CHAPITRE II. S
dans le ehœur saos y être régulièrement appelé. Un jour, an chanteur de profession de Plasencia s*étant joint au chant, un son inaccoutumé attira l'attention du monarque, et l'intrus dut se retirer précipitamment. Charles avait l'ouïe fine, et quelquefois une fausse note suffisait pour le jeter dans un accès de colère; il lançait alors au malheureux coupable de grossières épiihètes, qu'il avait apprises dans les camps, et qui eussent été mieui: placées dans la bouche d'un soldat que dans celle d'un pieux reclus.
Aussitôt après la messe, l'empereur dînait, affaire importante qui lui prenait toujours beaucoup de temps, au couvent comme à la cour. Il maintint à Yuste le privilège réclamé par les rois, d'être seul à table; toutefois il se distrayait en causant avec l'un ou l'autre de ses serviteurs, admis dans la salle. C'était tantôt le médecin Mathys, homme instruit, mais qui malheureusement n'avait pas, comme le médecin de Saucho Pança, le droit de faire remporter à la cuisine les plats indigestes ; tantôt l'érudit cham^bellan, Yan Maie. Quelquefois tous deux étaient présents, et l'empereur s'entretenait avec eux de différents sujets, ordinairement de ceux qui avaient rapport à la science, de toute chose excepté de politique. La conversation roulait souvent sur l'histoire naturelle, que Charles aimait beaucoup; on citait Pline, considéré comme l'autorité souve-< raine en cette matière, et s'il arrivait qu'un passage du livre de cet écrivain donnât lieu à une discussion, on appelait parfois le confesseur, homme de science, comme nous l'avons vu, qui terminait le différend.
Après le diner, le moine lisait à son maître quelques pages de saint Bernard ou de saint Jérôme, s'arrétant fré-^ quemment tandis que son auditeur faisait un rapide com-
278 VIE DE GHARLES-ÛUINT A YUSTE.
mentaire sur ce qu'il venait d'entendre» de sorte que cet exercice» comme l'ajoute le narrateur, ressemblait réellement à (n une douce et céleste communion. >» D'autres jours, ou^'parlait de sujets légers et plus familiers. Ensuite venait une courte sieste ; après quoi , Charles se*^rendait à l'église où, trois fois par semaine, un sermon était prononcé par Tun
ou l'autre de ses chapelains. Ceux-ci, au nombre de trois, avaient été choisis dans les différents couvents de l'ordre, à cause de leur piété et de leur instruction; parmi eux, frère François de Yillalva se faisait surtout remarquer par une éloquence rare et touchante, qui en avait fait l'un des prédicateurs les plus populaires du temps, et, comme l'empereur aimait beaucoup de l'entendre, il était chargé bien plus souvent que les autres de parler devant lui. Parfois un prédicateur étranger était bien accueilli et, si quelque hiéronymite, sachant prêcher, visitait Yuste, on l'invitait à monter en chaire et à déployer son éloquence devant le moùarque. Celui-ci ne manquait jamais d'assister au sermon, et, s'il en était empêché par la maladie, par la nécessité de rédiger des dépêches pour Bruxelles ou Valladolid, son confesseur devait, le soir même, lui rapporter point par point tout ce qui avait été dit.
Dans les autres après-dinées, Charles se faisait lire une partie des Écritures par frère Bernard de Salinas, savant prêtre qui avait été reçu docteur k l'université de Paris. Il choisissait le plus souvent TÉpitre aux Romains, qu'il préférait, dit un moine chroniqueur, parce qu'elle contient le résumé et la substance de toutes les autres épitres, en même temps qu'elle renferme toutes les saines doctrines et tous les dogmes de l'Église. Le reste de la journée, le monarque s'occupait d^ l'une ou l'autre affaire qui appelait son atten-