CHAPITRE III
piège, comme on le voit par une de ses lettres, en date du 13 août, au secrétaire Vazquez : « J'ai laissé frère Charles^ » disait-ii, c dans un état de tranquillité parfaite et avec une pleine confiance dans ses forces ; il se sent assez bien portant pour pouvoir partir. Depuis mon départ, un changement s'est peut-être produit, mais il n'y a rien que je ne le croie capable de faire, considérant son amour pour son fils, son courage et sa vie passée, car il a grandi dans les camps, comme la salamandre , dit-on, vit dans le feu. » Quixada ne fut pas aussi aisément dupe des apparences; à son retour de Yillagarcia, où il était allé faire une visite à sa famille, il écrivait : < Quant au bruit d'après lequel sa majesté quitterait ces lieux, il n'a aucun fondement. Je ne vois rien de changé chez l'empereur; au contraire, il désire plus que jamais le repos. S'il a cherché par quelques mots à accréditer cette rumeur, ce ne peut avoir été que par politique. La chose est impossible. »
La Navarre, assignée comme le théâtre sur lequel Charles- Quint devait faire sa réapparition, donnait lieu à Yuste, en ce moment, à de longues et épineuses négociations. Cette province, conquise par Ferdinand le Catholique, faisait, depuis ce temps, partie de la monarchie espagnole. L'empereur avait toujours eu , avec assez de raison , des doutes sur la légitimité de cette acquisition et sur son droit de la conserver ; ses scrupules de conscience n'avaient pu toutefois le forcer à une restitution. Les inquiétudes qu'il éprouvait n'allaient pas jusqu'à le torturer, et il les calma tout à fait en introduisant dans son testament , quelques années avant son abdication, une clause sécrète, par laquelle il enjoignait à son successeur d'examiner attentivement l'affaire et d'agir comme il lui semblerait juste. S'étant, de cette manière,
304 VIE DE CHARLES-QUlNt A YUSTE.
débarrassé de toute responsabilité, le monarque, parait-il, ne pensa plus dès ce moment à cette question ; mais elle lui fut plus tard remise sous les yeux par la partie lésée.
Les droits de la famille détrônée avaient passé à Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, qui avait épousé Théritière de la maison d'Âlbret. Ce prince, appelé par les écrivains français roi de Navarre , eût volontiers échangé ce vain titre contre une bonne province , telle que le duché de Milan ou tout autre territoire possédé par TEspagne «n Italie. Ce fut Tobjet de négociations ouvertes avec Tempereur à Burgos, par les émissaires du duc, reprises plus tard à Jarandilla et conduites enfin à Yuste, avec autant d'activité d*un côté que de lenteur de Tautre. Le gouvernement espagnol n'était disposé ni à restituer ce qu il avait pris, ni à indemniser Yendôme , mais celui-ci régnait encore sur la partie du patrimoine des d'Albret, située au nord des Pyrénées, et il pouvait, en se jetant dans les bras de la France, ouvrir à cet ennemi les portés de son ancien royaume ; il importait donc de le bercer d'illusions afin de gagner du temps : c Dans tous les cas, » écrivait l'empereur à sa fille , « il est utile pour nous de prolonger le plus possible les négociations. » Mais, lorsque la Navarre eut été mise dans un bon état de défense et que l'armée fut assez forte pour résister à une invasion , le gouvernement prit un ton plus décidé, et le vieux monarque rompit brusquement les conférences , en faisant dire à Vendôme que, c puisqu'il avait rejeté les propositions qui lut avaient été faites, ni l'empereur ni son fils ne voulaient plus traiter avec lui. » On voit que CbarlesrQuint était resté fidèle, dans le cloître, à l'astucieuse politique par laquelle il s'était fait remarquer sur le trône. On commença à recevoir d'Italie, vers ce temps, les nou-