LES ADVERSAIRES DE MAZARIN
toutes personnes de les publier, débiter ou vendre, à peine de la vie ( I )• Mais quelques jours après paraissait Y Apocalypse de VÊtat ou la Pierre de touche aux Mazarins. L'auteur, continuant à se réclamer du service de Monsieur le Prince, désignait les gens à tuer, et rassurait les massacreurs par la promesse de l'impunité. Pourquoi n'avait-on pas déchiré d'Harcourt? II ne serait pas aujourd'hui, à la tète de l'armée qui combat les plus nécessaires appuis du peuple. Pourquoi n'avait-on pas saccagé et détruit la maison d'Elbeuf? Les autres seigneurs de France n'auraient pas osé se mettre dans la brigade de voleurs du Sicilien. Pourquoi ne tirait-on pas à quatre chevaux ceux qui dans Paris même se déclaraient aujourd'hui pour le Mazarin? Le reste se rangerait à son devoir. « Les « peuples peuvent exécuter dans cette rencontre, « sans péril, ce que le Parlement ni les princes en leur « particulier ne peuvent faire sans un juste sujet de <( crainte. Quand le peuple saccagera la maison du « maréchal d'Hocquincourt, quand il traînera dans la « rue un abbé d'Euzonat (intendant de Mazarin), « quand il exercera toutes sortes de cruautés sur les « mazarinistes, il n'a pas tant à craindre que si M. le « duc d'Orléans ou le Parlement en avait fait pendre « un seul. Dans ce dernier cas, la représaille serait « dangereuse. Mais quand on sait que c'est une sédi- « tion populaire, on ajoute d'abord : il n'y a pas de € remède ; il faut prendre patience et ne pas s'attirer
(1) Ces deux libelles furent condamnés le 27 mars 4652.
10 CONDÉ CHEF DE LA GiFERRE CIVILE.
« leur haine ; car, après tant de tyrannie, ils ont raîcr son de chercher leur soulagement par la perte de «r ceux qui font subsister le tyran. Haurit hinc pth « pulus tali de sanguine vitam. ]» En vérité, aprè» de telles doctrines, après ce secret révélé de la toutepuissance des séditions populaires, que festait-îl à dire au peuple pour l'entraîner en toute sécurité aiïx dernières abominations? .La Kévolution française n'a certes rien professé de plus formidable que cette théorie de l'impunité par la société anonyme.
A la faveur de ce dévergondage qui parfois les effrayait eux-mêmes, les rivaux de Mazarin organisaient leurs ressources- Orléans, poussé par sa fille, par les jansénistes qui lui promettaient la solde d'un corps d'armée (1), par le coadjuteur qui cherchait en lui un appui contre Condé, avait fait, dès le 20 janvier, sa déclaration pour réunir toutes les volontés contre le ministre. Il lançait dans les provinces de magnifiques promesses de réformes , plus capables de soulever l'ignorance publique pour sa cause, que raisonnables même à tenter.- Il ne s'agissait pas de moins que de réduire les tailles à neuf millions, de dispenser les campagnes pour trois ans, de rappeler les intendants, d'organiser une milice avec des officiers élus, enfin de régler le prix de lotîtes les denrées usuelles, du sel et du charbon, par exemple (2). Ces espérances
[\) Mémoires de René R^pifi^ I/autenr atteste qu'il tient ce fint de SaujoD, dame d'atours de la duchesse, à qui Orléans le confiaittoui bas.
(2) Avertissement envoyé aux provinces pour le soulagement du peuple, sur la déclaraiioA deMuMeifnear le doc â^Orléans.
60NM CARBIKAL, 11
retetitissaient jusqu'aux extrémités du royaoïne. Dans le Languedoc, dont il était gouYerneur, une partie de la province, Montpellier, Âgde, Aigues-Mortes, s'insurgeaient contre le roi. A Pont-Saint-Esprit, un gentilhomme et le curé mettaient, par un tour subtil, la garmson à la porte*
Lecoadjuteur atteignait enfin Tobjet tant désiré; il était préconisé cardinal (18 février 1652). Les influences le plus opposées avaient concouru à cette nomination. Mazarin l'avait présenté officiellement, mais comme il faisait désavouer tout bas la présentation, Innocent X, qui se souvenait d'Orbitello, avait pris plaisir à nommer l'ennemi de Mazarin (1 ). Le candidat avait dû se purger du soupçon de jansénisme que lui imposaient naturellement ses relations connues avec Port-Royal, mais en même temps ses amis avaient répandu l'opinion qu'il serait bien capable de se mettre à la tête des jansénistes, si on lui refusait le chapeau, et cette crainte avait, autant que sa déclaraticm d'orthodoxie, contribué à son succès. Le grandduc de Toscane, protecteur de la maison de Gondi, n'était pas demeuré inactif, et Sa Majesté catholique, eu guwre avec la France, n'avait pas cru inutile à ses intérêts d'appuyer un adversaire du ministre qui ne voulait pas céder à l'Espagne. Ainsi Gondi devenait le cardinal de Retz ; nous rappellerons désormais de ce nona ; maintenant l'égal de MazsHrin, il croyait avoir, chas les prérogative^ de sa dignité nouvelle, Farme la
(4) Nous ne foîsofis que r^prodttitB M Tjii&rttittlion d« René R«pin.
plus capable de lui conquéfrir encore la supériorité. Toutefois, il ne fera pas à la cour autant de mal qu'il se le proposait lui-même. S'il était jaloux de Mazarin, il haïssait Monsieur le Prince. Partagé entre ces deux sentiments» et combattant à la fois le rebelle et le favori, il servira malgré lui le ministre en s'opposant à l'établissement de la domination de Condé dans Paris (1).
Enfin Condé, battu par d'Harcourt, resserré dans Bordeaux, appelait du Nord ses meilleures ressources. Il avait ses troupes à lui, qui, au moment de sa fuite, avaient reculé de Marie jusqu'en Flandre. Le duc de
(i] On a beaucoup discuté sur les moiifs de la promotion dé Gondi au cardinalat. Une correspondance, récemment découverte, donne à cet égard des lumières suffisantes : ce sont les lettres de Gondi et de Tabbé Charrier, son agent, moitié en chiffres, moitié en caractères ordinaires, acquises et déchiffrées par M. de Chantelauze. Elles sont de la fin de 4651 et du commencement de 4652. «Dites au pape, « écrit Gondi, que je ne me suis jamais occupé de jansénisme, pas plus « que lui. Comme je dois un jour administrer le diocèse de Paris, je « ne ferai pas de déclaration, ne voulant pas m'aliéner les jansénistes « dont je compte me servir. » — Mais on insiste : pne déclaration catégorique est nécessaire. Alors Gondi donne à Charrier Tordre de fabriquer une fausse déclaration, ne doutant pas qu^en qualité d*Iiaiien, il ne réussisse très-bien. La pièce est fabriquée, livrée aux ministres du pape, et une copie à Retz qui en fait des gorges chaudes avec le faussaire. Ou hésite pourtant encore à lui donner le chapeau. Il envoie alors des émissaires qui doivent partout répandre le bruit à Rome qu'il est homme à se mettre à la tète des jansénistes de France, et à bouleverser la chrétienté, si on ne le nomme pas cardinal. H r^ commande à Charrier de ne distribuer de l'argent qu'avec précaution, et avec certitude qu*il rapportera, étant en pays de coquins. Il désigne les personnes auxquelles il faut donner des cadeaux : neveux et nièces du pape, cardinaux, etc., etc. Nous avons trouvé pour la première fois cette indication dans le Journal de rinstruction publique^ 4863.
GONDl CARDINAL. 13
Nemours fut envoyé pour les ramener, avec un bon renfort de soldats d'Espagne. Le Parlement n'approuvait pas ce recours à l'étranger ; le coadjuteur, pour s'y opposer également, rassembla quelques nobles du Vexin. Mais Orléans ouvrit le passage en déclarant que ces étrangers n'étaient pas l'armée d'Espagne, puisqu'ils étaient Allemands, et que d'ailleurs il les avait pris à sa solde. Nemours vint alors ciamper à Houdan, puis avec ses principaux officiers se montra, dans Paris, aux dames comme un galant, aux bourgeois comme un libérateur. Cependant Beaufort, son beau-frère, à la tète des'troupes qui appartenaient au duc d'Orléans, se dirigeait vers la Loire. Deux armées semblaient menacer celle du roi ; mais elles n'étaient pas mieux unies que leurs maîtres. Tandis queCondé ordonnait à Nemours de regagner la Guienne, Orléans recommendait à Beaufort de ne pas passer la Loire. Monsieur voulait avoir ses troupes sous sa main pour maintenir sa considération dans Paris, et se défendre même de la supériorité de Monsieur le Prince.
Les désaccords de ces singuliers amis donnèrent d'abord l'avantage à Mazarin. Comprenant que le danger venait surtout du Nord, il quitta Poitiers (février 1 652i) pour se porter sur l'Anjou dont le gouverneur était suspect. Il prit Angers, Pont-de-Cé, qui furent mis aux mains de vrais serviteurs du roi, puis pour couper Nemours de Condé, il retourna vers Paris. A Tours, une députation du clergé de France vint protester pour le ministre contre les arrêts du Parlement. Le pays de Blois fut ravagé sans pitié et sans résistance par les
troupes du maréehal d'Hocquincourt. On touchait OrJéaDS, mais avant de s'attaquer à cette ville, il parut prudent de s'assurer celles du voisinage. Turenoe occupa Gien ; vainemesnt Nemours et Beaufort tentèrent de la reprendre» ils y perdirent beaucoup de monde, et ne firent que compromettre leur réputation en s'imputant l'un à l'autre la défaite. Tureone inaugurait ainsi sa réconciliation avec la cour; et la communication était rompue entre Ck)ndé et ses propres troupes.
La résistance d'Orléans changea cette heureuse fwtune. Cette ville faisait partie de Tapanage de Monsieur ; par l'impulsion de quelques meneurs, plutôt que par elle^nême, elle pressait ce prince de se rendre dans ses murs. Il ne voulut pas y aller en personne, mais il y eavoya sa fille, mademoiseUe de Montpensier,lui donnant pour compagnes les comtesses de Fiesque et de Frontenac qu'il appelait maréchales de camp dans V aimée de ma fille contre le Mazarin. Cette princesse, née aventurière, attendait une occasion de se signaler et de se faire craindre. Elle était ravie, dit-elle sans embarras, quand son père se mutinait avec la cour, dans l'espoir que cela le rendrait plus considérable ; elle n'attendait pas moins d'avantages pour elle-même de ses équipées personnelles. Investie de toute la fortune des Bourbon-Montpeasier dont sa mère lui avait transmis les restes magnifiques, princesse souveraine dans la Dombe, hors du royaume de France, elle aspirait à la couronne fermée, c'est-«n-dire royale, et à travers tous les projets de mariage qui lui passaient par la tête, il y en avait un qu'elle n abandonnait jamais, le mariage
MADJËMOISEUUf: A dU^EANSu 1o
avep Louis XIV, malgré la disproportion ridicule dfs âges. Elle allait volontiers par la guerre -civile à la conquête de la couronne de France ; elle l'écrivit même à la raine-raère. Persuadée, sur la foi d'un astrologue, que le 27 mars accomplirait son rêve, elle partit pour Orléans. La ville était évidemment divisée ; d'un côté Mathieu Mole, garde des sceaux, demandait à entrer au nona du roi, de l'autre Mademoiselle, sur le bord du fleuve, en face d'une poterne murée, pressait les bateliers de lui ouvrir un chemin. Il y avait hésitation chez les magistrats municipaux, quand tout à coup la poterne démurée offrit un passage mal commode à travers la boue ; la princesse s'y lança, et, aux cris de « vive le roi, vivent les princes et point de Mazarin ! > s'avança vers l'Hôtel de Ville. L'audace décida le succès ; les habitants parurent se rallier à l'héroïne, le garde des sceaux n'eut plus qu'à s'éloigner. La popularité de la nouvelle pucelle d'Orléans s'accrut encore les jours suivants par le soin qu'elle prit de faire rendre aux paysans les bestiaux que l'armée des princes leur avait enlevés (1).
Orléans, occupé par Mademoiselle, pouvait n'être qu'un contre-temps pour l'autorité royale, mais l'échec devint presque une calamité par l'apparition subite de Gondé dans le voisinage. Pressé par ses amis de quitter la Guienne, où il n'avançait à rien, pour rejoindre une armée toute prête et attachée à sa fortune, le prince était parti d'Agen (24 mars) sous l'habit d'un palefre-
(4 j Mémoires de mademoiselle de Mootpensier, MoUeville, Relz, eic.
nier et un nom vulgaire, en compagnie de la Rochefoucauld, de Gourville, également travestis, à la suite du marquis de Levis qui ne se dissimulait pas parce qu^il avait un passeport du comte d'Harcourt. Après beaucoup de détours et de périls, il arrivait dans la forêt d'Orléans et se faisait reconnaître de son armée (1*' avril). Son impétuosité, le grand secret de ses victoires, le servit bien comme toujours. Il occupa immédiatement Montargis, dont il fit un magasin d'approvisionnements, marcha sur Château-Regnard, et informé que les quartiers du maréchal d'Hocquincourt étaient dispersés dans le voisinage de Bleneau, il fondit dessus à l'improviste (8 avril). 11 en enleva cinq, prit trois mille chevaux, un nombre considérable de prisonniers, tout le bagage et les munitions de guerre. On voit par la lettre qu'il écrivit sans délai à Mademoiselle combien il était fier de cet avantage et de la valeur de ses compagnons, Beaufort, Nemours, Clinchamp et Tavannes. Ce fut aussi un coup de foudre pour la reine, qui était à Gien et se crut perdue. Pendant que le jeune roi sautait à cheval pour courir à l'ennemi, le ministre, plus prudent, faisait charger les bagages de la cour, préparer les carrosses, et ordonnait de rompre le pont pour arrêter le vainqueur. Mais on ne savait que la moitié de l'histoire. D'Hocquincourt vaincu, Condé s'était avancé contre Turenne. Celui-ci, vigilant selon sa coutume, et bien posté, n'avait pu être surpris ni tiré de sa position. Une vigoureuse canonnade découragea les soldats de Condé, d'ailleurs las de leurs courses et surchargés de butin. Ils se retirèrent sans que leur
chef songeât à les ramener à la charge ni à menacer Gien. Turenne avait sauvé le roi et sa mère du plus grand péril ; pour la première fois les deux grands hommes de guerre du siècle avaient été opposés front à front, et le dernier avantage était resté à Tart et à la science militaire. Mais TefTet immédiat du combat de Bleneau, en afTaiblissant considérablement l'armée royale, était d'ouvrir à Condé le chemin de Paris.
Il est vrai qu'il allait se trouver beaucoup moins à l'aise à Paris que sur les champs de bataille. Il n'avait pas d'allié ou de complice dans cette ville, qui ne fût tout aussi bien un obstacle. Si tous s'accordaient avec lui contre Mazarin, chacun avait dans cette poursuite son but et ses moyens d'action, aucun ne prétendait faire exclusivement la fortune de Condé. De là l'obligation incommode de ménager^ tout le monde, et de laisser se perdre Faction militaire dans les mêlées d'intrigues. La première difficulté lui vint des magistrats. Ceux-ci, tuteurs des rois, réclamaient le droit de condamner un ministre; mais, gardiens de la loi, ils n'approuvaient plus la rébellion à main armée, ni l'alliance avec l'étranger. La leçon fut rude. Au parlement (12 avril), le président Bailleul reprocha à Condé de venir siéger sur les fleurs-de-lis quand il avait encore les mains teintes du sang des sujets du roi (1). A la cour des Aides (221 avril), le président Amelot exprima l'étonnement que, après la déclaration envoyée con{re lui, et avant de s'être justifié, il osât paraître
(4) Mémoires de Retz.
dans les compagnies souveraines, et faire battre le tambour dans les rues pour lever des troupes avec les deniers qui venaient d'Espagne. Gomme il voulait protester, le président le fit taire en lui citant des chiffres et des noms propres, et l'invita, pour réparer au plus tôt ce mal, à travailler à la tranquillité du royaume, comme il avait autrefois travaillé à sa réputation (1). La conclusion de cette résistance fut que, pour obtenir le concours des magistrats, le prince devait se borner à demander au roi l'expulsion de Mazarin, et s'engager à poser les armes. 11 y consentit; mais retomber dans les négociations avec Mazarin qui savait si bien les faire traîner en longueur, c'était accorder au ministre un dé ces répits qu'il cherchait toujours, et à ses troupes le temps de se rétablir. Il en arriva ainsi. Pendant qu'on discutait à Saint-Germain (1*'mai) sans parvenir à s'entendre, et que Paris s'impatientait de ces retards, Turenne attaquait l'armée des princes devant Étampe^, et lui infligeait une perte considérable. Mademoiselle, la conquérante d'Orléans, avait voulu, en revenant à Paris, passer en revue l'armée du parti.
(4 ) Mémoires de Conrari, V^ partie : a Celui qui battait le tambour portait vos couleurs, et a passé devant ma porte. Oa vous Tavonez, ou vous le désavouez. Si vous Favouez, il est donc vrai ce que je viens de vous dire ; si vous le désavouez, il faut le pendre quoiqu'il soit habillé de vos couleurs. Pour les deniers d'Espagne tous les présidents et conseillers de Bordeaux, qui sont en cette ville, en déposeront, et même depuis huit jours il paraît par les registres des banquiers, témoins muets et irréprochables, que vous avez touché 600,000 livres* Vous en avez envoyé 150,000 à Ballhasard, et employé ici une partie du reste à lever des troupes ; et si vous n'en aviez touché, quel moyen de faire la guerre contre le roi? »
On la lui montra avec afTectation, puis les officiers galamment voulurent accompagner la princesse assez loin, sans plus s'occuper de leurs troupes- Turenne^ caché derrière une colline, saisit le moment, fondit sur ces soldats mal commandés pendant qu'ils rentraient pêle-mêle dans la ville, en tua cinq cents, en prit mille^ et lança des coureurs jusqu'à Palaiseau, Bourg-la- Reine et Villejuif (3 mai). Cette nouvelle subite jeta la terreur dans Paris, où les paysans affluaient avec leurs meubles et leurs bestiaux. Condé, pour rassurer ses amis, fit, quelques jours après, une expédition sur Saint-Denis dont il s'empara; mais le lendemain les troupes de Turenne reprirent cette ville dont les habitants étaient affectionnés au roi (11, 12 mai) (1).
Un motif plus personnel empêchait l'union étroite des magistrats avec les princes. Condé, Orléans, Beaufort, s'avisèrent de faire aux cours souveraines des peurs qui ne pouvaient que les aliéner. Parfois ils trouvaient utile d'exciter les rugissements de la populace contre quiconque était soupçonné de mazarinisme. € Il est bon que le peuple s'éveille de temps en temps, » disait d'Orléans. La cour de son palais était toujours remplie de canaille ; il était habituellement précédé ou suivi de coquins vêtus de gris, apprentis et compagnons de métiers, ou filous, qui ne cessaient de crier: < Point de Mazarin ! ^ Le prévôt des marchands et ses échevins faillirent être assommés au Luxembourg, où il les avait mandés, comme suspects d'avoir envoyé
(1) Mémoires de Mademoiselle el dcConrart.
le blé des Halles à Saint-Germain. Il ne leur donna pas d'autre secours , que de dire qu'il ne voulait pas qu'on leur fit du mal dans sa maison ; ils ne furent, en effet, blessés que dans la rue. Des filous ayant dévalisé Colbert, un des secrétaires de Mazarin, quelques bourgeois les saisirent et voulurent leur faire rendre gorge. Le duc de Beaufort les réclama comme étant de ses gens; il entendait qu'on leur laissât tout ce qu'ils avaient pris ; il espérait bien livrer dans trois jours une autre curée à tous les siens. Le langage de Condé n'était pas plus rassurant. Ici, il désignait des victimes à la multitude, comme il fît un jour le duc de Damville. Là, il annonçait sans détour un maître impérieux aux magistrats : « Quand vous êtes à votre place^ disait-il à un président, je vous considère; mais, hors de là, vous me devez du respect; retirez-vous. > Plusieurs membres du Parlement lui demandant où en étaient les négociations, il répondit : c Je suis las de rendre compte de mes actions à de petits messieurs comme vous; je penserai désormais à mes affaires sans en rendre compte à de petits coquins à qui j'apprendrai bien à vivre et à me rendre le respect qui m'est dû. » L'effet d'un pareil exemple était inévitable; en descendant jusqu'à la bourgeoisie, il y soufflait le mépris pour le Parlement. Une partie de la garde bourgeoise refusait de faire le service au palais ; officiers, simples soldats, ne consentaient plus à garder des mazarins ; quelquefois les séances n'avaient pas lieu par défaut de sécurité. Aussi la Compagnie, de son côté, refusait de se compromettre pour les princes. Orléans leur déclara
un jour qu'il ferait cesser les tumultes populaires si on lui décernait à lui seul Fautorité, si on le désignait comme l'homme à qui chacun dût s'adresser dans toutes les occurrences ; mais il fallait que cette puissance lui fût conférée par arrêt de la cour. Les conseillers se regardèrent ; après quelque hésitation, on lui répondit qu'il avait autant d'intérêt que personne à rétablir l'ordre, et qu'il eût donc à y pourvoir sans que la Compagnie en délibérât et que ses registres en fussent chargés (1). Il ne put obtenir un arrêt en forme (14 mai).
Mais l'ennemi le plus nuisible des princes, et surtout de Gondé, était le cardinal de Retz. Parvenu au chapeau à la suite de la présentation royale, il se croyait libre de toute reconnaissance vis-à-vis de Mazarin, mais il se vantait de rester fidèle à la reine. Pour se faire pardonner la ruine du ministre, il poursuivait inflexiblement la ruine de Condé. Il le tenait en échec par Orléans, dont il ranimait sans relâche les défiances, et, par les résistances de Monsieur, il faisait avorter tous les projets d'arrangements que Monsieur le Prince débattait avec la cour. Au dehors, en public, il signalait l'égoïsme de Monsieur le Prince et de ses amis, qui ne pensaient qu'à eux et demandaient tout pour eux seuls. Dans ses libelles intarissables, il comptait les provinces, les sommes d'argent réclamées par ces prétendus amis du peuple. Ëtait-ce donc dans l'intérêt
(4) V. les Mémoires de Retz et surtout ceux de Oonrart. C'est à ce dernier que nous avons emprunté toutes les anecdotes de ce récit. Retz dit la chose d'une façon plus générale.
tt GONDË CHEF DE LA GUERRE CTVILE.
de tous que les princes proposaient une paix où Gondé aurait la Guienne, Gonti la Provence, Nemours TAuvergne, la Rochefoucauld 100,000 écus, du Dognon le bâton de maréchal de France, Monsieur le droit de faire la paix générale, les princes le droit de nommer les ministres ? Vainement les pamphlétaires de Gondé croyaient répondre en dénonçant les mœurs du cardinal de Retz, ses déguisements nocturnes, ses moustaches noires à l'Espagnole, ses caudebecs retroussés à la mauvaise j ses visites dans les familles pour en attirer les chefs à son parti (i). Ges attaques toutes personnelles auraient pu inquiéter l'inculpé pour lui-même s'il avait eu encore une conscience honnête et ecdésiastique, mais elles intéressaient peu la multitude, et surtout elles ne réfutaient pas des accusations que Monsieur le Prince et ses amis confirmaient chaque jour par leurs actes.
En effet, les pamphlétaires de Gondé le rendaient eux-mêmes suspect par leur, manière de le défendre, et par l'autorité qu'ils réclamaient pour lui. Ils répétaient que les princes du sang ne sont sujets d'aucune puissance souveraine que par devoir d'honneur (2) , que l'autorité des princes du sang est essentielle dans le gouvernement (3), que les affronts qu'on fait aux princes du sang sont des crimes d'État retombant sur la personne du roi, et dignes d'être punis avec autant
(1) Dubosc-Montandré : Réponse au Vraisemblable sur la conduite de Mgr le cardinal de Retz.
(3) Le raisonnable plaintifs par Dabosc-Montandré. (3) Le Royal au Ma%arin^ par le môme.
OU plus de rigueur que ceux qui sont faits à Sa Majesté (1). Il était donc vrai que ces princes ne combattaient pas pour rintérèt public. Et si on eût conservé quelque iUusion à cet égard, les princes eux-mêmes la dissipaient par des actes formels, comme ces délibérations où ils signifiaient que pour remettre l'État en sa première forme, il < fallait rétablir le conseil légitime < des princes du sang, des autres princes et officiers € de la couronne , des anciens conseillers d'État, et € des descendants des grandes maisons et familles an- € ciennes , portés par affection à la conservation de c rstat, et investis du droit de gouvernement pendant « le bas âge des rois (2). » Évidemment encore le peuple était oublié ici, et aucune popularité ne pouvait donc s'attacher à de pareils libérateurs. Condé le comprenait si bien, qu'il cherchait parfois d'autres moyens de plaire à la multitude, et descendait jusqu'à la bassesse. Un jour les ennemis de Mazarin ayant demandé qu'on fit la procession de la châsse de sainte Geneviève pour obtenir du ciel l'expulsion de l'ennemi, Gondé se montra dans la rue, un chapelet à la main, pour imiter la dévotion des bonnes femmes et capter leur confiance. Cet homme, dont l'incrédulité était connue, à qui la voix publique reprochait d'avoir dit que l'Être éternel était trop vieux, se jeta à genoux devant la châsse, la baisa cent foiSy et y fit baiser encore
(1) Le Rapporteur des procès (TÊtat^ par le môme.
(2) Articles de la dernière déclaration de Messieurs les princes avec les bourgeois de la ville de Paris^ faits au Parlement et k la Maisonde-Ville, 6 et 8 juin 1652.
2i CONDÉ CHEF. DE LA GUERRE CIVILE.
son chapelet (1), et remporta la satisfaction d'entendre dire autour de lui : c Ah ! le bon prince I et qu'il est dévot ! » Mais ce fut à peu près tout le profit qu'il retira de cette mise en scène. Le motif de cette action étrange n'était pas obligeant pour le roi, dit madame de Motteville, mais il ne lui fit pas grand mal.
II y avait plus de deux mois que le vainqueur de Bléneau perdait son temps à Paris , sans qu'aucune action décisive prononçât en sa faveur, sans qu'une adhésion significative l'encourageât à une entreprise hardie. Turenne assiégeait l'armée des princes dans Étampes, et l'épuisait par des attaques de chaque jour. Les princes attendaient l'arrivée du duc de Lorraine^ frère de la duchesse d'Orléans ; comme ce duc avait à réclamer ses États occupés par les Français, il semblait devoir saisir avec empressement l'occasion de la guerre civile de France pour se relever de son abaissement. Il arriva enfin le % juin, et après bien des façons, il consentit à secourir Étampes; il réussit, en effet, par le nombre de ses troupes, à faire lever le siège. Mais c'était un homme bizarre, prêt à se moquer de tout le monde, incapable de persévérer longtemps dans le même dessein (2). La reine et le ministre lui ayant proposé un traité particulier, il accepta, déclara aux princes qu'il n'était pas obligé d'exposer ses troupes pour eux, et sortit aussitôt de France (16 juin). Le désappointement des frondeurs fut plaisant; ils osèrent bien faire écrire par leurs
(4) Motteville.
(i) Mémoires de Conrarl, sous la date du 5 juin.
GONDÉ A PARIS. 25
pamphlétaires que le traité du roi avec le duc de Lorraine était nul, parce que les princes du sang n'y avaient pas participé (1 ) ; ils déchaînèrent des bandes dans Paris pour hurler contre les Lorrains et les menacer de les jeter à l'eau. Mademoiselle gourmanda sa belle-mère comme un chieriy et lui dit pis que pendre de son frère {%). Mais la majorité de l'opinion se prononça pour la fin des hostilités. Le Parlement, satisfait d'une espérance donnée par la reine (16 juin), pressait les princes de poser les armes. La bourgeoisie en général, par son attitude, montra les mêmes dispositions. On affichait dans les rues de Paris, en prose et en vers, le salutaire conseil de demander au roi son retour et la paix : € Que le roi soit maître sans condition, le peuple « sans oppression, le royaume sans guerre, les princes c( en leur devoir, les lois en leur force, le paysan « dans sa maison, les armées sur la frontière, et « l'ordre rétabli pour user doucement de la vie (3). » Le pamphlet fut saisi par ordre des princes, mais une nouvelle édition parut dans la nuit suivante (25 juin), en même temps qu'un placard en vers, intelligible pour tous , parce qu'il disait crûment la vérité à chacun :
11 faut renvoyer Mazarin Une lieue au delà de Turin,
(1) Le Formulaire d'État^ par Dubosc-Montandré.
(i) Mémoires de Mademoiselle. Ces expressions sont les siennes, bien entendu.
(3) VEsprit de paix^ auquel les princes essayèrent de répondre par l'Esprit de guerre des Parisiens.
26 GONDÉ CHEF DE LA GUERRE GIVILE.
Et que jamais Messieurs les princes
Ne soient gouverneurs de provinces;
Le Parlement à son métier
A juger Thibaut et Gautier,
Le marchand dedans sa boutique,
Sans s'occuper de politique,
Faire punir les séditieux
Sans pardonner aux grands messieux,
Point de colporteurs dans la rue,
Le paysan à sa charrue,
Tous les chicaneux au Palais;
C'est le moyen d'avoir la paix.
Il était clair que Paris même allait échapper aux princes. Gondé, pour s'y maintenir, se résolut à frapper un grand coup, qui devait le perdre.
Gondé, n'espérant plus rien du duc de Lorraine, avait tiré l'armée des princes d'Étampes et de Linas, et l'avait ramenée à Saint-Gloud. L'armée royale de Turenne, renforcée des troupes du maréchal de la Ferté, se porta aussitôt vers Saint-Denis, passa la Seine sur un pont de bateaux devant Épinay , et fit comprendre à Monsieur le Prince que sa position n*était plus tenable. Il résolut de gagner Gharenton pour s'adosser à la pointe de terre où la Marne se réunit à la Seine; dans la nuit du i**" au 2 juillet, ses troupes filèrent par le Gours, et le dehors de Paris, au Nord; mais dès le point du jour elles étaient attaquées entre Montmartre et la Ghapelle, bientôt coupées au-dessus du faubourg Saint-Antoine, vers Gharonne, et malmenées vigoureusement par une batterie de 1 8 canons. Effrayé de la supériorité de nombre de Tarmée royale, Monsieur le Prince fit avertir le duc d'Orléans de son
danger, et demanda qu'on laissât passer par Paris le reste de ses troupes qui arrivaient de Poissy avec ses bagages. Orléans, par les conseils de Retz, se défiait toujours des intentions de Gondé ; il n'était pas fâché de laisser écraser un rival dont il ne partageait que par force les desseins et les actes ; il montra fort peu d'empressement pour son complice ; il se dit malade, pas assez pour garder le lit, mais trop pour sortir du Luxembourg. De toute sa famille, il n'y avait que Mademoiselle qui adhérât franchement à la cause du prince, parce que le prince ne se lassait pas de flatter son ambition, et dans toutes les négociations promettait de stipuler sa couronne. Mademoiselle donc gourmanda énergiquement son père, et, après une heure de lutte, obtint de lui une lettre pour Messieurs de l'Hôtelde-Yille. Mais de ce côté encore le zèle n'était pas ardent. C'est un fait bien constaté que, en dépit des clameurs de quelques partisans forcenés des princes, la grande majorité des Parisiens se montra en ce jour fort indifférente au triomphe de l'ambition connue de leurs soi-disant libérateurs. A la porte Saint-Denis, le matin même, on avait refusé l'entrée à un émissaire de Condé. Condé en personne et Beaufort s'étaient en vain présentés à la porte Saint-Antoine, appelant les bourgeois à leur aide, les accusant d'ingratitude, leur reprochant de ne rien faire pour les princes, qui s'exposaient tous les jours à leur profit ; ils n'avaient trouvé que peu de concours. A l'Hôtel-de-Ville, Mademoiselle, qui se flattait de renouveler ses prouesses d'Orléans, se heurta d'abord contre le maréchal de
i8 GONDÉ CHEF DE LA GUERRE CIVILE.
l'Hôpital, gouverneur de Paris. Quand elle voulut parler de fidélité au roi, et demander en même temps qu'on ouvrît les portes à ses ennemis : c Vous savez « bien, lui répondit le maréchal, que si vos troupes « ne se fussent pas approchées de Paris, celles du roi € n'y seraient pas venues, et qu'elles n'y sont venues, < en effet, que pour chasser les vôtres. » Mais elle avait avec elle une bande de gens qui parlaient de pendre les mazarins, y compris le gouverneur de Paris ; elle-même, elle menaçait d'arracher la barbe au maréchal, et signifiait qu'il ne mourrait que de sa main ; elle finit par obtenir ce qu'elle voulait : un ordre aux Parisiens de lui obéir, et aux troupes de Poissy la permission d'entrer par la porte Saint-Honoré»
Cependant, la bataille, continuée à travers toutes ces <liscussions, se décidait contre Gondé. En quittant l'Hôlel-de-Ville , Mademoiselle aperçut la Rochefoucauld blessé, les yeux tout sanglants et sortant de la tête, soutenu par son fils et par Gourville, qui criait sans grand succès aux Parisiens de se porter au secours de Monsieur le Prince. On disait que Nemours, Clinchamp, Guitaut étaient blessés à mort. « A chaque € pas, dans la rue Saint-Antoine, c'étaient des bles- « ses, les uns à la tête, les autres aux bras, sur des « chevaux, à pied, sur des échelles, des planches, des « civières, et des corps morts, » Près de la Bastille, elle aperçut Monsieur le Prince lui-même au désespoir, le col et la chemise pleins de sang, deux doigts de poussière au visage, la cuirasse faussée de coups nombreux, qui lui cria : « J'ai perdu mes amis, > Elle
le rassura sur leur sort, puisqu'elle venait de les voir encore vivants, et le pressa de rentrer dans Paris ; mais il refusa de reculer en plein midi devant des mazarins, et retourna au combat. Il y fit merveille selon son usage. Assailli dans le faubourg Saint-Antoine, tantôt abrité par les retranchements que les bourgeois avaient élevés pour se garantir des pillages des Lorrains, tantôt arrêté par les barricades dressées par l'armée royale, il perdait ou reprenait tour à tour ses positions ou celles de l'ennemi. Un moment accablé par la chaleur, étouffé dans son armure, il se fit « dé- « sarmer et débotter, se jeta tout nu sur l'herbe d'un « pré, se tourna et vautra comme les chevaux qui se 9 veulent délasser, puis il se fit r'habiller et armer . « pour achever la bataille (Conrart). j> U n'en serait pourtant pas sorti à son avantage sans un incident qui déconcerta l'armée royale.
Dans son ardeur pour la cause de Condé, Mademoiselle avait réparti dans le voisinage de l'arsenal quelques mousquetaires, quelques soldats de la garde bourgeoise dont la présence semblait proclamer la bonne volonté des Parisiens pour les princes. Le gouverneur de la Bastille lui ayant fait savoir que, s'il avait un ordre de Monsieur, il mettrait la forteresse à sa disposition, elle arracha cet ordre à son père (1);
(4) Voici le texte de cet ordre : a De par Monseigneur, fils de France,
oncle du roi, duc d'Orléans II est ordonné au sieur de Louvière,
gouverneur du château de la Bastille, de favoriser, en tout ce qui sera possible, les troupes de Son Altesse Royale, et de faire tirer sur celles qui paraîtront à la vue dudit château. Fait à Paris, le deuxième juillet 1652. Signé : Gaston. »
puis, entrant dans la Bastille, elle en fit tourner les canons du côté de Teau et du côté du faubourg pour •défendre le bastion. A ce moment, l'armée royale exécutait une manœuvre décisive pour couper celle des princes entre le faubourg et le fossé. Condé, averti par la princesse, qui avait tout vu du baut des tours, •donna aussitôt ordre aux siens d'entrer dans Paris dont Mademoiselle faisait ouvrir les portes. La rentrée commençait à s'opérer lorsque les troupes royales arrivèrent au galop jusque sous la forteresse ; le reste de Tarmée des princes allait pflîr infailliblement, faute d'artillerie. Tout à coup le canon de la Bastille tira sur les troupes de Turenne, comme Mademoiselle Yavait ordonné (i). La surprise, la vue d'un rang de cavalerie abattu par la première volée, la crainte naturelle de se trouver pris entre deux feux, décida Turenne à se retirer. L'armée des princes, ni victorieuse ni vaincue, rentra enfin dans la ville (S).
A tout prendre, l'avantage n'était pas considérable pour les princes. Condé n'avait pas succombé dans la
(4) On a beaucoup agité la question, d^ailleurs presque oiseuse, de savoir si Mademoiselle avait vraiment fait tirer sur les troupes du roi. La reine n'en était pas bien sûre. Madame de Motteville dît formellement que Mademoiselle a nié devant elle ce mauvais cas. Il y avait un moyen bien simple pour les historiens de supprimer à cet égard toute équivoque, c'était de lire les Mémoires de Mademoiselle. On y aurait vu qu'elle se vante d'avoir tout fait, d'avoir changé la direction des canons jusque-là tournés contre la ville, d'avoir ordonné l'emploi de ces canons en cas de besoin, n On tira, dit-elle, comme je l'avais ordonné lorsque j'en sortis. »
(2) Mémoires de Mademoiselle, de Conrarl, d£ Guy Joly; ces deux derniers font très-bien ressortir l'indifférence des Parisiens pour les princes dans la journée du 2 juillet.
bataille du faubourg Saint-Antoine. Le jeune roi, amené sur la hauteur de Charonne, avec l'espoir d'assister à une affaire décisive, à une victoire, peut-être à la capture du héros, n'avait pas vu se réaliser cette inauguration glorieuse de sa majorité. Un Mancini, neveu de Mazarin, quelques officiers importants de l'armée royale, avaient péri en combattant. Mais la perte des princes s'élevait beaucoup plus haut; et c'était bien moins encore la dispersion ou la mort de leurs soldats qui les affaiblissait, que la certitude de n'avoir pas pour eux la bourgeoisie parisienne. Il fallait prévenir une défection complète, s'imposer par la force au peuple et aux magistrats, et fonder sur la terreur leur domination. De là cet abominable guet-àpens qu'on appelle le feu de VRôteUde-Ville^ qui éclata deux jours après la bataille Saint-Antoine, et qui devait, dans leurs calculs, réparer l'effet fâcheux de cette journée.
Le prévôt des marchands et les échevins avaient convoqué une assemblée à l'Hôtel-de-Ville pour le 4 juillet. Elle devait se composer de députés de la bourgeoisie, six officiers et six bourgeois par quartier, de tous les curés de Paris, de membres des cours souveraines. Elle avait pour but d'aviser à la sûreté de la justice, d'établir l'union entre les princes et les bourgeois , et de rechercher les moyens de procurer le retour du roi à Paris. Le duc d'Orléans et le prince de Condé y étaient invités. Une pareille destination ne semblait couvrir aucun projet sinistre. Mais le jour même, sous prétexte de garder l'assemblée et d'assurer
la liberté des délibérations, on commanda quelques compagnies dontles officiers, tout dévoués aux princes, menaçaient les députés de les tuer au retour s'ils ne votaient pas au gré de la faction. La Grève se remplissait en outre d'une populace de mauvais augure, bateliers et gagne-deniers dont le quartier abondait, et à qui on a su depuis qu'il avait été distribué plus de quatre mille livres. Il s'y mêlait un bon nombre de soldats travestis, qu'on reconnut bientôt à leur habitude de manier les armes et de viser juste ; un marchand fripier disait plus tard qu'il avait loué deux cents paires d'habits pour cet effet. La délibération ayant commencé, les princes comprirent qu'ils n'obtiendraient pas de l'assemblée, ni surtout des représentants de la bourgeoisie, tout ce qu'il leur convenait de réclamer. Les députés inclinaient à demander le retour du roi sans autres conditions que Téloignement de Mazarin, ou même sans conditions, si le roi promettait au moins la paix et l'amnistie. Les princes n'attendirent pas la fin. Us descendirent sur le perron, et dirent à la populace en désignant les députés : c Ces gens-là ne veulent « rien faire pour nous, ils ont même dessein de tirer c les choses en longueur, et de tarder huit jours à se « résoudre; ce sont des mazarins, faites-en ce que € vous voudrez. > A l'instant, des coups de mousquets partent contre les fenêtres de THÔtel-de-Ville ; pendant que la multitude grossière tire de bas en haut et n'atteint que les plafonds, les soldats déguisés, montant dans les maisons voisines, visent de front, et déjà les députés n'évitent les coups qu'en se couchant à terre.
Les gardes du maréchal de l'Hôpital et les archers de la ville barricadent les portes, mais les assaillants y entassent des amas de bcMs, qu'ils frottent de poix, d'huiles , d'autres matières combustibles , puis y mettent le feu d'où il s'élève une fumée et une puanteur étouffantes jusque dans les appartements les plus éloignés. Tant que les défenseurs ont du plomb et de la poudre, ils peuvent encore tenir et protéger les membres de l'assemblée ; on voit tomber bon nombre d'agresseurs dont les corps roulent dans la Seine, Mais ces munitions, que personne n'avait songé à renouveler, s'épuisent vite, et la maison de ville, hors d'état de prolonger la lutte, reste livrée tout entière aux flammes et à tous les excès des voleurs et des assassins.
Ce fut une orgie courte, mais complète, de tous les mauvais instincts. Vengeance politique ou privée, envie socialiste, comme nous disons aujourd'hui, vol à main armée, haine delà religion, toutes ces fureurs eurent quelques heures d'assouvissement. La populace déchaînée ne reconnaissait même plus ceux qui s'étaient dits ses défenseurs ; dans les frondeurs importants comme dans les mazarins, elle ne voyait que des supériorités à abattre. Le maréchal de l'Hôpital s'était esquivé à la faveur d'un déguisement, sous la conduite d'un valet de chambre. Le prévôt des marchands réussit à se cacher assez profondément pour n'être pas découvert. Mais combien d'autres furent moins heureux ! Le maître des requêtes , Legras, fut tué. « Si tu es échappé à Orléans, tu n'en échapperas
pas ici, » lui dirent ses meurtriers. Legras était coulouis XIV. — T. I£. 3
3i CONDÉ CHEF DE LA GUERRE CIVILE.
pable d'avoir, à Orléans, au temps des exploits de Mademoiselle, engagé les habitants à ouvrir leurs portes au roi. Miron, maître des comptes et colonel de son quartier, voulait parler au peuple pour l'apaiser : il fut transpercé de baïonnettes et* de poignards. Il était pourtant bon frondeur ; mais il s'était récemment opposé au désir du peuple qui pressait le lieutenant civil de débarrasser, par sentence, les locataires des maisons du loyer de Pâques ; il avait, avec sa colonelle, protégé ce magistrat. « Souviens-toi que tu as défendu le lieutenant civil, i> lui dit un savetier en le frappant. Le Boulanger, auditeur des comptes, était parvenu à sortir de T Hôtel -de-Ville ; il cherchait avec un de ses amis par où il se sauverait. « Comment ! tu n'es pas encore mort! » lui dirent quelques soldats furieux, et ils le frappèrent de tant de coups qu'on le porta en vain chez un chirurgien ; il mourut de ses blessures au bout de quelques jours. Le président Charton eut beau répéter qu'il était le président Charton , bien connu comme ami de Broussel, on déchira ses habits, on le meurtrit de coups de hallebardes. L'échevin Fournier, autre frondeur incorrigible, reçut tant de coups de crosse de mousquets sur la tête, et par tout le reste du corps, qu'il en demeura longtemps au lit sans pouvoir se remuer. Au milieu de tant de violences, c'était une véritable faveur que d'être seulement volé sur place, d'avoir à livrer immédiatement argent, manteaux et chapeaux, ou d'être mis à rançon. Car moyennant la promesse de 10, 15, 20, 30 pistoles ou plus, les bandits offraient de reconduire leurs prisonniers à leurs domiciles, et
un bon nombre de ces pillards vinrent effrontément le lendemain réclamer leur salaire. De Bourges, secrétaire du roî, fut ainsi sauvé par des soldats du régiment de Valois, c'est-à-dire du duc d'Orléans, qui lui prirent pour leur peine cent écus. Enfin la religion elle-même semblait avoir perdu tout pouvoir devant ces ivresses populaires. Le curé de Saint-Jean, dans l'espoir de calmer ces furieux, avait couru à la Grève ; harcelé par la multitude, blessé à la tête, il tombait en syncope. Son vicaire, à cette nouvelle, prit sur Tautel le saintsacrement et le porta jusqu'au portail de PHôtel- de- Ville ; insulté à son tour et couché en joue, il n'échappa que par une fuite rapide (1).
Mais pendant ces scènes lugubres, que faisaient les princes? Ils assuraient, par leur inaction, l'accomplissement du crime dont ils avaient donné le signal. Quand un bourgeois arriva tout essoufflé au Luxembourg, en disant : « Le feu est à l'Hôtel-de-Ville, on s'y « tire, on s'y tue, et c'est la plus grand' pitié du < monde, ^ il trouva le duc d'Orléans en chemise, se rafraîchissant de la grande chaleur dont il avait souffert à l'assemblée. Condé, dans une pièce voisine, lisait des lettres de Turenne réclamant des prisonniers. « Mon cousin, dit Monsieur, allez à l'Hôtel-de-Ville, « vous donnerez ordre à tout. i> Mais Condé répondit : « Je ne suis pas homme de sédition. Je ne m'y entends « pas, et j'y suis fort poltron ; envoyez-y M. de Beau-
(t) Molleville, Relz, Guy Joly, Orner Talon. — V. surtout les Mémoires de Conrart, V^ partie.
36 GONDÉ CHEF DE LA GUERRE GIYIfJE.
c fort, il est connu et aimé parmi le peuple (1). > Gondé alléguant sa poltronnerie! en vérité, l'excuse est si bouffonne, qu'elle suffirait seule à le faire accuser. Un peu plus tard, on apporta une lettre de Goulas, secrétaire de Monsieur, qui était lui-même cerné à l'Hôtel-de-Ville, et que les députés avaient pressé de réclamer la protection de son maître. Orléans, supplié de répondre, dit, en se grattant les dents avec ses ongles, qu'il n'y pouvait rien, et qu'on allât à son neveu Beaufort (2). Beaufort était en effet demeuré seul près du massacre, rue de la Vannerie, dans la boutique d'un mercier, pour voir ce qui se passerait ; il aida même à protéger la fuite d'un conseiller de la grand'chambre. Mais du Luxembourg il ne vint que Mademoiselle ; encore eut-elle beaucoup de peine à s'ouvrir un chemin, et elle n'arriva qu'à la nuit close, quand tout était fini. Elle parcourut l'Hôtel-de-Ville à travers des poutres fumantes, et elle eut le mérite de tirer de sa cachette le prévôt des marchands, qui, en échange de la vie qu'on lui rendait, offrit sa démission. Une si étonnante indifférence de la part des princes suscita de toutes parts le soupçon de leur culpabilité. Le conseiller sauvé par Beaufort étant venu saluer Monsieur : « Croyez-vous, lui dit le duc d'Orléans, que j'aie fait « faire ce qui s'est passé à l'Hôtel-de-Ville? — Mon- € sieur, répondit le conseiller, je n'ai garde de croire « qu'un grand prince conune vous soit capable d'une € action si noire et si indigne de Votre Altesse Royale ;
(1) Mémoires de Mademoiselle.
[1] Mémoires de Conrart, l'« parlîc.
€ mais au moins a-t-elle laissé plus de cinq heures un « très-grand nombre de ses serviteurs dans le plus « extrême danger , et plusieurs même n'en ont pas « été quittes pour le danger, mais ils y sont demeurés. » Sur quoi le duc d'Orléans, interdit, le quitta sans souffler mot. Condé ne fut pas traité moins rudement; comme il voulait se défendre d'avoir eu aucune part au massacre, une dame lui dit en face : « Oh ! Mon- « sieur, il n'y a personne qui n'en soit persuadé, et 'f l'on croit même qu'il n'y a que vous qui en êtes « l'auteur, d L'accusation prit enfin une telle consistance, que les princes ordonnèrent de la réfuter au prône des paroisses. Mais les niais seuls s'y laissèrent prendre. Aussi le criîne expliqué et compris tourna justement contre les espérances des coupables. « Cette affaire, dit Mademoiselle, fut le coup de massue du parti ; elle ôta la confiance aux gens les mieux intentionnés, ralentit le zèle de ceux qui en avaient beaucoup, et fit les plus mauvais effets qui puissent arriver (1). D
(4j Mémoires de Mademoiselle.
Tous les historiens du temps n^hésitent pas à attribuer le massacre de rHôlel-de-Ville aux princes et en particulier à Condé. Guy Joly, Orner Talon, Motteville, Retz, sont d'accord : « On a toujours attribué œue action barbare, dit Motteville, à Monsieur le Prince plus qu'à aucun autre. » Retz ne diffère du récit commun que par l'importance personnelle qu'il veut se donner dans l'affaire. Selon lui, le rassemblement était desiioé à l'arrêter lui-même, mais comme il eut soin de fle pas sortir, les sicaîres du prince, pour occuper le temps, s'en prirent à un trompette qui venait de la part du roi, et, pour continuer, assaillirent ensuite les députés. Cette supposition est peu vraisemblable. Conrart soutient l'accusation par des faits et des raisonnements qui n'admettent pas de réplique, a Leurs partisans (des princes) avaient
Ils s'étaient promis de confirmer leurs amis, de conquérir les indifférents, de faire taire leurs ennemis par le sentiment et la crainte de leur force ; il faut, disait Condé à Orléans,. profiter de l'événement pour établir notre puissance dans Paris (1). Us ne recueillirent que Tapparence de ce résultat, et même pour un temps très-court. On eut peur en effet dans le premier moment. Tout le monde dut porter la paille que les princes avaient prise pour signe de reconnaissance. Les présidents à mortier ne venaient plus au Parlement ; beaucoup de conseillers se tenstient clos et couverts dans leurs maisons. ' Le coadjuteur, qui se croyait menacé personnellement, changeait sa demeure et Notre-Dame en citadelle ; les tours furent garnies de mousquets, de bombes, de grenades, de vivres^; les vitres qui communiquaient de la cathédrale au petit archevêché furent enlevées pour lui ouvrir au besoin un refuge dans l'église (2). Cependant Broussel était nommé prévôt, des marchands, Beaufort gouverneur de Paris. Un arrêt du Parlement (20 juillet) renouvela les sentences de proscription et de confiscation contre Mazarin, invitant les autres parlements du royaume à donner des arrêts semblables. Le duc d'Orléans fut proclamé lieutenant général, Condé général des armées
la bouche close quand on leur objectait que, si les princes ne s'élaient; pas mêlés de cette affaire,- ils devaient au moins se mettre en devoir d'y remédier quand le mal fut commencé, et s'ils ne se souciaient pas des autres, ils étaient au moins obligés de faire quelque diligence pour sauver leurs amis. »
(1) Orner Talon.
12) GuyJoly.
SOUS l'autorité de M. d'Orléans (i). Quatre jours après, un autre arrêt apprit aux Parisiens ce que devait leur coûter leur délivrance, combien il fallait payer pour n'avoir plus à payer désormais; c'était une taxe de 75 livres sur les portes cochères, de 30 sur les grandes boutiques, de 15 sur les moindres et sur les petites portes. Enfin le nouveau régent, tranchant du souverain, annonça la formation d'un conseil, composé des princes du sang, de ducs et pairs, maréchaux, présidents des cours souveraines, pour régler définitivement la guerre et la police. Le chancelier Séguier, alors disgracié du roi, consentit à y entrer ; comme il avait paru hésiter, les princes se félicitèrent d'avoir amené le bon homme dans le panneau. Mais Teffet de cetie création ne fut pas heureux. La question de préséance toute seule soulevait entre ces orgueils d'ignobles querelles ; elle poussa Beaufort et Nemours au fratricide. Ces deux beaux-frères, déjà aigris l'un contre l'autre, se disputèrent pour l'honneur des maisons de Vendôme et de Savoie; ils se provoquèrent à l'épée et au pistolet, et Beaufort tua Nemours, non sans soupçon d'assassinat (30 juillet). Le lendemain, le comte de Rieux, fils d'Elbeuf, refusa de céder le pas au prince de Tarentc, de la maison de la Trémouille ; Condé prit parti pour Tarente et souffleta Rieux ; celui-ci, ayant riposté par un coup de poing, fut appréhendé au corps par un des assistants^ et, dans cette impuissance de remuer, reçut cent gourmades de Monsieur le Prince,
(1) Orner Talon, Conrarl.
l'Hôpital, gouverneur de Paris. Quand elle voulut parler de fidélité au roi, et demander en même temps qu'on ouvrit les portes à ses ennemis : « Vous savez « bien, lui répondit le maréchal, que si vos troupes 4 ne se fussent pas approchées de Paris, celles du roi € n'y seraient pas venues, et qu'elles n*y sont venues,
< en effet, que pour chasser les vôtres. » Mais elle avait avec elle une bande de gens qui parlaient de pendre les mazarins, y compris le gouverneur de Paris ; elle-même, elle menaçait d'arracher la barbe au maréchal, et signifiait qu'il ne mourrait que de sa main ; elle finit par obtenir ce qu'elle voulait : un ordre aux Parisiens de lui obéir, et aux troupes de Poissy la permission d'entrer par la porte Saint-Honoré.
Cependant, la bataille, continuée à travers toutes ces <liscussions, se décidait contre Gondé. £n quittant l'Hôtel-de-Ville , Mademoiselle aperçut la Rochefoucauld blessé, les yeux tout sanglants et sortant de la tête, soutenu par son fils et par Gourville, qui criait «ans grand succès aux Parisiens de se porter au secours de Monsieur le Prince. On disait que Nemours, Glinchamp, Guitaut étaient blessés à mort. < À chaque « pas, dans la rue Saint-Antoine, c'étaient des bles- « ses, les uns à la tête, les autres aux bras, sur des
< chevaux, à pied, sur des échelles, des planches, des € civières, et des corps morts. » Près de la Bastille, elle aperçut Monsieur le Prince lui-même au désespoir, le col et la chemise pleins de sang, deux doigts de poussière au visage, la cuirasse faussée de coups nombreux, qui lui cria : « J'ai perdu mes amis. » Elle
le rassura sur leur sort, puisqu'elle venait de les voir encoVe vivants, et le pressa de rentrer dans Paris ; mais il refusa de reculer en plein midi devant des mazarins, et retourna au combat. Il y fit merveille selon son usage. Assailli dans le faubourg Saint-Antoine, tantôt abrité par les retranchements que les bourgeois avaient élevés pour se garantir des pillages des Lorrains, tantôt arrêté par les barricades dressées par Tarmée royale, il perdait ou reprenait tour à tour ses positions ou celles de l'ennemi. Un moment accablé par la chaleur, étouffé dans son armure, il se fit « dé- « sarmer et débotter, se jeta tout nu sur l'herbe d'un « pré, se tourna et vautra comme les chevaux qui se « veulent délasser, puis il se fit r'habiller et armer . « pour achever la bataille (Gonrart). j> U n'en serait pourtant pas sorti à son avantage sans un incident qui déconcerta l'armée royale.
Dans son ardeur pour la cause de Condé, Mademoiselle avait réparti dans le voisinage de l'arsenal quelques mousquetaires, quelques soldats de la garde bourgeoise dont la présence semblait proclamer la bonne volonté des Parisiens pour les princes. Le gouverneur de la Bastille lui ayant fait savoir que, s'il avait un ordre de Monsieur, il mettrait la forteresse à sa disposition, elle arracha cet ordre à son père (1);
(1) Voici le texte de cet ordre : « De par Monseigneur, fils de France, oncle du roi, duc d'Orléans...,. Il est ordonné au sieur de Louvière, gouverneur du château de la Bastille, de favoriser, en tout ce qui sera possible, les troupes de Son Altesse Royale, et de faire tirer sur celles qui paraîtront à la vue dudit château. Fait à Paris, le deuxième juillet <652. Signé: GASTON. »
42 GONDÉ CHEF DE LA GCERRE CIVILE.
présente, et pour ne plus se laisser prendre à des séductions, qui presque toujours sonll'écueil du progrès légitime.
Pour comprendre combien était salutaire ce complot des honnêtes gens, il suffit de rassembler quelques traits de la misère dont souffraient alors tous les ordres du royaume, dans toutes les provinces» L'absence de toute autorité régulière dans ce conflit de tant d'autorités prétendues légitimes , les exactions de tous les partis, les violences des armées rivales, avaient tout bouleversé, le sacré et le profane, v Ceux qui n'ont « pas vu la faiblesse du gouvernement d'alors, dit € Gourville, un des agents de Condé, ne s'imagineront € jamais comment tout se passait sans qu'on l'empê- « chat (1). > L'argent public était à celui qui pouvait le prendre. Envoyé par son mattre pour enlever le coadjuteur, Gourville manquait d'argent ; il surprit dans un cabaret un collecteur des tailles faisant la recette, lui enleva 8000 livres, dont il donna quittance, en lui recommandant de se faire tenir compte par le roi de cet abus de la force (2). « Partout où les armées « ont passé, écrivait Vincent de Paul à l'évêque d' Acqs « (Dax), elles y ont commis les sacrilèges, les vols et « les impiétés que votre diocèse a soufferts, et non-
(\ ) Mémoires de Gourville.
(2) Gourville ajoute après ce récit : « Je conçois que si quelqu'un voyait ces Mémoires, il ne pourrait jamais les croire véritables. Les vieux, qui ont vu Télat où les choses étaient dans le royaume, ne sont plus, et les jeunes gens n'en ayant eu connaissance que dans le temps que le roi a rétabli son autorité, prendraient ceci pour des rêveries, quoique ce soient assurément des vérités très-constantes. »
« seulement dans la Guienne elle Périgord, mais aussi € en Saîntonge, Poitou, Bourgogne, Champagne, Pi- « cardie et en beaucoup d'autres, et même aux envi- « rons de Paris, et généralement partout, les ecclésias* a tiques aussi bien que le peuple sont fort affligés et « dépourvus, en sorte que de Paris on leur envoie dans € les provinces plus proches du linge et des habits « pour les couvrir, et des aumônes pour les aider à € vivre. j> L'armée du roi, en avril 1652, dévastait le Blaisois, rompant les ponts, renversant les maisons, pillant les églises; les curés rachetaient les hosties volées sur l'autel quarante sols la pièce (1 ). Une ordonnance du roi (22 juin 1 652) atteste la vérité de ces plaintes en défendant de renouveler de pareils faits ; elle enjoint aux soldats de ne plus couper les blés, enlever les échalas, gâter les vignes, forcer les maisons (2). On prit soin d'envoyer celte ordonnance aux Parisiens, alors retenus dans le parti des princes, pour les détacher de la rébellion en leur prouvant que c'était le roi qui s'intéressait aux malheurs du peuple. Les princes, en effet, y paraissaient moins sensibles. Quand leur armée s'éloigna d'Étampes, elle laissa cette ville encombrée ou entourée de cadavres d'hommes et de chevaux mêlés aux fumiers pourris, qui répandaient au loin une odeur intolérable. Il fallut encore ici le zèle des Pères de la mission pour nettoyer la place,
(1) Lettre d'un habitant de Blois sur les pilleries de l'armée mazarinc.
(2) Lettre et ordonnances du roi, envoyées à Paris pour faire connaître les intentions du roi. — Y. aussi dans les Mémoires de Turenne, deux lettres adressées par le roi à ce général pour Tinvlter à réprimer les excès de ses troupes.
4i CONDÉ CHEF DE LA GUERRE CIVILE.
enterrer les morts, purifier les rues et les maisons désertes (t). Celte même armée, sous Paris, suscitait de temps en temps la colère des bourgeois qu'elle affamait par ses déprédations. Condé s'emportait, en reproches, en jurements, en menaces, promettait la potence aux coupables, et signifiait qu'il n'entendait pas qu'on arrachât un seul épi de blé ; mais il ne savait plus que faire quand ses officiers lui représentaient que, sans fourrage, la cavalerie ne pouvait subsister, et qu'il fallait bien couper le blé pour avoir du fourrage (2). Le mal renaissait ainsi du mal même, et un surcroit plus odieux encore était la débauche et le plaisir qui s^accumulaient dans ce camp, comme une dérision des souffrances publiques. On n'y entendait que violons, vielles, tymbales, hautbois et tambourins, musique à faire danser le diable en chair et en os, on y voyait toutes les postulées de VArétin en usage et en montre. « la douce guerre, s'écrie le pamphlétaire, pour la
« g et pour le filou! la triste guerre pour le
€ bourgeois renfermé dans sa ville comme captif; ô la « rude guerre pour le marchand rencontré dans la « campagne, et derechef, ô la cruelle guerre pour les « bœufs, vaches et moutons, de plus de six lieues à la < ronde (3) ! > La Pandore (4), un pamphlet contre Mazarin, éta-
(1) Abély, Vie de saint Vincent dePaul^ liv. !•% ch. XLII.
(2) CoTirart, I''^ pariie, sous la date da 47 juillet 4652.
(3) Les Ris et les Pleurs de la France,
(4) La Pandore, ou Assemblage de tous les malheurs que la France a soufferts sous le ministère du cardinal Mazarin.
blit par les chiffres suivants, le compte des désastres dont la guerre présente était la cause : 276 monastères pillés et ruinés, plus de 400 églises de villages et gros bourgs exposées à l'avidité profane des soldats et plusieurs brûlées ; plus de 1 80 filles consacrées à Dieu violées ; plus de 6,000, tant femmes que filles, forcées ; plus de 10,000 pauvres paysans outragés, rôtis ; plus de 2,000 saints ciboires, croix, calices et chandeliers volés; plus de vingt lieues de pays abandonnées et désertes. D'autre part, un historien favorable à la cause du roi (1 ), dans une énumération lamentable, représente les prêtres chassés de la campagne, le sang de Jésus-Christ foulé aux pieds, son corps mis à rançon par les Allemands, les reliques des saints jetées aux chiens et brûlées par dérision, les villages sans culture, les populations dispersées par les bois, « attendant < la paix pour rebâtir leurs maisons ou la mort pour « voir la fin de leurs misères, » Paris dépeuplé, à moitié vide, plus de travail pour les artisans et manouvriers, le commerce mort, les ports dégarnis, les magasins de blé, de vin et de bois, livrés aux armées étrangères, qui en tirent chaque jour leur subsistance.
Enfin, la pénurie de Paris éclate avec une évidence douloureuse dans l'insuffisance des efforts même tentés pour l'adoucir. Dès le mois de juin lès magistrats s'en étaient émus. Il se tint, à la salle Saint-Louis, une assemblée du Parlement, des Aides, des Comptes, des
{^] Mémoires du P. Berlhod.
échevins, des ecclésiastiques, des corps de marchands, pour rechercher les moyens de soulager la multitude des pauvres. Mais quelle police pouvait-on établir? On n'accepta pas la proposition de distribuer les pauvres dans les maisons particulières. Entreprendre des travaux publics pour leur faire gagner leur vie, c'eût été, en les rassemblant, leur donner le sentiment de leur nombre, et préparer une sédition. Les enfermer n'était pas possible, par la difficulté de trouver des lieux propres et capables (1). On s'arrêta à développer, par de nouveaux donSy l'œuvre du potage organisée par Vincent de Paul. On se taxa, les uns à 1 00 livres, d'autres à 150, les présidents du Parlement à 200. € On donne tf chaque jour du potage à 14 ou 15 mille pauvres « qui mourraient de faim sans ce secours, écrivait à ce « moment Vincent de Paul (2), et, de plus, on a retiré « les filles en des maisons particulières, et l'on va « loger les pauvres religieuses réfugiées dans un mo- € nastère préparé pour elles. » On établit même un magasin charitable d'habits, de meubles, ustensiles, provisions, drogues pour composer des remèdes , d'où l'on tirait les secours les plus urgents à distribuer dans la ville ou à répandre dans la campagne. « On espère, ajoutait le saint homme, que la paix se « fera, d'autant plus qu'on tâche d'apaiser la justice a de Dieu par les grands biens qui se font maintenant « dans Paris, p Cependant l'heureuse conclusion reculait toujours ; pour convaincre, pour décider Paris
(1) Mémoires d'Orner Talon.
(2) Abély, Vie de saint Vincent de Paul, liv. I", ch. XLii.
à une résolution énergique, il était besoin d'une plus longue expérience ; elle ne manqua pas-. Le lendemain de la bataille du faubourg Saint-Antoine, un arrêt du Parlement prescrivit de décharger la Conciergerie, en mettant les prisonniers en liberté, parce qu'on n'avait plus de pain à leur donner (1). Sous l'empire de la disette toujours croissante, les plus vils aliments atteignirent un prix inouï ; la chair des chevaux tués dans la dernière bataille se vendait dix sous la livre. Les moulins ne fonctionnaient plus, ou ne travaillaient que pour Tarmée des princes ; le pain bis, noir, monta à 6 ou 7 sous par livre, le plus blanc à dix ou douze sous (2). Broussel, devenu prévôt des marchands, fut bientôt accusé de n'être pas plus vigilant que son prédécesseur. On imputait à sa négligence la mort de plusieurs milliers de pauvres par la faim. Des pamphlets réclamaient l'établissement d'une taxe des pauvres, comme en Angleterre, la création de greniers de réserve comme à Lyon, le règlement du prix du pain par mesure administrative (3). Mais aussi la Vérité toute nue commença de se montrer en public (4). Une brochure, sous ce titre, osa indiquer le remède le plus efficace : rappeler le roi, même avec Mazarin. Tout le monde était coupable, selon l'auteur. Mazarin a laissé piller les finances, le coadjuteur est un factieux, le Parlement veut se faire l'arbitre de l'État, Monsieur le
<4) Orner Ta!on.
(2) Idem.
(3) Le Franc-Bourgeois de Paris.
(4) Brochure attribuée au P. Faure, évoque de Glandevez.
iS GONDÉ CHEF DE LA GUERRE CIVILE.
Prince prétend être le maître des affaires, et traite avec l'Espagne et avec Cromwell , le duc d'Oriéans a de bonnes intentions, mais il est sans force et sans capacité. Si Mazarin s'éloignait, ce serait une garantie de la fin des troubles ; mais si le roi n'y consent pas, il ne faut pas l'exiger. Évidemment cette doctrine était celle du bon sens ; c'était aussi l'avis de Mathieu MoIé ; bien présentée aux masses, dans le moment le plus favorable, elle devint, en quelques jours, la raison et la politique de la bourgeoisie.
Les gens de bonne volonté attendaient un signal, un chef, une direction. Ils trouvèrent tout cela dans quelques hommes peu connus, peu suspects à l'ennemi, mais insinuants et actifs. Ce fut d'abord un conseiller de la grand'chambre, le Prévôt de Saint r Germain, l'évèque de Glandevez, autrefois le père Faure, et le cordelier Berthod, dont les mémoires contiennent tout le plan, toute la conduite de l'entreprise. Ils s'entendirent avec la cour, indiquant les concessions à faire pour ôter tout prétexte aux frondeurs, les sûretés à donner pour encourager le retour à la cause royale ; et immédiatement, dès le 210 juillet, ils travaillèrent dans le Parlement, auprès des maîtres des requêtes, dans la ville, auprès des corps de métiers, sur les ports, parmi les bateliers, crocheteurs et autres, à rallier tous ceux qui étaient las de l'anarchie, mais que la terreur du feu de l'Hôtel-de-Ville empêchait de se déclarer. En mettant sous les yeux de chacun l'odieux état des affaires, la pénurie des masses, l'ambition des princes, la menace de la domination étrangère , en promettant