‹ Histoire du protestantisme et de la Ligue en BourgogneChapitre 3 sur 104 · AVANT PROPOS III · texte numérisé non relu

AVANT PROPOS III

Pour le département de V Yonne, le dévouement de M. Max. Quantin envers les hommes d'étude, est, on peut dire, proverbial, et je suis heureux d'être du nombre de ceux qu'il honoi%e de son affection.

M. Michon, archiviste du département de Saôneet-Loire et de la ville de Mâcon, et M. G. Millot, bibliothécaire et archiviste de Chalon-sur-Saône, ont mis avec un égal empressement à ma disposition les documents qui devaient m' intéresser .

Je dois en dire autant de M. Louis de Gouvenain, archiviste-paléographe a Dijon, et de M. Vabbé Doret, curé de Curgy (Saône-et- Loire) .

Dans les villes où, a défaut d 'archiviste, le secrétaire de la mairie en remplit les fonctions, les cartons d'archives mont été ouverts avec la plus grande complaisance.

Enfin les conseils de M. l'abbé Michel Gally, chanoine titulaire de la cathédrale de Sens, et ancien président de la Société d'études d'Avallon, m'ont été du plus précieux secours.

Je prie chacun de ces messieurs et toutes les personnes qui m'ont honoré de leurs encouragements d'agréer ici V expression de ma profonde gratitude.

Avallon, août 1881.

Le seizième siècle, presque dès ses premières années, vit se propager ces funestes doctrines qui ont été la source des discordes civiles do cette époque et qui sont* encore le principe des révolutions modernes. Des sectaires impics prêchaient la révolte dans l'Église et attaquaient l'autorité clans ses premiers fondements en cherchant à ébranler le trône de Saint Pierre et à ravir le scepfre de la main de ses successeurs, pour le briser et en disperser les débris aux révoltés. x\ ces tentatives ne devaient pas se borner leurs efforts; la conséquence de leurs maximes les porta bientôt à s'en prendre aux institutions sociales et à tourner leurs armes contre tous les pouvoirs établis.

Leurs manœuvres valurent à la France un demisiècle de désordres sanglants et de nombreuses années de délire.

J'entreprends de raconter, sur des documents puisés clans des archives publiques ou particulières de la province et pour la plupart inédits, ce qui se passa en Bourgogne pendant ces temps néfastes.

Toute circonscrite qu'elle soit dans les limites d'une simple province, cette histoire se rattache

trop étroitement à celle de la France entière, de toute la chrétienté même, pour que celui qui veut l'écrire puisse négliger de rappeler sommairement l'origine et les développements de cette immense révolution qui bouleversa le monde occidental et dont, après trois siècles écoulés, il ressent encore les tressaillements convulsifs.

Afin d'apprécier sainement les hommes de la Réforme, leurs actes et les systèmes si variés qui leur ont survécu, remontons un peu dans l'histoire. Et d'abord, consacrons quelques lignes à résumer succinctement la décadence de l'esprit chrétien depuis le xme siècle jusqu'au xvic; viendront ensuite des aperçus sur l'histoire religieuse de la première moitié du xvie siècle en Allemagne, en Suisse, en Angleterre et dans les pays qui ont résisté avec bonheur aux innovations des héré* tiques.

Décadence de l'esprit religieux

A l'époque où commence cette histoire, on était loin déjà du siècle de saint Louis; de ce siècle d'unité catholique où les rivalités nationales et les ambitions personnelles qui, dans tous les temps, ont agité les peuples et les rois, se soumettaient à l'arbitrage des Souverains-Pontifes. Les rébellions sanguinaires et impies de Frédéric II, empereur d'Allemagne et roi de Sicile, qui avait lancé clans

l'Italie et dans les États de l'Église ses hordes de Sarrasins, n'avaient abouti qu'à faire successivement sortir de Rome les papes Grégoire IX et Innocent IV : le principe de l'autorité pontificale n'en était pas moins universellement reconnu et respecté, comme émanant de Dieu même.

Avant la fin du xmc siècle, c'est un roi de Franco qui, à son tour, se montre hostile au pouvoir temporel des Pontifes romains. Philippe-le-Bel, reprenant le système d'oppression de l'empereur d'Allemagne, porte à ce pouvoir une atteinte funeste.

Sans parler de ses violences sacrilèges contre Bonifacc VIII, c'est lui qui, par un artificieux manège, contraignit le Saint-Siège à se transféror à Avignon»

Quoique cette ville n'appartint pas alors à la France, par sa situation entre le Languedoc, le Dauphiné et la Provence, on pouvait la considérer comme une ville française, et les autres États catholiques de l'Europe pouvaient douter de l'impartialité des Papes qui l'habitaient. Les rois de France n'avaient-ils pas, en effet, toute facilité pour obtenir des concessions uniquement ti leur avantage, au détriment des autres pays catholiques ?

Pendant les soixante-dix années que dura cette émigration, on ne fit élection que de papes français ; le Sacré-Collège fut en majorité composé de prélats également français; néanmoins la liberté spirituelle de l'Église fut sauve. Ce n'est guère qu'au retour des Papes clans la Ville-Éternelle que l'on ressentit les tristes conséquences de la translation du Saint-Siège à Avignon.

Alors commença le grand schisme d'Occident qui

donna le scandaleux spectacle d'antipapes opposés aux Papes légitimes et de Conciles se proclamant supérieurs aux Papes; les anathématisant, les déposant, déclarant les fidèles relevés de toute obéissance envers eux.

Toutes ces choses ne firent naturellement qu'augmenter le désordre qui cessa un instant, reprit le dessus un peu plus tard avec l'appui du roi de France Louis XII, et disparut enfin sous le pontificat de Jules II (1512).

« On put respirer après l'orage, » pour nous servir des expressions poétiques d'un éminent écrivain, « mais les dévastations resiaient profondément tracées sur toute la terre catholique; et qui pourra dire tout ce qui s'était brisé dans la tempête? » (1) L'autorité du chef de l'Église, du père commun des fidèles, était toujours la même, mais de nombreux fils rebelles n'écoutaient plus sa voix. Le schisme avait eu pour effet de développer et d'exalter Tesprit d'indépendance inhérent à la nature humaine, et aussi de multiplier, à la faveur de l'anarchie régnante, les désordres qui s'étaient glissés dans la discipline et dans les mœurs du clergé. La réformation de ces abus fut dès lors l'objet de la préocupation des Papes et des Conciles.

Sous le pontificat d'Eugène IV (1431—1437), le cardinal Julien, dit Bossuet au premier livre de ses Variations, représente déjà au Souverain- Pontife les désordres du clergé, principalement de celui d'Allemagne. Il prédit une immense « désolation dans l'ordre sacré, » si l'on ne se hâte de la préve-

(l) H. de Riancey. — Histoire du Monde.

nir par la réformation des mœurs. « On rejettera, » continue le grand cardinal, « la faute de tous ces « désordres sur la cour de Rome, qu'on regardera « comme la cause de tous les maux, » parce qu'elle aura négligé d'y apporter le remède nécessaire, La même nécessité est exposée tout particulièrement au Concile œcuménique de Latran, cinq ans avant les prédications de Luther dont nous parlerons plus loin.

Ce Concile s'ouvrit le 3 mars 1512. Le général des Augustins y prononça le discours d'ouverture et s'exprima ainsi sur les maux de l'Église :

«.... Peut-on voir aujourd'hui sans gémir et sans « verser des larmes de sang les désordres conti- « nuels et la corruption de ce siècle pervers, le « dérèglement monstrueux qui règne dans les « mœurs, l'ignorance, l'ambition, le libertinage, « l'impiété triompher dans le saint lieu d'où les

« vices devraient être éternellement bannis?

« Contre ces maux, toute la république chrétienne « a recours à vous ; elle implore votre protection, « car il n'y a qu'un Concile qui puisse remédier au « déluge de misères qui l'inonde et la désole. » (1)

Il y a loin de la réforme demandée par le Concile à celle que prêchèrent les novateurs ; son but était de redresser les mœurs et les abus introduits par le temps dans l'administration de l'Église, tandis que ceux-ci s'en prenaient aux dogmes et à la foi, quoique ces dogmes fussent transmis sans altération à travers les siècles.

Déjà l'anarchie qui régnait dans le monde catho-

(1) L'abbé Fleury.

lique avait donné libre carrière à ces hommes que l'orgueil ou les cris d'une conscience troublée poussent trop souvent à s'affranchir des censures de l'Eglise en niant les droits divins de celle-ci, et en s'instituant ses réformateurs.

L'Angleterre avait été la première à en fournir l'exemple. Jean Wiclef, né en 1324, au village de Wickleff, dans le comté d'York, avait été élu, vers 1365, principal du collège de Cantorbéry, à Oxford. S étant élevé contre les droits de la Tiare, il ne tarda pas à être révoqué par l'archevêque de Cantorbéry, qui saisit môme les revenus de sa charge. Wiclef en appela au Saint Siège; mais le Pape confirma sa révocation et la nomination de son successeur.

Enflammé de colère et de vengeance, Wiclef attaqua l'autorité pontificale au spirituel et au temporel, traitant le Pape d'Antéchrist : et, s'en prenant à Dieu, à l'Église et à ses dogmes, il s'égara jusqu'à d'horribles blasphèmes, aboutissant à cette déduction que Dieu est par nécessité obligé d'obéir au Diable (1), nia la transsubstantiation, la nécessité de la confession pour qui a la contrition, et enfin posa les bases des nouvelles maximes que Jean IIuss, Luther et Calvin professèrent après lui. Ses enseignements attaquaient à la fois la religion, la morale et la société. Son système politique était une Forte de communisme. Cent mille pauvres à son appel s'étaient soulevés contre les riches et avaient partout répandu la terreur. Il fut condamné clans un concile de Londres, que le Pape Urbain VI approuva, forcé de quitter son professorat et enfin

(1) Bojsuet. — Histoires des Variations.

se retira à Luttervorth, où il mourut d'apoplexie, en 1384.

Protégé par le duc de Lancastre, dont il avait su conquérir l'amitié, par l'Université d'Oxford qu'il avait soutenue contre les moines, par le Roi Edouard III, lui même, dont il avait défendu les prétentions contre le Pape, Wiclef avait vu ses disciples se multiplier d'une manière prodigieuse en Angleterre ; et l'un deux, un gentilhomme de Bohême, sorti de l'Université d'Oxford, ayant emporté les livres du professeur dans son pays, y fit naître une secte que l'on appela, du nom de son propagateur Huss, la secte des hussites.

Jean Huss était un prêtre indigne. A peine ordonné, il embrassa les doctrines de Wiclef et se mita les professer en Bohême, en 1407. Il fut bientôt excommunié par le Pape Alexandre V, ce qui redoubla son ardeur impie. L'un de ses disciples, Jérôme de Prague, orateur, dit-on, d'un talent remarquable, qui avait pris ses grades de bachelier et de maître en théologie clans les Universités de Paris, d'Heidelberg, de Cologne et d'Oxford, vint lui offrir le concours de sa parole. L'un et l'autre furent appelés au concile de Constance, pour rendre compte de leurs actes. Ils y soutinrent leurs erreurs avec une opiniâtreté que ne purent vaincre ni les exhortations, ni même les prières des Pères du Concile. Convaincus de prédications hérétiques, et d'excitation au mépris de l'Église et de ses dogmes, ils furent livrés comme tels au juges séculiers et la peine du feu fut prononcée contre eux.

Leur supplice fut le signal d'une guerre civile,

qui désola pendant de longues années la Bohême, la Moravie et une partie de la Pologne.

Un général d'armée aussi entreprenant que féroce et cruel, Jean Trocznou, dit Ziska, ainsi nomme parce qu'il était borgne, se mit à la tête des Bohémiens révoltés. Il se forma une armée de quarante mille hommes, avec laquelle il s'empara de Prague, dont il massacra le Sénat et, clans plusieurs rencontres, défît les troupes impériales de Sigismond. Il parcourut en audacieux insurgé les provinces orientales de l'Allemagne, incendiant et ravageant, sur son passage, églises, couvents, monastères, châteaux, villages et villes même. La religion servait de prétexte à cette guerre impie qui n'avait d'autre but que de satisfaire des ambitions personnelles. Vainqueur de Sigismond, Ziska allait être proclamé vice-roi de Bohème, lorsqu'il fut emporté par la peste, en 1424.

Cette mort n'arrêta pas les hussites, et, bien que divisés en plusieurs factions de dénominations diverses, ils continuèrent pendant cle longues années encore à dévaster l'Allemagne. Le roi de Bohême, Georges Pocliebrad, fut l'un de leurs derniers protecteurs. Ce roi fut déposé et excommunié le jour de Noël 1466, par le pape Paul II. La noblesse de Bohême élut pour son successeur Wlaclislas, fils d'un roi de Pologne. La voix solennelle des Souverains - Pontifes n'était pas encore entièrement étouffée.

Voici le tableau qu'^néas Silvius, alors légat du Saint-Siège à Prague, et qui devint plus tard le Pape Pie II, nous a laissé de ces novateurs :

« Ce fut un spectacle curieux et bien nouveau

« pour nous, de voir ce peuple mal vêtu, misérable, « se donner mutuellement le nom de frères, croyant « rappeler par cette sordide communauté les mœurs « de la primitive Église. Ils prétendent que la « société doit fournir aux besoins de chacun de ses « membres ; que les royautés et les supériorités, « de quelque genre qu'elles puissent être, sont des « abus, puisqu'un roi, à leurs yeux, n'est qu'un « membre inutile destiné à profiter seul du travail « de tous les frères. » (1)

Tels étaient les sentiments, sinon de la généralité, au moins de la partie turbulente des peuples dans laquelle se recrutèrent les prétendus réformateurs. Que l'on y joigne l'esprit de controverse religieuse qui est l'un des caractères de l'époque, on aura l'explication de l'ardeur avec laquelle des populations entières allaient entendre et applaudir des dogmatiseurs plus hypocrites que convaincus, qui s'étaient arrogé d'eux-mêmes la mission d'expliquer à leur façon les saintes Écritures. On vit accourir au pied de leurs chaires, dit Audin, « des moines « apostats qui avaient jeté le capuchon pour obéir « à de grossiers instincts, des religieuses échap- « pées du couvent qui attendaient 1 epoux qu'on « leur avait promis, des électeurs qui sortaient de « l'abbaye où ils avaient bu à grandes rasades le « vin des presbytères catholiques, des chevaliers « qui chassaient aux moines sur les grands che- « mins, des docteurs en travail d'une nouvelle « Jérusalem, des jurisconsultes qui voulaient rô- « édifier la parole écrite, des juifs qui attendaient

(1) yEneas Silvius, dans l'abbé Barras.

« un Messie, des écoliers qui avaient brûlé en « place publique Aristote et les décrétâtes, des « paysans à qui pesait le joug de leurs seigneurs, « de pauvres âmes à la recherche do la vérité. » (1).

4'ommeneement de la Réforme en Allemagne

Imbu de l'esprit envieux et haineux de ce temps, Luther se donna la triste mission de l'exalter et de le faire croitre encore jusqu'à l'accomplissement des prédictions menaçantes du cardinal Julien.

Luther était né d'une honnête famille de paysans saxons, le 10 novembre 1483 ou 1484. Il fut baptisé le lendemain et nommé Martin, du nom du saint dont on célèbre ce jour-là la fête. Le nom de son père était Hans Luder, que Martin changea dans la suite en celui de Luther, parce que, dit Erasme, Luder, en saxon, signifie mauvais garnement. Peu après la naissance de Martin, Hans Luder abandonna la charrue pour aller dans la petite ville de Mansfelcl, prendre le marteau de mineur. Là, aidé de sa vertueuse femme et quelquefois du prieur ou du maître d'école de Mansfeld, il s'appliqua à élever chrétiennement sa nombreuse famille. Les progrès du jeune Martin furent rapides : à l'âge de quatorze ans, ses goûts le firent quitter le toit paternel pour aller à Magdebourg, puis à Eisenach,

(l) Audin. — Histoire de Calvin, t. II, p. 481.

commencer des études dont la charité publique faisait les frais. En 1501, l'aisance étant entrée dans la famille, son père, dit-il, « lui permit de fréquenter l'Université d'Erfurth où il put achever ses études scolastiques. » Quatre ans plus tard, il avait pris ses grades en philosophie et promettait déjà un brillant avenir : mais il arriva qu'un de ses amis étant» tombé à ses côtés frappé par la foudre, il en fut tellement terrifié qu'il ferma soudainement ses livres, renvoya à l'Université ses habits et ses insignes de maître-ès-arts et, croyant entendre la voix de cet ami lui crier de faire pénitence, il alla s'enfermer clans un couvent d'Augustins où on voulut bien le recevoir. En vain son père, ses amis, ses professeurs cherchèrent-ils à fen arracher.

Les terreurs dont son imagination troublée était remplie le faisaient se regarder comme un grand pécheur, et, moins peut-être par amour de Dieu que par crainte de ses jugements, pour détourner la colère divine, il se livrait aux plus rudes mortifications. Par ses jeûnes, ses veilles, ses prières incessantes, il fit l'édification des religieux au milieu desquels il vivait, passant des heures entières, comme en extase, la face contre terre aux pieds des autels.

En 1507, il prononça ses vœux, et la môme année fut ordonné prêtre, après avoir obtenu de son vieux père un consentement que celui-ci ne donna qu'en soupirant. « Fasse le ciel, » dit le pauvre vieillard, « que ceci ne soit pas un leurre du démon. »

Sa piété s'accrut encore clans les devoirs de son nouvel état : on le voyait prier des heures entières,

les yeux humides de larmes et fixés sur le Tabernacle. Cet excès de dévotion et les macérations auxquelles il soumettait son corps le firent tomber dans une sorte de marasme qui inspira des craintes pour ses jours. Un savant le représente usé, flétri et tellement amaigri, qu'on eût pu compter ses côtes.

Comment d'une sainte perfection vers laquelle il semblait aspirer continuellement, le moine Martin tomba-t-il à l'apostasie, au schisme, à l'hérésie, à la révolte contre l'Église ? Cette chute fut progressive.

Dès son noviciat, ses supérieurs avaient été frappés d'une tendance dominante à l'orgueil dans le jeune Martin. Ils essayèrent de la dompter par des travaux humiliants comme de balayer le dortoir et d'aller, un sac sur le dos, mendier publiquement. Martin eut un moment de révolte et appela de cette mesure disciplinaire à l'Université de Wittemberg qui fit cesser l'épreuve.

Ces sentiments, si contraires à l'humilité d'un bon religieux, s'accrurent encore lorsqu'il reçut, à quelques mois de distance, et après son retour d'un voyage à Rome, où il avait été envoyé pour affaires dc< la communauté, les titres de professeur à l'Université de Wittemberg, de prédicateur de la ville et enfin d'inspecteur des couvents de son ordre. Ses sermons, disent les théologiens, laissent percer dès lors des germes d'indépendance contre l'autorité et de doctrines douteuses contre les œuvres de foi ; et un religieux qui venait de l'entendre put s'écrier un jour : « Ce Père donnera <* de la tablature aux docteurs et soulèvera de

grandes tempêtes. » Paroles prophétiques, qui ne devaient pas tarder à se réaliser !

Le Pape Léon X, qui s'était engagé à contribuer aux frais d'une expédition contre les mahométans et avait entrepris l'achèvement de la basilique de Saint-Pierre, commencée par Jules II, eut recours, pour ces grandes œuvres, aux aumônes des fidèles. Il leur ouvrait, en récompense, « le trésor des indulgences. » Le droit de les publier et de les distribuer fut déféré, pour l'Allemagne, à l'archevêque de Mayence et celui-ci choisit le dominicain Tetzel, pour prédicateur. Jean Staupitz, supérieur des Augustins, jaloux de cette préférence, chargea Luther de combattre les quêteurs. Luther ne s'en tint pas à l'attaque du fait de la distribution, abusif ou non, qu'il appelait un scandaleux trafic; il s'en prit au dogme même de l'indulgence. « Que les « âmes, dit-il, soient délivrées dij purgatoire par la « vertu de l'indulgence, c'est ce que je nie. » Et là-dessus il développe tout ce qui fait la base de son système de justification par la foi sans les œuvres. « Il ne s'agissait encore que d'indulgences, « sujet en apparence léger, » dit un auteur avallonnais (1), « mais tous les points de religion se « tiennent et sont enchaînés ensemble : en sorte « que Luther, après avoir nié les indulgences, dut, « pour parler Gonséquemment , nier ensuite et « l'autorité du Pape, et la vérité du purgatoire, et « l'efficacité des Sacrements, et la nécessité des t œuvres satisfactoires. »

(1) Histoire des Indulgences. 1701, Bans nom d'auteur : attribuëe au chanoino Forestier.

Tels sont, en effet, les degrés que suit Luther jusqu'à l'abîme. Comme Satan, c'est l'orgueil qui l'entraîne aies descendre, sans lui permettre jamais d'en remonter un seul. De droite et de gauche, il attire à lui la plupart des princes d'Allemagne, jaloux des possessions et des droits du clergé, en flattant leur ambition et leur avarice; les peuples, en exaltant leur esprit d'indépendance et leur convoitise contre les riches et contre les seigneurs ; il ouvre à la luxure des voies libres que suivront des moines et des prêtres indignes dont il fera ses sectateurs.

On ose à peine parler de l'ignoble et scandaleux sermon sur le mariage qu'il prononça en 1 522, dans la grande église de Wittemberg, pour faire appel aux passions brutales des uns et des autres, et par lequel il fait une nécessité de l'adultère : on peut en lire des extraits fort adoucis dans l'histoire des variations de Bossuet et dans celle de Luther, par Audin. Le cynisme des termes et de la proposition elle-même m'interdit de les reproduire, si ce n'est cependant en ce qui touche les vœux de continence dont il s'efforce de dégager les prêtres et les religieux des deux sexes. « Satan, dit-il, qui se fait « dans l'homme plus sage que Dieu, trouve des « personnes qui, à ses instigations, renoncent à « créer et à multiplier ; qui s'emprisonnent dans « des toiles d'araignée, c'est-à-dire des vœux et des « traditions humaines, qui s'enferrent dans des « chaînes pour forcer la nature, l'empêcher de « porter semence et de multiplier, au mépris de la « parole cle Dieu : comme s'il dépendait de nous de « conserver la virginité, ainsi qu'un vêtement ou

« un soulier. S'il ne fallait que des liens de fer ou « de diamant pour faire rebrousser la parole de « Dieu, j'aurais l'espoir de me munir de si bonnes « armures, que je changerais la femme en homme « et l'homme en pierre et en bois. » (1).

Si ces paroles eurent pour effet de faire ouvrir les portes déplus d'un couvent, comme se le proposait Luther, elles provoquèrent aussi le dégoût chez quelques hommes égarés et les firent rentrer dans la voie qu'ils avaient quittée. Staupitz qui, de supérieur de Luther, s'était en quelque sorte fait son disciple, fut de ce nombre. Il fit réparation à l'Église, retourna dans son couvent et devint plus tard abbé de Sainte-Brigitte, à Salzbourg.

Quelque temps après, joignant l'exemple à la parole, Luther, qui jusqu'alors avait été retenu par la crainte d'encourir la disgrâce du duc de Saxe, son protecteur, et de provoquer les railleries d'Erasme, se maria, le 14 juin 1525, à Catherine Bora, nonne enlevée de son couvent par un jeune sénateur de Torgau. Érasme, informé de ce mariage, écrivit à ses amis d'Italie : « Luther vient de se « marier avec une fille de vingt-six ans, jolie et « bien faite, mais qui depuis quelque temps a « cessé d'être vestale. Les noces ont été célé- « brées sous d'heureux auspices; car peu de jours « après les chants d'hy menée, la jeune fille est « accouchée. » (2)

Déjà en révolte ouverte contre l'Église, Luther avait brûlé, aux applaudissements du duc de Saxe

(l) A u dm. — Histoire Je Luther, t. Il, p. 22. (2) Audin. — Histoire d<i Luthe*-, t. II, p. 261.

et du landgrave de Hesse, la bulle d'excommunication que le Pape Léon X, après avoir usé de tous les moyens de douceur et de conciliation, s'était vu contraint de fulminer contre lui et contre ses adhérents ; et il s'était écrié du haut de la chaire : « J'ai fait brûler l'œuvre satanique du « Pape. Il vaudrait mieux que ce fût le Pape lui- « même, je veux dire le Siège pontifical... Tant que « j'aurai un soufie de vie dans la poitrine, je « crierai abomination sur Babylone ! »

Ses supérieurs effrayés de son exaltation, avaient essayé de l'apaiser et obtenu une promesse do rétractation et de soumission au Pape. Il les avait à peine quittés, que faisant preuve d'une rare duplicité, il écrivait à son ami Spalatin : « Je me « donnerai bien garde, clans ma lettre au Pape, de « traiter trop rudement le Siège pontifical ; mais « cependant je l'aspergerai de son sel. »

A l'anathème porté contre lui par l'Eglise, vinrent se joindre les condamnations unanimes des Universités auxquelles il avait fait appel ; et cependant, il n'en persista pas moins à présenter comme règles de foi, ses interprétations personnelles des livres sacrés.

Naturellement, la théorie du libre examen avait fait surgir une foule de docteurs improvisés qui avaient chacun sa doctrine. Luther, piqué du mépris que l'on faisait déjà de l'autorité spirituelle qu'il s'était arrogée, autant que de la rivalité des nouveaux sectateurs, leur reprocha d'agir sans mission, comme s'ils n'avaient pas le même argument à lui opposer : et la scission persistant à progresser, il s'emporta jusqu'à dire : « Au reste, si vous

une majorité de « 18 ou 19 voix », que « la messe ne serait plus célébrée dans la ville ». Déjà, douze jours auparavant, les hérétiques avaient gravé cette inscription qui existait encore dans l'église au commencement du siècle dernier, époque à laquelle Ruchat faisait imprimer son Histoire de la réformation de la Suisse : Le 23 octobre 1530, fut ôtér et

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