CHAPITRE m
sais que Ton se fait souvent illusion à ^oi-méme , je brûlerais ce manuscrit et j*en jetterais les cendres au vent, car on n'y trouverait rien qui fût digne de rester. » On aimerait à connaître la réponse du jésuite à cette question édiflante; malheureusement elle ne nous a pas été conservée; on ne peut supposer qu'il demanda la suppression d'un ouvrage conçu dans de si sages principes et (Jestiné à être d'un si grand intérêt pour le monde ; néanmoins le livre n'est jamais venu au jour.
Que Charles-Quint composa en entier ou, au moins, en partie son autobiographie, un autre témoin l'atteste. Le savant chambellan , Yan Maie , rapporte dans une de ses lettres que son maitre, dans une traversée sur le Rhin, écrivit un compte rendu de ses voyages et de ses expéditions militaires jusqu'en 1550. Un compte rendu écrit dans de pareilles conditions ne pouvait guère être plus qu'une simple esquisse , à moins que l'on ne suppose que l'ouvrage commencé alors fut achevé plus tard ; cependant celui-ci devait avoir une certaine étendue, comme le fait présumer le ton général des observations de Yan Maie, qui en vante la manière élégante et noble, ainsi que la fidélité de Fauteur à la vérité historique. Le chambellan , dans son admiration , regrette profondément que le monarque refuse de publier cet ouvrage et « le tienne soigneusement enfermé. » Il parait toutefois qu'il obtint de Charles la permission de le traduire en latin, dans un style qui devait, comme il le déclare avec une certaine suflGisance, « réunir les qualités distinctives de Tacite, de Tile-Live, de Suétone et de César! »
Malheureusement le monde ne devait pas connaître ce chef-d'œuvre. A la mort de l'empereur, Quixada , comme le
pauvre chambellan s'en plaignit souvent plus tard, les larmes aux yeux, entra dans la chambre de son maître et enleva le précieux manuscrit. Yan Maie se rappelait toutefois assez bien ce que celui-ci renfermait, pour pouvoir, ainsi qu'il se le proposait, refaire les mémoires de Charles-Quint; mais il ne survécut que deux ans à celui-ci, et, à cette époque, Philippe ordonna qu'on fit une perquisition dans ses papiers et qu'pn lui envoyât , pour être jetés au feu , tous ceux qui concerneraient l'empereur. On ne trouva pas ce que Ton cherchait , et le bruit courut alors que le chambellan avait lui-même brûlé, avant de mourir, la plupart de ses papiers. Il peut sembler étrange que le roi voulût détruire une histoire de son père , faite par un homme qui , se trouvant en relations journalières avec celui-ci, avait eu accès aux meilleures sources d'informations ; c'est peut-être pour cette raison même qu'il désirait la brûler. Yan Maie avait été admis dans les coulisses et avait vu les acteurs jouer en déshabillé ; or, Philippe considérait qu'un prince était entouré d'une mystérieuse ombre de sainteté que l'œil du vulgaire ne devait pas percer. Il voulait que son père se présentât comme un héros devant le monde, et nul, il le savait, n'est u» héros pour son valet de chambre ^
* M. Gachard, dans le second volumç do son ouvrage, » Retraite et mort de Charles- Quint » (préface, p. 150), paru après que ceci était écrit, signale, comme un des détails de l'inventaire dressé par les exécuteurs testamentaires de l'empereur, un sac de velours renfermant des papiers primitivement possédés par Van Maie, puis enlevés à celui-ci par Louis Qnixada et enfin remis au roi. Gela confirme le rapport du chambellan lui-même et fait naturellement supposer que les mémoires de Charles-Quint se trouvaient parmi ces papiers. Ce qu'ils devinrent ensuite, on ne le sait pas, mais on n'en doit pas être 'surpris. Plus d'un fait bien attesté nous montre Philippe détruisant des documents qu'il ne se souciait pas de voir un jour exposés sous les yeux de la postérité.