le vieux garçon meunier Donadieu, avec ses deux hernies, étaitleseul ,„i m'aid.ir. ■ ■

Qu'on se représente après cela notre embarras, nos inquiétudes et nos fatigues !

Les autres, au village, n'avaient pas l'air plus gai; les vieux et les vieilles ne pensaient qu'à leurs fils enfermés dans la ville; et la grande sécheresse continuant toujours, on ne comptait plus sur rien. La petite vérole s'était aussi déclarée. On ne pouvait plus vendre, ni rien recevoir par le chemin de fer; les planches, les madriers, les bois en grume et les pierres de taille restaient devant les scieries et les carrières. Le sous-préfet continuait de m'ennuyer, pour rechercher trois ou quatre gueux qui ne se présentaient pas; et

66 Histoire du Pléblscitr.

tout cela fit que je ne pus pas aller à Saverne dans cette semaine.

Alors on apprit que l'Empereur, à la fin des tins, venait de quitter Paris, pour se mettre à la tète de ses armées ; et quatre ou cinq jours après arriva la nouvelle de sa grande victoire de Sarrebruck, où les mitrailleuses fauchaient les Prussiens, où le petit prince ramassait des balles, « ce qui faisait pleurer les vieux soldats d'attendrissement 1 »

En apprenant cela, les gens étaient comme fous de joie, et de tous les côtes on cfiait : « Vive l'Empereur! » M. le curé prêchait l'extermination des Prussiens hérétiques; la racaille voulait tomber sur les luthériens.

Jamais on n'avait rien vu de pareil.

Ce jour même, vers le soir, comme je venais d'arrêter mon moulin, tout a coup j'entendis au loin, du côté de la route, le cri :

u Aux àrmei, ciloyens! l'onnta vu- bataillons : :>

La poussière de la route montait jusqu'au ciel. C'était le 84/ qui partait de Phalsbourg; il allait -à Metz. Les gens qui travaillaient dans les champs, dirent en rentrant à la nuit, que les pauvres soldats, avec leur gros sac sur les épaules, ne pouvaient presque plus avancer, à cause de la chaleur; qu'on leur donnait de l'eaude-vie et du vin à toutes les portes de Metling, et qu'ils disaient :

« Adieu!... Vivez bien!... »

Et que les officiers aussi serraient la main de tout le monde, pendant que les gens leur criaient:

« Courage!... Vive l'Empereur!... »

Oui, cette victoire de Sarrebruck avait tout changé dans nos villages; l'amour de la guerre revenait; on aime toujours la guerre quand elle nous profite, et qu'on peut s'étendre chez les

Cette nuit-là, vers neuf heures, j'allai prévenir le cousin de' retenir sa langue, car après cette grande victoire, un seul mot contre la dynastie pouvait le faire aller très-loin. Il était seul avec sa femme et me dit : .' -

« Merci, Christian! J'ai vu la dépêche; on a fait tuer quelques braves garçons, pour montrer le jeune prince à l'armée. Ce pauvre petit être a ramassé des balles sur le champ de bataille : c'est 'héritier de l'oncle, du terrible capitaine d'Iénal et d'Austerlitz! On n'a perdu qu'un officier. Un officier, ce n'est pas grand'chose; mais si l'héritier de la dynastie avait eu la plus petite égratignure, les gazettes auraient pleuré de grosses larmes, et ce serait notre devoir de tomber en faiblesse.

— Tâche seulement de te taire, lui dis-je en regardant si les fenêtres étaient bien fermées; prends garde, Georges; au 'nom du ciel, méfie-toi de l'iadard et des gend armes ! "

— Oui, fit-il, les ennemis de la dynastie courent en ce moment de plus grands dangers que le

petit prince. Si les victoires vont leur train, ils risquent d'être joliment épluchés; je le sais bien, cousin, aussi je te remercie d'être venu m'aver-

lir. »

C'est to

e dît, et je rentrai bien

Le lendi

:main, jeudi,

jour de marché, je con-

ères voitures de farine à

un bon prix.

5 Ce jour-

-là, je vis le g:

■and mouvement des chc-

mins de fer, dont nous avait parlé Georges : le passage des mitrailleuses, des canons, des caisses de biscuit, et l'enthousiasme des gens pour verser" du vin à nos soldais.

C'était une véritable foire dans la grande rue : depuis le château jusqu'à la gare, on aurait dit la fête des petits pains blancs et des cervelas; mais les turcos, avec leurs vestes bleues, leurs culottes de toile et leurs calottes rouges, passaient avant tous les autres; tout le monde voulait les goberger.

Je n'avais jamais vu de ces gens-là : leur peau jaune, leurs grosses lèvres, leurs yeux blancs m'étonnaient ; et je me disais en les voyant -allonger leurs grandes jambes maigres, le fusil sur l'épaule, que les Allemands ne seraient pas à la noce avec eux; leurs officiers aussi, le sabre à la ceinture et la barbe en poinle, avaient l'air de

A toutes les portes d'auberge, quelques chasseurs d'Afrique avaient attaché leurs petits che-

vaux, tous pareils et bien faits, comme des cerfs. On ne leur refusait rien. De tous les côtés, dans les cabarets, U était aussi question d'ambulances, de collectes pour les blessés. — Enfin, voyant cela, les idées de Georges me paraissaient de plus en plus contraires au bon sens, et j'étais en quelque sorte sûr que nous allions tout enfoncer.

Vers deux heures, ayant dîné à l'auberge du Bœuf, je repris le chemin de $ôthalp, par Phalsbourg, pour voir Jacob en passant.

Comme je montais la côte, quelque chose brillait de temps en temps sur la hauteur, à travers les bois. Et voilà que tout à coup des centaines de cuirassiers débouchent sur la route, au tournant de la fontaine d'Alsace; ils arrivaient lentement, deux à deux; leurs casques et leurs cuirasses jetaient des éclairs à tous les arbres, et le bruit de leurs pas roulait comme le bourdonnement de l'eau d'une grande rivière.

Alors je rangeai ma voiture sur le côté, regardant défiler ces hommes solides, et comme endormis, la tête penchée et les moustaches pendantes, avec leurs gros chevaux carrés, le sac de toile sur la cuisse et le sabre sonnant contre la botte.

Ils défilèrent ainsi pendant une bonne demiheure; ils s'étendaient, ils s'étendaient jusqu'à la' Schlittenbach; je croyai$*que cela ne finirait plus.

Ce n'étaient pourtant qucvdcux régiments; deux autres campaient sur les glacis de Ph.ilsbourg, où j'arrivai vers les cinq heures de l'après-midi. Ils enfonçaient leurs piquets à coups de hache dans le

HUtoirt âa Plibiscili.

gazon ; ils allumaient du feu ; les chevaux hennissaient; et les gens de la vîile, hommes, femmes, enfants, autour d'eux, regardaient.

Moi je passai mon chemin, songeant à la force d'une armée pareille, et plaignant d'avance les malheureux Allemands qu'elle allait rencontrer.

En entrant par la porte d'Allemagne, je visses officiers q»î cherchaient des logements. Les gardes mobiles, en blouse* montaient la garde; on leur avait donné des fusils le matin; et la veille au soir, M. le sous-préfet de Sarrebourg était venu lui-même nommer les officiers de la garde nationale. — C'est ce que j'appris à la brasserie Vacheron, où je m'étais arrêté, laissant ma voiture dehors, dans le coin de l'auberge des Trois- Pigeons.

Tout le monde parlait de notre victoire de Sar- Tebriick, principalement ces cuirassiers, qui vidaient des chopes en quantité, pour rabattre la poussière de la route. Ils avaient l'air tout contents, et disaient que la grande guerre recommençait; qu'on allait avoir besoin de grosse cavalerie. C'était un plaisir de les voir, avec leurs oreilles rouges, et de les entendre se réjouir de rencontrer bientôt l'ennemi.

Au milieu de ce fourmillement de monde, — des servantes qui couraient, des bourgeois qui entraient et sortaient* — j'aurais bien voulu voir Jacob, mais où le rencontrer? A la fin, je reconnus un garçon du village, Nicolas Meisse, le fils, du tourneur, notre voisin, qui se chargea tout de

Histoire àu Plébiscite. 71

suite de le trouver. II sortit, et, un quart d'heure après environ, Jacob arriva.

Le pauvre garçon voulut m'embrasscr; moi j'avais les larmes aux yeux.

h Eh bien, assieds-toi, lui dis-je. Ça va bien!

— J'aimerais mieux être à la maison, dit-il.

— Oui! mais ça n'est pas possible maintenant, il faut prendre patience. »

J'invitai aussi le fils Meisse à prendre une chope avec nous; et tous les deux se plaignirent de ce qu'on avait nommé lieutenant Maîhias Heitz, qui n'en savait pas plus qu'eux sur l'exercice, et qui s'était fait faire tout de suite un costume d'officier chez le tailleur Kuhn, avec des galons jusque sur les épaules.

Mathias était pourtant un ami de Jacob, mais la justice est la justice !

Cette nouvelle m'indigna : pourquoi Mathias devaiMI être officier? Il n'avait jamais rien étudié dans son collège; il n'aurait pas été capable de gagner deux liards, tandis que notre Jacob était Un bon garçon meunier.

C'était abominable!

Malgré cela, je ne dis rien, et je demandai seulement si Jean-Baptiste Werner, engagé depuis quelques jours dans l'artillerie de la garde nationale, était aussi officier.

4lofs ils me repondirent en colère que Jean- Baptiste Werner, malgré ses campagnes d'Afrique et du~Mexique, était simple canonnier dans la batterie de Mairet. derrière la poudrière. Ceux

qui ne savaient rien, passaient officiers, et, ceux qui connaissaient la guerre, comme Maire t et Werner, étaient soldats, ou tout au plus sergents.

Tout cela me fît voir que le cousin Georges avait raison de dire qu'on nous conduisait comme des betes, et que les chefs manquaient de bon sens.

En regardant aller et venir tout ce monde, le temps se passait.

Vers huit heures, comme nous avions faim, et que je tenais à ne quitter mon garçon que le plus tard possible, je ils servir une bonne salade de cervelas, que nous mangeâmes ensemble, le cœur un peu gros, mais pourtant de bon appétit. Et quelques instants après, dans le moment où les cuirassiers sortaient pour aller camper dehors, et que leurs officiers, Lien lourds et fatigués, allaient aussi se reposer dans leurs logements, voilà que des coups de trompette partent sur la place d'armes, et que nous entendons crier:

K A cheval !... A cheval !... »

Aussitôt tout esten l'air; il venait d'arriver une dépèche. Les officiers mettent leur casque, attachent leur sabre, et sortent en courant par la porte d'Allemagne. La mine des gens était toute changée; chacun se demandait:

ic Qu'est-ce que cela veut dire! »

En même temps, le sergent de ville entre; il

« Que les étrangers sortent; on va fermer les portes de la ville! »

Je n'eus que le temps d'embrasser mon gar-

Histoire du PUbLicite.

çon, de serrer la main de' Nicolas Meisse, et de partir en galopant vers la porte de France. On levait le pont quand je sortis. Cinq minutes après, je courais sur la grande route blanche au clair de lune, du côté de Metting. Dehors, sur le glacis, je ne voyais pius une àme; les deux régiments de cuirassiers étaient en route pour Saverne.

J'arrivai tard à la maison. Tout le monde dormait au village/ et personne ne se doutait de ce qui nous attendait dans cette semaine.

Pendant toute la route, je n'avais fait que songer aux cuirassiers ; cet ordre de partir tout de suite me paraissait louche, il devait s'èire passé quelque chose de mauvais. Et comme sur le coup de onze heures je mettais les chevaux à l'écurie, après avoir poussé la voiture sous le hangar, l'idée me vint qu'il était temps de cacher notre argent. Je rapportais seize cents livres de Saverne, et cette grosse bourse en cuir, dans ma poche, fut peutêtre cause de mon idée. Je me rappelai toutàcoup ce que le cousin Georges m'avait dit sur les uhlans et les autres gueux de cette espèce, et j'eus comme froid dans le dos.

Etant donc monté tout doucement, j'éveillai ma femme :

« Lève-toi, Catherine.

-Qu'est-ce que c'est?

— Lève-toi; il est temps de cacher noire argent. .

— Mais qu'est-ce qui se passe?

— Rien... Sois tranquille... Ne fais pas de bruit,,. Grédel dort. Tu prendras la corbeille, tu mettras dedans ta bague de noces et tes boucles d'oreilles; tout ce que nous avons. Tu m'entends! Moi, je descends vider la grande fosse; nous enterrerons tout au fond. »

Alors, sans rien dire, elle se leva.

Je descendis au moulin, j'ouvris doucement la porte de derrière et j'écoutai : rien ne bougeait au village, on aurait entendu trotter un chat. Le moulin était arrêté et l'eau assez haute; je levai l'écluse, elle se mit à galoper en bouillonnant

ce bruit, même en dormant, et tout resta dans l'ordre.

Ensuite, je rentrai; et j'étais en train de vider dans un coin le petit coffre en chêne où je mets mes outils : les pinces, le marteau, le serre-vis et les clous, lorsque ma femme, en savates, se mit à descendre l'escalier; elle tenait la corbeille sous son bras et portait la lanterne allumée. Je la soufflai bien vite, en pensant :

a Peut-on être aussi bète! »

En bas, je demandai à Catherine si tout était dans le panier.

« Oui.

— Bon!... Moi je rapporte de Saverne seize

Hisicirt du Ptébiscitt.

cents livres ; le blé et la farine se sont bien vendus, ii

J'avais mis du son dans le coffre. Nous rangeâmes tout an ordre au fond, et puis j'attachai le cadenas, et nous sortîmes, après avoir bien regardé si rien ne bougeait aux environs.

i.,a vanne était déjà presque vide, il n'y restait plus qu'un ou deux pieds d'eau. Je débarrassai les quelques pierres devant, qui fermaient encore la rigole, ensuite je descendis avec la pioche et la pelle jusque sous l'écluse, où je commençai à faire un bon trou; l'eau me gênait, mais elle avait son écoulement tout de-même.

Catherine en haut restait en faction; quelquelois elle criait tout bas ;

« Chut! »

Alors nous écoutions; mais ce n'était rien : — le cri d'un chat, le frémissement des feuilles, — et je me remettais à piocher. Si quelqu'un avait eu le malheur de nous surprendre, j'aurais été capable de faire un mauvais coup; heureusement personne n'arriva; et vers les deux heures du matin, le trou était profond de trois à quatre pieds. J'y descendis le coffre et le posai bien à plat, en tassant d'abord dessus avec mes gros souliers, de la terre, et puis des cailloux, et puis de grosses pierres, enfin du sable; la vase devait venir toute seule, il n'en manque jamais dans la fosse d'un

Après cela je ressortis, couvert de boue, comme on pense ; je refermai bien l'écluse, et l'eau se mit

à remonter. Vers trois heures, au petit jour, la vanne était déjà presque pleine, j'aurais' pu

iamais do

.té que dans cette grande fosse tour-

noyante

neuf pieds sous l'eau et trois pieds

dans la te

rre, était un coffre carré, en bois de

chêne, av

c des agrafes en fer, un bon cadenas*,

et plus d

quatre mille livres dedans; non, je

riais en m

K Que 1

Et Cath

erine aussi était bien contente.

Mais su

r les quatre heures, au moment où j'al-

lais remon

ter pour dormir, voilà que Gr'édel des-

pàle, en criant :

Où es

l'argent > o

Elle ava

t vu l'armoire ouverte et la place de la

corbeille vide. Jamais elle n'avait eu d'épouvante pareille; en pensant que sa dot était envolée, ses

cheveux touffus se dressaient sur sa tête; elle était blanche comme un linge.

« Sois tranquille, lui dis- je, l'argent est dans un bon endroit.

' —Où?

— 11 est bien caché...

— Où } »

Elle avait l'air de vouloir me prendre. au collet, et sa mère lui dit :

« Ça ne te regarde pas. »

Alors elle devint comme furieuse, et dit que si nous venions à mourir, elle ne saurait pas où trouver sa dot.

Ilistoirt iu Plibiscitt. 77

Celle dispute m'ennuyait; je lut dis :

« Nous ne mourrons pas!... Au contraire, nous

vivrons longtemps, pour vous empêcher d'hériter,

roi et ton Jean-Baptiste. »

Et là-dc

ssus j'allai me

: coucher, laissant la mère

et Grédel :

/arranger ens

smble.

Tout ce

' 1 ue î e P eux

dire, c'est que les filles,

lorsqu'elle;

s se sont mis q

uelque chose dans la tète,

deviennent

' trop hardie;

; envers leurs parents, et

instructions qu'elles ont

reçues ne

servent plus

à rien. Dieu merci, je

s de reprocha

;s à me faire sur ce cha-

pitre, ni 1

plus : Grédel avait reçu

quatre fois

plus de coup;

i que Jacob, parce qu'elle

les méritai

t à cause de i

ion envie de tout garder,

de tout m<

armoire et de dire :

Oui, elle en avait reçu; mais une fille de vingt ans ne peut plus être battue; ça n'est pas à cet âge qu'on peut corriger les filles, et voilà justement le malheur : ça devrait être toujours.

Enfin, que voulez-vous y faire?

Elle retourna toute la maison et le moulin de fond en comble; elle visita le jardin, et sa mère

« Tu vois, nous avons choisi un bon endroit!

Puisque tu ne trouves rien, les uhlans ne trouveront rien non plus. »

Je me rappelle qu'au moment de monter pour dormir, ce jour-là, le ; août, au matin, Catherine et moi nous avions vu le cousin Georges,

HUcoirt àu Plibisciit,

sur son char-à-bancs, descendre la vallée de Dossenheim; et nous pensions qu'il était de bonne heure en route. Le village s'éveillait, d'autres gens aussi allaient à l'ouvrage. Moi, je me couchai, et sur les huit heures ma femme vint m eveiller, pour me prévenir que le facteur Michel était là.

Je descendis, et je vis Michel debout dans la salle, avec son sac de cuir sous le bras. Il était tout pensif, et me dit que les plus mauvais bruits couraient partout; que l'on parlait d'un grand combat du côté de Wissembourg, où nous aurions été défaits; que plusieurs soutenaient que nous avions perdu jusqu'à dix mille hommes, et les Allemands dix-sept mille; mais que rien n'était sûr, parce qu'on ne savait pas d'où ces bruits venaient! Seulement, que M. le commandant de place Taillant, avait fait publier en ville, le matin, que tous les habitants devaient se pourvoir de.vivres pour sis semaines, et naturellement une publication pareille donnait à réfléchir. On se disait :

«Est-ce que nous aurions à craindre un siège? Est-ce que nous serions revenus au temps de la grande débâcle du premier empereur? Est-ce que ça devrait toujours finir de la même manière? »

Ma femme, Grédel et moi, nous écoutions Michel, les lèvres serrées, sans l'interroger.

n Et vous, Michel, lui dis-je quand il eut fini , qu'est-ce que vous pensez de tout cela?

— Moi, monsieur le maire, dit r ïl, je suis un pauvre facteur qui a besoin de sa place; si l'on m'ôtait mes cinq cents livres par an, qu'est-ce que je deviendrais, avec ma femme et mes enfants? »

Alors je compris qu'il pensait que nos affaires n'allaient pas bien.

11 me remit une lettre de M. le sous-préfet, — c'est la dernière!... — qui me disait de surveiller les faux bruits; que les fausses nouvelles devaient être punies sévèrement, par ordre de notre préfet.

Ah! tout ce que nous aurions pu souhaiter, c'est que les nouvelles eussent été fausses! Mais en ce temps-là, tout ce qui ne plaisait pas aux sous-préfets, aux préfets, aux: ministres, à l'empereur, était faux; et tout ce qui leur plaisait, tout ce qui les aidait à tromper les gens était

Enfin, n'en parlons plus; quand on y songe, cela dégoûte.

Michel partit; et tout ce jour-là on voyait une sorte de mouvement au village : des allées, des venues; des femmes qui épiaient; des gens qui allaient au bois avec leur sac, la pioche sur l'épaule; des écuries qu'on vidait; enfin un grand mouvement, avec des mines extraordinaires; et j'ai toujours pensé qu'en ce moment même, chacun était en train de cacher, d'enterrer ce qu'il pouvait avoir.

Moi. je me repentais de n'avoir pas commencé à vendre mon grain plus tôt, quand le cousin m'avait prévenu, huit jours avant; mais les tra-

8o Histoire in PUHsciic.

vaux de la mairie m'en avaient empêché : il faut bien que les honneurs se payent! J'avais encore au moins quatre voitures de grains au grenier; maintenant où les mettre? Et le bétail, et les meubles, la literie, les provisions de toute sorte? Dieu du ciel, ces jours-là ne sortiront pas de l'esprit des gens de sitôt, ces jours d'inquiétude, où chacun attendait, écoutait et se disait :

« Nous sommes comme l'oiseau sur la branche!.. Nous avons travaillé, peiné, sué, épargné depuis cinquante ans, pour amasser un peu de bien ; est-ce que demain nous aurons encore quelque chose?... Et la semaine prochaine, dans un mois, ne seronsnous pas morts de faim? Et dans ces temps de doute, pourrons-nous seulement emprunter deux liards sur nos terres, sur notre maison? Qui voudra nous prêter? Et tout cela pour qui? pour des gueux qui nous ont trompes! ».

Ah ! s'il y a quelque chose là-haut, comme tout honnête homme l'espère, ces êtres abominables auront un terrible compte à rendre; tant de malheureux, hommes, femmes, enfants les attendent; ils sont là, pour leur demander compte de tout ce qu'ils ont souffert. Oui, je le crois!... Mais eux, ils ne croient à rien... Il existe pourtant de fameux bandits sur la terre I...

Toute cette journée se passa de la sorte, dans le trouble et l'inquiétude. On ne savait rien , on interrogeait les gens qui revenaient de Dossenheim, de Neuwiller ou de plus loin, mais ils ne répondaient pas et criaient seulement :

Histoire du Plihiscict.

« Préparez-vous... les autres s'avancent !... n

Et puis, mon imbécile d'adjoint, Placiard, qui depuis quinze ans ne faisait que demander des bureaux de tabac, des bureaux de poste, de l'avancement pour ses fils, pour son gendre et pour lui-mime, cette espèce de mendiant, qui passait sa vie à dresser des pétitions, entrait au moulin et disait :

« Monsieur le maire, tout va bien... ça marche!,., on les attire en plaine; ils donnent dans le panneau. Demain, noua apprendrons qu'ils suni tous exterminés! »

Et les conseillers municipaux, Arnold, Frantz- Sépel , Baptiste Dida, le marchand de bois, venaient à la file, disant qu'il fallait exterminer les ennemis; qu'il fallait mettre le feu dans ia forêt de Haguenau, pour les râtir.

Ainsi de suite!

Chacun avait son plan. Dieu du ciel que les hommes sont bêtes !..;

Mais le pire , c'est quand ma femme, ayant appris par Michel les publications de la ville, monta dans notre chambre au lard, pour envoyer quelques provisions à Jacob , et qu'elle s'aperçut que nos deux plus beaux jambons manquaient, avec une bajoue et des saucisses fumées depuis six semaines.

C'est alors qu'il aurait fallu la voir descendre, criant que la maison était pleine de voleurs; qu'on ne pouvait plus se fier à personne; et Grédel crier plus haut qu'elle, que bien

Ea Hiscoirt du Plibiscitt,

sur Frantz, ce gueux de Badois, avait tait le

Malheureusement la mère avait visité la chambre au lard deux jours après le départ de Frantz; elle avait vu que* tout était encore en place, et sa colère redoublait.

Grédel dit alors que peut-être Jacob, avant de partir, avait mis les jambons dans son sac, avec le reste ; mais la mère criait ;

« Ce n'est pas vrai, je l'aurais vu! Jacob n'a jamais rien pris, sans le demander... C'est un brave garçon !...»

Le bruit du moulin n'était rien auprès de ses cris; j'aurais voulu me sauver.

Vers sept heures du soir, le cousin repassa sur son char-à-bancs ; il revenait d'Alsace, et je courus aussitôt chez lui pour apprendre du nouveau. Georges, dans la grande salle, était ses bottes et mettait sa House quand j'entrai.

h Ah! c'est toi, Christian, dit-il; est-ce que votre argent est caché?

— Oui.

• — A la bonne heure!... Jeviens d'en apprendre de belles àBouxviller! Nos affaires vont bien!... Nous avons de fameux généraux!.. .'Ah! oui , ça commence drôlement; et si cela continue, nous sommes dans de beaux draps. »

Sa femme Marie-Anne rentrait delà cuisine; elle posa sur la table un gigot, du pain et du vin. Georges s'assit, et tout en mangeant, il nous raconta qu'on avait placé deux régiments de ligne,

•Histoire dit PUbitcict.

un régiment de turcos, un bataillon de chasseurs à pied, un régiment de chasseurs à cheval et un t!e hussards, avec seize pièces de canon , en tout sept à huit raille hommes, en avant de Wissembourg; et qu'ils étaient là tranquillement campés, sç baignant dans la Lauter et lavant leur linge, en face d'environ cinquante mille Allemands, caches dans les bois, sans parler de quatre-vingt mille autres sur leur droite, qui n'attendaient qu'une bonne occasion de passer le Rhin. On les mettait en quelque sorte dans la gueule du loup, qui n'avait qu'à serrer les dents pour les happer. Aussi cela n'avait pas manqué !

Les Allemands avaient surpris notre petit corps d'armée la veille au matin; un combat acharné s'était livré dans les vignes, autour de Wissemhourg; les nôtres manquaient d'artillerie. Les turcos, les chasseurs et la ligne s'étaient défendus un contre six comme de vrais lions; ils avaient même pris d'abord huit canons; mais les Allemands arrivant toujours en plus grandes masses, .avaient fini par tout hacher. Ils avaient bombardé Wissembourg et mis le feu dans la ville ; quelques-uns des nôtres seulement avaient pu se retirer dans les forêts de Bitche, en remontant la Wîsse. On parlait d'un général tué, de villages

C'est à Bouxviller que le cousin avait appris ces malheurs, des chasseurs à cheval étant arrivés le soir même. On parlait aussi de déserteurs, comme si des soldats er. déroute, sans connais-

Histoirt du Plibiscite.

sance d'un pa^s de bois et de montagnes, allant devant eux pour échapper à l'ennemi, devaient passet pour des déserteurs >^

nous avons vues depuis. Bien des gens sans cœur aimaient mieux crier que ces pauvres soldats avaient déserté, que de leur donner du pain et du vin; c'était plus commode et moins cher!

«Maintenant, dit Georges, toute l'armée de Strasbourg et celle de l'intérieur, qui devraient être en ordre, bien reposées et bien pourvues de tout, à Haguenau , mais dont la queue traîne encore en chemin de fer, jusque derrière Lunéville, tout cela court là-bas, pour arrêter l'invasion. Quatorze régiments de cavalerie, principalement des cuirassiers et des chasseurs, se réunissent à Brumath. On s'attend à quelque chose. Mac- Mahon est déjà sur les hauteurs de Rciclishoffen, avec le commandant du génie MohI, de Haguenau, et d'autres officiers d'état-major, pour choisir ses positions. A mesure que les troupes arrivent, elles s'étendent en avant de Niederbronn. — C'est ce que racontaient à l'auberge de la Tourelle, quand j'ai quitté Bouxviller, vers trois heures, des gens qui se sauvaient avec femmes et enfants, leurs lïts et leurs autres effets sur des voitures. Ils voulaient gagner la Petite-Pierre; mais en apprenant que le fort est occupé par une simple compagnie, ils ont pris la route de Strasbourg. Je crois qu'ils ont eu raison, une grande ville comme Strasbourg a toujours plus de ressources qu'une

Histoire du PUUseite.

bicoque, oil l'on vient de planter des palissades pour embusquer cinquante hommes. »

Voilà ce qm: le cousin Georges avait appris le jour même.

En l'écoutant parler, l'idée me prit de courir au moulin, de charger autant que je pourrais de mon blé sur mes deux voitures, et de le conduire tout de suite à Phalsbourg. Mais le cousin me dit que les portes de la place seraient fermées ; qu'il faudrait attendre dehors jusqu'à l'ouverture des barrières, et que nous devions espérer qu'il serait encore temps le lendemain.

Dans sa manière de voir, la grande bataille ne devait pas se livrer avant deux ou trois jours, parce qu'une grande partie des Allemands avaient encore à passer le fleuve, et qu'on s'y opposerait sans doute. Il est vrai que les cinquante mille hommes qui s'étaient rendus maîtres de Wissembourg pouvaient descendre sur la Sauer; mais alors, nous serions presque à forces égales, et les Allemands avaient intérêt à se mettre trois contre un.

Georges avait entendu des officiers débattre la chose à l'auberge, devant tous les assistants, et croyait d'après cela que nos troupes, qui s'étendaient vers Metz, par Bitche et Sarreguemines, sous les ordres du général de Failly, auraient le temps d'arriver et de soutenir Mac-Mahon.

, Je le croyais aussi; cela tombait sous le bon sens.

Nous causâmes de ces misères jusque vers neuf heures. ■

C6 Uiscoirt du Plébiscite.

Ma femme et Grédel étaient venues se disputer chez la cousine, qui leur disait :

a Mon Dieu, tâchez donc d'être un peu raisonnables!... Qu'est-ce que vous font deux ou trois jambons, Catherine? Peut-être bientôt serez-vous contente de savoir qu'ils ont profité à Jacob, au lieu de les voir manger sous vos yeux par des uhlans. »

On pense bien que ma femme n'entrait .pas dans ces idées. Mais à dix heures, la cousine Marie-Anne, toute pensive, nous ayant dit que son homme était fatigué" et qu'il avait besoin de repos, nous sortîmes, après nous être souhaité le bonsoir, et nous retournâmes à la maison.

Cette nuit-là, si ma femme ne s'était pas éveillée ■de temps en temps pour me dire que nous étions volés, qu'on nous prenait tout, et que nous serions ruinés à la fin du compte, j'aurais très-bien dormi; mais elle ne finit pas de m'ennuyer; et je voyais qu'elle soupçonnait Grédel d'avoir donné les jambons à Michel, pour Jean-Baptiste Werner, sans oser pourtant me le dire.

Le lendemain, tout était calme au village; chacun avait caché ses affaires. On ne craignait plus qu'une chose : c'était une sortie de Phalsbourg, pour emmener notre bétail.

Tous les enfants étaient en sentinefle sur la cote de Wéchem, et si la garnison de la ville avait bougé, les bestiaux auraient été sous bois en dix minutes.

Mais rien ne bougea; tous les soldats de ligne

Histoire du Pltbisci:e.

étaient partis, et le commandant de place Taillant, ne pouvait pas envoyer les garçons de nos villages, enlever le bétail de leurs parents.

Ainsi, toute cette journée du samedi 6 août, fut bien tranquille dans la montagne.

Vers midi, quelques bûcherons du Krappenfelz vinrent raconter qu'on entendait le canon sur les hauteurs du Fàlberg, du côté de l'Alsace; mais on ne les croyait pas, on se disait :

« Ce sont des inventions pour effrayer le monde! »

Car beaucoup de gens ont du plaisir à faire peur aux autres.

Tout resta donc paisible jusque vers dix heures de la nuit.

U faisait très-chaud; j'étais assis sur le banc, devant mon moulin, en bras de chemise, rêvant à tous nos ennuis. De temps en temps un gros nuage couvrait la lune, ce qui n'était pas arrivé depuis longtemps, et l'on souhaitait la pluie. Grédel lavait la cuisine; ma femme montait et descendait, visitant les armoires, pour voir si l'on n'avait pas encore volé autre chose que des jambons; dans le village les volets se fermaient l'un après l'autre, et j'allais monter me coucher, quand une sorte de bruit s'éleva sous bois et me fit écouter : c'était un roulement sourd; quelque chose galopait là-bas, des voitures roulaient, un coup de vent passait dans la montage; qu'est-ce que je pouvais savoir)

Ma femme et Grédel venaient de sortir, elles

Biszoiri du Plébiscite.

écoutaient aussi. Dans le mérae moment, à l'autre bout du village, commençait une dispute qui nous empêcha d'entendre plus longtemps ce bruit, et je dis à Catherine :

« Les ivrognes de la brasserie du Cmchon-d'Or recommencent leurs cris Tous les soirs; iî faudra pourtant que cela cesse, car c'est une honte pour

Mais je finissais à peine de parler, qu'une foule de gens débouchaient de la rue en face du moulin,

« Un déserteur!... un déserteur!... »

Et la voix de mon adjoint Placiard s'élevait sur toutes les autres, disant :

« Prenez garde au cheval !... prenez garde qu'il

Un grand cuirassier marchait lentement au milieu de tout ce monde. Chacun voulait le tenir, l'un par le bras, l'autre par le collet; il ne résistait pas; et son cheval suivait en boitant, la tête basse; le bangard' le tenait par la bride.

Placiard, en me voyant, s'écria :

« Monsieur le maire, je vous amène un déserteur, un de ceux qui se sont sauvés à Wîssembourg, et qui courent maintenant le pays, pour se goberger avec les paysans. Il est encore gris, je l'ai

Tous les autres, hommes et femmes, criaient : h II faut l'enfermer dans une grange... Il faut

Le gardo cha:ïip:-rre.

Histoire du PUbiititi.

prévenir la gendarmerie de venir le chercher... Il faut ci... il faut ça.!... »

Mot, j'étais bien- étonné de voir ce grand gaillard , avec sa cuirasse et son casque,, se laisser conduire comme un mouton. Le cousin Georges arriva presque aussitôt. Nous ne savions quoi penser de cette affaire, car l'homme et îe cheval restaient là devant notre porte , tout abasourdis.

Enfin, il fallait pourtant bien dire quelque chose, et je dis :

11 Entrons n

Le bangard attacha le cheval à l'anneau de la grange, et nous entrâmes pêle-mêle dans la grande salle en bas, refermant la porte de l'allée au nez des braillards, qui n'avaient rien à faire dans la maison. Mais ils restèrent dehors, ne cessant de crier ; .

h Un déserteur ! »

Et la moitié du village arrivait; de tous Jes côtés on entendait rouler les sabots.

Une fois dans îa salle, ma femme chercha une chandelle dans la cuisine. Alors, voyant cet homme fort, avec ses grosses moustaches, sa figure carrée, le sabre à la ceinture, les manches et la cuirasse couvertes de sang, et tout un côté de la joue écorché et bleu jusque derrière la nuque, nous comprimes que ce n'était pas un déserteur ; qu'il devait s'être passé quelque chose de terrible dans nos environs; et Placiard s'étant remis à dire qu'il avait empoigné ce soldat dans son jardin,

où le misérable voulait se cacher , Georges, indi-

« Allons donc!... Est-ce qu'ua homme pareil se cache? Je vous dis, moi, monsieur Placiard, qu'il en aurait fallu cinquante comme vous pour l'arrêter, s'il avait voulu se défendre. »

Le cuirassier alors tourna la tète, et regarda Georges; mais il ne dit rien. Le malheureux semblait abruti.

« Vous revenez d'un combat, n'est-ce pas, mou auii? lui dit le cousin avec douceur.

— Oui, monsieur, fit-il tout bas.

— On s'est donc battu aujourd'hui ?

— Oui.

— Où ça? «

Le cuirasder montra le Fâlberg à gauche, vers la scierie.

u Là-bas, derrière les montagnes ?

— A Reichshoifen ?

— Oui, c'est ça \ à ReichshoSen.

— Cet homme est épuisé de fatigue, dit Georges ; Catherine, apportez donc du vin ! »

Ma femme prit la bouteille dans l'armoire et remplit un verre, mais le cuirassier ne voulut pas boire ; il regardait à terre devant lui, comme s'il avaitvu quelque chose.

Ce qu'il venait de nous dire, nous rendait tout pâles.

« Et, demanda Georges, les cuirassiers ont

— Oui dit le soldat, tous !

— Où est voire régiment maintenant ? »

II releva la tête :

« Mon régiment > Il est là-bas, dans les vignes, dans les houblons, dans la rivière...

— Comment ! dans la rivière ). . .

— Oui! Il n'y a plus de cuirassiers 1...

— Plus de cuirassiers! s'écria le cousin. Les six régiments >

— Oui, c'est fini, dit le soldat comme se parlant à lui-même; la mitraille les a fauchés : il n'y en a plus !

— Hé, s'écria- Placiard, vous voyez bien...

Qu'est-ce que j'ai dit > C'est un de ces gueux <jui sèment de fausses nouvelles. Est-ce que six régiments de cuirassiers peuvent être fauchés ? Est-ce que vous ne m'avez pas dit, monsieur le maire, que ces six régiments-là tout seuls allaient tout enfoncer ? »

Moi, je ne répondais rien ; la sueur me coulait sur le front.

« Il faut l'enfermer quelque part et prévenir les gendarmes, dit encore Placiard, c'est l'ordre de M. le sous-préfet. »

Le cuirassier s'essuyait avec la manche, le sang qui coulait sur sa joue; il avait l'air de ne rien entendre. Par toutes les fenêtres, encore ouvertes, étaient penchées les figures du village, dressant les oreilles.

Georges et moi nous nous regardions épouvantés.

« Vous avez là du sang, dit le cousin, en tnon-

93 Hiitoirt du Plébiscite.

trant la cuirasse du soldat, qui se réveilla et répondit :

— Ah! oui, c'est le sang d'un hussard blanc; je l'ai tué I

— Et ce coup-là, que vous avez sur la joue >

— C'est un coup de poignée de sabre... J'ai reçu ça d'un officier bavarois... Ça m'a comme assommé... je ne voyais plus clair... mon cheval est parti...

— On s'est donc mêlé?

— Oui... deux fois... On ne pouvait plus sabrer... on s'empoignait, on s'assommait à coups de pommeau... »

Pkciard allait encore recommencer ses réclamations, lorsque Georges lui cria, furieux :

« Taisez-vous, vieux flagorneur ! Vous n'avez pas honte d'irisulter un brave soldat, qui s'est battn pour son pays !

— Monsieur le maire, cria Placiard, est-ce que vous me laisserez injurier dans voire maison, quand je remplis mes devoirs d'adjoint? »

J'étais bien embarrassé ; mais Georges, le regardant de travers, allait lui répondre pour moi, quand dehors un grand cri s'éleva, au milieu d'un galop furieux de chevaux, un cri terrible, qui nous traversa jusqu'à la moelle des os.

« Les Prussiens! Les Prussiens!... »

En même temps, une troupe de cavaliers débandés passaient devant nos fenêtres ventre à terre; ils filaient comme le vent. La foule se sauvait et les femmes criaient :

« Seigneur, ayez pitié de nous! Nous sommes tous perdus!... »

Après ces cris et le passage de ces hommes, je restai là comme cloué sur le plancher, écoutant ce qui se passait dehors; mais, au bout d'une minute, je n'entendis plus rien. En me retournant, je vis que tout le monde, les voisins et les voisines, Placiard, le garde champêtre, que tous avaient filé par derrière. Grédet, ma femme, Georges, le cuirassier et moi, nous restions seuls dans la chambre.

Le cousin me dît ;

(i Cet homme nous a raconté la vérité : la grande bataille a été livrée aujourd'hui; elle est perdue! Voici les premiers fuyards qui. viennent de passer. A cette heure, il faut du calme, du courage; que tous le monde s'apprête, car nous allons en voir de dures, n . ■

Et, se tournant vers le soldat :

(1 Vous pouvez partir, mon ami, lui dit-il, votre cheval est là; ou si vous aimez mieux rester ici...

Non. Je ne veux pas être fait prisonnier...

Alors arrivez, je vais vous mettre dans votre

chemin, a

Nous sortîmes ensemble, le cheval, devant la grange, n'avait pas bougé; j'aidai le cuirassier a monter dessus; Georges lui dit :

u Voici sur la droite, la route de Metz; à" gauche la route de Phalsbourg, en prenant à droite, aux avancées de la ville, vous serez sur la route de Paris. »

Et le cheval se remit à marcher en boitant.

Nous vîmes seulement alors qu'un morceau de la croupe lui pendait sur la cuisse, et qu'il avait perdu beaucoup de sang. Le cousin suivait, oubliant de nous dire bonsoir.

Qu'on se ligure si nous avions envie de dormir après cela !

D'heure en heure, dans la nuit, des cavaliers passaient au galop. Une fois, au petit jour, j'allai sur l'écluse, pour regarder dans la vallée : il en sortait du bois par cinq, six, dix, sautant à travers les haies, cassant les petits arbres. Au lieu de suivre le chemin, ils passaient par les champs, traversaient la rivière, et grimpaient la côte en face, sans s'inquiéter des récoltes; cela n'en finissait plus!

Vers cinq heures, les cloches du village se mirent à sonner matines, c'était le dimanche 7 août 1870; il foisait un temps magnifique.

M. le curé traversa la rue à neuf heures, pour se rendre à l'église, mais quelques vieilles femmes seulement allèrent à l'office prier Dieu.

Et c'est alors que commença le grand défilé de la retraite sur Sarrebourg, par la vallée ; un spectacle de désolatiott que je n'oublierai de ma vie! — Des centaines d'hommes, qu'on ne pouvait plus reconnaître pour des Français, arrivaient par bandes: cavalerie, infanterie, cuirassiers sans cuirasses, cavaliers à pied, fantassins achevai, les trois quarts sans armes !... Des troupeaux d'homrr.es sans officiers, allant devant eux en silence...

Ce qui m'a toujours étonné, c'est qu'on ne voyait presque plus d'officiers; où donc avaient-ils

On ne chantait plus, on ne criait plus :

a Vive l'Empereur!... A. Berlin I... A Berlin!...!.

La désolation, le découragement étaient peints sur tous les visages.

Ceux qui viendront après nous en verront bien d'autres! Puisque les hommes sont des loups, des renards, des éperviers, des hiboux, il faut bien que Tout cela revienne cent fois, mille fois, de siècle en siècle, jusqu'à la consommation des temps; c'est la gloire des rois et des empereurs qui passe !...

« Oh> Jésus, mon doux Jésus, ayez pitié de nous, pauvres pécheurs !... Oh I Jésus, noire doux Sauveur, bénissez-nous! »

Mais cela ne les empêche pas de travailler du bec et des ongles, sur le pauvre corps du genre humain, et d'en arracher chacun son morceau!

Non... ils ont tous la foi, luthériens et catholiques; ■je sont tous de braves gens, d'honnêtes gens, ainsi soit-H !

Voilà comment les nôtres s'en allaient après celte bataille de R.eirhsho '"en ; et les autres, le.ï Allemands, suivaient! Ils étaient à Haguenau, à Ingwiller, à Bouxwiller ; ils s'avançaient du côté de Dossenheim, pour entrer dans notre vallée ; nous allions bientôt les voir !

Histoire du Plibiteità.

Toute cette journée-là, nous fûmes dans l'épouvante. Grédel seule ne craignait rien ; elle sortait, et venait, nous rapporter les nouvelles de Rôthalp.

Beaucoup de gens de Neuwiller et de Dossenheim traversaient le village, avec leur voilures pleines de meubles, de literies, de paillasses, tout pêle-mêle, criant, s'appelant, frappant leurs chevaux, se retournant pour voir si les uhlans n'étaient pas à leurs trousses; enfin la fuite devant l'inondation.

Ces malheureux avaient perdu la tête : ils disaient que les Prussiens emmenaient les garçons de quinze à seize ans, pour les faire marcher devant eux et leur servir de remparts pendant la bataille.

Deux soldats de ligne, qui passèrent vers midi, avaient encore leur fusils; iis étaient tout blancs de poussière. Je les appelai par la fenêtre et leur iis prendre un verre de vin. Ils étaient du 18% et nous dirent que leur régiment n'existait plus ; que tous les officiers étaient morts ou blessés; qu'un autre rég-iment, je ne sais plus lequel, avait longtemps tiré sur eux ; qu'à la fin les munitions manquaient ; qu'au fort de la Petite- Pierre, on n'avait pas voulu les recevoir; que le cinquième corps d'armée, posté dans les environs

de Bitche, aurait pu venir à temps se mettre en ligne... Enfin, qu'est-ce que je sais encore?

C'étaient de solides gaillards, qui n'avaient pas perdu courage, lis repartirent du côté de Phalsbourg, el nous leur souhaitâmes bonne chance.

Dans l'après-midt, le cousine Marie-Anna vint nous voir. Son mari était parti de grand matin pour la ville, disant qu'on ne saurait rien de positif chez nous ; que lés soldats ne voyaient que leur petit coin dans la bataille, sans s'inquiéter du reste, et qu'il apprendrait au juste là-bas s'il nous restait encore quelques ressources.

Georges devait revenir pour dîner ; mais à sept heures du soir il n'était pas rentré ; sa femme s'inquiétait. Les mauvaises nouvelles allaient leur train : des paysans arrivant du côté de Neuwiller, disaient que les Prussiens marchaient déjà sur Saverne, et qu'ils réquisitionnaient tout sur leur passage. Eux, ils se sauvaient à Dabo, dans la monlagne ; les femmes par habitude, récitaient le chapelet en marchant, pendant que les hommes, de terribles buveurs d'eau^de-vie, faisaient tourbillonner leurs triques et regardaient en arrière d'un air menaçant; cela ne les empêchait pas d'allonger les jambes.

L'un de ces hommes, auquel je demandai s'il avait vu la bataille, me répondit que les morts étaient entassés dans les champs, comme les sacs au fond de mon moulin. Je crois qu'il inventait cela, ou qu'il l'avait entendu raconter par d'autres.

La nuit venait, la cousine Marie-Anne allait partir, quand tout à coup Georges entra :

a Ma femme est là, Christian > dit-il.

— Oui, vous souperez avec nous,

— Non, j'ai mangé là-bas. Mais quelle débâcle: j'ai vue ! C'est à vous en rendre fouî

— Et Jacob? demanda ma femme.

— Jacob, il apprend l'exercice; il a reçu un fusil avant-hier, et demain il faudra se battre. »

Georges s'assit dans le coin de la fenêtre, pendant le souper, et il nous raconta qu'à son arrivée à Phalsbourg, vers six heures du matin, la porte de France venait de s'ouvrir; mais que celle d'Allemagne, du côté de Saverne, restait fermée; que de ce côté-là, de l'avancée aux Quatre- Vents, on ne voyait que des fuyards, criant; tirant des coups de pistolet en l'air, pour se faire ouvrir ; — qu'il avait encore eu le temps de mettre son cheval et sa voiture à l'auberge de la Ville de Bâle, et d'aller sur les remparts regarder ce spectacle ; — qu'au même instant, le pont s'abaissait, et que toute cette foule de turcos, de zouaves, de fantassins, d'officiers, de généraux, pêle-mêle, s'était précipitée soin la porte ; que, dans le nombre, il n'avait vu qu'un seul drapeau, entouré d'une soixantaine d'hommes du 56 e , conduits par un lieutenant; — que les autres étaient confondus ensemble, sans ordre, la plupart sans armes, sans commandement, enfin, la déroute, la grande déroute L. — Que ces gens ne connaissaient déjà plus de discipline; qu'ils avaient perdu le-

respect des chefs; qu'il avait vu des officiers supérieurs, envahis à leur table, sous la tente du café Meyer, au coin de la place Lobeau, par de simples soldats, dés vieux, qui s'asseyaient, le dos en arrière, les coudes en avant, au milieu d'eux, les regardant de travers et criant :

« Une chope! » . <

Et les garçons venaient les servir bien vite, de peur d'esclandre, pendant que les officiers avaient l'air de ne rien voir et de ne rien entendre. — Voilà ce que Georges trouvait de pire et de plus fort!

C'était pourtant. mérité, car ces officiers-là, ces officiers supérieurs, n'en savaient pas plus sur les chemins, les sentiers, les ruisseaux et les rivières du pays, que leurs soldats, qui n'en savaient rien du tout. Ils ne connaissaient pas même le chemin de Phalsbourg à Sarrebourg, parla grand'route, ce qu'un enfant de huit ans sait chez nous !

Le cousin avait entendu un officier d etat-major demander si Sarrebourg était une ville ouverte ; il avait vu des bataillons entiers arrêtés sur cette route, croyant s'être trompés de chemin.

Nous devions voir nous-mêmes ces abominations le lendemain, car nos soldats en retraite ne faisaient que tourner et retourner dix fois par les mêmes chemins, autour des mêmes montagnes, et finissaient par se retrouver au même endroit, tellement fatigués, tellement abattus et affamés, que les Prussiens s'ils étaient arrivés, n'auraient eu qu'à les ramasser.

Mais Georges eut pourtant une minute de satisfaction dans cette triste débâcle, ce fut de voir, à ce qu'il nous dit, les soixante hommes du 5 S* s'arrêter en bon ordre sur la place et là, poser leur drapeau contre un arbre. Le lieutenant qui les onduisait les fit coucher à terre près de leurs fusils, et presque aussitôt ils s'endormirent au milieu de la foule qui tourbillonnait. Le jeune officier, lui, alla tranquillement se mettre seul à une petite table du café. Il sortit de sa poche une carte découpée et se mit à l'étudier en détail.

« J'avais du plaiser à le regarder, nous dit Georges; il me rappelait nos officiers de marine : il savait quelque chose! Et pendant que ses hommes dormaient, que son drapeau sauvé restait bi (iiJjo'.it . lui, il veiliait après a ile k-rribit: débâcle. Des colonels, des commandants arrivaient, la figure abattue, le lieutenant ne bougeait pas. A la fin, il replia sa carte et la remit dans sa poche, puis il alla se coucher au milieu de ses soldats, et s'endormit à son tour. Celui-là c'est un officier 1... Les autres, je les regarde comme notre perte; ils n'ont rien conduit, ils n'ont rien appris. Les hommes de mérite ne manquent pas dans l'artillerie et le génie, mais ils ne sont là que pour aider; ils n'ont que le commandement de leur arme; ils sont forcés d'obéir aux ordres supérieurs, même lorsque ces-ordres n'ont pas le sens commun. 11

Une chose qui faisait frémir le cousin, c'était de savoir que' l'Empereur menait tout, et qu'on ne

Histoire du PUbUcitt.

pouvait rien faire sans prendre les ordres de son quartier général : on ne pouvait pas faire sauier un. pont, un tunnel, avant d'en avoir reçu la permission de Sa Majesté.

« Allez donc maintenant envoyer et recevoir des dépêches, disait Georges. Dieu veuille qu'on sache au moins ou V honnête homme se trouve, et qu'il donne l'autorisation de faire sauter le tunnel d'Archevillèr, sans cela, les Prussiens envahiront toute la France; ils mettront leurs canons, leurs munitions, leurs vivres, leurs hommes en chemin de fer, pendant que nos pauvres soldats se traîneront à pied et périront de misère. i>

En l'écoutant, la désolation nous gagnait de plus en plus.

11 avait vu sur la place quelques canons réchappes de la déroute, avec leurs chevaux cri-' hlés de coups et déjà tellement amaigris par la fatigue, qu'on aurait cru qu'ils revenaient du fond de la Russie. Et tous ces hommes allaient, venaient, se croisaient, s'étendaient le long des murs -pour dormir, au risque d'avoir les pieds écrasés cent

Les portes, les fenêtres de toutes les maisons étaient ouvertes; on voyait les soldats entasse? dans les allées, dans les chambres, les vestibules et les cours, en train de manger. Les gens leur donnaient tout ce qu'ils avaient ; les plus pauvres pleuraient de ne rien avoir à leur donner, tant ces : malheureux inspiraient de pitié, tant on les plaignait d'être battus. Et dans les bonnes maisons.

Hiseoirt du Plébiscite.

on cuisait du matin au soir : une troupe rassasiée, elle sortait; une autre entrait.

Georges, en nous racontant ces choses, avait les larmes aux yeux.

a On trouve pourtant de braves gens en ce monde, disait-il; demain ces pauvres Phalsbourgecris, quand ils seront bloqués, n'auront plus rien à mettre sous la dent : leurs six semaines de vivres ont été avalés, sans parler de leurs autres provisions. A côté de ces pauvres gens de la ville, nous autres paysans, nous sommes de véritables égoïstes, h

Il nous regardait, et nous ne répondions rien. J'avais déjà fait partir mes vaches pour le bois, avec le troupeau du village; il le savait sans doute !

Mon Dieu, il faut pourtant avoir de quoi manger. Georges avait raison; mais on ne peut pas s'empêcher de penser au lendemain ; ceux qui n'y pensent pas, s'en repentent toujours plus tard.

Enfin, ça n'en était pas moins beau des pauvres gens de la ville ; mais ils ont aussi joliment souffert pendant quatre mois, où le commandant de place gardait tout pour ses soldats, et enlevait encore aux habitants ce qui leur restait, sans s'inquiéter de savoir s'ils avaient eu bon cœur ou non.

Je dis ces choses; chacun en prendra ce qu'il voudra : c'est la simple vérité.

Ce qui nous rendit encore bien plus tristes, ce fit d'entendre Georges nous raconter ce qu'il avait appris touchant la bataille.

Hisioirt du Plébiscite.

Au milieu de celte grande foule, longtemps il avait cherché à qui parler. Enfin, un vieux sergent de chasseurs à pied, sec, dur comme du buis, la manche couverte de chevrons et l'œil vif, l'avait fait penser :

« Voilà mon homme!... Celui-là, j'en suis sûr,

vu les choses clairement; et s'il veut ca'user avec moi, je saurai le fond de l'histoire. »

II l'avait donc prié d'entrer à l'auberge et de prendre un bon verre de vin. Le sergent, après l'avoir regardé deux secondes, avait accepté; ils étaient entrés à la Ville de Râle, au fond de la cour, car les salles étaient pleines de monde; et là, en mangeant une tranche de jambon et buvant deux bouteilles de Thiaucourt, le sergent, un peu réjoui, ayant encore reçu du cousin une pièce de cent sous, lui avait dit que tous nos malheurs venaient de deux choses : d'abord de ce qu'on n'avait pas occupé une hauteur sur la droite, d'où les Allemands avaient débouché, vers midi seulement, et d'où l'on ne put pas les déloger, parce qu'ils dominaient le champ de bataille, et que leurs pièces, en bien plus grand nombre et meilleures que les nôtres, nous criblaient d'obus et de mitraille; qu'elles tiraient tellement juste, qu'on avait beau reculer, avancer, se porter à droite, à gauche, changer de position, du premier coup les boulets tombaient dans nos rangs.

Nous avons su depuis que c'étaient les hauteurs de Gunstett, dont le sergent voulait parler.

Ensuite il avait dit à Georges que le cinquième

UUtolrt du PUHicut.

corps, général de Failly, qu'on attendait d'heure en heure, n'était pas venu; que s'il était venu, nous n'aurions peut-être pas gagné la bataille, car les Allemands étaient trois ou quatre contre un, mais que nous aurions pu faire une bonne et solide retraite, par Niederbronn sur Saverne.

Ce vieux sergent était de la Nièvre ; Georges m'en a souvent parlé depuis : il m'a dit que dans son idée, il en savait plus que beaucoup d'officiers de Mac-Mahon; qu'il avait du bon sens, l'esprit net, et qu'avec un peu d'instruction, bien des Français sortis du peuple auraient le talent de la guerre, et qu'on pourrait se reposer sur eux en toute confiance ; mais .que l'amour de la danse et de la comédie nous avait fait le plus grand tort, parce qu'on se figurait qu'un bon danseur et un bon comédien étaient bons à tout, chose qui finirait par causer notre ruine, si l'on ne revenait pas sur cette manière de voir.

Le cousin nous raconta, ce même soir, bien d'autres détails, que je ne me rappelle pas. La grande inquiétude de ce qui pouvait nous arriver, m'empêchait de l'écouter; et puis, tous les malheurs du monde n'ont pas le pouvoir de vous enlever le sommeil : depuis deux jours nous ne dormions plus!

Georges et sa femme, vers dix heures retournèrent chez eus, et nous allâmes aussi nous coucher.

Le lendemain, j'avais à célébrer le mariage de Chrétien Rjchi, avec sa cousine germaine Lisbeth; ils étaient affichés depuis huit jours, et du moment

Histoirt du Piibiscitt. io(

que les invitations sont faites, ce sont des choses qu'on ne peut pas remettre. Moi, j'aurais bien voulu conduire mon foin et ma paille au bois; le bétail ne vit pas de l'air du temps, cela pressaiî- J'envoyai chercher Placiard pour me remplacer, mais on ne le trouva nulle part; il s'était caché, comme presque tous les fonctionnaires de l'empire, bons pour toucher des pensions et dénoncer le.»

' gens en temps ordinaire, mais vifs à lever le pied, quand il faudrait rester au poste.

A dix heures, il faliut donc mettre mon écharpe et marcher. La noce m'attendait, et je montai dans la grande salle avec elle. Je m'assis dans le fauteuil, en disant aux futurs de s'approcher, ce

' qu'ils firent naturellement.

Je commençais à leur lire le chapitre des devoirs de l'homme et de la femme, quand un grand bruit s'éleva dehors; on criait:

u Les' Prussiens! n

L'un des compères, avec son bouquet de roses, sortit; Chrétien Richi se retourna; la future et tous les autres regardaient à la porte, sur l'escalier; et je restais là, planté tout seul, avec le secrétaire- Adam Fix.

Tout à coup le compère rentra, en criant que ceux de Phalsbourg faisaient une sortie au bois, pour enlever nos bêtes, et qu'ils venaient' auss'. dévaliser nos maisons. Alors j'aurais bien envoyé cette noce au diable, me représentant la position de ma femme et de Grédel dans un moment pareil; mais un maire est forcé de se respecter lui-même, et je me mis à crier ;

-io6 Histoire du Plébiscite.

« Voulez-vous vous marier, oui ou non? »

Chrétien Richi et sa cousine revinrent aussitôt et répondirent : — Oui!

« Eh bien, c'est bon, .vous êtes mariés. »

Et je sortis, pendant que les témoins signaient. Je courus au moulin.

Heureusement ce bruit de la sortie des gens de Phalsbourg était faux; un gendarme venait de passer par le village, porteur d'un ordre de Mac- ' Mahon; c'est de là qu'était venue l'épouvante.

Rien de nouveau n'arriva jusque sept heures du soir; quelques fuyards gagnèrent encore la ville ; mais à la nuit tombante commença le défilé du 5 ( corps, commandé par le général de Failly.

Ces trente mille hommes, au lieu de descendre ' ea Alsace, par Niederbronn, arrivaient donc maintenant derrière nous, par la route de Metz, de ce côté-ci des montagnes; ils ne songeaient pas même à défendre nos défilés et se sauvaient en Lorraine.

La moitié de notre village était allé sur la route, s'étonnant de voir cette armée tourner en masse vers Sarrebourg et Fénétrange.

Jusqu'alors on avait cru qu'une seconde bataille se livrerait à Saverne ; les gens parlaient de défendre le Fàlberg, le Pachberg, tous les passages étroits et couverts de rochers; les chemins qu'on pouvait défoncer et couvrir d'abatis, d'où quelques bons tireurs auraient arrêté des régiments entiers; aussi la vue de ces milliers d'hommes qui nous abandonnaient, sans s'être encore battus, de

ces canons, de ces mitrailleuses, de celte cavalerie, qui galopait et roulait au grand trot, pour se sauver plus vile, nous saignait le cœur.

Personne n'y comprenait rien.

Un pauvre soldat estropié, couché dans l'herbe, me dit qu'on les avait fait aller de Bitche à Nietlerbronn; de Niederbronn à Bitche; et puis, de Bitche à Pétersbach, Ottwiller, par des chemins abominables; et que maintenant ils n'en pouvaient plus, qu'ils étaient tous éreintés! — Malgré moi, je pensai alors que' si des hommes fatigues à ce point étaient forcés de se battre contre des troupes fraîches, supérieures en nombre, ils étaient vaincus d'avance.

Oui, le manque de connaissance du pays est une des causes de toutes nos misères.

Grédel, Catherine et moi, nous retournâmes au moulin, désolés.

Il s'était mis enfin à pleuvoir, au bout de dem mois; c'était une pluie lourde, qui dura toute la nuit.

Ma femme et Grédel monlèrcnt se coucher; moi je ne pouvais fermer l'œil. Je me promenais dans le moulin, écoulant le roulement des canons sur la route, le clapottement des pas dans la boue: cela marchait... marchait sans relâche!

Que c'était triste!... Et que je plaignais ces pauvres soldats, épuisés de faim et de fatigue,, llircés de s'éloigner ainsi.

De temps en temps, je les regardais par les petites vitres où coulait la pluie : ils dédiaient à

coS Histoire du PUUicite,

pied, à cheval, un à un, par compagnies ou pir iroupes, comme des ombres. Et chaque fois que j'ouvrais la fenêtre pour renouveler l'air, au milieu de tout ce bourdonnement de pas, de ces hennissements, et quelquefois des jurements d'un soldat du train ou d'un cavalier dont le cheval venait de s'abattre, ou qui refusait d'avancer, j'entendais au loin, par-dessus la grande plaine, à trois lieues de nous, le sifflet du chemin de fer; les trains allaient et venaient au fond des gorges.

Alors, apercevant au mur de la chambre, une de ces cartes du théâtre de la guerre, que les gazettes du gouvernement nous avaient envoyées trois semaines avant, et qui s'étendaient de l'Alsace jusqu'à la Pologne, je l'arrachai, je la roulai dans ma main et je la jetai dehors. — Oui, tout me revenait avec dégoût; ces cartes-là, ces grandes cartes étaient encore de la comédie, comme les conspirations inventées par la police et les mensonges des sous-préfets, pour nous faire voter le plébiscite! O comédiens! tas de giieux T avez -vous assez trompé notre bête de peuple? L'avez-vous rendu assez malheureux, avec vos misérables iàrces?

Et l'on dit que cela recommence, qu'on veut nous remettre un anneau dans le nez, pour nous conduire, et que beaucoup de coquins comptent là-dessus pour arranger leurs petites affaires, rentrer dans leurs panioufles et se rengraisser tout doucement, en faisant le gros dos, comme un chat de curé qui retrouve sa gamelle, après avoir

Riuoirt du Plébiscite:

fait un tour au bois ou dans le jardin : c'est possible ! Mais alors la France serait bien méprisée ; et si la chose réussit, elle sera bien méprisable; les honnêtes gens rougiront de se dire

Au petit jour, je sortis lever l'écluse, car celle grande pluie avait fait déborder la vanne. Les derniers traînards passaient. Comme je regardais an village, mon voisin Ritter, le cabaretier, sortit sous son hangar, avec sa lanterne. Un étranger le suivait : un jeune homme en paletot gris et pantalon collant, une sorte de giberne en cuir sur la hanche, un tout petit chapeau de feutre sur l'oreille, et le ruban rouge à la boutonnière. Ce devait être un Parisien; tous les Parisiens se ressemblent, comme les Anglais; on les reconnaît entre mille.

Je regardais et j'écoutais :

11 Ainsi, disait cet homme, vous n'avez pas de cheval i 1

— Non , -monsieur , toutes nos bêtes sont au bois; et puis, ce n'est pas un moment où l'on peut s'écarter de son village.

— Vingt francs sont pourtant bons à gagner en quatre ou cinq heures.

— Oui, dans- des temps ordinaires; mais aujourd'hui c'est différent. »

Alors je m'avançai, en demandant :

ii Monsieur donne vingj francs pour aller où ?

— A Sarrebourg, dit l'étranger tout étonné de me voir.

— Si vous en mettez trente, je me charge de vous y conduire rondement. Je suis meunier, j'ai toujours besoin de mes chevaux, et vous n'en trouverez pas d'autres au village.

— Eh bien, soit ! vous pouvez atteler. »

Ces trente francs, pour faire huit lieues, m'avaient donné dans l'œil. Ma femme venait de descendre à la cuisine; je lui dis la chose, elle trouva que j'avais raison.

Ayant donc pris une bouchée de pain avec un verre de vin, je sortis atteler mes chevaux à la petite voiture. Le Parisien était déjà là, qui m'attendait, sa malle de cuir à la main. Je mis sur le devant une grosse botte de paille, il s'assit près de moi, et nous partîmes au trot.

Cet étranger voyant mes deux chevaux gris pommelé galoper à travers la boue, fut content. 11 me demanda d'abord les nouvelles du pays, que je lui racontai depuis le commencement ; ensuite, il me dit de son côté d'autres nouvelles, dont personne ne savait encore rien chez nous.

C'était un faiseur de gazettes ; un de ceux qui suivaient l'Empereur, pour raconter ses victoires. Il arrivait de Metz, et me dit que le général Frossard vanait de perdre une grande bataille à Forbach, par sa faute, parce qu'il n'était pas présent quand ses troupes se battaient.

On pense bien que je n'ai jamais .cru que c'était possible, mais ce Parisien le disait.

a De sorte, dit-il, que les Prussiens nous ont bousculés, et qu'il m'a fallu crever un chevaj

Histoire du Plébiscite. nr

pour sortir de cette bagarre. Les uhlans nous poursuivaient; ils sont venus jusque près d'un endroit qu'on appelle Droulingen.

— C'est à quatre lieues d'ici, lui dis-je; commeut, ils sont arrivés jusque-là )

— Oui ; mais ils sont repartis aussitôt, pour rejoindre le gros de l'armée, qui s'avance vers Toul. J'avais espéré me rattraper en racontant nos victoires d'Alsace; malheureusement à Droulingen, les mauvaises nouvelles de ReichshofFen, et l'épouvante des gens qui se sauvaient m'ont appris que nous sommes enfoncés sur toute la ligne. Décidément ces Prussiens sont forts, ils sont même très-forts ! Mais l'Empereur arrangera tout avec Bismark. »

Alors il me raconta que l'Empereur était trèsbien avec Bismark; que les Prussiens prendraient l'Alsace ; qu'ils nous donneraient la Belgique en échange; que nous payerions les frais de la guerre, et que tout reprendrait son train comme

« Sa Majesté est malade, disait-il, elle a besoin de repos. Nous allons avoir Napoléon IV, avec la régence de Sa Majesté l'Impératrice ; les Français aiment le changement. »

Ainsi parlait ce faiseur de gazettes, qu'on avait décoré, Dieu sait pourquoi ! Il ne s'inquiétait que d'arriver à Sarrebourg, et là de prendre le train pour apporter les dernières nouvelles à. son journal; quant au reste, il ne s'en inquiétait pas.

Par bonheur, j'avais attelé mes deux chevaux,

Histoire âu PUbiicite.

car il continuait de pleuvoir. Et tout à coup nous rattrapâmes la queue de l'armée de de Failly : ses canons, ses caissons, ses régiments encombraient tellement la route, qu'il me fallut prendre par les champs; ma voiture s'enfonçait dans la boue jusqu'aux essieux.

En approchant de Sarrebourg, nous vîmes à gauche îa queue de l'autre déroute : les turcos, les zouaves, les chasseurs et les files de canons de Mac-Mahon. Nous étions en quelque sorte entre deux débâcles : les troupes du général de Failly avaient l'air, par leur désordre, d'avoir été battues comme l'autre armée. Tous ceux qui les ont vues passer dans noire pays pourront le dire; en y pensant, encore aujourd'hui cela me paraît incroyable.

Enfin, j'arrivai tout de même à la gare de Sarrebourg, où le Parisien me paya trente francs, que mes chevaux avaient bien gagnés.

Les familles des employés du chemin de fer , montaient justement dans le train de Paris, et l'on pense si le faiseur de gazettes fut content de s'y mettre; il avait sa carte gratuite, sans cela le pauvre diable serait resté malgré lui comme beaucoup d'autres, qui se vantent maintenant d'avoir attendu l'ennemi de pied ferme.

Je reparus bien vite, par les chemins de traverse, et vers onze heures je rentrais à Rôthalp.

Le canon tonnait dans la montagne ; une foule de gens montaient et descendaient îa colline en face de l'église, pour écouter ce bruit. Le cousin

Histoire du Plébiscite. ii;

Georges fumait tranquillemenî sa pipe à la fenêtre, .'gardant le monde aller et venir.

n Qu'est-ce qui se passe? lui dis-je, en arrêtant ma voiture devant sa porte.

— Rien, dit-il. Les Prussiens attaquent le petit fort deLîchtenberg. Mais, toi, d'où viens-tu >

— De Sarrefaourg. »

Et je lui racontai, en deux mots, ce que le Parisien m'avait dit.

« Ah! maintenant, tout devient clair, fit-il. Je ne pouvais pas comprendre pourquoi le cinquième corps filait en Lorraine, sans tenir un seul jour dans nos montagnes, si faciles à défendre ;■ cela me paraissait pourtant trop lâche ; ruais du moment que Frossard s'est fait bat tre à Forbach, îa chose s'explique : nous sommes tournes; de Failly a peur d'être pris entre deux armées victorieuses ! Il n'a qu'à gagner du terrain, car le marchand de bétail David vient de me raconter qu'on a déjà vu les uhlans derrière Fénétrange. Enfin, la ligne des Vosges est perdue! »

Le maître d'école, Adam Fixe, descendait alors la colline avec sa femme; il s'écria qu'on livrait bataille du côté de Bitche, et que le bruit courait que les Italiens venaient à notre secours ; mais il ne s'arrêta pas, à cause de la pluie.

« Les Italiens se moquent bien de nous, dit Georges en levant les épaules; ils vont profiter de nos malheurs pour mettre la main sur Rome, c'est tout ce qu'ils veulent. Mon Dieu ! mon Dieu! que le peuple est bète! »

n 4 Histoire du PUtiieiti.

Ensuite il médit d'écouter un instant : on entendait de gros coups sourds et d'autres plus faibles.

« Ces gros coups, reprit le cousin, sont ceux des gvosscs pi>. i'cs du fort, et les autres viennent de l'artillerie ennemie. En ce moment, à six lieues de nous, l'armée allemande victorieuse en Alsace, traverse la montagne, pour se joindre à celle de Metz : elle défile sous les canons du fort; ce soir ou demain, nous verrons déboucher ici son avant-garde. C'est triste d'être battus par la faute d'un imbécile, mais il faut toujours se souvenir, que chacun a son tour.

Il se remit à fumer, et je continuai mon chemin jusqu'à la maison, où je rentrai mes chevaux à l'écurie.

J'avais gagné trente francs en six heures, mais cela ne me rendait pas plus content.

Ma femme et Grédel étaient aussi sur la colline; elles écoulaient le canon ; la moitié du village grimpait là-haut; et tout à coup je vis Placiard, qu'on n'avait pu trouver la veille, arriver par les jardins, tout essoufflé.

(i Vous entendez, monsieur !e maire, cria-t-il, vous entendez la bataille? C'est le roi Victor- Emmanuel qui vient à notre secours, avec cent cinquante mille hommes 1 n

La colère m'emporta, je ne pus me contenir :

« Monsieur Plariard, lut dis-je, si vous me prenez pour une bête, vous avez tort. Il ne faut plus raconter aux gens de fausses nouvelles, comme vous en avez pris l'habitude depuis, dix-huit ans;

Hisloire du PUbiscict, nj

cela ne peut plus vous rapporter de bureaux de tabac pour vous, ni des bureaux de poste pour vos tils. Le lemps de la comédie est passé !... J'en ai bien assez de toutes ces abominables tromperies... A cette heure, je vois clair; nous avons été volés du haut eu bas, par les gens de votre espèce, et nous allons payer à votre place, sans avoir profité de rien. Hier, je vous ai lait chercher, mais voifs étiez caché dans votre cave. Aujourd'hui que les imbéciles comptent sur la reconnaissance lies Italiens, vous voilà revenu! Ce sera toujours comme cela. Tant qu'il y a du sucre et de la graisse, les mouches ne bougent pas de la cuisine. Si les Prussiens deviennent nos maîtres, s'ils donnent des places et des pensions, vous serez leur meilleur ami; vous leur dénoncerez les patriotes de la commune, et vous ferez voter des plébiscites pour Bismark! — Qu'estce que cela vous fait, à vous, d'être Allemand ou Français? Le vrai seigneur, le vrai roi, le véritable empereur, pour vous, c'est celui qui paye ! »

A mesure que je parlais, la colère me gagnait; et tout à coup je lui dis ;

« Attendez, monsieur l'adjoint, que je sorte; nous causerons ensemble de plus près; il faut que je vous parle à l'oreille !

Mais j'étais à'peine sur la porte, qu'il tournait déjà le coin de la rue.

Page 1