‹ Histoire du règne de Philippe IIChapitre 64 sur 90 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

dit-on, un événement qui a ouvert un vaste champ de discussions aux historiens modernes; il s'agit de la célébration par l'empereur de ses propres obsèques. D'après les deux chroniqueurs hiéronymites qui ont raconté le fait, Charles, qui faisait dire des messes pour le repos de l'âme de l'impéra-' trice, à chaque anniversaire de la mort de celle-ci, exprima, vers ce temps, à son confesseur, Juan de Régla, le désir de commander un service funèbre en Thonneur de ses parents et d'Isabelle. Le confesseur ayant approuvé ce pieux dessein, des préparatifs furent immédiatement faits pour le mettre à exécution. Les obsèques, qui durèrent trois jours; furent célébrées avec grande pompe par la communauté entière, en présence du monarque, que l'on put voir près de l'autel, lisant avec recueillement son livre de prières, qui portait les traces d'un long et fréquent emploi.

La cérémonie finie, Charles demanda à Régla s'il ne ferait pas bien également de commander ses propres obsèques, afin de se donner le spectacle de son sort prochain. Le moine, stupéfait de cette étrange question, se montra fort ému et supplia l'empereur, les larmes aux yeux, de ne pas devancer ainsi l'heure de sa mort. Mais le monarque revint à la charge, il voulait savoir si la chose ne serait pas profitable à son âme, et le prêtre conciliant finit par applaudir à ce projet méritoire, qu'il déclara digne d'être oflfert en modèle; on se prépara donc à célébrer cette cérémonie avec plus de pompe encore que la précédente. La chapelle, tendue de noir, fut plongée dans une obscurité que dissipait à peine l'éclat de mille cierges allumés. Les moines en costume et la maison de l'empereur, vêtue d'habits de deuil, se pressaient autour d'un grand catafalque, couvert d'un drap noir et élevé au centre deM'église. Le service funèbre eut alors

S3S VIE DE GHARLES*QUINT A TUSTE.

lieu et, tandis que les moines chantaient tristement, des prières montèrent au ciel, pour demander à Dieu de recevoir le défunt dans le séjour des élus. Les assistants remplis de douleur fondirent en larmes, soit que le tableau de la mort de leur maitre se présentât à leur esprit, ou qu'ils fussent touchés de pitié à la pensée qu'il étalait si déplora- Uement sa faiblesse d'esprit. Charles, enveloppé dans ua manteau de couleur sombre et portant dans la main un cierge allumé, se tenait mêlé avec les gens de sa maison et assistait au spectacle de ses obsèques. Il mit fin à cette lamentable cérémonie en remettant son flambeau au prêtre, en signe qu'il rendait son âme au Tout-Puissant.

C'est ainsi que le fait est raconté par les deux hiérony* mites, dont l'un fut témoin de la scène qu'il décrit S et dont l'autre, s'il n'y assista pas lui-même, eut tous les moyens de se renseigner auprès de personnes présentes ^.

* On ne sait rien de ce personnage, excepté le peu que nous apprend son propre récit. Il était un des membres de la communauté et parait avoir habité le monastère pendant toute la durée du séjour de Charles-Qoint à Yuste. Il fut du petit nombre des moines choisis pour veiller sur les restes mortels de l'empereur et les accompagner lors de leur transfert à TEscurial. Son manuscrit, qui a été publié récemment par l'infatigable M. Grachard, se trouvait, on ne sait trop comment, dans un des portefeuilles des archives de la cour féodale de Brabant, conservées actuellement au greffe de la cour d'appel , à Bruxelles ; il y fut découvert, il n'y a pas longtemps, par M. Bakhuizen van den Brink, qui en a donné une analyse dans les Bulletins de la comniUsion royale d^ histoire. Il a été inséré en entier par M. Gachard, dans le second volume de son ouvrage : « Retraite et mort de Charles- Quint, » Nul, s'il a lu ce simple récit, qui porte à chaque page l'empreinte du caractère de l'écrivain et de l'esprit du temps où il vivait, ne peut en mettre un instant l'authenticité en doute. Pour ce motif, tout anonyme que soit cet ouvrage, il devient un document historique dont la valeur ne le cède qu'à celle des lettres originales des officiers de la maison impériale.

* Il s'agit de frère Joseph de Siguença^ prieur de l'Escurial. Comme

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