ALFRED DE VIGNY
égratignëe d'un rayon de lune tombant à travers les chevelures glauques des saules. C'est une blancheur dans un rayon, un sillage d'argent sur un miroir limpide, un soupir parmi des fleurs d'eau et des feuillages pâles. On peut encore le comparer à une de ces nébuleuses gouttes de lait sur le sein bleu du ciel, qui brillent moins que les autres étoiles parce qu'elles sont placées plus haut et plus loin.
(MoiaTEUR, 28 septembre 1863.)
(en octobre 1867) '
Quand on a, comme nous, assisté aux grandes premières représentations de l'école romantique, champs de bataille de luttes littéraires opiniâtres, on éprouve un plaisir mêlé d'une certaine mélancolie à revoir après tant d'années ces oeuvres qui passionnaient si vivement les générations d'alors et qui furent Téblouissement de notre jeunesse. L'autre soir, en mettant le pied sur le seuil du petit théâtre où Ton reprenait Antony^ il nous prenait des hésitations, et si notre devoir de critique ne nous eût pas poussé en avant, nous nous en serions allé par un sentiment semblable à celui qui vous fait craindre de vous trouver vingt ans après devant une belle femme dont on a gardé un amoureux souvenir. Que reste-t-il de ces charmes autrefois adorés, et ne vaudrait-il pas mieux éviter cette dangereuse confrontation du passé et du présent ?
Nous songions au spectacle que présentaient les
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abords de h Porte-Saint-Karlia le soir de la première représentation d^Antony^ en 1831. C'était une agitation, un tumulte, une effervescence dont on se ferait difficilement une idée aujourd'hui. Il y avait là des inines él range et farouches, des moustaches en croc, des royales pointues, des cheveux mérovingiens ou taillés en brosse, des pourpoints exlravaganls, des habits à \revers de velours rejetés sur les épaules comme on en voit encore dans les lithographies de Devéria, des chapeaux de foutes les formes, excepté, bien entendu , de la forme usuelle. Les femmes, un peu effarées, descendaient de voiture, parées à la mode du temps, avec leurs coiffures à la girafe, leur haut peigne d'écaillé, leurs manches à gigot et leurs jupes courtes laissant voir des souliers à cothurne. Parfois la foule s'ouvrait et donnait passage à quelque jeune maitre déjà célèbre, poète, romancier ou peintre, vers qui les mains amies se tendaient. Des groupes nombreux stationnaient sur le boulevard et, ne pouvant avoir de place, regardaient entrer les favorisés.
Ce que fut la soirée, aucune exagération ne saurait le rendre. La salle était vraiment en délire; on applaudissait, on sanglotait, on pleurait, ou criait. La passion brûlante de la pièce avait incendié tous les ccËurs. Les jeunes femmes adoraient Ântony ; les jeunes gens se seraient brûlé la cervelle pour Adèle d'Hervey. L'amour moderne se trouvait admirablement figuré par ce groupe, auquel Bocage et madame Dorval donnaient une intensité de vie extraor-
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dinaire; Bocage Phomine fatal, madame Dorval la faible femme par excellence !«.. Jamais identification d'un acteur et d'un rôle ne fut plus complète : Bocage était véritablement Antony, et Adèle d'Hervey ne pouvait se détacher de madame Doi-val. Henri Heine dans ses Lettres sur la France, après un parallèle entre Kean et Frédérick-Lemaître , s'exprime ainsi sur le compte de Bocage : « Il serait injuste, quand Je rends un témoignage si louangeur pour Frédérick-Lemaître, de passer sous silence l'autre grand acteur que Paris possède. Bocage jouit ici d'une réputation aussi grande, et sa personnalité est, sinon aussi remarquable, du moins aussi intéressante que celle de son confrère. Bocage est un bel homme, distingué, dont les manières et les mouvements sont nobles. Sa voix métallique, riche en inflexions, se prête aussi bien aux éclats les plus tonnants du courroux et de la fureur qu'à la tendresse la plus caressante des murmures amoureux. Dans l'explosion la plus violente de la passion, il conserve toujours de la grâce, toujours la dignité de l'art, et dédaigne de s'aventuter dans la nature brutale comme Frédérick-Lemaître , qui obtient à ce prix de grands effets, mais des effets sans .beauté poétique. Celui-ci est une nature exceptionnelle qui domine moins sa puissance démoniaque qu'il n'en est subjugué lui-même, et c'est pourquoi j'ai pu le comparer à Kean. Bocage n'est pas autrement organisé que le reste des hommes; il se distingue seulement d'eux par une plus grande finesse d'organisa-
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lion. Ce n'est point un produit bâtard d'Ariel et de Caliban^mais un être harmonique,figure élevée et belle comme Phœbus Apollon. Son œil a moins de valeur, mais il peut produire des effets immenses avec un mouvement de tête, surtout quand il la rejette dédaigneusement en arrière ; il a de froids soupirs ironiques qui vous passent dans l'âme comme une scie d'acier. Il a des larmes dans la voix et des accents de douleur tellement profonds qu'on croirait qu'il saigne intérieurement ; s'il se couvre les yeux avec les mains, on croirait entendre la Mort dire : Que la nuit soit ! Puis, quand il sourit, c'est comme si le soleil se levait sur ses lèvres ! »
Ces éloges, quelque talent qu'on recMinaisse à Bocage, sembleront aujourd'hui d'un lyrisme bien exagéré ; en ce temps-là ils n'étonnaient personne. Henri Heine, l'esprit le plus sceptique et le plus railleur qui ait existé, n'était pas homme à s'embarquer dans le faux enthousiasme; il n'y a nulle ironie cachée sous ces lignes étranges et tel était bien l'effet que produisait Bocage. U était par sa personne, son talent et la manière dont il comprenait ses rôles, le véritable idéal du jeune premier romantique. La tendresse, la passion, la beauté même ne suffisaient pas pour faire un amoureux accompli, il fallait encore une cerlaine fierté dédaigneuse, un mystère à la façon de Lara et du giaour, en un mot, une fatalité byronienne ; derrière l'amant on devait sentir un héros inconnu en butte aux injustices du sort et plus grand que son destin. On retrouve les traits
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principaux de ce caractère dans la plupart des piè^ ces du temps. .
Quant à madame Dorval , jamais on ne vit au théâtre une actrice plus profondément féminine. Quoiqu'elle ne fût pas régulièrement belle, elle possédait un charme suprême, une grâce irrésistible ; avec sa voix émue, troublée,qui semblait vibrer dans les larmes, elle s insinuait doucement au cœur et, en quelques phrases, s'emparait du public mieux que ne l'eût fait une actrice détalent impérieux et de beauté souveraine. Comme elle était sympathique et touchante, comme elle intéressait, comme elle se faisait aimer, et comme on la trouvait adorable ! Ëlleavaitdes accents de nature, des cris de Tâme qui bouleversaient la salle. La première phrase venue: a Comment faire ? » ou bien : a Je suis bien malheureuse, » ou encore : a Mais je suis perdue, moi! » lui fournissait l'occasion d'effets prodigieux. 11 ne lui en fallait môme pas tant : à la manière dont elle dénouait les brides de son chapeau et le jetait sur un fauteuil, on frissonnait comme à la scène la plus terrible. Quelle vérité dans ses gestes, dans ses poses, dans ses regards, lorsque , défaillante, elle s'appuyait contre quelque meuble," se tordait les bras, et levait au ciel ses yeux d'un bleu pâle tout noyés de larmes ! et comme dans cet amour éperdu, à travers cet enivrement coupable, elle restait en^ core honnête femme et dame I Cet amant, on le sentait bien, devait être Tunique, et ce cœur brisé par la passion n'avait pas de place pour une autre image.
Antony lui-même, malgré quelques phrases déclamatoires et sataniques à la mode du lemps, est d une sincérité parfaile : il adore Adèle d'Hervey ; il aime mieux mourir que de la compromettre, et le fameux mot : « Elle me résistait, je l'ai assassinée, » respire l'amour le plus chevaleresque, le plus profond et le plus sublime.
L'effet que. dut produire cette pièce entraînante sur le public incandescent et la jeunesse volcanique de l'époque, on se le figure aisément. Nous ne possédons pas un morceau du fameux habit vert qui fut déchiré sur le dos d'Alexandre Dumas, comfme il le raconte lui-même , par des admirateurs trop ardents qui voulaient garder un souvenir, une relique do lui ; mais nous étions vivement émn, et cette émotion nous l'avons enfpartie éprouvée samedi soir«
Les jeunes spectateurs qui ne connaissaient pas Antony se sont abandonnés sans résistance à ce drame si étrange pour eux, et les autres au mélan^. colique plaisir de retrouver quelques-unes de leurs anciennes impressions.
Alexandre Dumas assistait à la représentation dans une baignoire d'avant-scène ; il n'avait pas celte toh lin habit vert, mais bien une redingote noire qu'il a remportée intacte. L'enthousiasme étant moins furibond en 1867 qu'en 1831, il a dû se contenter d'un gros bouquet que mademoiselle Duverger , à qui on l'avait jeté, lui a gracieusement tendu pardessus la rampe.
(MomTBDB , 7 octobre 1807 .)