‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableaux (volume 5)Chapitre 94 sur 136 · FERMETE DE LA REINE ANNE · texte numérisé non relu

FERMETE DE LA REINE ANNE

payerla guerre^ il fallait bien faire la paix. Tout ce que la reine lui accorda, et de concert avec Louis XIV, ce fut de retarder l'admission des plénipotentiaires d'Espagne, de Bavière et de Cologne, au congrès jusqu'à ce que le congrès eût réglé les points relatifs à ces princes. Le 18 décembre le Parlement s'ouvrit. La reine y annonça que « nonobstant les artifices de ceux qui « se plaisaient dans la guerre, on avait réglé le lieu et « le jour pour commencer à traiter de la paixgénéc< raie. » Tout en demandant les subsides nécessaires en cas de continuation des hostilités, elle comptait sur le concours des Chambres pour conclure une paix juste et honorable (1). Elle les invitaità l'unanimité. Elle eut au moins une majorité imposante dans la Chambre des communes; il lui manqua une voix dans la Chambre des lords, mais elle annula cette opposition par la création de quelques nouveaux pairs. Alors Buys, convaincu de l'inutilité de sa résistance, délivra les passeports pour les plénipotentiaires français, et prit congé des ministres. Il ne dut pas être bien flatté des adieux du grand trésorier. Oxford lui reprocha ses menées souterraines, ses relations coupables avec tous les ennemis du gouvernement : « Vous vous êtes conduit, lui dit-il, non comme le ministre d'une puissance amie, mais comme un incendiaire envoyé pour mettre le feu partout;» et il lui cita les maisons qu'il avait fréquentées, le langage qu'il y

(1) Discours de la reine, dans les Acies et Mémoires de la paix cVUtrecht, tome Ie^

532 LA FRANCK ET l'eSPAGNE RELEVÉES

avait tenu, et jusqu'à ses conversations de la veille. Puis avec un flegme tout anglais, et pour ne manquer à aucune des convenances diplomatiques, il ajouta : (( Tenez, voilà une bourse de mille pistoles dont la « reinevous fait présent (1). »

Les adversaires de la paix ne se tinrent pas encore pour battus. Depuis quelque temps déjà ils méditaient une apparition du prince Eugène à Londres pour effrayer et dominer la reine. Dans leurs calculs^ la popularité de ce général, l'autorité deses victoires, devaient protester victorieusement contre une paix qui menaçait d'en détruire les bénéfices. L'arrivée d'un pareil personnage serait encore l'occasion d'un grand mouvement dans les rues : On enverrait à sa rencontre une multitude qui serait ainsi toute rassemblée pour un coup de main. Il avait transpiré au dehors quelque chose de ces intentions, et les ministres anglais avaient chargé leur ambassadeur en Hollande de détourner Eugène de son projet de voyage en Angleterre. Après l'échec des négociations de Buys, leparti reprit avec une nouvelle ardeur l'espoir de réussir par Eugène. Le général de l'Empereur devait apporter beaucoup d'argent pour s'assurer beaucoup d'amis, faire à la reine et au Parlement des propositions si avantageuses au commerce anglais qu'il serait impossible aux ministres de les combattre, et, le ministère ainsi renversé, appeler en Angleterre l'électeur de Hanovre. Ge plan n'était pas sans danger; il devenait

il) Mémoires de Torcy.

Li: PRINGK EUGENE EN ANGLETERRE 533

urgent pour les ministres cl*y opposer une preuve manifeste de leur confiance en leur force. Il leur fallait un coup d'éclat pour se sauver, ils n'hésitèrent plus; ils le portèrent directement sur Marlborough. Les tories, dans la Chambre des communes, accusèrent Marlborough de péculat, pour les sommes immenses qu'il avait retenues à son profit sur la solde des troupes étrangères, et les pots-de-vin considérables qu'il avait exigés des munitionnaires de l'armée; un seul de cesarticles montait au chiffre de480,000 livres sterling (dix millions de francs). L'inculpé eut beau se défendre par l'usage et par un règlement de Guillaume III ; la Chambre des communes déclara qu'il avait fait une chose illégitime et insoutenable y etqu'il y avait lieu de lui en demander compte suivant les formes régulières. La reine, confirmant cette décision, signifia qu'il convenait de laisser un libre cours à l'examen d'une matière aussi importante, et de ne pas entraver la marche de la justice par la qualité des personnes. En conséquence elle destitua le duc de Marlborough de toutes ses charges, et nomma immédiatement le duc d'Ormond commandant général des forces de terre de la Grande-Bretagne. C'en était fait. L'ancien favori disgracié sans retour et flétri comme * un malfaiteur, le héros de la guerre, le vainqueur d'IIochsteltet de Ramillies, cassé comme un simple officier, avertissait à la fois les whigs de ne plus compter sur le pouvoir, et les alliés de ne plus attendre le concours de l'Angleterre par les armes. Le [)rince Eugène s'obstina. Il arriva à Londres

534 LA FRANGE ET l'ESPAGNE RELEVÉES

quelques jours après la destitution de Marlborough (16 janvier 1712). Il y trouva des complices assez découragés parleur dernière déroute, mais espérant encore rallier leurs partisans par la patience et la modération. Ce fut le conseil qu'ils donnèrent à Eugène. Le représentant impérial en tint compte, et avec un respect affecté pour la reine, et sans colère avec les ministres, il exposa les propositions de son maître; c'étaient d'abord des excuses pour la conduite du comte de Gallas; ensuite le désir de participer au congrès pour la paix, si la reine obtenait des préliminaires plus explicites, enfin un état des forces présentes de TAutricliequi semblait assurer désormais un concours véritable pour la continuation de la guerre. Cette diplomatie doucereuse échoua encore. La reine répondit par l'excès des charges que la guerre imposait à l'Angleterre pour la cause d'autrui; elle mit en regard le peu d'efforts que TEmpereur avait fait jusque-là pour sa cause, et quant aux troupes que l'Empereur se vantait de tenir maintenant toutes prêtes, elle ne pouvait, dit-elle, y faire entrer les garnisons de Lombardie, de Naples et de Hongrie; autrement elle devrait elle-même compter comme troupes de la coalition celles qu'elle entretenait en Ecosse, en Irlande et dans les colonies d'Amérique pour la garde de ces possessions (1). Les Communes vinrent en aide à ce raisonnement. La Chambre s'était mise à dresser le bilan des alliés^ à

(1) Mémoires do Torcy, quatrième partie.

Page 1