‹ Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteauxChapitre 3 sur 18 · QVI NE VENDENT PAS DE NOUVEAUTÉS · texte numérisé non relu

QVI NE VENDENT PAS DE NOUVEAUTÉS

Cotttittitatlan.

Quant aux imitateurs sans conscience!...

Quant au singe bateleur qui contrefait sans goût ce qu'il voit sans intelligence, automate vivant dont la physionomie est une caricature et le rire une grimace...

Quant au perroquet maussade qui chante la chausson de Psaphon parce que Psaphon l'a chantée, et qui ch)it inventer ce qu'il répète...

Qiiant à la corneille effrontée qui se pare insolenament des dépouilles de quelque paon inconnu, et qui étale dans vos musées et dans vos académies une aigrette de diamants et des plumes d'or aux yeux d'aziu- qu'elle n'a point portées.«*

J'aurois plus tôt fi^it de compter les chèvres de la Toralva, calcul qui épouvanta l'infaillible judiciaire de don Quichotte, et que les mathématiciens infinitésimaux les plus perspicaces, 4epuis le marquis de l'Hospital jusqu'au rédacteur du dernier Almanach des MuseSy ont sagement laissé à part.

Qui oserait se plaindre aujourd'hui qu'il y eût une chèvre, une seiile chèvre de ^trop dans le

troupeau de k Toralva, et qu'elle y caracolât, la pauvre bête, à la manière des autres?...

On n'a jamais trouvé trop nombreux les moutons de Dindenaut — cependant ils se noy oient, tandis que les chèvres de la Toralva ne demandent qu'à sauter.

Et pourvu que ma chèvre passe dans le nombre. — Elle n'est ni vieille, ni difforme, ni maussade — elle est propre, elle est élégante, elle est mouchetée — elle a le sentiment de sa dignité naturelle et des bienséances de son sexe— ^

... PoiUTu, dis-je, qu'elle défile le nez au vent, les narines entr'ouvertes pom* aspirer de loin les fleurs et la rosée, la tête un peu inclinée sur la clavicule droite, parce que cela donne de la grâce...

Ou bien que, dressée sur ses jambes de derrière, celles de devant modestement recourbées sur elles-mêmes, le cou tendu, l'œil saillant, la

bouche allongée et frémissante, elle puisse briser de temps en temps, au sommet d'un buisson qui n'appartient à personne, un de ces longs bouquets de feuilles ou de fruits parasites qui épuisent Tarbuste et ne l'embellissent pas...

Fructu capreotus voli^itur gesUens croceo...

(C'étoit probablement le corymbe d'un sorbier avant la maturité.) —

critique impîtoy^le, on ne vous en demande pas davantage...

Messieurs, voulez- vous permettre? Place à la chèvre de Théocrite !

|)riJtej$tatiati.

Plagiaire! moi, plagiaire! — Quand je voudrois trouver moyen pour me soustraire à ce reproche de disposer les lettres dans im ordre si

n (D HT T IK ii QT^

ou d'assuj ettir les lignes à des règles de disposition si bizarres, ou pour mieux dire ^ si follement hétéroclites!!!

42 ffiSTOIRE

Quand de si violentes inversions, je voudrois torturer les mots !

Ou marier incompatiblement des idées et des paroles ennemies qui rugiroient de se rencontrer!

Quand je n'aspire qu'à vous emporter sur les ailes du Condor oriental au sommet de quelque montagne qui a bravé, inaccessible, l'invasion du déluge; —

Ou à vous précipiter avec moi sm* un coursier près duquel cel^i de Mazeppane feroît pas meilleure figure que le grisonde Sancho, dans des profbn4eurs creusées cinq cant .millions de lieues au-dessous du monde aouterraia de Klimius... —

Vous m'accuseriez de vous emprisonner par une lâche impuissance dans ce petit recoin de notre petite terre que l'on appelle la Bohême!...

Hélas! je n'irai p^ut-étre jamais en Bohême, quoique ce soit, je le jure sur l'honneur, le seul

Dû ROI DE BOHÊME. 45

projet dont je m'occupe aujourd'hui — et si j'y vais, j'y aiirriverai si tard que personne de cette génération et des vingt-deux générations qui la suivrQnt, n'en pourra lire la nouvelle dans les affiches % Prague. — J'ai tant de choses à faire sur le chemin!

D'abord, j'y sui^ bien décidé : je n'entrerai en Bohême que par l'Autriche... .

En Autriche que par la Styrie... '

En Styrie que par la Carinthie, où je dois une larme au tombeau vide d'jÉdouard...

En Carinthie que par la Camiole, ma seconde et chère patrie...

En Camiole que parFlstrie, où, couchés sur les plages riantes du golphe bleu, nous égarerons à loisir nos yeux ravis des bastides de Trieste à la tour d'Aquilée...

En Istiie que par le pays de Venise —

Voilà Venise, et son port, ^t ses gondoles, et sa vieille mosquée chrétienne , et ses noirs palais, et les degrés de marbre où vit la trace du sang de Faliéro, rajeunie par les vers de Byron et par les pinceaux de Delacroix —

A Venise que par Mantoue qui rappelle Virgile;

Ou par Brescia, qui rappelle la continence de Bayard (Puisse le ciel lui en savoir pins de gré que moi!);

Ou par Bergame, qui rappelle un autre héros, plus modeste et plus populaire, dont vous reconnoîtrez les compatriotes à la queue de lapin qui flotte élégamment sur leur feutre blanc -^—

Et si vous m'en croyez,, nous laisserons là Bayard et Virgile en faveur d'Arlequin —

En Italie enfin que par le mont Saint-Bernard et la vallée de Chamouny , où je viens de pénétrer à reculons, rétrogradant avec une habileté merveilleuse dans des sentiers épouvantables, bien que j'eusse l'esprit doublement distrait par le vertige, et par je ne sais quel souvenir confus des aventures de Gervais et de Caecilia... —

Mais êtes-TOus aussi disposés à les entendre que moi à les raconter? Je ne suis venu que pour cela.

Digiti^ed by

HHibitatwti.

« Je n'y fais aucune opposition, dit don Pic, « moyennant que votre Csecilia ne soit pas aveu- « gle. — »

(EHe l'est.)

<* J'ai en horreur ces fictions sans naturel où <( le nom du principal pers0!mage vous indique « d'avance le sujet et le but du récit, sans égard u pour l'illusion qui en fait tout le charme.

<( Et quel intérêt voulez-vous que j aqcorde à <( la mort d*Hippolyte, aux infortunes d'OEdipe « et aux combats de Diomède, quand je suis si « bien averti que le premier périra victime de « ses die vaux furieux, que les pieds enflés du « second auront été traversés dans le jeûïie âge « par quelque courroie sanglante, et que le troi- « sième est nominalement prédestiné à triom- « pher des dieux mêmes?

« Ai-je besoin de l'histoire pour savoir que « Philippe aimoit passionnément les chevaux, et « qu'Alexandre a soumfe les nations? N'est-ce a pas une mauvaise plaisanterip que d'appeler a Augustule le dernier des empereurs?

« Je n'ai point d'objection à faire contre Ni- « cias, puisqu'il paroît que c'est en raison de ce « nom qu'il fut porttt au commandement dans la « guerre de Sicile.

« Et il n'y a probsi^lement personne qui s'ima- « gine que le nom de Scaevolaet celui de Codés (( leur avoit été donné, avant que le premier se

« brûlât le poignet dans le brazier de Porsenna , « et que le second se fît bravement crever l'œil (( à la défense d'un pont, qui n'est pas toutefois « le Pons Emilius ou Palatinus, comme l'a- « vrmcent quelques antiquaires saugrenus.

<( Mais vous trouverez des gens qui ont fait « d'ailleurs d'assez bonnes études, et qui croient « sincèrement que l'homme dont l'éloquence fut *< long-temps la force du peuple s'étoit appelé « Démosthènes dès le berceau, et que la nature « avoit inscrit les titres du modèle des sages dans <f l'extrait de baptême, ou, si vous voulez, dans « l'acte de naissance d'Aristide.

« Quand les moines et les clercs du moyen âge « s'avisèrent de faire passer sovis des noms ance ciens les loisirs de leur muse obscène et déré- « glée, eufent-ils à désigner l'auteur d'un ret< cueil de chants gracieux, badins et tendres, « comme les modulations de la petite flûte bo- « cagère qui fait danser les jeunes filles? ils l'ap- « pelèrent TibuUe. Fut-il question d'im poète « souple, mignard et mordant qui se joue avec

« un moineau, le nom de Catulle se présenta de « lui-même. Le volume faisoit-il naître l'idée « d'un arsenal où s'étaloient , sous mille formes u hostiles, les armes les plus cruelles qui aient «jamais, depuis Archiloque, offensé tous les « états et toutes les mœurs de la société, on l'at- (( tribuoit à Martial.

« Quel critique judicieux seroit as^ez crédule « pour adopter l'individualité d'un écrivain con- « cis, presque énîgmatique, dont l'art est de ca- « cher beaucoup d'idées sous peu de mots, et qui « s'appeUeroit Tacite ?...

« Ou d'un déclamateur élégant, pompeux, « sonore , aux mots choisis et groupés en bou- « quets, aux phrases à compartiments émaUlés, « etquis'appelleroitFlorus?... »

— Quoi, vous penseriez!... —

« Inventions de studieux fainéants qui se dé- « lassoient sagement des ennuis de l'office, en « composant des classiques latji)is à l'usage de

« l'ignorante postérité ! — Ce qui m'afflige pro- « fondement, c'est que notre sainte Église, dont « l'infaillibilité est si avérée, ait pu se rendre « complice de ces frauduleuses maladresses , en « adoptant la fable criante d'un Hippolyte de se- <( conde édition, d'un Hercule Christophore ou « Porte-Christ, et d'une prétendue Véronique « ou Férltable image, qu'on ne sauroit nommer « sans révéler la gaucherie impudente d'un faus- « saire —

« Oh! si votre Caecilia étoit aveugle ! —

(On sait qu'elle l'est.)

« J'aimerois cent fois mieux qu'elle s'appelât « Sapho ou Lucrèce, Philis ou Dorimène, Rade- « gonde ou Débora, quoique j'aie tous ces noms « en exécration. »

— Si elle s'appeloit Eulalie?... —

(( Vous vous croiriez obligé à la faire parler « avec cette abondance redondante et manié-

52 raSTOIRE DU ROI DE BOHÊMI^

u rée qui ne vous est que trop* familière »

— Je vous donne ma parole dlionneur la plus sacrée, comme disoient les euphuistes de la coiu* de Barras, que je ne sais pas un mot de ce qu'elle dira —

« A la bonne heiure. »

tlarratum.

J avois parcouru avec un plaisir nouveau cette gracieuse forêt de sapins qui enveloppe le village des Bois. J'arrivois à cette petite esplanade, de jour en jour envahie par les glaciers, que dominent d'une manière si majestueuse les plus belles aiguilles des Alpes, et qui aboutit par une pente presque insensible à la source pittoresque de l'Arveyron. Je voulois revoir son portique de cristal azuré qui tous les ans change d'aspect, et denKtfider quelques émotions à ces grandes

scènes de la nature. Mon cœur fatigué en a besoin.

Je n^avois pas fait trente pas que je m'aperçus, non sans étoniïement, que Puck n'étoit pas près de moi — Hélas! vous ne l'auriez pas décidé à s'éloigner de son maître, au prix du macaron le plus fiîand, de la gimblette la plus délicate — il tarda même un peu à se rendre à mon appel, et je commençois à m'inquiéter quand il revint, mon joli Puck, avec la contenance embarrassée de la crainte, et cependant avec la confiance caressante de l'amitié, le corps arrondi en demicerceau, le regard humide et suppliant, la tête si basse, si basse, que ses oreilles traînoient jusqu'à terre comme celles du chien de Zadig...

Puck étoit aussi un épagneul. —

Si vous aviez vu Puck dans cette posture, vous n'aïuîez pas eu la Force de vous fâcher.

Je ne me fâchai point, mais il repartit, puis il revint encore , et à mesure que ce jeu se renouveloit, je me rapprochois sur sa trace du

point d'attraction qui l'appeloit, jusqu'à ce qu'également attiré par deux sympathies parfaitement isogènes ou par deux puissances tout-à-fait semblables, il resta inunobile comme le battant aimanté entre ses timbres de fer.

Sur le banc de rocher dont Puck me séparoit avec une précision si exacte que le compas infaillible de Là Place n'auroit trouvé ni d'un coté ni de l'autre le moyen d'insérer un seul point géométrique, étoit assis un jeune homme de la figure la plus aimable, de la physionomie la plus touchante , vêtu d'ime blouse bleue de ciel , en manière de tunique, et la main armée d'un long bâton de cytise recourbé par le haut, ajustement singulier qui lui donnoit quelque ressemblance avec les bergers antiques du Poussin. Des cheveux blonds et bouclés s'arrondissoient en larges anneaux autour de son cou nu, et flottoient sur ses épaules. Ses traits étoient graves sans austérité, tristes sans abattement. Sa bouche exprimoit plus de déplaisir que d'amertume. Ses yeux seuls avoient un caractère dont je ne pouvois me rendre compte. Us étoient grands et limpides, mais

fixes, éteints et muets. Aucune ame ne se mouvoît derrière eux.

Le bruit des brises avoit couvert celui de mes pas. Rien n'indiquoit que je fusse aperçu. Je pensai qu'il étoit aveugle.

Puck avoit étudié toutes mes impressions^ et au premier sentiment de bienveillance qu'il vit jaillir de mes regards, il courut à ce nouvel ami.

— Qui nous expliquera rentraînement de l'être le plus généreux de la nature vers Têtre le plus infortuné, du chien vers Taveugle! O Providence ! je suis donc le seul de vos enfants que vous ayez abandonné!...

Le jeune homme passa ses doigts dans les longues soies de Puck, en lui souriant avec candeur. — D'où me connois-tu, lui dit-il, toi qui n'es pas de la vallée? J'avois un chien aussi folâtre, et peut-être aussi joli que toi; mais c'étoit un barbet à la laine crépue — il m'a quitté comme les autres, mon dernier ami, mon pauvre Puct!...

— Hasard étrange! votre chien s'appeloit comme le mien...

— Ah! monsieur, me dit le jeune homme, en se soulevant penché sur son bâton de cytise; pardonnez à mon infirmité...

— Asseyez- vous , mon ami ! Vous êtes aveugle?

— Aveugle depuis l'enfance.

— Vous n'avez jamais vu?

— J'ai vu, mais si peu! J'ai cependant quelque souvenir du soleil, et quand j'élève mes yeux vers la place qu'il doit occuper dans le ciel, j'y crois voir rouler un globe qui m'en rappelle la couleur. J'ai mémoire aussi du blanc de la neige, et de l'aspect de nos montagnes.

— C'est donc un accident qui vous a privé de la lumière?

— Un accident qui fut, hélas! le moindre de mes malheurs! J'avois à peine deux ans qu'une avalanche descendue des hauteurs de la Flégère écrasa notre petite maison. Mon père, qui étoit guide dans ces montagnes, avoit passé la soirée au Prieuré. Jugez de son désespoir quand il trouva sa famille engloutie par l'horrible fléau! Secondé de ses camarades, il parvint à faire rnie, trouée dans la neige et à pénétrer dans notre ca-

bane dont le toit se soutenoit encore sur ses frêles appuis. Le premier objet qui se présenta à lui fut mon berceau; il le mit d'abord à l'abri d'un péril qui s'augmentoit sans cesse, car les travaux mêmes des mineurs avoient favorisé l'éboulement de quelques masses nouvelles et augmenté l'ébranlement de notre fragile demeure. Il y rentra pour sauver ma mère évanouie, et on le vit un moment, à la lueur des torches qui bruloient à l'extérieur, la rapporter dans ses bras — mais alors tout s'écroula — Je fus orphelin, et on s'aperçut le lendemain qu'une goutte sereine avoit frappé mes yeux. J'étois aveugle.

— Pauvre enfant! ainsi vous restâtes seul, absolmnent seul!

— Un malheureux n'est jamais absolument seul dans notre vallée. Tous nos bons Chamouniers se réunirent, pour adoucir ma misère. Balmat me donna l'abri, Simon Coutet la nourriture, Gabriel Payot le vêtement. Une bonne femme veuve, qui avoit perdu ses enfants, se

chargea de me soigner et de me conduire. C'est elle qui me sert encore de mère, et qui mamène à cette place tous les jours de l'été.

— Et voilà tous vos amis?

— J'en ai eu plusieurs, répondit le jeune homme en imposant un doigt sur ses lèvres d'un air mystérieux, mais ils sont partis.

— Pour ne pas revenir?

— Selon toute apparence. J'ai cru pendant quelques jours que Puck reviendroit, et qu'il n'étoit qu'égaré... mais on ne s'égare pas impunément dans nos glaciers. Je ne le sentirai plus bondir à mes côtés... je ne l'entendrai plus japper 4 l'approche des voyageius...

( L'aveugle essuya une larme. )

— Comment vous nommez-vous?,

— Gervais.

— Écoutez , Gervais — Ces amis que vous avez perdus. . . — expliquez-moi ... —

(Au même instant, je fis un mouvement pour m'asseoir auprès de lui, mais il s'élança vivement à la place vide.)

— Pas ici, monsieur, pas ici!... c'est la place d'Eulalie, et personne ne l'a occupée depuis son départ.

— -Etdalie? repris-je en m'asseyant à la place qu'il venoit de quitter; parlez-moi de cette Eulalie et de vous. Votre histoire m'intéresse.

— Je déclare, dit Victorine, qu'elle commence à m'intéresser aussi...

— Et que pourrois-je lui refuser? — Décidément, Breloque, nous n'irons pas encore aujourd'hui en Bohême.

Gervais parla donc ainsi :

2n0evti0n.

Ou plutôt, il ne parla pas, car je l'interrompis brusquement en m'élançant de toutes les forces de ma pensée dans le bureau de rédaction du meilleur journal de l'époque , Vlrifaillîble, Vlm-partial ou le Désintéressé, distrait par une idée fixe que ma pudeur littéraire me force à enfermer au double tour, sous la clé de la parenthèse :

(La nécessité extrêmement urgente de m'as-

surer du débit de celte histoire ou de ce romaii, de cette facétie ou de ce poème dont les libraires ne veulent point.)

Cependant, je 4'avouerai! je ne quitte pas le récit de Gervais sans regret... Et je prends le ciel à témoin que je me souviens du récit de Gervais comme si je venois de l'entendre, et que je l'écrirai avant d'être arrivé au salon...

A l'antichambre...

Au porche...

Au palier...

Au grand escalier...

■ Au vestibule...

Au parvis...

A la cour...

A la porte...

A l'avenue...

Au tourne-bride du premier des sept châteaux du roi de Bohême.

M^is il est si bon et si sûr de se rendre compte soi-même de soi-même à soi-même!

Ce privilège est si commun, si comique, si commode, si commercial, et j'en ai si peu usé! Tu me démentiras, si tu l'oses, démon avide et financier-, qui présides au tarif des réputations !

— Qui nous empêche, dit Breloque, de lire demain, dans toutes les archives des renommées contemporaines, ces lignes équitables écrites à notre gloire?

a L'illustre anonyme,..

( Illustre à cause de notre «lagnifique souveraineté de Nihil^no-not-night.)

« L'Illustre anonyme ne se dérobera point à « l'admiration publique 3 f. 50 c.

« On a reconnu dans son style le cachet d'un « écrivain tendre, éloquent, énergique, harmo- « nieux, sublime 7 f. 25 c.

« Qui a laissé bien loin derrière lui Cyrano de « Bergerac, Homère, Byron, Chateaubriand, le

« Seigneur des Accords, Montesquieu et Turlu- «'wcpin 9f. 00c.

« l! Histoire du roi de ^hême et de ses sept « châteaux devant produire une immense ré- « évolution dans la littérature...

— Quelles sottises dis-tu là, Breloque?

— Je fais un article de journal.

— Dispense-toi de cette peine. En voilà un tout fait. Va^ mon ami, achète de la gloire, puisque tu préfères cette sotte fumée à la vapeur suave de mes cigarres de la Havane. Achète de la gloire, Breloqiie, paie comptant et paie saas compter: autrefois elle étoit plus chère!...

— Empedocle l'acquit à si haut prix qu'il n'est resté de lui que ses pantoufles. —

— Ses pantoufles, Breloque, rien que ses pantoufles ! c'est ce que je voulois te dire. — Pantoufle! ce mot fait vihrer dans mon cœur une de

ces cordes douloureuses qui retentissent longtemps, et dont l'émanation s'harmonie sympathiquement avec toutes les mélancolies de l'ame,..

Que si j'avois encore, par fortune, un violon de Stradivarius ou d'Amati, et que je pusse le soumettre à la méthode savante de Baillot, ou l'animer du doigté pathétique de Viotti; —

Ou si je possédois seulement ce qu'il faut de la térébenthine de Kolophon (il en est question dans Meursius), pour faire crier moins disgracieusement le rauque archet d'un Ampkion de village... —

Avec quelle impétueuse sensibilité je feroi»

passer dans votre ame l'expression déchirante de mes souvenirs!

Mais j'ai beau attiser la mèche languissante ! l'huile qui reste dans ma lampe nous mènera tout au plus à la fin de ce feuilleton.

Cratt^criptiim,

Page 1