‹ Histoire du Pont-NeufChapitre 5 sur 5 · COLOMBINE · texte numérisé non relu

COLOMBINE

Ce qu'il y avoit d'admirable dans mon opéra, c'est que les divertissements estoient ex visceribus rei. D'abord, c'estoient des filoux qui coupoient des bourses. Les instruments prenoient là des sourdines. Ensuite, je faisois paroistre dés joueurs de gobelets, qui faisoient flamber des étoupes dans leur bouche. Ah! ne m'en parlez point, cela vaut mieux que vos pluies de feu. Mais, ce qu'il y avoit de surprenant, et dont on ne s'estoit point encore avisé, c'estoit un divertissement d'un trio de pendus, qui rendoient le dernier soupir sur le mesme brin. C'estoit là, morbleu, où je rassemblois tous les tons plaintifs delà musique pour faire pleurer joyeusement toute l'assemblée.

C'est en 1689 que Regnard faisait débiter ces plaisanteries, plus ou moins gaies, au sujet des drames sinistres, crimes ou supplices dont le Pont-Neuf était le théâtre. Onze ans après, juste la première année du nouveau siècle, rien n'y est changé; on y pend toujours, et de plus en plus on y mérite d'être pendu.

La nuit surtout, il n'est pas devenu plus sûr. Les voleurs sont même d'une telle audace en l'année 1700, qu'ils tentent un coup de main véritablement incroyable. Dans la

nuit du 19 décembre, ils arrêtent, à la descente du pont, du côté de la Samaritaine, la malle du courrier de Tours, et la dévalisent complètement à leur aise sans être inquiétés1.

L'on n'y marchandait pas avec les crimes les plus compliqués, et ce qui était fort commode, vu l'absence des maisons qui ne le bordaient pas comme les autres ponts de la ville, vu aussi le peu de hauteur des parapets, on pouvait, le meurtre commis, en faire aussitôt disparaître les traces. Un homme vient d'en poignarder un autre chez lui, il met le mort sur son dos, et, accompagné de sa servante, il arrive sur le Pont-Neuf. Là, il dit à la fille de le débarrasser de son fardeau, en le poussant par-dessus le parapet dans la rivière. Elle obéit; mais, à peine libre, il la prend elle-même et l'envoie rejoindre le cadavre. Ce coup de maître se trouve raconté dans Pluton Maltôtier2.

1 Corresp. administ. de Louis XIV, t. II, p. 735.

2 Page 89. — C'était encore comme à l'époque de P. de L'Estoile , quand il écrivait en 1609, que «vers les Bonshommes on avoit péché deux corps fraîchement poignardés et jettes en la rivière. Magna impunitas gladiorum, disoit Cicéron, de son temps. Di-

Vers 1720, les voleurs de la bande de Cartouche s'emparèrent du Pont-Neuf et y firent rage, leur chef en tête, car, ainsi que Ta dit Granval, au commencement du I« chant de son poëme le Vice puni :

S'il se faisoit en tout vingt vols sur le Pont-Neuf Cartouche, pour sa part, en rapportoit dix-neuf.

Nulle part , il ne se faisait plus belle rafle d'épées chenues1, à poignées d'argent, et de cannes à pomme dor. Le Pont-Neuf vit la gloire de Cartouche jusqu'au bout. Quand il fut roué, c'est là qu'on le chanta :

Il n'est grand ni petit, fils de bonne maison, Trottin, qui sur lui n'ait en poche une chanson. Son nom vole à l'en tour de la Samaritaine 2.

. C'est à cette époque que dut y avoir lieu l'assassinat du duc de Richemond, dont l'Allemand Nemeitz est le seul qui ait parlé3. Il le donne naïvement comme une preuve du peu de sûreté de ce passage, la nuit.

sons-en autant du nôtre. » (Édition Michaud t. II

1 Le Grand, Cartouche, ou les Voleurs, act. Ier, se. 3.

2 Granval, Cartouche ou le Vice puni, chant XII, ad fiïiem.

3 Séjour de Paris (1722), p. 120. Selon le même Nemeitz (p. 418), le passage du Pont-Royal n'était pas moins dangereux que celui du Pont-Neuf.

En 1742, une autre bande est maîtresse du Pont-Neuf: c'est celle des assommeurs1, qui, par le nom qu'elle s'est donné elle-même, nous dispensera d'entrer dans d'autres détails sur sa façon de procéder. Dès la nuit tombante, elle envahissait le pont, et même quelquefois, pendant le jour, elle y continuait ses meurtres, ajoutant ainsi quelques scènes sanglantes à celles dont les rencontres entre gentilshommes2, telles que le combat dessiné sur le premier plan de l'admirable gravure de La Belle, les duels entre les bretteurs, les rixes armées entre soldats3, les batailles de laquais4, l'avaient de tout temps rendu le champ-clos.

i Journal de Barbier, t. II, p. 137.

2 Nous pourrions rappeler entre autres la rencontre de M. de Clermont et de M. de La Feuillade sur le Pont-Neuf, en plein jour. {Correspondance administrative de Louis XIV, t. II, p. 171.)

3 En février 1736, il y eut une rixe de cette espèce entre les gardes françaises et les Suisses. Si le prévôt des marchands, M. Turgot, ne fût intervenu avec fermeté, elle eût été sanglante.

* Sur les continuelles insolences des laquais et sur les excès de brutalité auxquels ils se livraient, et qui furent cause qu'on leur défendit de porter l'épée, voir une note de nos Variétés historiques et littéraires, t. Ier, p. 283.

C'était tout bonheur quand, pour se distraire de ces algarades trop sérieuses, on avait quelque combat, quelque meurtre pour rire, comme il arriva le jour où Cyrano de Bergerac se prit de colère contre Fagotin, le singe de Brioché, et, le perforant d'un coup d'épée, priva de son meilleur gagne-pain ce pauvre homme , qui , comme vous savez , avait sa montre de marionnettes à quelques pas du Pont-Neuf, vis-à-vis de la rue Guénégaud, au Château-Gaillard \ et était Tune des gaietés les plus courues de ces parages 2.

1 C'est cette tourelle, très-visible sur la gravure de La Belle, dont le dernier reste n'a disparu qu'il y a quatre ans avec l'abreuvoir du Pont-Neuf. — De ce côté, il y avait des marionnettes jusqu'à la porte deNesle. {V. l'abbé d'Artigny, Mémoires, t. II, p. 36.) On trouvait aussi, surtout le dimanche, nombre de farceurs sur le quai de la Mégisserie. C'est là que Ponteuil fit ses premières armes de comédien. {Anecdotes dramatiques, t. III, p. 406.)

2 Brioché n'étant qu'un voisin très-proche, il est vrai, du Pont-Neuf, n'appartient pas forcément à cette histoire. On peut lire, à propos de son théâtre, l'érudite et amusante Histoire des Marionnettes, par M. Ch. Magnin. — Nous avons publié, dans nos Variétés historiques et littéraires, t. Ier (Bibliothèque elzévirienne), la pièce très-rare qui a pour titre: Combat de Cyrano de Bergerac avec le singe de Brioché, au bout du Pont-Nevf.

En ce temps-làj ces fureurs et ces assassinats grotesques étaient tout profit encore une fois ; car, au xvne siècle, dans Paris, on ne se battait, on ne se tuait que trop bien, et tout de bon. Ce malheureux Tabarin, dont j'aurais voulu vous parler plus longuement, et à un autre propos, en est bien la preuve.

Il était venu vers 1620 avec son maître, le beau Mondor, dresser ses tréteaux sur la place Daupliine, que le président du Harlay achevait à peine de faire bâtir1. Là, par son gentil verbiage, par ses lazzi au gros sel, par sa dextérité surprenante à donner mille formes à son fameux chapeau, dont un livre en figures nous a transcrit les métamorphoses ; par son esprit et par sa prestesse- il s'était bientôt conquis toutes les badaudes admirations. Le maître et le valet, — Tabarin, encore une fois , n'était pas d'abord autre chose, — n'avaient pas tardé à faire une fortune à laquelle avait aussi contribué , il est vrai, la bonne mine de Mondor, fort admirée des dames du quartier, et non moins courue que ses opiats pour les dents gâtées2, ses pom-

1 V. plus haut, p. 111.

2 V. le Pasquil de Cour, dans nos Variétés,

t. III,

mades et ses onguents. Ils avaient laissé bien loin d'eux tous les autres opérateurs avec leur prétentieux théâtre et leur Marocain, sorte de négrillon postiche, qui leur servait de valet et de farceur l ; tous les droguistes à Veau cordiale2, tous les apothicaires 3 ou pharmatiens (sic), comme on les appelait déjà4, et dont les boutiques volantes encombraient les côtés du Pont-Neuf; enfin, tous les vendeurs de triade (thériaque)5, tous les pédicures en plein vent, alors appelés tireurs de corQ, tous les maîtres Gonins, tous les faiseurs de tours de passe-passe, « anciennes trompettes revenues des guerres, » comme

p. 263. — Les bourgeoises mises en scène dans les Caquets de V accouchée reviennent souvent sur la bonne mine de Mondor, devant laquelle ne pouvait tenir son rival Desiderio-Descombes. (V. notre édition des Caquets, p. 101.)

1 Tabarin avait aussi un More, mais qui ne lui servait que de valet. (Œuvres de Tabarin, édit. elzévirienne, II, 330.)

2 Ibid., p. 49.

* Ibid., p. 265.

*I6td., p. 384.

5 La Harangue de Tuf lupin le Souffreteux dans nos Variétés, t. VI, p. 71.

« Ibid.

les appelle Sorel clans Francion1, qui faisaient tapage aux alentours. La parade de Desiderio -Descombes, le charlatan, comme on l'appelait , et comme il s'appelait luimême, soit à cause de son habit d'escarlate (scarlatano)*, soit plutôt parce qu'il ne faisait que bavarder ciarlarez, n'était, quoiqu'il pût faire avec son étalage de serpents en bouteilles , ses vipères rendues inoffensives, ses rares antidotes et ses grands mots ita-

1 Histoire comique de Francion, liv. -X, édition de Rouen, 1635, in-8°, p. 689. — Ces trompettes retournaient souvent à leur ancien métier, aux dépens des oreilles du passant. Selincourt se plaint, en 1633, de ce qu'on n'emploie à la chasse que de simples trompes au lieu de cors qui se font entendre de 'plus de deux lieues, et aussi de ce qu'on a établi une licence de sonner à la manière des maîtres du Pont-Neuf. (Cité par Legrand d'Aussy, Vie privée des Français, édit. Roquefort, t. Ier, p. 426.)

2 C'est à Beckmann, dans son livre de Beitrsege zur Geschichte der Erfindungskunst (trad. angl.), t. II, p. 190, que nous devons cette étymologie du mot charlatan. — Sur Desiderio-Descombes on peut lire : Discours sur Vorigine des mœurs, fraudes et impostures des charlatans , etc., Paris, 1622, in-8°, p. 35, 39, 51.

3 De ce mot italien, on avait fait le verbe français charlater, dont charlatan n'est que le participe. (V. le Pont-Breton des Procureurs, pièce de 1624, dans nos Variétés hist. et littér., t. VI, p. 272.)

liens, n'était rien auprès de l'estrade toujours joyeuse, toujours entourée de Mondor et de Tabarin1. Si Ton venait à le comparer à ces deux virtuoses, le baron de- Grattelard luimême2, malgré ses onguents et ses contes, n'était qu'un très -piètre enfileur de sornettes, un méchant empirique, un vrai marchand de mort aux rats3.

1 Ce théâtre est représenté en tête de l'Inventaire universel des œuvres de Tabarin... Paris, 1622, in-12. On y voit Mondor, avec sa longue barbe ; Tabarin, avec son tabar (sorte de jaquette de paillasse) et son petit manteau sur le côté, leur page devant un coffret ouvert où sont les fioles et les remèdes.; dans le fond, deux joueurs de viole. Le volume contient 64 parades en dialogues.

2 On a une facétie très-piquante sous ce titre : Les rencontres, fantaisies et coqs-à-Vasne du baron de Grattelard, tenant sa classe ordinaire au bout du Pont- Neuf, avec ses gaillardises admirables, ses conceptions joyeuses et farces joviales. Paris, Ant. RafTé, in-12. — Dans ces derniers temps, on réimprimait encore à Montbéliard les Entretiens facétieux du sieur baron de Grattelard, disciple de Verbo quel, etc., in-18. (F.Nisard, Hist. des livres populaires, t. Ier, p. 388.)

3 II y avait toujours sur le Pont-Neuf quelque crieur de mort aux rats, avec sa boîte d'arsenic et son chapelet de victimes étalées le long d'une perche. Du temps de Tabarin, le plus célèbre en ce métier était « un certain estranger qu'on entendoit crier

Le fameux Hieronimo de Ferranti , d'Orviette, qui vint dans le même temps ériger un théâtre en la cour du Palais1, et qu'on

par la ville : Mort aux rats et souris ! » (Œuvres de Tabarin, t. II, p. 69.) — Dans cette pièce singulière, faite à propos des rats savants et saltimbanques, laquelle a pour titre : Au roy, requeste des Rats qui dansent sur la corde, nous lisons :

Faites donc défense d abord, A peine d'exil ou de mort, D'attenter plus à notre vie, A celuy qui, chaque jour, crie :

La mort aux rats et aux souris, Sur votre Pont-Neuf de Paris.

(Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes. Cologne, P. Marteau, 1684, 2e part., p. 77.)

1 Le grand ennemi de ces empiriques, le sieur Courval, dans son petit livre, les Tromperies des Charlatans découvertes, 1619, in-8°, p. 7, nous le montre sur ce théâtre, où « la grosse chaîne d'or au col, il déployoit les maîtresses voiles de son cajol... pour louanger... les vertus occultes et admirables propriétés de ses onguents, huiles, extractions, quintessences, distillations, calcinations et autres fantasques confections.... Il avoit quatre excellents joueurs de violon, qui avoient séance aux quatre coings de son théâtre, lesquels faisoient merveilles, assistez d'un insigne bouffon ou plaisant de l'hostel de Bourgogne nommé Galinette la Galina, qui, de sa part, faisoit mille singeries, tours de souplesse et bouffonneries pour attirer et amuser le peuple.... »

Si.

appela l'Orviétan à cause de sa ville natale, eut beaucoup de peine à obtenir une égale célébrité. Il n'en fut même redevable qu'à la fameuse drogue dont Blegny l'apothicaire, puis en 1741, le maître du Soleil d'or, rue Dauphine1, finirent par acheter le secret, mais qui garda son nom2.

Plus tard, la seule chose que dut tenter Barry lui-même, Barry , l'illustre opérateur 3, ce fut de reprendre de son mieux la

1 Paris ridicule et burlesque, 1859, in-12, p. 147, note.

2 T. à ce sujet notre chapitre VAlmanach des adresses de Paris sous Louis XIV (Paris démoli, 2e édition, p. 56, 363). Nous avons aussi rappelé, dans une note de notre édition du Roman bourgeois (édition elzévirienne), p. 106, ce que Charas a dit de cette drogue dans sa Pharmacopée, et ce qu'a écrit Guy-Patin sur l'approbation condamnable et condamnée quedouze docteurs de la Faculté accordèrent, en 1654, à l'Orviétan, pour son baume. Alors ce n'était plus Hiéronime de Ferranti , qui le vendait, mais son successeur. Celui-ci se faisait appeler aussi l'Orviétan; son vrai nom était Christophe Contugi. (V. nos Variétés, t. VII, p. 113-114.) En 1704, son fils Charles- Louis Contugi était docteur régent de la Faculté de médecine.

3 C'est vers la rue G-uénégaud. sur le quai, tout iprès de la boutique de Blegny l'apothicaire, qu'il avait son théâtre. Un empirique, dont ce beau, nom de Barry, consacré par mainte année de succès

trace de Tabarin et de Mondor ; tout ce qu'il put faire, ce fut de retrouver leur succès et leurs pratiques. En un mot, au dire des commères, le maître valait, pour la science, toute la Faculté, et le valet, pour la gaieté et le bien dire, tous les comédiens de l'hôtel de Bourgogne1. C'est à peine si M. de Riche- Source, qui, plus tard, ouvrit près de là, Aux deux Croissants, isle du Palais, quai du Grand-Cours-de-V Eau*, une boutique d'éloquence, devait le surpasser en beau langage. Molière, nouvellement arrivé à Paris avec sa troupe, ne put en 1658, faire avantageusement concurrence à un géant qu'on montrait au bout du Pont-Neuf, à renseigne du Croissant, si bien choisie pour un homme

et de parade, devint aussi l'enseigne, y brillait vers 1702, époque où Dancourt fit, sur lui et son style, sa comédie en un acte, V Opérateur Barry. (A la suite d'un très-rare petit volume, la Foire de Guibray, etc., 1704t in-12, p. 140, V. l'Histoire de Barry, de Filandre et d'Alison.)

* Dans cette Histoire de Barry, p. 168, on voit que, du temps de Mondor, les comédiens et les opérateurs se croyoient égaux, « vivoient amis, et se voyoient très-familièrement, comme gens qui avoient une grande relation.»

2 Loret, Muse historique, 6 juin 1666, et 28 juin 1668.

d'une si belle croissance. Loret dans sa gazette l parlait du géant, disait merveille d'une baleine qu'on voyait à Chaillot, mais ne soufflait mot de Molière. Tabarin, plus heureux de son temps, éclipsait toutes ces curiosités, et certains dromadaires qu'on fit voir alors sur le Pont-Neuf 2 n'eurent de public que celui qu'il leur renvoya.

A force de pérorer et de bien farcer; à force de recevoir de belles pièces dans un gant que leur jetait badaud ou badaude, et qu'ils renvoyaient avec une fiole ou une boîte de leur marchandise3, Mondor et Tabarin firent fortune ; mais Tabarin le premier, à ce qu'il paraît. En 1631 , en effet, nous trouvons encore le maître à la place Dauphine *, tandis que, dès Tannée précédente, le valet

1 16 novembre 1658.

2 Variétés hist. et litt., t. II, p. 355.

3 Œuvres de Tabarin, t. Ier, p. 381. « Il y avoit presse, lit-on aussi dans le Parlement nouveau, 1637 (ch. xxiv), à qui jetteroit le plus tost son argent noué dans le coin d'un mouchoir ou dans un gant sur l'eschafault, pour avoir une petite bouette d'onguent enveloppée dans un billet imprimé, contenant l'usage d'iceluy et la façon de s'en servir. »

4 V. le Testament de feu Gautier Garguille, Paris, 1734, in-12.

est remplacé dans ses farces par un autre, nommé Padel1.

Qu'est devenu Tabarin? Il a jeté aux orties le îabarro à l'italienne dont il se drapait si bien, et auquel il devait son nom2; il s'est pour jamais décoiffé du fantastique chapeau, que d'un tour de main il métamorphosait en vingt chapeaux différents3; il a légué son fameux masque au crocheteur de la Samaritaine4; et, désabusé de la gloire, il s'est retiré dans ses terres. Il s'est fait seigneur; il va de pair, pour le grand train et la morgue, avec les hobereaux de son voisinage, même il les surpasse en luxe et en richesse. Ceux-ci en crèvent de jalousie et n'attendent qu'une occasion pour se débarrasser de ce farceur qui ose se faire leur égal. Ils l'attirent dans

1 II est nommé dans l'avertissement mis en tête de Y Amphytrite, de M. deMoléon (Paris, Ve M. Guillemot, 1630, in-8°) ; et dans les Règles, statuts et ordonnances de la cabale des filoux réformez, in-8°. (V. nos Variétés historiques et littéraires, t. III, p. 151.) Dans la pièce satirique de Boulanger de Chalussay contre Molière, Élomire hypocondre ou les Médeci7is vengez, 1670 (act. I, se. ni), Padel est aussi nommé.

2 Daniel Martin, le Parlement nouveau, cli. xxiv.

3 Ibid. — Œuvres de Tabarin, t. II, p. 337-338. • * Ibid., t. Ier, p. 198.

une partie de chasse, où ils soulèvent, pour le plus frivole prétexte, une violente dispute. Tabarin, toujours ardent à la riposte, s'y jette tête baissée; on en vient aux mains, et il est tué1.

Ce n'est pas la seule grande fortune qui se soit faite sur le Pont-Neuf, mais c'est la seule qui ait mené son homme à une fin si tragique. Lyonnais, qui avait commencé par être simple tondeur de chiens sur les banquettes du pont, et qui avait fini par devenir médecin en titre des meutes de Sa Majesté, ne s'était pas moins enrichi que Tabarin; mais, retiré des affaires, il s'y prit plus modestement que lui. « Il acheta, dit Gouriet2, un château dans un village de Bourgogne, sur la grand'route. Ses paysans, voulant recevoir avec pompe leur nouveau maître, se mirent sous les armes, et vinrent ainsi audevant de la diligence. La voiture s'étant

1 Cette mort se trouve racontée dans le petit livre déjà cité de D. Martin, le Parlement nouveau, français-allemand (Strasbourg, 1637), ch. xxiv ; et par Dupuis-Demporte, dans son Histoire générale du Pont- Neuf, 1750, in-8°, p. 308.

2 Personnages célèbres dans les rues de Paris, t. Ier,

arrêtée , ils demandaient aux voyageurs quel était celui d'entre eux qu'ils devaient saluer comme leur seigneur. Aucun ne faisait de réponse... — Me voici, me voici, mes enfants, cria Lyonnais, qui s'était juché sur l'impériale. Et il descendit, tenant son chien sous son bras. »

Un homme qui, de 1711 à 1733, jouit sur le Pont-Neuf d'une renommée bien plus retentissante, le grand, ou si vous aimez mieux, le gros Thomas, l'arracheur de dents, « ce brillant pendant d'oreille du Cheval de Bronze, » comme l'appelle l'abbé de Grécourt1, avait fait aussi une jolie fortune, et il en usa mieux encore que Lyonnais.

Les devanciers dans l'art de cueillir les dents malades ne lui avaient pas manqué sur le Pont-Neuf. En outre de Carmeline, que nous connaissons déjà, il y avait eu l'illustre Cormier, opérant et consultant « au bout du Pont-Neuf, qui regarde la rue Dauphine, di-

1 Histoire véritable et divertissante de la naissance de Mie-Margot, 1735, in-4°. Pièce très-curieuse, que nous avons trouvée dans le 38e volume de Jamet, et que nous avons reproduiie, avec notes, dansle t. III, p. 121-130, de nos Variétés hist. et litt. Nous aurons à en reparler plus loin.

vertissant les laquais et les badauds par ses huées, ses tours de passe-passe et ses grimaces1. » C'est avec lui que le malheureux poëte Sibus, à jeun depuis une semaine, « fit marché pour dix sols de se faire arracher deux dents et de protester tout haut aux assistants qu'il n'avoit senty aucun mal2. » C'est lui encore, qui, courant la province avec une troupe de comédiens, comme c'était l'usage des opérateurs 3 , fit rencontre de Molière et des siens au château de La Grange, et faillit lui être préféré pour donner la comédie à M. le prince de Conti4. Un autre, du même métier et de la même faconde, le seigneur Rondin, lui avait fait une rude concurrence. Il pérorait à deux pas de Cormier; et, si l'on s'en rapporte au Trésor des secrets inestimables*, qu'il composa tout exprès pour se bien faire valoir, il excellait mieux que quiconque dans tout ce qui concernait son état : « Ledit sieur Rondin, y*est-il dit, a plu-

1 Histoire du poëte Sibus, dans nos Variétés hist. et litl., t. VII, p. 103.

2 Ibid.

3 Ibid., p. 104, note.

4 Mémoires de Daniel de Cosnae, t. V, p. 127-128. s Paris, 1632, petit in-8°.

sieurs excellents remèdes, comme baume, onguent pour les brûlures, pommades. . .; met hors les dents avec une facilité incroyable, en met d'artificielles, etc. Il est logé au bout du Pont-Neuf, proche Fhostel de Ne vers, à l'enseigne de la Grosse dent couronnée. »

Il eut beau faire, le gros Thomas fut plus célèbre que lui, et plus célèbre même que Cormier et que Carmeline.

C'était un brave homme d'empirique, un vrai philanthrope, il aurait arraché les dents sans douleur s'il avait pu; mais, la chose étant, à ce qu'il parait, impossible, il s'en dédommageait par des merveilles de vigueur et d'adresse, chaque fois qu'on s'en fiait à lui du soulagement de ses douleurs. « Le gros Thomas, dit Gouriet, opérait sans effort, lorsque la dent tenait peu; mais, lorsqu'elle se montrait opiniâtre, il faisait, dit-on, agenouiller son homme, et, jusqu'à trois fois, le soulevait de terre avec la vigueur d'un taureau. Voilà pour la mâchoire inférieure. On ne dit pas comment il s'y prenait, en pareil cas, pour la mâchoire supérieure : peutêtre employait-il un cabestan. »

A certains jours il se rendait à l'Hôtel- Dieu, où, disait-on, il avait été autrefois gar-

çon chirurgien; et là, avec une dextérité merveilleuse , il faisait rafle de molaires et de canines malsaines, le tout gratis et par charité1. D'autres fois, il faisait fête aux mâchoires bien portantes. De longues tables abondamment servies étaient dressées par ses ordres sur les trottoirs du Pont-Neuf, et tous ses amis, c'est-à-dire tous les pauvres et tous les badauds de Paris, avaient droit d'y prendre place.

On trouve décrits, dans le Journal de l'avocat Barbier 2, sous la date de septembre 1729, les préparatifs de Tune de ces bombances gratuites, qui, ayant par malheur, été regardée de travers par la' police, fut défendue et desservie au beau moment. Les convives en -furent pour leur appétit trompé, le gros Thomas pour ses frais. C'était de l'ingratitude de la part du pouvoir ; le gros Thomas, en cette circonstance, eût plutôt mérité d'être récompensée Sa belle ripaille, en effet, na-

1 V. un Ecrirait des Nouvelles à la main, dans le Bulletin du Bibliophile, mars 1837, et les Lettres de madame du Deffant, t. II, p. 279.

2 lre édit., t. .Ier, p. 297, et t. II, p. 194.

3 II avait en outre annoncé, par un discours éloquent, que, pendant quinze jours, il arracherait les dents gratis et donnerait ses remèdes de même

vait d'autre but que de célébrer la naissance de ce Dauphin, fils de Louis XV, que Panard alors chantait à sa manière dans l'Impromptu du Pont-Neuf, et dont, à celte même place, trente-cinq ans plus tard, la dernière maladie devait inspirer au peuple des témoignages si vifs de sympathie. En décembre 1765, lorsqu'on sut que le Dauphin était malade, on vint en foule brûler des cierges au pied de la statue de Henri IV, cette idole populaire, ce modèle des rois dont on avait espéré qu'il rappellerait les vertus 1.

Reparlons à présent du gros Thomas, de son aventure de 1729, et du burlesque conflit qui en fut la suite. Piron en a fait un fort amusant récit.

Il aimait le Pont-Neuf comme Pavait aimé La Fontaine. Le Bonhomme y venait chercher des sujets de contes ou de fables, et il y trouva, en effet, dans une tabarinade écoutée en plein vent, le texte du Gland et la Citrouille*. Piron, lui, venait en flâneur, ami du populaire, y saisir au vol quelque bon vieux mot de ce gof parisien qu'il aimait

i V. une lettre de Voltaire dans la Correspondance inédite, publiée par M. de Cayrol, t. II, p. 3. 2 (Ettvres de Tdbdrin, t. II, p 177.

tant, et qui s'y parlait aussi pur qu'en la place Maubert.

La Fontaine, un jour de l'année 1658, avait traversé le Pont-Neuf pour aller tout près voir les archers battre en brèche le couvent des Augustins révoltés \ et il en avait rapporté le sujet d'une belliqueuse ballade. Piron, le jour dont nous parlons, vit une bataille aussi, qu'il aurait de même pu mettre en chanson. Il se contenta d'en consigner dans une lettre la piquante relation dont je vous parlais, et que voici2 :

« Le grand Thomas, écrit -il à l'abbé Legendre, le grand Thomas,

Si bien connu de vous et de toute la terre,

a voulu se mettre des magnificences qu'on a faites en réjouissance du Dauphin. Il fit distribuer des billets à la main avant-hier, par lesquels il donnoit avis au public qu'il arracheroit quinze jours durant les dents gra-

1 Math. Marais, Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine, 1811, in-12, p. 13. — Au sujet de ce démêlé des Augustins et des archers, V. le Commentaire de Brossette sur Boileau, le Lutrin, ch. Ier, v. 48.

2 V. dans le T. IV des Mélanges de la Société des Bibliophiles, la 40e des Lettres de Piron qui' s'y trouvent publiées pour la première fois.

Us} et qu'il tiendront un jour entier table ouverte sur le Pont-Neuf, Il avoit marqué sa salle à manger dans le préau grillé où est la statue de Henri IV. Il avoit fait, entre autres provisions, celle de six cents cervelas. Plusieurs honnêtes gens avoient retenu des fenêtres pour voir servir un si noble repas. Mais, l'homme propose et Dieu dispose. M. le lieutenant de police, on ne sait pourquoi (on dit que c'est parce que les billets d'avis étoient imprimés sans sa permission), a envoyé saisir le repas hier, jour de l'invitation, avec défense au grand Thomas de se montrer de la journée sur le Pont-Neuf. Cependant arrivèrent les conviés, n'ayant pour robe nuptiale que leur chemise sale, des bonnets gras, des tabliers de cuir et des sabots. Ces messieurs, n'ayant trouvé sur le Pont-Neuf ni pot au feu ni écuelles lavées, se rabattirent au quai Conti, où demeure l'amphitryon. Ils frappèrent insolemment et dirent que le public étoit sacré, et qu'on ne se moquoit pas ainsi de lui. Le grand Thomas, se présentant à une fenêtre, comme à une tribune, crut pacifier ces affamés j)ar l'aspect de son auguste visage, et cette éloquence publique, dont il a depuis si longtemps l'usage.

Ventre à jeun n'a pas d'oreilles. Les convives se mutinèrent à tel point que le grand Thomas fut contraint dans cette extrémité de tirer dehors le seul plat que lui avoit laissé l'inspecteur de police ; il sortit avec un gourdin dont il régala les plus pressés. Je vis servir ces entrées-là, j'eus même le plaisir d'offrir un cure-dent à un crocheteurqui se plaignoit des épaules. Amphitryon passa sa journée à voir casser ses vitres et à faire des sorties de temps en temps au grand plaisir de ceux qui étoient loin des miettes delà tatile. Gréber et moi, présents à ce festin, en avons tant ri que les reins nous en ont fait presque aussi mal qu'aux convives. »

Une fois, le grand Thomas alla voir le roi et la reine à Versailles ; était-ce pour se plaindre des taquineries de la police ? était-ce plutôt pour aller recevoir les félicitations de Leurs Majestés au sujet de toutes les marques de zèle qu'il déployait en leur honneur, comme un digne voisin du Roi de Bronze, leur ancêtre ? Je ne sais. Le but de la visite nous est échappé ; mais la pompe qu'y étala l'illustre empirique, la magnificence singulière de son équipage nous sont parfaitement connues, grâce aune estampe de cette époque, et

au texte qui l'accompagne et qui l'explique : « Le superbe cheval, y est-il dit, qui avoit l'honneur de porter l'incomparable Thomas, étoit orné d'une prodigieuse quantité de dents enfilées les unes après les autres. Un valet avoit soin de le traîner par la bride, de peur que la joie et les acclamations du peuple ne le fissent sortir du sérieux qui convient à une pareille cérémonie. Les ajustements du gros Thomas étoient nouveaux et extraordinaires. Son bonnet, d'argent massif, avoit à son sommet un globe surmonté d'un coq chantant K Le bas de ce couvre-chef étoit terminé par un retroucy au milieu duquel on voyoit les armes de France et de Navarre, et, sur le côté gauche, un soleil et ces mots : Nec pluribus irnpar. Son habit écarlate, fait à la turque, étoit orné de dents, de mâchoires et de pierreries du Temple ; de plus, il avoit un plastron d'argent qui représentoit un soleil,

1 Ce n'est pas certainement de ce bonnet magnifique que les gens du peuple eussent dit, comme dans la Harangue des habitants de la paroisse de Sarcelles (1748) :

Oui, j'en fous autant de cas Que du bonnet du pros Thomas,

mais si lumineux, que l'on ne pouvoit le regarder que de côté. Son sabre étoit long de six pieds. Sa suite étoit composée d'un tambour, d'un trompette et d'un porte- drapeau qui marchoient devant lui; à ses côtés, il avoit un tisanier1 et un pâtissier2. »

Lorsque le gros Thomas crut avoir assez fait pour sa gloire et pour l'humanité souffrante, il se retira. Il était riche, mais non pas autant que ses bénéfices quotidiens l'eussent pu faire croire ; ce grand homme avait toujours eu la manie d'être plus philanthrope qu'économe. « Il s'est borné, dit Dupuis Demporte, à 12,000 livres de rente pour lui et son gros chien. » Loin du Pont-Neuf, sa vie fut triste

1 Dans la Descente de Mezzetin aux enfers (1689), Pierrot est représenté en vendeur de tisane, la fontaine de cuivre sur le dos, son gobelet à la main, et criant : A la fraîche! A la fraîche! (Théâtre de Gherardi, t. II, p. 283-285.) —En 1739, on chantait au Pont-Neuf une chanson dont le premier vers, à l'adresse des tisaniers, était :« Et vite, vite, apportez du coco. » [Journal de Barbier, lre édit,, t. II, p. 56.)

2 Au chapitre Le de son Tableau de Paris, Mercier a donné une autre description du gros Thomas, de son costume et du char d'acier sur lequel il trônait près du Cheval de Bronze. On peut voir aussi l'un et l'autre sur une gravure reproduite dans le Magasin pittoresque de 1841, p. 352.

et ne se prolongea pas longtemps ; mais il fut jusqu'au bout digne de lui-même, intrépidement fidèle à ses convictions. « Il est mort, dit Mercier, sans avoir reconnu la Faculté. » En guise d'oraison funèbre, on fit sur lui une chanson de onze couplets qui se chantait sur l'air: Un jour, le malheureux Lysandre, et qui avait pour titre : Apothéose du docteur gros Thomas 1. Gouriet regrettait de n'avoir pu la retrouver. Plus heureux, nous allons pouvoir vous en donner ici quelques passages :

Environ mil sept cent dix-neuf, Peut-être dès mil sept cent onze, Il s'établit sur le Pont-Neuf, Vis-à-vis du Cheval de Bronze ; Il y figuroit avec lui En opérateur d'aujourd'hui.

Vêtu l'hiver comme en automne, Et l'automne comme en été ; Au spectateur qui l'environne Il annonçoit sa qualité

Sur un char ceint de garde-fous, Construit d'une forme nouvelle, Et y débitoit pour cinq sous La médecine universelle ; Le foie et les reins entrepris Par son remède étoient guéris, Et, par une secrète cause

1 Le Chansonnier frangois (XIIe recueil), p. 117-122.

Qu'il connoissoit, dans tous les maux Il ordonnoit la même dose Pour les hommes et les chevaux.

Sa main surpassoit son conseil, J'en atteste l'expérience, Et le titre de sans-pareil Lui fut acquis par sa science.

Dentistes qui suivez ses pas, Bientôt vous n'en douterez pas ; Lisez sa mémorable histoire :

Elle annonce pour évident Qu'il arrachoit une mâchoire Plus vite que vous une dent.

Le gros Thomas, dans son beau temps, n'avait pas été indifférent aux galanteries faciles dont le séjour du Pont-Neuf offrait tant d'occasions. Il s'était, en toute circonstance, montré bon diable et même patron de bonne humeur pour les infantes du Roi de cuivre, comme on appelait les filles du Pont-Neuf1;

Pour la nymphe et le gonze

De la cour de Miracle et du Cheval de Bronze,

comme disait La Fontaine 2. Mal de dent et mal d'amour sont presque même chose, dit

1 L'Adieu des filles de joie àla ville de Paris, 17 juillet 1687, in-4°.

2 Ces deux vers se trouvent dans sa comédie de Uagotiiiy act. IV, se. m.

Je proverbe, et maître Thomas ne le démentait point. Il était compatissant pour l'un comme pour l'autre et tout à fait au service de ceux qui en souffraient. Sitôt qu'une demoiselle d'accorte allure s'était fait quelque renom dans ces parages, ayez pour assuré que ce gros homme en savait déjà plus qu'aucun sur son compte. Ils avaient été bientôt cousin et cousine. Je n'en veux pour exemple que la manière toute pleine d'effusion dont se fit sa reconnaissance avec la célèbre Mie-Margot et leur entrée en parenté: « Un jour qu'elle passoit sur le Pont-Neuf, où une douleur de dents la conduisoit pour se faire voir au gros Thomas, après quelques civilités matérielles que lui fit ce massif Esculape, on fut tout surpris de voir qu'il embrassa délicatement Mie-Margot, et qu'il l'appela sa chère cousine. La reconnoissance se fit avec de vifs transports de part et d'autre, et la vanité de ma Mie-Margot ne fut pas peu flattée de se voir parente de si près d'un homme qui faisoit une si grosse figure sur le Pont-Neuf1. » Je gagerais qu'une autre très-fameuse de ce temps-

* V. la pièce citée plus haut : Histoire véritable et divertissante de la naissanee de Mie-Margot.

là , ma tante Urlurette , dont Mie-Margot s'improvisa la nièce après une débauche au Gros-Caillou , se sera trouvée de même un beau jour la cousine de gros Thomas, et que de bons offices réciproques s'ensuivirent comme il convient toujours entre parents qui savent être amis.

Notre maître arracheur de dents connaissait sur le bout du doigt toutes les industries, tous les métiers jolis du Pont-Neuf. Or, celui dont il se faisait le desservant au profit de Mie-Margot était du nombre depuis longtemps. Berthaud ne l'avait pas oublié dans la liste qu'il en a dressée dans sa Ville de Paris en vers burlesques 1 :

Pont-Neuf, ordinaire théâtre

Des vendeurs d'onguent et d'emplâtre,

Séjour des arracheurs de dents,

Des fripiers, libraires, pédauts,

Des chanteurs de chansons nouvelles,

D'entremetteurs de demoiselles 2,

De coupe-bourses, d'argotiers,

De maîtres de sales métiers,

D'opérateurs et de chimiques,

Et de médecins spagiriques,

De fins joueurs de gobelets.

De ceux qui rendent des poulets....

1 Ancienne édit., p. 8.

2 Variétés histor , et Utt., t. III p. 79.

Lorsque la police se mettait à faire la chasse aux filles perdues, c'est sur le Pont-Neuf que les battues étaient les plus heureuses et les rafles les plus salutaires, car nulle part les pestes de la prostitution 'ne faisaient courir de plus grands dangers à la santé publique i . C'est le Pont-Neuf aussi, qu'en partant pour les îles, toutes les Madeleines désolées, mais peu repentantes, regrettaient le plus amèrement.

Adieu, leur fait-on dire dans une chanson composée au sujet d'un de ces départs forcés2:

Adieu Pont-Neuf, Samaritaine, Butte Saint-Roch, Petits-Carreaux, Où nous passions des jours si beaux :

Nous allons en passer aux isles, Puisqu'on ne nous veut plus aux villes, Il nous faut aller au désert.

Le Pont-Neuf était leur patrimoine, leur seigneurie. Un jour, M. du Harlay, le premier président, y rencontra la Fillon. Il la salua d'un air honnête et de connaissance. Quelqu'un qui était avec lui s'en étonna. « Elle

1 Tabarin, Œuvres, t. II, p. 55.

2 Amours des dames illustres de notre siècle; Cologne, 1681, in-12, p. 371-380.

est ici sur ses terres, dit le président ; or, à tout seigneur tout honneur. »

Enfin l'on sait le vieux proverbe qui , d'abord appliqué au Pont-au-Change1, puis transmis ensuite au Pont-Neuf, disait que chaque passant devait y rencontrer : 1° une de ces demoiselles; 2° un moine; 3°un cheval blanc. Deux dames de très-moyenne vertu le traversaient un jour. Le moine passe, puis le cheval blanc.

« —Ma foi ! dit Tune, le proverbe n'est pas menteur.

« —Si fait, dit l'autre ; et la troisième rencontre ?

« — Oh ! pour celle-là, vous et moi savons bien à quoi nous en tenir. »

1 Description de la ville de Paris au XVe siècle, par Guillebert de Metz, publiée par M. Leroux de Lincy. Paris, Aubry, 1855, p. 55.

Le Pont-Neuf, c'est Paris. — Regrets des absents, nostalgie pour la Samaritaine.— Cafés voisins du Pont-Neuf : celui du Parnasse, le Café Conti. — Granchez et sa boutique du Petit- Dunkerque. — Leur histoire. — Une future impératrice chez Granchez. — La boutique du Vase d'Or. — Les marchands d'armes. — Un receleur de Cartouche. — Les marchands d'almanachs. — Les marchands d'encre. — Origine de la Petite Vertu.— Pourquoi elle s'appelle ainsi. — La boutique d'Odieuvre, le Marchand d'Estampes. — Les illustres brocanteurs. — Raclot. — Malafer. —Ses habitudes au café de la Laurent. — Vers sur lui. — Fagnani et ses trafics. — Ce qu'il fait des gravures de Callot. — Sa loterie. — Pourquoi Dancourt le met en scène sous le nom de Sbrigani. — Les orfèvres. — Leur nombre en 1700. — Les Prospectus au Pont-Neuf. — Les marchands de chiens. — Les marchands de parapluies. — Parasols en location. — Les marchands de melons. — Les bouquetières espagnoles au Pont-Neuf. — Madame Billette, la Cardeau, Babet, la grande Jeanneton. — Les députations de bouquetières à Versailles. — Louis XVI au Pont-Neuf. — Harangue des oran gères. — Leur commerce. — Ce qu'en dit Mercier. — Les étrennes de Jean-Georges Wille. — Où il loge. — Ses promenades. — L'exposition de la place Dauphine. — Reposons des orfèvres. — Un tableau en vingt-quatre heures. — Les jeunes peintres. — Le début de Chardin, le peintre.—

Le point de départ de Chardin le Voyageur.— La Mythologie et la Fête-Dieu. — Les jolies femmes peintres et lij«irs tableaux. — Exposition du peintre, du portrait et du modèle. — Madame Guyard et madame Du Barry. — Nivarr* et Lan tara.

Il ne faudrait pas croire, d'après ce qae nous avons dit tout à l'heure sur les commensales de la Samaritaine, que les demoiselles honnêtes pussent toujours se croire déplacées sur le Pont-Neuf ou dans ses environs, et qu'elles eussent à rougir de s'y montrer ; non certes, tout s'y arrangeait pour elles, peu qu'elles prissent un air de pudeur qui les garantît de toute indécente confusion; et surtout si elles ne regardaient pas trop ce qu'il ne leur était pas permis de voir.

Elles auraient vraiment trop perdu à ne pouvoir hanter le Pont-Neuf .Autant eût valu ne pas être à Paris, car tout Paris, encore une fois, était là.

Un jour Gostar rencontre M. du Vaillant, qu'il croyait parti pour Angers avec M. de Lavardin, et s'étonnant de le voir encore à Paris, il lui demande ce qui peut y attacher un homme de sa condition et de son caractère :

« — Hé! lui dit l'autre, comptez-vous pour rien la Samaritaine et le Pont-Neuf1 ?»

Il n'était pas de Parisien, pas de Parisienne, qui, alors, n'en eût dit autant, et qui, à la seule idée de quitter Paris, ne se serait senti pris tout à coup de la nostalgie du Pont-Neuf et de la Samaritaine.

Aujourd'hui, pour peu que vous soyez du monde des lettres, des arts, des théâtres ou de la finance, si vous désirez voir passer quelques-uns de ceux qui appartiennent à ces catégories volontiers flâneuses, vous allez vous postera certaines heures du jour dans quelque café du boulevard des Italiens ou du boulevard Montmartre. Vous êtes sûr qu'à heure dite, le défilé commence. Au xvne et au xvme siècles, c'est un des cafés placés à Tune des descentes du Pont-Neuf, qu'il fallait prendre pour observatoire : soit, sur le quai de l'Ecole, le café tout littéraire de Poincelet, à l'enseigne du Parnasse 5 où, vers 1760, Manoury

1 Vie de Costar, à la suite des Historiettes de Tallemant, édit. P. Paris, t. IX, p. 64.

- Limozon de Saint-Didier, le Voyage au Parnasse, 1716, in-12, p. 102-103. — C'était un de ces cafés littéraires que Huet appelle « les cabarets du Pont- Neuf, » où il s'indigne de voir que des gens «dont

remplaça la vogue de la poésie par celle du jeude dominos; soit, à l'autre bout, sui le quai Conti, le Café du Pont Neuf, où les gens de lettres venaient aussi \ mais qui était surtout hanté par des étrangers désireux « d'admirer, dit Prud'homme 2, le mouvement perpétuel d'une multitude, qui traverse le Pont-Neuf... Avant la révolution, dit-il encore 3, lorsqu'un étranger ignorait la demeure d'une personne de sa connaissance, il allait deux ou trois fois de suite au Café Conti, qui est en face du Pont-Neuf. Il était sûr,, en observant, de voir passer celui qu'il cherchait. »

Près de ce café, entre la rue Dauphine et celle de Nevers, à la place occupée aujourd'hui par un marchand de vins qui a gardé la même enseigne, se trouvait le Petit Dunkerque, célèbre boutique de clincaillerie (sic) anglaise, fondée à la fin de 1767 4 par le bi-

l'hyppocrène est le caffé, » s'arrogent le droit de bien connaître seuls le mérite du siècle, « et de lui donner son juste prix. » (Huetiana, Paris, 1722, in-8°, p. 3 )

i Barrière, la Cour et la Ville, p. 85.

2 Prud'homme, Miroir historique de Paris, t. III, p. 298-299.

8 Ibid., p. 283.

* L'Avant-Coureur, 1768, p. 9.

joutier Granchez. Il était venu de Dunkerque même, où dans sa boutique de la rue du Commandant, à la Porte Orientale, il recevait de première main les arrivages d'Angleterre. Comme il ne vendait que brimborions et frivolités, il était venu à Paris pour être sur son vrai terrain ; mais par souvenir pour la ville qui avait vu le commencement de sa fortune, et où d'ailleurs il gardait son ancien magasin, comme le disent ses annonces1, il avait pris l'enseigne du Petit Dunkerque, dont la renommée fut bientôt faite. Elle dure même encore. La marchandise, en effet, a survécu, du moins pour le nom, au marchand et à sa boutique. On appelle encore Petit dunkerque, certaine spécialité de fine quincaillerie et de bijouterie de choix.

Il n'était personne du monde élégant qui n'allât chez Granchez, pour s'assortir des nouveautés élégantes. Une des premières visites de toute riche étrangère fraîchement débarquée à Paris, était pour le Petit Dunkerque. « Le 28 mai (1781), dit la baronne cTOberkirch2, madame de Benckendorf vint me

1 U Avant-Coureur, 1768, p. 9.

2 Mémoires, t. Ier, p. 230.

prendre de bonne heure, et nous courûmes toute la matinée les marchands. Nous restâmes plusieurs heures au Petit Dunkerque. C'était, ajoute-t-elle, l'enseigne d'un bijoutier demeurant à la descente du Pont-Neuf. Rien n'est joli ef brillant comme cette boutique remplie de bijoux et de colifichets en or, dont on paye la façon dix fois ce que vaut la matière. On vendoit à prix fixe, et, bien que les modèles soient élégants et variés, bien que le travail en soit exquis, le fabricant vendoit au bon marché, disoit-il; aussi il y avoit tant d'acheteurs, que souvent onyplaçoit une garde.

« Nous choisîmes le joujou à la mode : une sorte de petit moulin pour mettre à la montre. Madame la comtesse du Nord (femme du futur empereur de Russie, Paul Ier) en emporta beaucoup en Russie. »

Tout ce qui était chose de luxe ou de confort élégant se trouvait chez Granchez. Si Magimel le bijoutier, son voisin de la rue Dauphine, au Vase d'Or , se permettait de vendre des étoffes des Indes pour hommes et pour femmes *; il vendait, lui, en outre de sa bijouterie et de sa quincaillerie, des papiers

i Annonces-affiches de 1769, p. 46.

à ramages pour tapisseries, des cannes de jet, garnies ou non garnies; des pistolets anglais, dit à V écossaise, à simple et à double détente, de la coutellerie anglaise, puis du taffetas pour les coupures, c'est-à-dire le remède à côté du danger ; puis encore des tablettes ou souvenirs de poche en peau d'âne ; et, chose alors bien nouvelle, des crayons de mine de plomb, couverts en bois de cèdre et de la première qualité *. •

En vendant ainsi tant d'objets de genres différents et presque disparates : de la bijouterie, des armes, delà papeterie, desalmanachs, Granchez, du Petit Dunkerque, faisait concurrence à une foule de commerces depuis longtemps achalandés sur le Pont-Neuf et dans les environs : aux orfèvres, toujours si nombreux par ici , surtout sur le quai baptisé de leur nom; aux armuriers, aux vendeurs d'arbalètes qui étaient déjà célèbres du temps de Tabarin2, aux fourbisseurs d'armes, dont l'un des plus riches était, en 1721, le receleur de Cartouche 3 ; aux vendeurs d'al-

i L'Avant-Coureur, 1768, p. 99.

2 Œuvres, édit. elzévirienne, t. II, p. 432.

3 B. Maurice, Cartouche, p. 176. — Granval, le Vice puni, poëine', première édition, in-Ro, p. 57.

manachs qui, depuis le fameux Le Normand, du temps de Louis XIII 1, avaient toujours été si bien assortis de prédictions; enfin aux marchands d'encre qui, longtemps célèbres sur le pont Notre-Dame2, avaient transporté leur commerce et leur renommée dans les boutiques mobiles des trottoirs, ou banquettes du Pont-Neuf3.

Le plus fameux avait pour enseigne une lettre U majuscule peinte en vert, pour montrer qu'on trouvait chez lui des encres de couleur , et aussi pour faire un de ces rébus en calembour fort à la mode en ce temps-là, sur les enseignes 4. Sa majuscule peinte en vert, voulait dire à la Grande Vertu, ce que tout le monde comprenait alors et ce que personne ne comprendrait plus aujourd'hui. Un concurrent trouva l'enseigne bonne, et pour la contrefaire à son profit, se donna celle de la Vertu, formée d'un U moins grand, mais aussi peint en vert. Puis vint Guyot, qui

1 Tallemant, Historiettes, Ve édit., t. III, p. 281.

2 Les Caquets de l'Accouchée, édition elzévirienne, p. 60.

3 Tabarin, Œuvres, t. II, p. 52.

4 Les V verts de l'édition la plus célèbre des Mémoires de Sullv sont un souvenir du même rébus.

n'ayant pas à choisir , mit son encre sous l'enseigne de la Petite Vertu. Celle-ci daterait de 1609, du moins à ce que dit la réclame, mais elle seule le dit. En tout cas de toutes ces vertus encrières et papetières, elle est la seule qui survive. Du magasin de la Vertu que tenait Picard en 1720, et de celui de la Grande Vertu dont Gorgeret était le maître, vers le même temps, il ne reste pas trace.

Bien d'autres qui furent plus célèbres encore ne survivent pas davantage de ce côté. Où, sur le quai de l'École, rebâti mais défiguré, où donc retrouver la boutique d'Odieuvre, le marchand d'estampes, auquel s'adressa Wille en arrivant à Paris i ? Sur le quai de l'Horloge, où donc est la boutique de Varenne et de Malafer, son associé, et rue duHarlay, celle de Raclot, qui entre autres curiosités, vendait comme eux : « des porcelaines, des meubles de Chine, et des terres ciselées en détail2 ?»

Malafer était pour le commerce ce que Boule était pour l'industrie. C'était moins un marchand qu'un amateur, et il devait lui en coûter de voir partir de sa boutique, même

1 Mémoires et Journal de Wille, t. Ier, p. 68.

2 Abraham de Pradel (Blegny), le Livre commode des adresses pour 1691.

à un bon prix, quelque meuble rare ou quelque curiosité que son regard avait pris l'habitude de caresser. S'il vendait cher, ce n'était point par esprit de commerce , mais pour montrer quel regret il avait de vendre. Il ne fréquentait que les gens d'esprit. Comme J.-B. Rousseau, Saurin,LaMothe, Grimarest, — qui recueillit là tout ce qu'il écrivit, anecdotes et contes sur la vie de Molière l, — Malafer « s'étoit acoquiné aux hantises2 du café de la veuve Laurent, dans la rue Dauphine3 ; » et il prit part à la triste affaire des couplets de Jean- Baptiste Rousseau.

Avoir chez soi des meubles ou des curiosités venus de la boutique de ce marchand artiste comptait parmi les plus délicates magnificences. Voulez-vous, dit en sonpoëme de l'Amitié l'abbé de Villiers, morose ennemi de ces merveilles du goût :

Voulez-vous voir chez vous vos salons inutiles, Montrer aux curieux mille ornements fragiles, En antiques tournés et le bronze et le fer, Et dans un cabinet mettre tout Malafer. . .

i Nemeitz, le Séjour de Paris, 1727, in-12, p. 112.» 2 C'est l'expression de J.-B. Rousseau lui-même

dans une lettre qu'ont reproduite les auteurs des

Anecdotes dramat., t. Ier, p. 165.

s V. les pièces du procès de J.~B. Rousseau.

Un autre marchand des mêmes choses curieuses était célèbre alors dans les environs du Pont-Neuf, et un autre rinieur levante. Ce rimeur, c'est Gacon, le poêle sans fard, et ce marchand, c'est le Napolitain Fagnani. Quand on connaît Gacon, on peut supposer qu'il fit sa réclame rimée pour qu'on l'en payât ; quand on connaît Fagnani, on n'en doute plus. Nous allons vous le faire connaître; mais voyons d'abord la réclame. Elle est bien simple, car le genre alors était bien nouveau, il avait les ingénuités de l'enfance. Pour toute effronterie, il se contentait d'être. Gacon parle des partisans i) et il dit, en s'extasiant sur le luxe de l'un des plus fameux :

Le doreur et le peintre

Viennent peindre et dorer les salons jusqu'au cintre. L'or et la soie en main, vingt brodeurs occupez, Font briller ses fauteuils, ses lits, ses canapez. Dejans, aux Gobelins, fait ses tapisseries; Dotel et Fagnani meublent ses galeries ; Et déjà dans Paris le luxe de ses chars, Du peuple tout surpris attire les regards.

Fagnani, d'après le Livre commode des adresses pour 1691, avait sa boutique au bas du

1 Le Poète sans fard, satire ix.

Pont-Neuf, à la descente de la Samaritaine, c'est-à-dire à l'entrée du quai de l'École. Il était Italien, vous le savez, et par conséquent habile homme. Il avait le goût naturel à sa nation, et en même temps cette subtilité accommodante qui trouve des raisons de transiger avec tout sans scrupule, et d'unir utilement l'artavec le métier. Chez lui l'union fut des mieux assorties. Il fut artiste et marchand, avec succès et profit. Rien ne lui fit défaut qu'une seule chose que le critique fait toujours payer cher en France à celui qui ne sait pas s'en pourvoir : c'estl'honnêteté. Fagnani semble ne l'avoir eue sous aucune de ses formes. Il avait trouvé moyen d'acquérir, je ne sais ni comment ni de qui, un certain nombre des planches gravées par Callot1, et pour leur donner plus de prix, il leur fit faire maintes petites altérations, que les amateurs ne trouvent pas innocentes 2. Mais cela n'est rien auprès du reste. Un jour de l'année 1697, les affaires n'allant plus, à cause de la misère du temps, il s'aperçut que sa boutique était

1 C. Brunef, Manuel du Libraire, nouv. édit., art* Callot, passim.

2 Idid*

trop pleine, tandis que sa caisse ne l'était pas assez, et il chercha le moyen de débarrasser l'une au profit de l'autre. Le procédé dont il se servit était tout italien. Ce fut une de ces loteries, que Tonti, l'inventeur des Tontines, son compatriote, avait récemment mises à la mode. La sienne se fit à un écu par billet. « Pour engager le public à y mettre, lisonsnous dans les Anecdotes dramatiques*, il annonça que chacun de ces billets porteroit un lot. Cette promesse captieuse eut tout l'effet que Fagnani s'en étoit promis, et la loterie fut remplie en fort peu de temps. Il tint parole, à la vérité ; mais les trois quarts et demi de ses lots étoient de pures bagatelles, et les gros tombèrent à des inconnus, ou, pour mieux dire, Fagnani les partagea avec eux. »

Dancourt fit là-dessus une comédie intitulée la Loterie qui eut un grand succès. Le rire ayant toujours été à Paris la meilleure vengeance, tout le monde vint rire de celui qui avait trompé tout le monde. Dancourt lui avait donné un nom qui en disait déjà beaucoup. Fagnani, dans sa pièce, s'appelle

* T. Ier, p. 496-497.

Sbrigani, comme le valet fourbissime de Monsieur de Pourceaugnac.

A la scène xx , Lisette, une fine mouche de soubrette, à qui rien n'a échappé, explique tout le secret de ce vol à la tombola, et c'est à la fille même de Sbrigani qu'elle l'explique : « Il y a, dit-elle, quatre-vingt mille bonnes livres de profit. .. outre ce qu'il gagne sur tous les petits lots, ce n'est pas lui qui donne les gros, à ses dépens au moins... Il n'est pas si bête, il a l'honneur et l'argent: mais ce sont les dupes qui en font la dépense... La belle toilette est destinée pour cette grosse trésorière, et c'est un juif de la place des Victoires qui la lui donne. . . Cette pendule de cinq cents écus, qu'aura ce jeune académiste, qui pensez-vous qui Tait payée?... la veuve d'un épicier de la rue des Lombards qui est amoureuse de lui à la folie... Ce ne sont point des contes. Il y a un service de vermeil, qu'un jeune je ne sais qui, conseiller de.... je ne sais où, nouvellement émancipé, a fait faire pour une espèce de comtesse de Quimper- Corentin; une croix de diamant de deux cents pistoles, qu'un petit notaire, bourgeois gentilhomme, a achetée pour une femme de qualité. Voilà un coffre de la Chine, qu'on doit

remplir d'étoffes des Indes, et qui est destiné par un Partisan pour la femme d'un Rapporteur, qui a fait prendre un bon tour à une mauvaise affaire ; que sais-je moi? c'est une nouvelle manière qu'on a imaginée de faire des présents, et de les recevoir avec bienséance, et monsieur Sbrigani a le profit et le mérite de l'invention. » Ce n'était pas mal avisé.

Si, comme c'est probable, Fagnani ne donnait en loterie que des objets de nature à être mis en vente chez lui, vous voyez qu'il ne pouvait y avoir de brocantage plus multiple que le sien. Nous vous avons dit qu'il vendait les gravures de Callot, plus ou moins retouchées, et vous avez compris qu'il faisait ainsi concurrence aux marchands du quartier Saint- Jacques; maintenant vous le voyez qui complique cette concurrence d'une foule d'autres, car il n'est rien qu'il ne vende. Bijouterie, joaillerie, orfèvrerie, tout lui est bon. Aussi je jurerais qu'il y eut dans les satires dirigées contre lui quelque chose du mécontentement des bijoutiers, joailliers et orfèvres.

Ceux-ci durent être les plus acharnés, car ils étaient les plus voisins. En 1700 l'on n'en comptait pas moins de soixante et un dans les

rues, places et quais avoisinant le Pont-Neuf. Ils avaient émigré du Pont-Notre-Dame, d'où, au xine siècle, l'un des plus célèbres était allé émerveiller par des prodiges de son art, le grand Mogol lui-même 1 ; duPont-au-Change, où si longtemps leurs forges avaient été les plus riches boutiques du monde 2, et du Pont- Saint-Michel aussi, où se trouvaient peut-être les plus habiles 3.

A l'époque dont nous parlons, c'est-à-dire en 1700, il y avait trente-six boutiques d'orfèvres sur le quai dont le nom est presque le seul souvenir de ce long séjour; rue du Harlay, on en comptait treize ; six sur le quai de l'Horloge; trois rue de Lamoignon; un dans la cour du Palais ; et douze sur la place Dauphine \ Leur étalage ne le cédait guère en éclat à celui de nos boutiques du Palais-Royal, qui n'ont fait du reste que leur succéder. Joignez-y la splendeur coquette des boutiques de bijouterie qui étincelaient sur la même

1 L. Dussieux, Artistes franc, à V étranger, p. xxn, 44.

2 H. Fournel, Mémoires sur les Orfèvres, p. 110. 3Monteil, Histoire des Français des divers États,

2e édit., t. III, p. 391.

i Papiers de De Lamarre, Manuscrit de la Bibliothèque impériale.

ligne, et l'éclat varié de ces magasins de haut brocantage dont ceux de Fagnani., Malafer et Grandi ez étaient les plus magnifiques, et vous aurez une idée de l'aspect brillant que présentaient les environs du Pont-Neuf. Ces brocanteurs, dont je n'ai plus à dire qu'un mot, étaient ce qu'on avait d'abord appelé, avec certain mépris, des marchands mêlés : « Ce sera, dit Etienne Pasquier, dans une de ses lettres \ ce sera une denrée meslée, telle que de ces marchands quincailliers, lesquels assortissent leurs boutiques de toutes sortes de marchandises, pour en avoir le plus prompt débit. »

Le Pont-Neuf était lui-même , en d'immenses proportions, une de ces boutiques. La marchandise mêlée s'y trouvait plus qu'ailleurs , et était ainsi à l'avenant des habitués du lieu, et des mille variétés de passants qui s'y pressaient à toute heure. L'auteur d'une lettre, soi-disant italienne, publiée pour la première fois dans le Saint-Evremoniona2, nous donne très-spirituellement une idée de la multitude des industries et des commerces qui four-

i Livre Ier, lettre I.

^ 1700, in-8<>p. 420.

raillaient sur le Pont-Neuf et dont chacun avait son prospectus, plus ou moins illustré, dans le genre de celui que faisait distribuer l'Orviétan l : « On trouve sur le Pont-Neuf une inimité de gens qui donnent des billets. Les uns remettent les dents tombées ; les autres font des yeux de cristal. Il y en a qui guérissent des maux incurables : celui-ci prétend avoir découvert la vertu cachée de quelques simples, ou de quelque pierre en poudre pour blanchir et pour embellir le visage. Celui-là assure qu'il rajeunit les vieillards. Il s'en trouve qui chassent les rides du front et des yeux et qui font les jambes de bois pour réparer la violence des bombes. Enfin tout le monde a une application au travail , si forte et si continuelle, que le diable ne peut tenter personne que les fêtes et les dimanches. » Ce dernier trait est charmant.

L'auteur de la lettre ne dit pas tout. Suivant plutôt sa spirituelle fantaisie que la réalité, il oublie bien des métiers. Là, c'étaient ces marchands de chiens, qui du Pont-

1 M. Bonnardot possède un de ses prospectus. V. une note à ce sujet dans Paris ridicule et burlesque, p. 147.

au-Change l étaient venus s'installer sur les trottoirs ou banquettes du Pont-Neuf; ici les décrotteurs à la Royale, dont nous vous parlerons plus loin, quand nous aurons à les voir s'ériger en artistes et déguerpir pour aller ouvrir boutique au Palais-Royal. C'étaient encore allant et venant tout le long des trottoirs, jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé un chaland, c'est-à-dire une dupe, les petits marchands de bas et de parasols, dont l'auteur des Numéros parisiens 2 nous parle ainsi : « Sur les trottoirs du Pont-Neuf, dit-il, on rencontre des personnes qui vous proposentune paire de bas de soie à bon compte. Le prix qu'y mettent ces marchands voltigeurs étonne les passants. On croit trouver une bonne occasion, et sans se donner la peine d'y regarder de près, on donne son petit écu, l'on empoche la paire de bas qui ne sera, quand l'acheteur la visitera chez lui, que deux moitiés de bas, cousues Tune contre l'autre.

« Les marchands de parasols voltigent aussi çà et là : Ils vendent pour neufs des pa-

iMonteil, Hist. des Français des divers États, 3e éd.,

t. tu, p. in.

2 17*8, in-12, p. 29-30.

rasols dont le taffetas repassé dans les chaudières du teinturier, fut, pendant vingt ans, un rideau ou une tapisserie. Le moindre coup de vent déchire les parasols de ce genre. » Quelques-uns de ces industriels se réunirent en compagnie, certain jour de septembre 1769, et rendant une fois justice à leurs parasols qui pouvaient être bons pour un louage de quelques minutes, sinon pour la vente, ils imaginèrent la belle invention dont il est ainsi parlé dans les Mémoires secrets i : « Une compagnie vient de former un établissement digne de la ville de Sybaris. Elle a obtenu un privilège exclusif pour avoir des parasols et en fournir à ceux quicraindroient d'être incommodés du soleil, pendant la traversée du Pont-Neuf. Il y aura des bureaux à chaque extrémité de ce pont, où les voluptueux petits-maitres, qui ne voudront pas gâter leur teint, se pourvoiront de cette utile machine ; ils la rendront au bureau de l'autre côté , et ainsi alternativement moyennant deux liards par personne. Ce projet a commencé de s'exécuter lundi dernier. On annonce que si cette invention réussit, on est

i T. IV, p. 356.

autorisé à former de pareils bureaux dans les autres endroits de Paris où les crânes pourroient s'affecter, tels que le Pont-Royal, la place Louis XV, etc. Il y a apparence que ces profonds spéculateurs obtiendront aussi le privilège exclusif des parapluies. »

Si jamais l'invention doit revivre, les parapluies seront certainement mis en première ligne. Les parasols ne viendront qu'après, et, pour peu que le soleil persiste à être ce qu'il fut l'été dernier, leur emploi ne sera qu'une longue sinécure.

Au temps dont nous parlons, il avait moins de fantaisies et moins d'absences. Aussi étaitce, chaque jour, sa fête sur le Pont-Neuf. L'étal des bouquetières lui envoyait le parfum des fleurs qu'il avait fait naître; et les boutiques des marchands de melons et des orangères, la savoureuse odeur des fruits qu'il avait mûris. Les marchands de melons y venaient, la plupart de la Touraine, et surtout de la ville de Langeais, ce qui donna lieu cà une assez amusante équivoque, lorsque le procès en impuissance, fait par sa femme au pauvre marquis de Langey, fut pour les rieurs de Paris une si belle occasion de plaisanterie. Ils allaient exprès sur le Pont-Neuf

faire crier aux marchands de melons : « Voici les vrais Langeais, ils n'ont point de graines * ! »

Tout à Pentour du Cheval de Bronze, ce n'était qu'un étalage odorant de fruits et de fleurs.

Le matin les bouquetières y descendaient par bandes, avec leur éven taire bien garni. Elles venaient de la rue de la Bouqueterie, près de Saint- Julien-le-Pauvre, où se trouvait le siège de leur corporation. Si elles étaient de celles qui aux fleurs ordinaires, violettes ou roses, mêlaient des fleurs plus rares, elles arrivaient de la rue de P Arbre-Sec, où elles avaient fait leur fourniture dans le jardin des Frères Provençaux, dont le nom est resté à l'impasse qu'ils habitaient, et chez lesquels seulement se trouvaient alors : les oignons des plus belles tulipes, les tubéreuses , les hyacinthes orientales, les narcisses de Constantinople, les asphodèles, martagons, pomplions et autres fleurs rares \

C'est au Pont-Neuf que commença la vogue

i Tallemant, Historiettes, édit. P. Paris, t. VU. p, 226, note-

2 Le Livre commode des Adresses, pour 1691, p. 7(J.

de ces bouquetières d'Espagne, si célèbres à Paris sous Louis XIII i ; c'est là que la fa meuse Cardeau fît aussi sa fortune avec ses bouquets 2 ; que madame Bille tte obtint les premiers grades, d'où peu à peu elle parvint au titre de bouquetière du roi 3; que Babet devint si fameuse 4 ; et que la grande Jeanneton, cumulant avec le commerce des fleurs le métier moins innocent de complice de Cartouche ne fit qu'un saut, certain jour, de sa boutique du Pont-Neuf, au gibet de la Grève 5. L'odorant étalage n'avait pas assez des banquettes du pont. Il déborda jusque sur le quai de la Ferraille, où dès lors se tint chaque semaine, le mercredi et le samedi , un marché de fleurs et d'arbustes 6.

Lorsqu'il arrivait à Paris quelque auguste personnage, les bouquetières du Pont-Neuf étaient des premières à lui rendre visite, avec

1 Scarron, le Roman comique, édit. V. Fournel, t. Ier , p. 241, note.

2 Tallemant, édit. P. Paris, t. VII, p. 40.

3 Livre commode des Adresses, pour 1691, p. 79.

4 Hatin, Hist. de la Presse, t. Ier, p. 407-408.

5 Journal de Barbier, lrc édit., t. II, p. 142.

6 V. Thierry, Almanach du voyageur à Paris, 1783, in-12, p. 397, et plus haut p. 226. — On y fait encore aujourd'hui le commerce de graines.

HT ST. DF PONT-NEUF. 2-r)

leurs fleurs, et à parfumer ainsi sa bienvenue : « Pendant que j'étois à Versailles, écrit la baronne d'Oberkireh en 1781 l, madame la comtesse du Nord reçut les bouquetières du Pont-Neuf, qui lui apportoient une corbeille des plus belles fleurs du monde. Elle leur fit de grandes générosités proportionnées à son plaisir impérial. Elle aimoit passionnément les fleurs, et si on l'eût laissée faire, cette corbeille auroit passé la nuit dans sa chambre. »

Le roi venait quelquefois au Pont-Neuf.

Ainsi le jour de la Saint-Jean d'été, pour que la fête fût vraiment solennelle, c'est lui qui devait, en personne, mettre le feu au bûcher traditionnel, dressé alors près du Cheval de Bronze. A partir du moment où les rois se furent établis à Versailles, ils prirent rarement la peine d'acquitter cette dette populaire. Louis XV une fois ou deux se souvint pourtant de la fête des Brandons et fit exprès le voyage de Paris, mais ce fut tout. Louis XVI lui-même n'alluma jamais le bûcher du Pont-Neuf. A la Saint- Jean de 1785, il en eut le désir, mais une maladie de la reine le re-

i Mémoires, t. Fr? p. 209,

tinta Versailles, et c'est le comte de Provence qui dut prendre sa place.

Le Pont-Neuf le connut pourtant. Au mois de février 1779, étant venu à Paris, Louis XVI et la reine se rendirent sur l'illustre pont. Ils firent visite à cette capitale de leur capitale. Ce fut, ce jour-là, grande fête et grand émoi. Marchands et marchandes se parèrent de leurs plus beaux atours et de leur plus belle éloquence. Les marchandes d'oranges, que leur riche commerce faisait les plus grosses dames du lieu, choisirent dans leurs étalages, rangés devant la statue d'Henri IV, les fruits les plus magnifiques ; les entourèrent des plus belles fleurs de leurs voisines les bouquetières, et de tout cela composèrent une corbeille qu'elles présentèrent à LL. MM. quand elles vinrent à passer. Un discours que prononça la plus huppée et la mieux éduquée de la corporation accompagnait l'odorante et coquette offrande. Le voici:

« Sire,

« C'est un grand bonheur pour les marchandes d'oranges du Pont-Neuf de se rencontrer sous les pieds de Votre Majesté. C'est -! l'ombre sacrée de la statue d'un illustre

Bourbon qu'elles trouvent leur subsistance. Les regards paternels de Votre Majesté leur donnent l'espoir quelles ne seront jamais privées de ces précieux avantages. Les vœux qu'elles offrent au ciel pour la conservation et la félicité de Vos Majestés sont des plus ardents que puissent sentir les cœurs f rançois * . »

Le commerce des oranges et des citrons était très-considérable au Pont-Neuf et d'un excellent produit, car ces fruits que les Parisiens ont toujours beaucoup aimés, étaient rares et fort chers aux derniers siècles. « Les oranges et les citrons, lisons-nous dans la lettre Italienne déjà citée plus haut 2, tiennent le premier rang entre les choses qui se vendent cher, parce qu'ils viennent d'Italie et de Portugal, et ils sont plus estimés que les autres fruits : telle est l'inclination de l'homme, qui ne trouve bon que ce qui coûte beaucoup. »

Mercier, dans le Nouveau Paris 3, a fait en son style, une sorte de dithyrambe à la gloire des oranges du Pont-Neuf, « et des riantes

i Correspond, secrète, t. VII, p. 274.

jouvencelles, » dont la gourmandise en était si friande. La page est savoureuse et mérite de jeter ici son suc et son parfum :

« Il est sur son amphithéâtre, au milieu du Pont-Neuf, le beau fruit j aune ! Les passants s'arrêtent avec complaisance devant ses nombreuses pyramides ; sa réjouissante odeur donne à toutes les bouches le mouvement du sourire et l'expression de la sensualité.

« En vain le vent du nord blesse de ses flèches aiguës les doigts de rose de la riante jouvencelle: elle étorce l'orange qu'elle vient d'acheter, aussi promptement que ses yeux Pont dévorée. Les sucs abreuvent la main qui vouloit l'offrir à l'amitié; mais ce présent est mangé sur place, et n'arrive point à sa destination. C'est la bouche et non le cœur qui est coupable ; point de reproche à la friande beauté : j'ai vu l'amant faire de même. »

Ensuite Mercier s'indigne du dédain avec lequel on foule au pied l'écorce du fruit délectable, « peau balsamique, qui jadis s'employoit si bien pour former les fonds des simples bergamotes ! » Puis, il admire, tout en s'apitoyant, le pauvre baudet fléchissant sous le double panier chargé de fruits, qui alors servait d'étal à quelques-unes des marchandes :

^ « LYme porte-oranges, dit-il, n'insulte pas d'un pied superbe Fécorce de celles qui se mangent autour de lui ; au contraire, il incline souvent la tête pour en aspirer l'odeur : douce consolation de ses fatigues, et de l'oubli de la femme avare, qui, sans lui donner à manger, le tient immobile sous sa charge pesante, toute la longueur d'une frileuse journée.»

Ce commerce, comme aujourd'hui , était surtout en pleine prospérité au moment des étrennes. L'orange était le présent galant et commode, toujours sûr d'un bon accueil, que les petites gens des métiers se faisaient entre eux. Le maître ne donnait pas autre chose à ses apprentis, le professeur à ses écoliers: « Sur le Pont-Neuf, dit Wille en son Journal, à la date du 31 décembre 1770, j'achetai, selon mon usage, des oranges pour donner à mes fils et à mes élèves *. »

Depuis vingt-six ans déjà, ce bon Jean- Georges Wille, aussi excellent homme qu'habile graveur, habitait non loin delà, entre les rues Pavée et Gît-le-Cœur, au numéro 29 du quai des Augustins 2. Des fenêtres du second

1 T. Pr,.p. 465.

3 Ibid,, t. II. p, 135.

étage, où se trouvait son logement, il avait une vue admirable. Rien ne lui échappait de ce qui se passait sur le pont Saint-Michel, et il pouvait en même temps être au guet de tout ce qui arrivait sur le Pont-Neuf. L'abbé Le Blanc qui, en avril 1734, écrivait de- sa mansarde située en face de l'une des extrémités du pont: « Je puis dire que j'ai pour tout meuble l'une des plus belles vues de Paris, c'est celle du Pont-Neuf et de la rivière ■ ; » était sans doute, pour bien voir, encore mieux placé que Wille, mais celui-ci allait et venait si souvent sur le pont, soit pour ses courses, soit pour ses promenades, qu il était vraiment aussi bien au fait de ce qui s'y passait que s'il fût resté toutes ses journées à la fenêtre de l'abbé Le Blanc.

C'est à l'époque de la Fête-Dieu, qu'il faisait sur le pont, ou plutôt sur la place Dauphin e, ses haltes les plus longues ; et on le comprendra sans peine : notre artiste y venait voir alors une exposition de peinture. Le 1er juin 1769, il écrit dans son Journal2: « Nous passâmes sur la place Dauphine, voir

1 Ed. et J. de Goncourt, Portraits intimes du xviii* siècle, lr* série, p. G4. E, Dentu, 1859. a T. 1er, p. 408,

ce que les jeunes artistes pouvoient avoir exposé à l'examen du public ; mais il y avoit peu de chose à cause du mauvais temps, cette petite Feste-Dieu étant pluvieuse. » Au mois de juin 1773, nouvelle promenade de Wille à la même exposition, nouvelle mention dans son Journal \, mais plus curieuse et plus accidentée : « Le 9, petite Feste-Dieu. Ce jour les jeunes peintres exposent leurs ouvrages dans la place Dauphine. Un critiqueur imprudent exerça sa langue sur les ouvrages d'un peintre qu'il ne soupçonna pas près de lui, et reçut force coups au visage, par l'offensé. Le tumulte fut grand et prompt. La plupart des spectateurs, et j'enfus, ne faisoient qu'en rire.» Enfin, le 29 mai 1788, Wille écrit encore2 : « La place Dauphine, où je me rendis, étoit Lien garnie des ouvrages de nos jeunes artistes. »

Le brave homme ne parlera plus de cette promenade où son goût d'artiste, ami des jeunes talents, et tout impatient d'en voir éclore , devait trouver tant de charmes. La révolution est proche, et bientôt va dispa-

1 T. Ier, p. 572.

* T. II, p. 178.

raitre. avec la religion, tout ce qui s'abritait sous son ombre. Or, l'exposition de la place Dauphine, sur laquelle quelques détails sont nécessaires ici, ne devait son existence qu'à la célébration publique de Tune de nos grandes solennités religieuses.

C'est sur la place Dauphine que s'élevait chaque année, à la Fête-Dieu, un des plus magnifiques reposoirs de Paris. Toutes les industries, tous les commerces concouraient à l'embellir : ceux-ci prêtaient ostensoirs d'or et chandeliers d'argent; ceux-là, riches tapis et somptueuses tentures. Les orfèvres surtout s'y distinguaient. Ils étaient les plus riches, et, comme c'était une occasion de le faire voir, ils ne la manquaient pas. Quelques-uns poussaient, pour l'ornement des reposoirs, le zèle de dévotion et d'ostentation jusqu'à commander exprès des tableaux aux meilleurs peintres. Non contents de prêter les richesses de leurs boutiques, ils faisaient, argent comptant, les frais des plus belles peintures. C'est ainsi que Claude Vignon, sollicité par un orfèvre qui voulait un beau tableau de fond pour son reposoir, fit en vingt-quatre heures le Martyre de Sainte- C atherine, une de ses meilleures toiles, dont

Guillet de Saint-Georges a raconté l'histoire K Puisque la peinture était si fort prisée pour la parure des reposoirs, il était naturel que les marchands de tableaux fussent priés de concourir à celui de la place Dauphine, Ils y envoyèrent celles de leurs toiles qui craignaient le moins d'être gâtées, et dont les sujets étaient le moins profanes. De cette façon l'on prit l'habitude de voir sur les tentures, qui faisaient de la place une immense salle tapissée, des tableaux plus édifiants que rares. Les sujets pieux sont le fait des jeunes talents qui s'exercent, et les tableaux que ces sujets inspirent à ces jeunes talents, ont l'avantage de n'être pas trop précieux. Ils convenaient donc plus que tous autres à la religieuse exhibition ; peu à peu ils s'y glissèrent, puis ils furent seuls à y figurer. L'exposition annuelle dont Wille nous parlait se trouva instituée ainsi. Elle ne durait, chaque année, qu'une demi-journée, depuis six heures du matin jusqu'à midi, et c'est dans un seul coin de la place, dans l'angle de droite, que Ton suspendait les tableaux \

1 Mémoires de V Académie de peinture, t. Ier, p. ill. 3 Le Panthéon littéraire, 1789, in-12, p. 187,

Lorsqu'on n'était pas de l'Académie de peinture, et qu'on n'avait pas le droit par conséquent d'exposer au Louvre; lorsqu'on n'était pas non plus de l'Académie de Saint- Luc, et que les salles d'exposition de l'hôtel Jaback 1 vous étaient fermées, on se dédommageait en exposant à la place Dauphine, le matin de la Fête-Dieu.

On n'avait qu'un jour, mais ce pouvait être le premier d'une grande renommée. Lancret l'apprit à son profit. Deux tableaux qu'il exposa à la place Dauphine, en 1717, et que les plus fins attribuèrent à Watteau, commencèrent sa réputation2.

En 1720, un jeune homme d'environ vingtdeux ans, fils de celui qui faisait les billards du roi3, mit à cette exposition une toile représentant un bas-relief antique. J.-B. Vanloo passa, regarda longtemps le tableau, y trouva de grandes qualités, et l'acheta. Il voulut

1 Journal de "Wille, t. Ier, p. 577. — Mémoires secrets, t. VII, p. 240. — On appelait des Jaback les tableaux qui avaient paru à ces expositions. (Œuvres de Diderot, 1821, in-8°, t. VI, p. 41.)

2 Villot, Notice des tableaux du Louvre} école française, p. 193.

3 Mém, de Y Académie de peinture, t, TI, p. 428,

après connaître le jeune peintre, l'encouragea, lui donna des conseils, dont celui-ci n'avait peut-être pas besoin, lui fit avoir des travaux, ce qui valait mieux, et huit ans après, l'inconnu de la place Dauphine était son confrère à l'Académie de peinture !. Maintenant qu'il a un nom, je vais vous le nommer : il s'appelait Jean-Baptiste-Siméon Chardin. Cela me dispense d'en dire sur lui davantage. C'était là du reste un nom heureux sur cette place. Un autre, qui l'avait porté, mais qui n'était pourtant pas de la même famille, avait quitté de bonne heure la boutique de joaillier qu'y tenait son père, et s'était mis à courir les pays lointains : la Perse, l'Inde, etc. Il y fit le commerce de pierreries en fin marchand ; il y observa en homme qui sait voir et se souvenir, et il en rapporta de quoi être riche et devenir célèbre. Ce joaillier voyageur, parti du Pont- Neuf, est Jean Chardin, auteur du Voyage en Perse.

Aux expositions de la place Dauphine , comme on Ta pu voir par ce que nous. avons

1 Léon G-odard, les Beaux-Arts, 15 octobre 1860, p. 395.

dit de la toile de Siméon Chardin, l'on n'exigeait pas que le sujet des tableaux ou des dessins fût religieux, mais il ne fallait pas non plus qu'il fût trop profane. Quelquefois pourtant il s'en glissait de ce genre peu édifiant. Ainsi, en 1768, M. Desrais exposa un lavis représentant les Amours de Jupiter i ; mais un autre dessin du même auteur, le Martyre de sainte Agnès, rachetait la mythologie de celui-là ; d'ailleurs, je le repète, c'était l'exception . Le plus souvent, on voyait là surtout des paysages et des portraits ; ceuxci en tous genres : à l'huile, au pastel, en miniature , même en cheveux 2 , c'est-à-dire faits à la manière de Lemonnier, notre fameux artiste capillaire. L'actualité pittoresque y était aussi exploitée avec empressement. A l'exposition du 14 juin 1787, on remarquait un tableau représentant l'incendie arrivé au pavillon de Flore des Tuileries, le 7 du même mois : « En sorte que le tableau et tout son détail avait été composé en sept jours 3 . »

1 V Avant-Coureur, année 1768, p. 365-366.

2 Ibid.

3 Etat actuel de Paris, 1188, in-12. Evénements remarquables, p. iij.

La jeunesse donne l'impatience de la célébrité, et l'excuse. Les jeunes peintres de la place Dauphine, bien qu'ils eussent le temps d'attendre, avaient donc hâte d'être illustres. La signature, qui manquait le plus souvent sur les tableaux exposés au Salon, n'était jamais absente au bas des œuvres plus impatientes appendues aux tentures du reposoir de la petite Fête-Dieu. Un homme d'esprit du temps en fit doucement reproche aux jeunes exposants, trop prompts à se nommer avant le baptême : « Quant au bonheur de l'incognito, dit-il1, ils ne le sentent pas assez. Presque tous mettent leur nom au bas de leurs ouvrages. Plusieurs y perdent des avis plus francs, et beaucoup y gagnent des humiliations. »

Un autre critique du même temps * nous a décrit l'ardeur de ces impatients apportant et accrochant eux-mêmes leurs œuvres aux tentures : « C'est, dit-il, un tableau bien intéressant que de voir ce jour-là, sur les neuf heures du matin, une foule de jeunes artistes, à peine au sortir de l'enfance 3, s'assem-

* Mémorial de l'Europe, 1787, t. II, p. 365.

2 Le Panthéon littéraire, 1789, in-12, p. 187.

3 II y avait à cette exposition de 1789 un tableau

bler dans cette place ; l'un porte lui-même ses ouvrages, l'autre suit avec attention un crocheteur qui porte toute sa fortune, et qu'il ne perd pas de vue; tous accrochent leur tableau avec précaution, et les abandonnent ainsi à la critique et au jugement des curieux. Les grands maîtres, les académiciens sont à des croisées au-dessus des tapisseries, et leur présence pique encore l'émulation des jeunes gens. »

Il n'y avait pas que des grands maîtres et de vieux académiciens aux balcons.

Beaucoup de femmes s'exerçaient alors dans le genre du portrait, et, comme il était d'usage que les artistes vinssent assister à leur exposition en compagnie des personnes qu'ils avaient peintes, il arrivait qu'en certaines années les abords du reposoir et tous les balcons de la place Dauphine se trouvaient garnis d'une foule de jolies filles, peintres ou modèles ; celles-ci posant pour leur talent, celles-là pour leur ressemblance.

du jeune Naudet, âgé de treize ans. Boilly, le caricaturiste, qui n'avait alors que vingt et un ans, avait aussi exposé à cette Fête-Dieu. On y voyait de lui : Une femme qui joue de la guitare, et un Ménage de paysans. (Le Panthéon littéraire, 1789, p» 196.)

A l'exposition de la petite Fête-Dieu de 1786, selon les Mémoires secrets i , il n'y avait pas moins d'une demi-douzaine de balcons « chargés de jeunes personnes parées, les unes de leurs charmes naturels, les autres de tous les embellissements de la toilette, et c'étaient toutes les demoiselles dont les ouvrages étoient exposés, et surtout les portraits Ce nouveau genre de coquetterie a

attiré beaucoup d'amateurs, plus empressés de regarder les originaux que les copies. »

Trois ans auparavant, sous la date du 25 juin 1783, les mêmes Mémoires* avaient parlé d'une semblable affluence de beautés etde curieux : « Par une singularité rare, disaientils, il y avoit des morceaux de neuf élèves, toutes très-jolies et annonçant du talent, ce qui n'a pas peu contribué à attirer la foule. »

Pour bien comprendre cette grande curiosité, il faut dire aussi que cette année-là madame Guyard (plus tard madame Vincent) était au nombre des exposantes et y figurait de sa personne et par ses œuvres. Elle était jolie, on l'avait tout récemment admise, en

» T. XXXII, p, 169.

2 T. XXIII, p. 26.

même temps que madame Lebrun, à l'Académie de peinture, et Ton racontait dans les groupes qu'elle avait dû ses premiers succès à la protection de madame du Barry , qui payait ainsi à la fille les frais de son apprentissage chez la mère, madame La Bille, la marchande de modes *,

Puisque madame Guyard, après sa réception, exposait encore à la place Dauphine, cette exposition n'était donc pas que pour les jeunes peintres, pour les écoliers de l'art, comme la chose avait lieu à cette même époque de la Fête-Dieu dans les universités d'Allemagne, d'où l'usage nous en était peutêtre venu2.

On voyait aussi à la place Dauphine des tableaux des académiciens de Saint-Luc, qui tenaient leurs séances dans cette même île de la Cité, rue du Haut-Moulin, près de Saint-Denis-de-la-Châtre. C'était une modeste

i Mémoires secrets, t. XXIII, p. 7.

2 En 1681, les Vigiliae Rhetorum, beau livre d'emblèmes illustré des dessins des étudiants de Saltzbourg, avaient figuré à l'exposition de la Fête-Dieu. L'épître dédicatoire de l'éditeur J.-B. Mayr au recteur Wimbperger donne des détails sur ces expositions universitaires.

société d'artistes peintres, sculpteurs, graveurs, enlumineurs, qui enviaient de loin la grande Académie, et dont chaque membre attendait plus ou moins patiemment que les expositions de la Fête-Dieu, ou celles de l'hôtel Jaback l'eussent fait assez célèbre pour qu'il eût droit aux honneurs du Salon.

La Révolution, qui admit l'égalité devant l'art comme devant la loi, rendit le Louvre accessible à tous les artistes français ou étrangers , membres ou non de l'Académie de peinture. L'exposition de la place Dauphin e, qui n'aurait pu d'ailleurs survivre à Tinterdiction dont fut frappée la Fête-Dieu *, fut ainsi naturellement supprimée . Plus tard, une exhibition de même genre parut nécessaire pour les jeunes peintres qui étaient exclus du Louvre, non plus par le privilège, mais par le défaut du talent. On revint donc à l'idée d'une Exposition de la Jeunesse. Elle se tint alors chez le mari de madame Lebrun, à l'hôtel Cléry, rue du Gros-Chenet2.

i Décret du 27 août 1791.

2 G-aultde Saint-Germain, les Trois Siècles delapeinture en France.

Mais revenons un instant aux jeunes exposants de la place Dauphine.

Le Pont-Neuf voyait un seul jour leur gloire, et tout le reste de l'année leur misère. Ce n'est guère, en effet, que là et dans, les environs, ou bien encore sur le pont Notre- Dame, « cette triste manufacture de copies, » comme dit M. de Caylus dans sa Vie de Wah teau1, qu'ils trouvaient à brocanter de leurs tableaux : petits portraits ou sujets de dévotion, soit avec les entremetteurs des marchands de province, soit avec ces regr ailiers de l'art, qui avaient pour repaire et pour salle de vente le cabaret du Franc-Pineau, rue de la Vannerie 2 ; soit encore avec ces brocanteurs types, qui s'appelaient, en leur argot, les compagnons de la Graffagnade3, et

1 Ed. et J. de Goncourt, Portraits intimes du xvme siècle, lre série, p. 211-212.— Pujoulx, Paris au xvme siècle, p. 111.

2 V. dans le Dictionnaire ou Traité de la police générale, par de Fréminville, 1775, in-8°, p. 12, une sentence de police rendue le 23 novembre 1742, contre les assemblées de ces brocanteurs « qu'ils appeloient communément la Curiosité. »

3 Un 'de ces brocanteurs, nommé Raguenet, fut mis en scène à la foire Saint-Laurent par Fuzelier et d'Orneval, en 1728, d ique : L'Antre

qui, n'achetant que des croûtes, savaient pourtant toujours revendre des chefs-d'œuvre. Ce qu'ils donnaient à grand'peine pour cent livres, ils l'avaient payé un écu. C'était un prix fait; aussi les peintres, bien plus encore que de notre temps, mouraient-ils véritablement de faim.

Nivard, l'un d'entre eux, sortant un jour désespéré de chez un de ces marchands, s'élance sur le pont et enjambe le parapet. Une main le retient ; c'est celle d'un confrère en misère et en talent, qui était venu là pour voir lever le soleil, et qui attendait le soir pour le voir se coucher ; c'est la main de ce pauvre Lan tara.

Il emmena Nivard dans sa mansarde de la rue du Chantre, et se mit à lui enseigner la philosophie qui aide à soutenir la vie, en lui apprenant l'art qui ne la fait pas gagner1.

de V Avertie. Raguenet, qui était à la fois brocanteur et acteur forain, dut s'y jouer lui-même.

1 Horsin Déon, Revue des Beaux-Arts, 15 octobre 1853, Notice sur Lantara.— -La première rencontre de Lantara avec Nivard, peu de temps après son arrivée de Nancy, sa ville natale, est racontée un peu différemment dans la curieuse Notice sur Lantara signée B... et reproduite dans le Causeur de Dusaulchoy, 1817, in-12, t, II, p. 182-185.

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