‹ Histoire du romantismeChapitre 13 sur 37 · VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO

S11 y a quelque chose de triste au monde, c'est une vente après décès. La foule entre de plain-pied dans un intérieur fermé jusque-là, et qui ne s'ouvrait qu'à la parenté ou qu'à l'amitié ; elle se promène partout, aVide et curieuse, surtout si la mort a joui de quelque célébrité, profanant les recoins secrets, bourdonnant autour de l'autel des lares domestiques. Ces meubles, qui gardent encore l'empreinte de la vie, ces livres laissés ouverts sur une table, comme pour en reprendre plus tard la lecture ; ces pendules au balancier immobile où Toeil du maître a lu sa dernière heure ; ces portraits des aïeux ou d'êtres plus chers encore; ces tableaux orgueil de la maison ; tous ces petits objets familiers, dont se compose la physionomie d'une maison, s'en vont dispersés comme des feuilles éparpillées au vent, deçà, delà, perdant le sens que leur donnait leur réunion, commencer ailleurs une autre exis-

tence, souvenirs abolis, hiéroglyphes indéchiffrables désormais. Certes, c'est là un spectacle navrant, plein d'idées lugubres et de réflexions amères ! Mais ce qu'il y a encore de plus morne et de plus pénible à voir, c'est la vente du mobilier d'un homme vivant, surtout quand cet homme se nomme Victor Hugo, c'est-à-dire le plus grand poète de la France, maintenant en exil comme Dante, et qui apprend par expérience combien il est douloureusement vrai le vers du vieux gibelin :

Il est dur de monter par l'escalier d'autrui.

Nous avons sous les yeux, au moment où nous écrivons ces lignes, une mince brochure bleue dont voici le titre :

« Catalogue sommaire d'un bon mobilier, d'objets d'art et de curiosité, meubles anciens en bois de chêne sculpté, bois doré et laque du Japon, pendules en marqueterie de Boule, bronzes, porcelaines de Saxe, de Chine, du Japon, faïences anciennes, verreries de Venise, terres cuites, bustes en marbre, médaillons en bronze», tableaux, dessins, livres, Voyageen Egypte, armes anciennes, rideaux, tentures, tapis et tapisseries, couchers, porcelaines, batterie de cuisine, etc., dont la vente aux enchères publiques aura lieu pour cause du départ de M.Victor Hugo, rue de la Tour-d'Auvergne, n"* 37, parle ministère de M* Ridel, commissaire-priseur, rueSaint- Honoré, 335, assisté de M. Manheim, marchand de

curiosités, rue delà Paix, 8, chez lesquels se distribue le présent catalogue. »

Nulle élégie ne nous a plus ému que cette simple nomenclature qui, sous son aridité de style, de vérité, cache un poëme de muette douleur. C'est comme une nénie de séparation éternelle, comme Tadieu d'un voyage sans retour. A quoi bon des meubles à celui qui n'a plus de foyer, et qui va errer de rivage en rivage sur la terre étrangère, suivi du petit groupe delà famille, hélas! déjà diminué par la mort. Pourquoi conserver cette maison veuve où le maître ne rentrera plus? Que ferait d'un lit, d'une table, d'un fauteuil le poète qui n'a plus que le monde pour patrie?

Fatales nécessités, sur lesquelles nous devons nous taire, et qu'il ne nous appartient pas de discuter, mais qu'il nous est permis au moins de déplorer, car nous avons été le disciple, l'admirateur, et nous sommes toujours l'ami du grand homme ainsi frappé. Qui nous eût dit, après les soirées triomphales d^Hernmiiy de Lucrèce Borgia^ de Ruy-BlaSy lorsque perdu, nous l'un des plus obscurs, dans un flot de jeunesse enthousiaste, nous suivions le poëte, attendant un sourire, un mot amical, une poignée de main, que le maître suprême, le dieu delà poésie, quenousn'abordionsqu'avecdesterreurs et des tremblements, aurait un jour besoin du secours de notre plume, afin d'annoncer la vente de son mobilier pour cause de départ^ et d'ajouter, par la publicité, quelque obole à son pécule d'exil !

Il nous répugne vraiment par trop de dépoétiser par une énumération de commissaire-priseur cet intérieur où nous avons passé des heures si douces, dans une charmante intimité, écoutant une de ces conversations d'art, de voyage ou de philosophie, comme on n'en entendra plus. Nous aimons mieux en retracer la physionomie vivante, et, par ce léger crayon fait à la hâte, conserver la figure des lieux et la place des objets. Ces quelques lignes seront peut-être plus tard consultées comme documents pour la biographie du poète.

M. Victor Hugo, après un long séjour à la place Royale, avait transporté, rue de la Tour d'Auvergne, dans une vaste, calme et solitaire maison propice à la rêverie et au travail, et des fenêtres de laquelle on aperçoit Paris en panorama, espèce d'Océan immobile qui a sa grandeur comme l'autre. On traversait une cour déserte, l'on montait, et au premier Ton trouvait le logis hospitalier du poète, modeste demeure pour un si grand nom, et où les étrangers, venus de loin pour le [saluer, s'étonnaient de ne trouver ni portiques ni colonnes de marbre.

Dès l'antichambre, le goût particulier du poëte se déclarait, car nul n'a plus imprimé le cachet de sa fantaisie aux lieux qu'il habitait : des fontaines chinoises, des vaèes en faïence de Rouen, des armoires pn laque du Japon, décoraient cette première pièce.

Le petit salon d'attente, revêtu de cuir de Cordoue gaufré et doré, encadrant deux panneaux de tapisserie gothique de très-vieille date, plus ancienne

même que la tapisserie de Bayeux, s'éclairait par une fenêtre à vitraux allemands ou suisses ; une cheminée en chêne sculpté, une glace à cadre de terre cuite où se déroulaient, à travers les arabesques de l'ornementation, les principales scènes du roman de Notre-Dame de PariSy un buste de nègre en pierre de touche, quelques fragments de boiserie antique, une grande pendule en marqueterie, en écaille et en cuivre, une chaise longue et un fauteuil en bambou de Chine, tel était l'ameublement de ce petit salon, dont la plus grande singularité consistait en un lutrin mobile tournant comme une roue, et destiné à porter des in-folio sur ses palettes; une vieille Bible ouverte et posée sur ses rayons faisait comprendre l'usage et l'utilité de ce meuble de l>énédictin.

Nous n'en avons pas encore dit la principale richesse, un dessin magnifique représentant les bords du Rhin, illustration du livre exécutée par la main qui l'a écrit.

Victor Hugo, s'il n'était pas poète, serait un peintre de premier ordre j il excelle à mêler, dans des fantaisies sombres et farouches, les effets de clairobscur de Goya à la terreur architecturale de Piranèse; lisait, au milieu d'ombres menaçantes, ébaucher d'un rayon de lune ou d'un éclat de foudre, les tours d'un bourg démantelé, et sur un rayon livide de soleil Couchant découper en noir la silhouette d'une ville lointaine avec sa série d'aiguilles, de clochers et de beffrois. Bien des décorateurs lui envieraient

VENTE DU MOlBILIER DE VICTOR HUGO. 131

cette qualité étrange de créer des donjons, des vieilles rues, des châteaux, des églises en ruine ; d un style insolite, d'une architecture inconnue, pleine d'amour et de mystère, dont l'aspect yous oppresse comme un cauchemar.

De ce petit salon on entre dans la chambre à coucher du poëte, qui ressemble un peu à la chambre de la Tisbé. Un lit à colonnes salomoniques et à dossiers dorés en occupe le fond av.ec ses amples pentes de vieux damas des Indes. Les murs sont tapissés de tentures de Chine, et le plafond est orné d'une peinture allégorique de Châlillon, représentant une femme couchée, souriant à un personnage vêtu comme Pétrarque et qui étudie dans un grand livre. Dans la cheminée, faite de morceaux raccordés de bas-reliefs gothiques, se prélassent deux mornes chenets de fer, enlevés sans doute à Pâtre colossal de quelque burg du Rhin, et sur lesquels Job et Magnus ont peut-être [appuyé leurs pieds chaussés d acier.

Tout un monde de chimères, de potiches, de sculptures, d'ivoire, jonche les étagères, reflétés par des miroirs de Venise au cadre de cuivre estampé ; un beau banc de bois de chêne, du travail gothique le plus délicatement feneslré et fleuri, y sort de ca^ napé. — Dans un coin se cache la petite table sur laquelle ont été écrits tant de beaux vers, de drames pathétiques et de pages impérissables. Une bous^ sole ancienne, des cachets^ un encrier, un coffret de fer précieusement ouvragé, chargent le vieux tapis

qui la recouvre. Aux murs sont appendus plusieurs dessins de maître, dont quelques-uns portent des épigraphes.

Le salon, tendu en damas de soie bleue, est plafonné d'une grande tapisserie à sujets, tirés de Télémaque; des nègres en bois doré supportent des torchères : une cheminée en velours rouge avec des figures en plâtre aussi doré ; des glaces anciennes, des tableaux de Saint-Evre, de Paul Huet, de Nanteuil, de Boulanger; des portrails du poète, de sa femme et de ses enfants, un buste monumental par David, des portes de laque du Japon, et un grand meuble de satin blanc à fleurs, forment la décoration de cette pièce, la plus vaste du logis.

La salle à manger qui la précède est tendue de tapisseries anciennes, garnie de dressoirs en chêne sculpté, de torchères et de lustres hollandais.

Sur les étagères et les bahuts s'enlassentdes porcelaines du Japon, des faïences de Rouen et de Vincennes, des verres de Bohême ou de Venise, mille curiosités entassées une à ui^e par la fantaisie patiente du poète en furetant les vieux quartiers des villes qu'il a parcourues.

Tout ce poème domestique va être démembré et vendu hémistiche par hémistiche, nous voulons dire fauteuil par fauteuil, rideau par rideau. Espérons que les nombreux admirateurs du* poète s'empresseront à cette triste vente qu'ils auraient "dû empêcher, en achetant par souscription le mobilier

et la maison qui le renferme, pour les rendre plus lard à leur maître ou à la France s'il ne doit pas revenir. En tous cas qu'ils songent que ce ne sont pas des meubles qu'ils achètent, mais des reliques.

(La Presse, 7 juin 1852.)

A une époque où chacun aurait voulu marcher dans les rues précédé par les clairons des renommées où nulle affiche ne semblait assez grande, nul caractère assez voyant, où Ton écrivait volontiers sur son chapeau : « C'est moi qui suis Guillot », Gérard de Nerval, cherchait l'ombre avec le soin que meltaient les autres à chercher la lumière ; nature choisie et délicate, talent fin et discret, il aimait à s'envelopper de mystère ; les journaux les moins lus étaient ceux qu*il préférait pour y insérer des articles signés d'initiales imaginaires ou de pseudonymes bientôt renouvelés, dès que l'imagination charmante et le style pur et limpide de ces travaux en avaient trahi l'auteur aux yeux attentifs. Comme Henri Beyle, mais sans aucune ironie, Gérard de Nerval semblait prendre plaisir à s'absenter de lui-même, à disparaître de son œuvre, à dérouter le

lecteu^. Que d'efforts il a fails pour rester inconnul Fri(z, Aloysius Block, lui ont servi tour à tour de masque, et il les a rejetés tous deux lorsque le secret du déguisement a été pénétré ; il lui a pourtant fallu accepter la réputation qu'il fuyait ; dissimuler plus longtemps eût été de l'affectation.

Cette conduite n'était nullement, nous pouvons l'affirmer, le résultat d'un calcul pour irriter la curiosité, mais l'inspiration d'une conscience rare d'un extrême respect de l'art. — Quelque soin qu'il mît à ses travaux, il les trouvait encore trop imparfaits^ trop éloignés de l'idéal, et les marquer d'un cachet particulier lui eût semblé une vanité puérile.

Un des premiers il traduisit Faust, et le Jupiter de Weimar, lisant cette version qui est un chefd'œuvre, dit que jamais il ne s'était si bien compris. — C'était une rude tâche alors de faire passer dans notre langue, rendue timide à l'excès, les bizarres et mystérieuses beautés de ce drame ultraromantique; il y parvint cependant, et les Allemands, qui ont la prétention d'être inintelligibles, durent cette fois s'avouer vaincus : le sphinx germain avait été deviné par l'Œdipe français.

De cette familiarité avec Gœthe, Uhland, Bùrger, L. Tieck, Gérard conserva dans son talent une certaine teinte rêveuse quj put faire prendre parfois ses propres œuvres pour des traductions de poètes inconnus d'outre-Rhin. Ce germanisme n'était du reste que dans la pensée, car] peu de littérateurs de notre temps ont une langue plus châtiée, plus nette et

plus transparente. Bien qu'il ait trempé, comme tous les écrivains arrivés aujourd'hui, dans le grand mouvement romantique de 1830, le style du dixhuitième siècle lui suffit pour exprimer tout un ordre d*idées fantastiques ou singulières. — 11 écrit un conte d'Hoffmann avec la plume de Cazotte, et dans ses Femmes du Caire on croirait entendre parler M. Galland par la bouche de Schéhérazade : Tétrangeté la plus inouïe se revêt, chez Gérard de Nerval, de formes pour ainsi dire classiques ; il a des pâleurs tendres, des tons amortis à dessein, des teintes passées, comme dans les tapisseries de vieux châteaux, d^une harmonie et d'une douceur extrêmes qui plaisent mieux que les dorures neuves et les enluminures criardes dont on a été si prodigue. Le détail, discrètement atténué, laisse toute la valeur à l'ensemble, et, sur ce fond de nuances^ neutres ou assoupies, les figures que l'auteur veut mettre en relief se détachent avec une illusion de vie magique pareilles à ces portraits peints sur un champ d'ombresvagues qui retiennent invinciblement le regard. Les sympathies et les études de Gérard de Nerval Tentraînaient naturellement vers TAllemagne, qu'il a souvent visitée, et où il a fait de fructueux séjours : l'ombre du vieux chêne teutonique a flotté plus d'une fois sur son front avec des murmures confidentiels ; il s'est promené sous les tilleuls à la feuille découpée en cœur; il a salué au bord des fontaines l'elfe dont la robe blanche traîne un ourlet mouillé parmi l'herbe verte ; il a vu tourner

les corbeaux au-dessus de la montagne de Kyffhausen ; les kobolds sont sortis devant lui des fentes de rocher du Hartz, et les sorcières du Brocken ont dansé autour du jeune poète français, qu'elles prenaient pour un étudiant d'Iéna, la grande ronde du Walpurgisnachtstaum : plus heureux que nous, il s'est accoudé sur la table d'où Méphistophélès faisait jaillir avec un foret des fusées de vins incendiaires. Il a pu descendre les degrés de cette cave de Berlin au fond de laquelle glissait trop souvent Fauteur de la Nuit de la Saint-Sylvestre et du Pot-cf Or. D'un œil calme il a regardé quels jeux de lumière produisait le vin du Bhin dans le rœmer d'émeraude et quelles formes bizarres prenait la fumée des pipes au-dessus [des dissertations hégéliennes dans les gasthaus esthétiques.

Ces excursions nous ont valu des pages d'un caprice charmant et qu'on peut mettre sans crainle à côté des meilleurs chapitres du Voyage sentimental de Sterne ; Tauteur de la façon la plus imprévue, mêle la pensée au rêve, Tidéal au réel, le voyage dans le bleu à l'étape sur la grande route ; tantôt il esta cheval sur une chimère aux ailes palpitantes, tantôt sur un maigre bidet de louage, et d'un incident comique il passe à quelque extase éthérée. Il sait souffler dans le cor du postillon les mélodies enchantées d'Achim d'Arnim et de Clément Brentano, et s'il s'arrête au seuil d'une hôtellerie brodée de houblon pour boire la brune bière de Munich, la choppe devient dans ses mains la coupe du roi de

Thulé. — Pendant qu'il marche, des figures charmantes sourient à travers le feuillage; les jolies couleuvres de l'étudiant Anselme dansent sur le bout de leurs queues, et les fleurs qui tapissent le revers du fossé tiennent des conversations panthéistes : la vie cachée de TAUeniagne respire dans ses promenades fantasques, où la description finit en légende et l'impression personnelle en fine remarque philosophique ou littéraire. Seulement, notez-le bien, la veine française ne s'interrompt jamais à travers ces divagations germaniques.

A cette époque de la vie de l'auteur il faut rattacher le beau drame de Léo Burckart, joué à la Porte- Saint-Martin, et qui restera une des plus remarquables tentatives de notre temps. Léo Burckartest un publiciste qui, dans le journal qu'il dirige, a émis des idées politiques et des plans de réforme d'une hardiesse et d'une nouveauté à faire craindre pour lui les rigueurs du pouvoir ; mais le prince, convaincu de sa bonne foi, au lieu de le bannir, lui donne la place du ministre qu'il a critiqué, le sommant de réaliser ses théories et de mettre ses rêves en action. Léo accepte, et le voilà en contact direct avec les hommes et les choses, lui le libre rêveur qui au fond de son cabinet tenait si aisément le monde en équilibre sur le bec de sa plume. Épris d'un idéal abstrait, il veut gouverner sans les moyens de gouvernement ; comme un ministre de l'âge d'or il ferme l'oreille aux chuchotements de la police, et ne sait pas que la vie du prince est menacée et que

son propre honneur est compromis. Regardé comme un traître par son ancien parti, suspect au parti de la cour, faisant en personne ce qu'il devrait laisser faire à des subalternes, contrariant les intérêts par des rigorismes outrés, marchant en aveugle dans le dédale des intrigues, en quelques mois de pouvoir il perd sa popularité, ses amitiés et presque son honneur domestique, et résigne sa charge, désabusé de ses rêves, ne croyant plus à son talent, doutant de l'homme et de Thumanité. Cependant ce n'est point un piège machiavélique qu'on lui a tendu ; le prince s'est prêté loyalement à l'expérience ; il a apporté en toute franchise son concours au penseur.

L'impression de ce drame, d'une rare impartialité philosophique, serait triste, s*il n'était égayé parla peinture la plus exacte et la plus vivante des universités ; rien n'est plus spirituellement comique que ces conspirations d'étudiants pour qui boire est la grande affaire, et qui songent àBrutus en chargeant leur pipe. Cette pièce, d'un poêle enivré à la coupe capiteuse du mysticisme allemand, semble, chose bizarre, l'œuvre froidement réfléchie d'un vieux diplomate rompu aux affaires et mûri par la pratique des hommes ; nulle colère, nul emportement, pas une tirade déclamatoire, mais partout une raison claire et sereine, une indulgence pleine de pitié et de compréhension.

De longs voyages en Orient succédèrent à ces travaux. Les femmes du Caire et les Nuits du Rhamadan

marquent celte nouvelle période. Passer des brumes d'Allemagne au soleil d'Egypte la transition était brusque, et une moins heureuse nature eût pu en rester éblouie. Gérard de Nerval, dans ce livre, dont le succès grandit à chaque édition, a su éviter Tenthousiasme banal et les descriptions « d'or et d'argent plaquées » des touristes vulgaires. Il nous a introduit dans la vie même de l'Orient, si hermétiquement murée pour le voyageur rapide. — Sous un voile transparent il nous a raconté ses aventures avec ce ton modeste et cette naïveté enjouée qui font de certaines pages des Mémoires du Vénitien Carlo Gozzi une lecture si attrayante. L'histoire de Zeynab,la belle esclave jaune achetée au djellab dans un moment de pitié philanthropique, et qui embarrasse son voyage dotant de jolis incidents à Forientale, est contée avec un art parfait et une discrétion du meilleur goût. ; Les mariages à la cophte, les- noms arabes, les soirées de mangeurs d'opium, les mœurs des fellahs, tous les détails de l'existence mahométane sont rendus avec une finesse, un esprit et une conscience d'observation rares. Le style se réchaufle et prend des nuances plus ardentes sans rien perdre de sa clarté.

Les légendes de l'Orient ne pouvaient manquer d'exercer une grande influence sur cette imagination aisément excitée, que Térudition sanscrite des Schlegel, le Divan oriental-occidental de Goethe, les Ghazels de Ruckert et de Platen avaient d'ailleurs préparée depuis longtemps à ces magies poétiques.

La Légende du calife Hakem, VHistoire de Belkis et de Salomon montrent à quel point Gérard de Nerval s'était pénétré de l'esprit mystérieux et profond de . ces récits étranges où chaque mot est un symbole ; on peut même dire qu'il en garda certains sous-entendus d'initié, certaines formules cabalistiques, certaines allures d'illuminé qui feraient croire par moments qu'il parle pour son propre compte. Nous ne serions pas très-surpris s'il avait reçu, comme l'auteur à\i Diable amoureux^ la visite de quelque inconnu aux gestes maçonniques tout étonné de ne pas trouver en lui un confrère. Une préoccupation du monde invisible et des mythes cosmogoniques le fit tourner quelque temps dans le cercle de Swedemborg, de l'abbé Terrasson et de l'auteur du Comte de Cabalis. Mais cette tendance visionnaire est amplement contre-balancée par des études d'une réalité parfaite, telles que celles sur Spifane, Rétif de la Bretonne, la plus complète, la mieux comprise que l'on ait faite sur ce Balzac du coin de la borne, élude qui a tout Tintérêt du roman le mieux conduit. Sylvie^ l'œuvre la plus récente de l'écrivain, nous semble un morceau tout à fait irréprochable; ce sont des souvenirs d'enfance ressaisis à travers ce gracieux paysage d'Ermenonville, sur les sentiers fleuris, le long des rives du lac, au milieu des brumes légères colorées en rose par les rougeurs du matin , une idylle des environsde Paris, mais si pure, si fraîche, si parfumée, si humide de rosée, quel'on pense involontairement à Daphnis et Chloé, à Paul

i fâ :ÇoTICES ROMàirriQUES.

et Virginie, à ces chastes couples d'amants qui baignent leurs pieds blancs dans les fontaines ou restent assis sur les mousses aux lisières des forêts d^Arcadie ; on dirait un marbre grec légèrement teinté de pastel aux joues et aux lèvres par un caprice de sculpteur. — Dans celte rapide esquisse, nous sommes loin d'avoir indiqué foutes les œuvres de Gérard de Nerval, qui a versé, comme tout le monde, plus d'une urne dans le tonneau sans fond du journalisme ; nous avons simplement profité de roccasion d'un livre pour tirer un léger crayon d'une figure plus connue des poêles que du public. Une amitié d'enfiaince nous donnait ce droit, nous en avons usé.

(MœnTEOB, 25 février 1851.)

27 janvier 1855.

Assez d'autres diront les détails de celte triste fin que nul ne pouvait prévoir ni empêcher, et qu'il eût peut-être été plus convenable de taire ^ — Une âme charmante a quitté notre planète, et poursuit son rêve dans ces mondes plus splendides et plus beaux qu'elle avait déjà tant de fois visités en esprit : nous n'en voulons pas savoir davantage.

Celui qui vient de sortir de la vie laisse plus de regrets qu'aucun personnage illustre; des larmes bien vraies et bien sincères sont tombées sur sa froide dépouille, et nous-même, malgré tout notre

*■ On sait que Gérard dé Nerval se pendit en janvier 1855 rue de la Vieille-Lanleme. A propos d'un tableau de M. de Beatilieu exposé en 1859, Théophile Gautier a fait de cette rue là description suivante :

c La rue de la Vieille- Lanterne réveille dans toute sa douleur un

Ui NOTICES ROMANTIQUES.

empressement, à peine sommes-nous arrivé le premier. Cette nouvelle, répandue avec toute la rapidité des mauvaises nouvelles, a causé dans Paris une véritable stupeur ; Paris si distrait, si affjiré, si frivole, s'est arrêté un instant pour s'enquérir de cette mort. S'il eût été maître encore de sa volonlé, ce bon Gérard aurait épargné à ses amis, c'est-à-dire à tous ceux qui l'avaient vu une fois, ce chagrin, ïe seul qu'il leur ait causé, quelque lourd qu'il eût trouvé d'ailleurs le poids de l'existence.

Gérard de Nerval fut suivi des affections les plus constantes, les plus dévouées, les plus fidèles ; nul ne lui a manqué, ni les amis de trente ans, ni les amis d'hier, qui se retrouveront tous autour de son

souvenir poignant. — Oui, voilà bien la noire coupure entre les hautes maisons lépreuses, la grille de l'égout, sinistre comme uu soupirail d'enfer, l'escalier aux marches calleuses, le barreau rouillé où pend un reste de lacet j tout ce sombre poëme de létidité et d'horreur, ce théâtre préparé pour les drames du désespoir, ce coupe-gorge du vieux Paris conservé comme par fatalité au milieu des sp'endeurs de la civilisation, et qui. Dieu merci! a disparu. C'est bien ainsi qu'un froid matin de janvier, piétinant la neige suie, nous la "vîmes, l'abominable ruel témoin dune agonie solitaire. Au fond de l'étroite fissuré, un pâle rayon faisait luire, sur la place du Châtelct, la Renommée d'or de la fontaine comme un vague symbole de gloire. — Seulement, détail effroyable et sinistre que M. A. de Beaulieu n'a pas connu ou qu'il a volontairement omis, sur la plate-forme de l'escalier voletait et sautillait en sa sombre livrée de croquemort un corbeau privé, dont le croassement lugubre semblait adresser au suicide un appel qui fut entendu, hélas! Qui sait si le noir plumage de l'oiseau, son cri funèbre, le nom patibulaire de la rue, l'aspect épouvantable du lieu, ne parurent pas, à cet esprit depuis si longtemps en proie au rêve, former des concordances cabalistiques et déterminantes, et si, dans l'âpre sifllement de la bise d'hiver, il ne crut pas entendre une voix chuchoter : C'est là 1... V {U Artiste, iSbd.)

cercueil. Cet affreux malheur ne peut être imputé ni à lui ni aux autres, — amère consolation, mais consolation, du moins. Dans Paffliction que cause sa perte, il n'y a aucun remords, et personne n'a à se reprocher de ne pas l'avoir assez aimé.

Qu'on ne vienne pas faire sur celte tombe qui va s'ouvrir des nénies littéraire^, ni évoquer les lamentables ombres dq Gilbert, de Malfilâtre et d'Hégésippe Moreau; Gérard de Nerval n'a été ni méconnu ni repoussé, il faut le dire à l'honneur du siècle, qui a bien assez de ses autres torts; la célébrité, sinon la gloire, l'avait visité sur les bancs de la classe où l'on nous proposait comme modèle le jeune Gérard, auteur des Élégies nationales et l'honneur du collège Charlemagne. Lorsqu'à dix-huit ans il fit paraître de Faust une traduction devenue classique, le grand Wolfgang Gœlhe, qui trônait encore avec Timmobi- Hté d'un dieu sur son olympe de Weimar, s'émut pourtant et daigna lui écrire de sa main de marbre cette phrase dont Gérard, si modeste, d'ailleurs, s'enorgueillissait à bon droit et qu'il gardait comme un titre de noblesse : « Je ne me suis jamais si bien compris qu'en vous lisant. » Tous les théâtres, tous les journaux, ont été ouverts en tout temps à ce pur etcharmanl écrivain, qui à Tesprit le plus ingénieux, au caprice le plus tendre, joignait une forme sobre, délicate et parfaite. Les revues les plus fermées et les plus dédaigneuses s'honoraient de voir son nom au bas de leurs pages, et de sa part regardaient la promesse d'un article comme une faveur; la Presse

l'accoplait avec joie lorsqu'il voulait bien y écrire, et si nous y faisons seul le feuilleton de théâtre, c'est que son humeur vagabonde s'est lassée bien vite de ce travail à heure fixe, insupportable pour lui, et dont cependant il venait tourner la meule à notre place, avec un dévouement amical qui ne s*est jamais démenti, lorsque. notre instinct voyageur nous emportait en Espagne, en Afrique, en Italie ou ailleurs. Fraternelle alternative qu'il comparait à celle des Dioscures, dont l'un parait quand Tautres enva. Hélas! lui est parti pour ne plus revenir.

Ce que notre époque oflrc de ressources à tout écrivain de talent fut donc mis à sa disposition ; il fit même, il y a quelque quinze ans, un petit héritage qui dora d'un éclat passager les conimencements de sa carrière; mais l'argent était son moindre souci. Jamais l'amour de l'or, qui inspire aujourd'hui tant de fièvres malsaines, ne troubla cette âme pure qui voltigea toujours comme un oiseau sur les réalités de la vie sans s'y poser jamais. Si Gérard n'a pas été riche, c'est qu'il ne l'a pas voulu et qu'il a dédaigné de l'être. Les louis lui causaient une sorte de malaise et semblaient lui brûler les mains ; il ne redevenait tranquille qu'à la dernière pièce de cinq francs. Comme artiste, il avait bien de temps à autre quelque velléité de luxe : un lit sculpté, une console dorée, un morceau de lampas, un lustre à la Gérard Dow, le séduisaient ; il déposait ses emplettes dans une chambre ou chez un camarade^ où il les oubliait; quant au confort, il n'y tenait en aucune

façon, et il était de ceux qui, en hiver, mettent leur paletot en gage pour acheter une épingle en turquoise ou un anneau cabalistique. — Quoique souvent on le rencontrât sous des apparences délabrées, il ne faudrait pas croire à une imsère réelle. — Sans parler de ce que pouvait lui produire le théâtre, le journal ou le livre, il avait à lui les maisons et la bourse bien ou mal garnie de ses amis dans les moments où son cerveau se refusait au travail. Qui de nous n'a arrangé dix fois une chambre avec l'espoir que Gérard y viendrait passer quelques jours, car nul n'osait se flatter de quelques mois, tant on lui savait le caprice errant et libre! Comme les hirondelles, quand on laisse une fenêtre ouverte, il entrait, faisait deux ou trois tours, trouvait tout bien et tout charmant, et s'envolait pour continuer sDn rêve dans la rue. Cen'était nullement insouciance ou froideur; mais, pareil au martinet des tours, qui est apode et dont la vie est un vol perpétuel, il ne pouvait s'arrêter. Une fois que nous avions le cœur triste pour quelque absence, il vint demeurer de lui-même quinze jours avec nous, ne sortant pas, prenant tous ses repas à notre heure, et nous faisant bonne et fidèle compagnie. Tous ceux qui le connaissent bien diront que, de sa part, c'est une des plus forles preuves d'amitié qu'il ait données à personne, Et pourtant quelle obligeance inépuisable, quelle vivacité à rendre service, quel oubli parfait de lui dans ses relations! Que de courses énormes il a faites à pied, par des temps horribles,

pour faire insérer la réclame ou l'article d'un ami ! Le malheur de celte existence — et nous ne savons si nous avons le droit d'écrire un tel mot — a de tout autres causes que les difficultés de la vie littéraire et qu'un vulgaire dénûment d'argent. —L'envahissement progressif du rêve a rendu la vie de Gérard de Nerval peu à peu impossible dans le milieu où se meuvent les réalités. Sa connaissance de la langue allemande, ses études sur les poètes d'oulre-Rhin, sa nature spirituaMste, le prédisposaient à l'illuminisme et à l'exaltation mystique. Ses lectures bizarres, sa vie excentrique, en dehors de presque toutes les conditions humaines, ses longues promenades solitaires, pendant lesquelles sa pensée s'excitait par la marche et quelquefois semblait l'enlever de terre comme la Madeleine dans sa" Baume, ou le faisait courir à ras du sol, agitant ses bras comme des ailes, le détachaient de plus en plus de la sphère où nous restons retenus parles pesanteurs du positivisme. Un amour heureux ou malheureux, nous l'ignorons, tant sa réserve était grande, et auquel il a fait luimême dans plusieurs de ses œuvres, des allusions pudiques et voilées, porta cette exaltation, jusque-là intérieure et contenue, au dernier degré du paroxysme. Gérard ne domina plus son rêve ; mais des soins persistants dissipèrent le nuage qui avait obscurci un moment cette belle intelligence, du moins au point de vue prosaïque, car jamais elle ne lança de plus vifs éclairs et ne déploya de richesses plus inouïes. Pendant de longues heures nous avons

écoulé le poète transformé en voyant qui nous déroulait de merveilleuses apocalypses et décrivait, avec une éloquence qui ne se retrouvera plus, des visions supérieures en éclat aux magies orientales du hatchich.

Quel que fût Tétat d'esprit où il se trouvait, jamais son sens littéraire ne fut altéré. A cette époque que nous venons d'indiquer se rapporte une suite de sonnets myslagogiques qu'il fit paraître plus tard sous le titre de Vers dorés^ et dont Tobscurité s'illumine de soudains éclats comme une idoleconstellée d'escarboucles et de rubis dans l'ombre d'une crypte ; les rimes sonnent aussi bien, la phrase quoique d'unmystère à faire trouver Orphée et Lycophron limpides, est d'une langue aussi admirable que si ces vers eussent été faits par un grand poète de sang-froid.

L'Orient, après l'Allemagne, était la grande préoccupation de Gérard : du plus loin que nous le connaissons, il avait sur le chantier une certaine Berne de Saba, drame énorme, comparable à la Sémiramis trismégiste de Desjardins pour ses dimensions exagérées en dehors de tout cadre théâtral, qui, un instant, dut être mis en opéra à l'intention de Meyerbeer, et, reprenant sa forme de scénario, parut, sous le nom des Nuits du Rhamadauj dans le Nationalj si nous ne nous trompons.

Il put voir le Caire, la Syrie, Conslantinople, et il revint de ces voyages plus imbu encore d'idées de cabale, de magisme, d'initiations mystiques ; il

iÔO NOTIGBS ROMANTIQUES.

but de longs traits à ces coupes vertigineuses que vous présentent les sphinx dont Tindéfinissable sourire de granit rose semble railler la sagesse moderne. I^s cosmogonies et les théogonies, la symbolique des sciences occultes, occupèrent son cerveau plus qu'il ne l'aurait fallu, et souvent les esprits les plus compréhensifs ne purent le suivre au faite des Babels qu'il escaladait, ou descendre avec lui dans les syringes à plusieurs étages où il s'enfonçait.

Cependant, à travers cette combustion intérieure dont la flamme n'apparaissait jjue rarement au de* hors, il faisait des récits de voyages, des promenades humoristiques, des nouvelles, des drames, des articles de journaux dune fantaisie charmante et mesurée, d'un style fin et doux, d'une nuance argentée, car il s'abstint toujours des violentes colorations dont nous avons tous plus ou moins abusé, et le seul défaut qu'on puisse peut-être lui reprocher, c'est trop de sagesse.

Quel chef-d'œuvre que cette nouvelle de Sylvie insérée dans la Revue des Deux Mondes, et que la postérité placera à côté de Paul et Virginie et de la Chaumière indienne ! Quel mélange heureux de rêverie et de sensibilité! Comme ces doux souvenirs d'enfance s'encadrent bien dans ce frais paysage t

Aurélia^ ou le Bêve et la vie montre la raison froide assise au chevet de la fièvre chaude, Thallucination s'analysant elle-même par un suprême effort philosophique. — Nous avons retrouvé les derniers feuillet* de cet étrange travail, sans exemple peut-

être, dans les poches du mort. Il le portail avec lui, comptant achever la phrase interrompue... Mais la main a laissé tomber le crayon, et le rêve a tué la vie ; Téquilibre maintenu jusque-là s'était rompu ; — cet esprit si charmant, si ailé, si lumineux, si tendre, s'est évaporé à jamais ; il a secoué son enveloppe terrestre, comme un haillon dont il ne voulait plus, et il est entré dans ce monde d'élohims, d'anges, de sylphes, dans ce paradis d'ombres adorées et de visions célestes, qui lui était déjà familier.

(La pREssi, 27 janvier 1855.)

(en décembre 1857)

Une des vives impressions de notre jeunesse a été la première représentation de Chattertoriy qui eut lieu, comme chacun sait, le 12 février 1835. Aussi, l'aulre soir, en nous rendant au Théâtre-Français, éprouvions-nous une certaine inquiétude, à laquelle le talent de M. Alfred de Vigny n*avait aucune part, hâtons-nous de le dire ; c'était de nousmême que nous doutions. — Allions-nous retrouver l'émolion des jeunes années, le naïf et confiant enthousiasme, la consonnance parfaite avec Tœuvre, tous les sentiments qui nous animaient alors? — Quand Tâge est venu, un grand poêle Ta dit, il ne faut revoir ni les opinions ni I^femmes qu'on aimait à vingt ans. Nos admirations ont été plus heureuses.

Chattertoîi^ lorsqu'il fut joué, se séparait plus encore qu'aujourd'hui de la manière en v^gtfe. C'était le temps du drame historique, sliakspearien, chargé d'incidents , peuplé de personnages, enl

miné de couleur locale, plein de fougue et de violence ; la bouffonnerie et le lyrisme s'y coudoyaient selon la formule prescrite ; la marotte des fous de cour faisait linter ses grelots, et la bonne lame de Tolède, tant raillée depuis, frappait d'estoc et de taille. Dans Chatterton, le drame est tout intime et ne se compose que d'une idée ; de fait, d'action, il n y en a pas, si ce n'est le suicide du poêle deviné dès le premier mot. Aussi ne croyait-on pas l'œuvre possible au théâtre ; cependant, contre la prévision des habiles, le succès fut immense.

La jeunesse de ce temps-là était ivre d'art, de passion et de poésie ; tous les cerveaux bouillaient, tous les cœurs palpitaient d'ambitions démesurées. Le sort d'Icare n'effrayait personne. Des ailes ! des ailes! des ailes! s'écriait-on de toutes parts, dussions-nous tomber dans la mer! Pour tomber du ciel, il faut y être monté, ne fût-ce qu'un instant, et cela est plus beau que de ramper toute sa vie sur la terre. Cette exaltation peut sembler bizarre à la génération qui a maintenant l'âge que nous avions alors, mais elle était sincère, et plusieurs l'ont prouvé sur qui, depuis longtemps, l'herbe pousse épaisse et verte. Le parterre devant lequel déclamait Chatterton était plein de pâles adolescents aux longs cheveux, croyant fermement qu'il n'y avait d'autre occupation acceptable sur ce globe que de faire des vers ou de la peinture, — de l'art, comme on disait, — et regardant les bourgeois avec un mépris dont celui des renards d'Heidelberg ou

154 NOTICES ROMAimQUES.

d'Iéna pour les fhilistins approche à peine. Les bourgeois! c'était à peu près tout le monde; les banquiers, les agents de change, les notaires, les négociants, les gens de boutique et autres, quiconque ne faisait pas partie du mystérieux cénacle et gagnait prosaïquement sa vie. Jamais telle soif de gloire ne brûla des lèvres humaines. Quant à l'argent, l'on n'y pensait pas. Plus d'un alors, comme dans ce concours de professions impossibles que i*acon(e Théodore de Banville avec une ironie si résignée, aurait pu s'écrier sans mentir : « Moi, je suis poète lyrique, et je vis de mon état! d Lorsqu'on n'a pas traversé cette époque folle, ardente, surexcitée, mais généreuse, on ne peut se figurer à quel oubli de Texistence matérielle l'enivrement, ou si Ton veut Tinfatuation de l'art poussa d'obscures et frêles victimes qui aimèrent mieux mourir que de renoncer à leur rêve. — L'on entendait vraiment dans la nuit craquer la détonation des pistolets solitaires. Qu'on juge de Teffet que produisit dans un pareil milieu le Chatterton de }\. Alfred de Vigny, auquel, si l'on veut le comprendre, il faut restituer l'atmosphère contemporaine.

Le noble auteur que sa position personnelle met* tait à Tabri de semblables infortunes se préoccupa toujours du sort que la société fait aux poètes. Cette idée est développée tout au long dans Stella ou les consultatiom du Docteur noir^ dont Chatterton n'est qu'un épisode repris et remanié pour la scène. Avec quelle sympathie nerveuse, quelle sensibilité féroi-

REPRISE DE GHAnSRTON. 155

nine, quelle chaleureuse pitié M. de Vigny comprend et déplore les souffrances de ces âmes délicates froissées par le contact brutal des choses 1 comme il réclame pour elles la vie et la rêverie, c'est-à-dire le pain et le temps ; en l'écoutant on lui donne raison, tellement sa voix est éloquente, et cependant qui jugera si le poète est vraiment un poète et si la société doit le nourrir oisif jusqu'à ce que Pinspiration lui descende du ciel? — En croira- 1 -on les affirmations de Torgueil ou les avis de la critique, et le bniit populaire? Mais arrivé là, déjà Fécrivain n'a plus besoin d'aide.

— Personne a-t-il jamais strictement vécu de sa poésie, excepté ceux qui en sont morts? nous ne le pensons pas. La poésie n'est pas lin état permanent de Fâme. Les mieux doués ne sont visités par le dieu que de loin en loin ; la volonté n'y peut rien ou presque rien. Seul parmi les ouvriers de l'art, le poète ne saurait être laborieux,, son travail ne dé* pend pas de lui ; aucun — nous le disons sans crainte d'être contredit, môme par les illustres — n'est certain le Inatin d'avoir fini le soir la pièce de vers qu'il commence, n'eût-elle que quelques strophes. Il faut rester accoudé à son pupitre et attendre que de l'essaim confus des rimes une se détache et vienne se poser au bord de Técritoire, ou bien il faut se lever et poursuivre dans les bois ou par les rues la pensée qui se dérobe. Les vers se font de l'êverie^ de temps et de hasard ; avec une larme ou un rayon, avec un parfum ou un souvenir.

Une stance abandonnée dans un coin de la mémoire comme une larve entourée de sa coque s'anime tout à coup et s'envole en battant des ailes ; son temps d'éclosion était venu. Au milieu d'une occupation toute différente ou d'un entretien sérieux, une bouche invisible vous souffle à Toreille le mot qui vous manquait, et l'ode en suspens depuis plusieurs mois est achevée. Comment apprécier et surtout rémunérer un pareil labeur? L'idée d'un poète exclusivement poëte et vivant de son œuvre ne peut donc se soutenir. — De ce que certaines œuvres poétiques ont été chèrement payées, il ne faudrait même pas en inférer que leurs auteurs eussent pu se suffire toujours avec cette ressource, ce n'est qu'un accident et encore tout moderne, dû à des motifs qu'il ne serait pas difficile de préciser et qui n'ont aucun rapport avec la poésie pure.

M. Alfred d^ Vigny, nous le savons, ne pose pas Chatterton comme une généralité, mais comme une douloureuse exception. Ce malheureux enfant n'aurait jamais pu se résigner à la vie, le pain ne lui eût-il pas mapqué, et il se sérail enveloppé, pour y mourir, dans son orgueil solitaire.

Quand la toile, en se levant, nous a laissé voir le décor un peu effacé par le temps, avec ses boiseries brunes, ses vitrages verdâtres et cette rampe d'escalier en bois sur laquelle glissait, au dénoûment, le corps brisé de Kitty Bell, nous avons vainemait cherché Joanny sur la chaise du quaker, et de l'autre côté la pauvre madame Dorval. Seul, Geffroy,

REPRISE DE CHATTERTQÎ*. 157

pâle, vétu de noir, se tenait debout au milieu de la scène, vieilli, comme tout le monde, de vingtdeux ans, ce qui est peut-être beaucoup pour un poète qui n'en avait que dix-huit, mais conservant le vrai esprit de l'époque, le sens intime de Tœuvre, déjà en partie perdu, l'aspect amer, romantique et fatal dont on raffolait en 1855.

Le commencement de la pièce a paru un peu froid, surtout aux spectateurs de la génération actuelle, dont les préoccupations sont si différentes de celles qui nous agitaient alors. John Bell, l'exact, le positif, le juste selon la loi, avec ses raisonnements pratiques et à peu près irréfutables , excitait autrefois une répulsion violente; on le haïssait comme un traître de mélodrame tout chargé de noirceurs et de crimes , et lorsque, Barbe-Bleue commercial, il demandait compte à sa femme des quelques livres non justifiées sur le registre, un frisson de terreur parcourait la salle. On avait peur de lui voir décapiter la tremblante Kitly Bell avec le tranchant d'une règle plate. Plus d'une jeune femme romantique, au teint d'opale, aux longues boucles anglaises, tournait les yeux mélancoliquement vers son mari, classique, bien nourri et vermeil , comme pour attester la ressemblance. Maintenant John Bell, qui ne veut pas qu'on détruise ses mécaniques et prétend qu'il faut payer par un travail assidu son écot au banquet de la vie, ou se lever de table si l'on n'a pas d'argent, rigide pour les autres comme il Ta été pour lui-même,

i58 -NOTICES HOMANTlQUeS.

semble le seul personnage raisonnable de la pièce.

Le quaker, maigri ses excellentes intentions, radote un peu et fait l'effet sur sa chaise d'un patriarche en enfance. Kitty Bell aime chastement un jeune homme qui n'a pas un penny, ne fait que des vers^et se promène en gesliculant ou en déclamant, maigre sous son mince habit noir râpé. Aucune femme ne la comprend, et les jeunes fiiles mêmes la trouvent absurde, elles dont Tidéal descend d'un coupé, en brodequins claqués, en gants de Suède, le cigare aux lèvres et le porte-monnaie bourré de billets et de napoléons. En 1855, cela paraissait tout simple d'aimer Chatterton ; mais aujourd'hui comment s'intéressera un particulier qui ne possède ni capitaux, ni rentes, ni [maisons, ni propriétés au soleil, et qui ne veut pas même accepter de place, sous prétexte qu'il a écrit la Bataille d*Hastings , composé quelques pastiches de vieilles poésies en style anglo-saxon, et qu'il est un homme de génie? Le lord'^maire et les jeunes seigneurs en frac ëcarlate ont paru bien bons enfants de s'occuper de ce sauvage maniaque et de le venir relancer avec cette persistance. On n'y fait pas tant de façons à notre époque, et les lords montent peu l'escalier des mansardes, où les poètes peuvent du moins mourir de faim en paix, si tel est leur bon plaisir, car du moment que Ton cesse d'être poète, il faut le dire, la vie rédevient possible.

Cependant l'émotion lentement préparée est arrivée enfin, lorsqu'on a vu cette chambre nue et froide^

à peine éclairée par une lampe avare et dans laquelle la lune plongeait par les carreaux brouillés avec son regard blanc et son visage de morte, — triste etseule compagne d'une âme à l'agonie, inspiratrice défaillante d'un travail convulsivement découragé. Cet étroit grabat, plus semblable à un cercueil qu'à un lit, plus fait pour le cadavre que pour le corps, au bord duquel Chatterton veut forcer sa pensée vierge à se donner pour de l'argent comiàe une courtisane, a produit un effet sinistre. Plus d'un écrivain, dans la salle, a pu reconnaître là le tableau, exagéré sans doute, mais foncièrement vrai, de ses lassitudes, de ses luttes intérieures et de ses abattements* Oui, certes, il est dur, lorsque la Chimère vous sourit, de son sourire langoureusement perfide, vous caresse de ses yeux qui promettent Tamour, le bonheur et la gloire par des scintillations étranges, vous fouette le front du vent de ses ailes en partance pour Finôni et vous laisse mettre familièrement la main 'sur sa croupe de lionne, de la laisser s'envoler seule, dépitée et méprisante comme une femme dont on n'a pas compris Taveu et de s'atteler piteusement à la lourde charrette de quelque besogne commandée. — Mais qu'y faire? — Se rattacher à quelque devoir, à quelque amour, à quelque dévouement, traduire le prix de ce travail rebutant en sécurité, en bien-être, en aisance pour des têtes chères, et sacrifier courageusement son orgueil sur l'autel du foyer domestique. Eh bien, vous ne serez ni Homère, ni Dante, ni Shakspeare ;

Teussiez-vous été même en ne faisant que des vers? — Le fâcheux de la chose, c'est que Pégase — comme on le voit dans la ballade de Schiller — n'est jamais, même lorsqu'il se résigne, un bien bon cheval de labour ; il trace quelques sillons droits, puis s'emporte, ouvre ses immenses ailes, casse ses traits, ou, s'il ne le peut, enlève avec lui le laboureur et la charrue, quitte à les laisser tomber plus loin brisés en mille pièces. En somme, la poésie est un don fatal, une sorte de malédiction pour celui qui le reçoit eu naissant, — une grande fortune même n'empêche pas toujours le poète d'être malheureux; l'exemple de Byron le prouve assez.

Ledénoûment a remué les spectateurs comme aux premiersjours. — La passion la plus extrême et la plus pure y palpite d'un bout à l'autre. — ^11 nes'agit plus ici de littérature ni de poésie. Chatterton, dès qu'il s'est décidé à mourir, redevient un homme et cesse d'être une abstraction. Du cerveau, le drame descend au cœur ; l'amour contenu éclate ; la mort est en tiers dans Tentrevue suprême ; et quand les lèvres de Chatterton effleurent le front immaculé de Ketty Bell, à ce premier et dernier baiser, la pauvre femme comprend que le pâle jeune homme va mourir. John Bell peut appeler tant qu'il voudra avec sa grosse voix, la timide créature ne répondra pas, et du seuil de la chambre funèbre glissera sur la rampe de l'escalier pour tomber à genoux et cacher sa tête innocemment coupable entre les feuillets humides de sa Bible.

La figure de Kitly Bell, celte angélique puritaine,

cette terrestre sœur d'Eloa, est dessinée avec la plus idéale pureté. Quel chaste amour I quelle passion voilée et contenue ! quelle susceptibilité d'hermine! A peine au moment suprême son secret se trahit-il dans un sanglot de désespoir. — On sait que ce rôle fut un des triomphes de madame Dorval ; jamais peut-être cette admirable actrice ne s'éleva si haut; quelle grâce anglaise et timide elle y metlait ! comme elle manégeait maternellement les deux babies, purs intermédiaires d'un amour inavoué I Quelle douce charité féminine elle déployait envers ce grand enfant de génie mutiné contre le sort ! De quelle main légère elle tâchait de panser les plaies de cet orgueil souffrant ! Quelles vibrations du cœur, quelles caresses de Téme dans les lentes et rares paroles qu'elle lui adressait, les yeux baissés, les mains sur la tête de ses deux chers petits comme pour prendre des forces contre elle-même ! Et quel cri déchirant à la fin, quel oubli, quel abandon lorsqu'elle roulait, foudroyée de douleur, au bas de ces marches montées par élans convulsifs, par saccades folles, presque à genoux, les pieds pris dans sa robe, les bras tendus, Tâme projetée hors du corps qui ne pouvait la suivre !

Ah ! si Chatterton avait ouvert une dernière fois ses yeux appesantis par l'opium et qu'il eût vu cette douleur éperdue, il serait mort heureux, sûr d'être aimé comme personne ne le fut, et de ne pas attendre longtemps là-bas Tâme sœur de la sienne.

(MoKiTEcm, 14 décembre 1857.)

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