‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 2)Chapitre 103 sur 140 · LA LITTÉRATHRE DU SAMEDI · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATHRE DU SAMEDI

et madrigaux* Il n'était pas d'aventure qui ne se dût raconter en vers, pas de petit événement qui n'endossât la forme poétique, pas de cadeau qui ne méritât un remercîment rimé. Pellisson nous en donne un échantillon joyeux dans son récit de la journée des madrigaux^ le 20 décembre 1653 : « Ce jour-là, dit-il, les inspira- € lions d'Apollon vinrent, toute la troupe s'en ressen- € lit. La poésie, passant l'antichambre, les salles et les « garde-robes, descendit jusqu'à l'office. Un écuyer, € qui était bel esprit et qui avait pris la nouvelle ma- « ladîe de la cour, acheva un sonnet de bouts-rimés € sans suer que médiocrement, et un grand laquais c fit pour le moins six douzaines de vers burlesques. « Mais nos héros et nos héroïnes ne s'attachèrent

< qu'aux madrigaux. A peine celui-ci venait-il d'en € prononcer un, que celui-là en sentait un autre qui « lui fourmillait dans la tête. Ici on écrivait quatre € vers, là on en écrivait douze. Tout s'y faisait gâîec ment et sans grimace. Ce n'étaient que défisi que € réponses, que répliques, qu'attaques, que ripostes. t La plume passait de main en main, et la main ne

< pouvait sjuffire à Tesprit. On fit des vers pour toutes € les dames présentes* J'en sais même qui pensèrent € à Doralise, quoique absente, et peut-être avec un € peu plus d'amitié qu'elle n'en avait pour eux.,.. >

L'historien moderne de Pellisson a rassemblé agréablement quelques autres traits que nous citons avec plaisir (1). < On ne se donnait pas une corbeille sans

(4) Oui c'est avec plaisir que nous empruntons ces lignes h M. Marcous noire ancien élève, aujourd'hui et depuis longtemps notre collé-

c y cacher des vers, pas un oiseau sans lui faire dire c des vers.... On chanta en détail toute la volière de « mademoiselle de Scudéry ; sa fidèle pigeonne eut des « vers de Pellisson et un mot de Louis XIV ; autour de € sa bavarde fauvette, qui célébra jusqu'au doge de « Venise, il se fit un concert de tous les oiseaux et de c tous les poètes, et Pellisson la chanta si bien, que c le rossignol vint lui demander justice. » En 1654, il survint parmi ce peuple un événement funèbre; le perroquet de madame Duplessis-Bellière mourut : un homme, bien moins illustre par ses grandes charges que par ses grandes qualités, voulut célébrer cette douleur. Il remit en honneur les bouts-rimés, qui commençaient à tomber en désuétude, et dont Sarrazin avait célébré plaisamment la défaite ; appliquant ce genre de poésie à son véritable usage, il composa un sonnet en bouts-rimés sur la mort du précieux oiseau. Alors on fit des sonnets de toute part, et sur le perroquet, et sur la conquête de Sainte-Ménehould, que les Français venaient de prendre. C'est Pellisson qui raconte ces choses (1), et Ton sent bien dans son langage un goût d'ironie ; et pourtant il était lui-même un de ces auteurs féconds, intarissables, prêts, à toute heure, à tous les sujets. Mademoiselle de Scudéry (Clélie) exalte avec satisfaction ce génie varié de son ami (Herminius) : « Il < fait en un même jour des harangues y des lettres

gue et noire ami. Son travail sur Pellisson est assurément un des plus curieux, des plus savants, et des plus agréables, qui aient été publiés de nos jours sur cette partie de l'histoire du xvii« siècle. (4) Pellisson, Discours sur les œuvres de Sarrazin,

LES PRÉCIEUSES RIDICULES. 353 j

€ d'afTaires, des billets galants, des chansons, des vers « héroïques, des vers d'amour. 11 en fait à Timpro- « viste, il en fait dans le tumulte d'une grande com- € pagnie. Un jour, lui et moi, nous nous répondîmes < si longtemps en vers chez des dames de Capoue, « que tous ceux qui nous entendirent en furent si « épouvantés, qu'ils crurent que cela ne se pouvait « faire sans enchantement (1). » Il ne parait pas que mademoiselle de Scudéry ait jamais eu de remords de cette apparence de sorcière qui effrayait ses auditeurs. Pour être juste, il faut reconnaître que Pellisson souffrait plutôt qu'il ne se glorifiait d'une manie que l'amitié lui avait imposée. Il a ses moments d'indocilité où € il peste contre cette sotte mesure des vers galants qui le fait enrager (2). »

Cette profusion n'était pas le seul travers du samedi. Les précieux et précieuses y affluaient, et de perfection en perfection, atteignaient en plein le ridicule, qui est demeuré leur dernier nom. « Toute « femme d'esprit n'est pas précieuse, > ditSomaise (3), qui distingue sagement les femmes simples, judicieuses et spirituelles, « de celles qui se mêlent d'écrire ou de « corriger ce que les autres écrivent, et qui inventent a des façons de parler extravagantes dans leur signifî- « cation. » Le même critique partage encore les précieuses en deux catégories; les premières, qui « ayant

(1) CUlie, II1« partie, liv. !•% p. 458, 159.

(2) Marcou, Pellisson.

(3) Somaisc, secrétaire de la connétable Colonac, Préface du grand Dictionnaire d^s Préàeuses.

ioi LA LITTÉRATURE PENDANT LES FRONDES.

c un peu plus de beau lé ou de bien que les autres, (c tâchent de se tenir hors du commun, lisent les ro- € mans, reçoivent toutes sorlcs de gens, des vers de € toute main, et disent quelquefois des mots nouveaux; « les secondes, qui sont devenues aussi savantes que € les hommes de leur siècle, parlent plusieurs belles f langues, font des vers et de la prose. » Le samedi était la grande école, la règle de ces goûts. On y méprisait la province, on la plaignait de son infériorité en habits, en langage, en action (1); Clélie redoutait d'y encontrer des gens dont elle fût incommodée (2), si bien que les dames de province finirent par se piquer d'émulation, et que les provinciaux siensés réclamèrent, par les vers burlesques de Somaise, la suppression du corps des précieuses (3). Clélie était également

(4) Cyruj, I'* pariie, lîv. III, dans Thistoire d*Âglatidas etd*Âmei(tris: « Jo m'élpnnais (le voir qu'upe personne nourrie dans une provincef et dans une province aussi éloignée, n'eût rien qui la pût faire disÛDguer d*avec les personnes de la cour les mieux faites, ni en son action, ni en son habit, ni en son langage, et je la considérais comme un miracle.»

(2) Clélie : « Ce qui me fait ï\^\t le séjour de la province n'est pas ant la crainte de n'y voir personne que la peur d'y voir des gens qui

m'incommodent. » V* partie, liv. II, p. 693.

(3) Procès des Précieuses^ par Somaise, 4660.

Depuis six ans le monde en cause.

Je n*entends rien dire autre chose. Ce mot eu proyince a grand cours

J'en veux aux Précieuses, A ces femmes pernicieuses Qui troublent le repos public, Qui causent dans le trafic, Par des mots inintelligibles Des révolutions terribles.

Et je demande Ik-dessus Que leur langage ne soit plus.

C'est la requête d'un Provincial.

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