‹ Histoire du romantismeChapitre 34 sur 37 · FREDERICK LEMAITRE · texte numérisé non relu

FREDERICK LEMAITRE

vanlune rangée de chandelles non mouchées, entre quairèlampions f^neux.

Il esl singulier qu'un acteur de ce génie n'ait pas tout d'abord fait partie de la Comédie-Française. — Balzac, il est vrai n'était pas de TAcadémie. — Ces talents excessifs effrayent toujours un peu les corps constitués. — Cela a nui à la Comédie-Française, non à Frederick, que les poêles et les habiles ont accompagné dans sa carrière nomade. A la Porte-Saint-Martin, il a trouvé Richard cVArlington, GennarOy Bon César de Bazan; à la Renaissance, Ruy Blas; aux Variétés, Kean; à la Gaîté, Paillasse^ sans compter cent drames qu'il a fait vivre de sa vie puissante et qui semblaient des chefs-d'œuvre lorsqu'il les jouait.

Frederick a ce privilège d'être terrible ou comique, élégant et trivial, féroce et tendre, de pouvoir descendre jusqu'à la farce et monter jusqu'à la poésie la plus sublime comme tous les acteurs complets ; ainsi il peut lancer l'imprécation de Ruy Blas dans le conseil des ministres et débiter le pallas de paillasse dans une place de village. Richard d'Arlington, il jette sa femme par la fenêtre avec la même aisance qu'il cuisine la soupe aux choux du saltimbanque et porte son lîls en équilibre sur le bout de son nez. Il dit : « En avant la musique! » aussi bien que

Je le tiens écumant sous mon talon de fer.

OU

Je crois que vous venez d'insulter votre reine.

Dans Robert Macaire, ce Méphislophélès du bagne, bien plus spirituel que l'autre, il a élevé le sarcasme à la trentième puissance et trouvé des inflexions de voix inouïes et des gestes d'une éloquence incroyable/

Il a été plus beau que jamais dans Paillasse.

(La Presse, 14 janvier 1855.)

Chaque homme a dans son existence une phase d'épanouissement complet où il est véritablement le contemporain de son époque ; celle époque fut pour Bocage la grande période romanliquedel830àl840. Il réalisait de la façon la plus absolue l'idéal du temps ; la nouvelle école n'eut pas de plus intelligent interprète. Grand, mince, élancé, d'une beauté fatale et byronienne, comme on disait alors, qu'il était superbe avec ses sourcils noirs, ses youx d'un bleu sombre, son teint p<11e et ses abondants cheveux bruns ! Henri Heine écrivait dans ses Lettres' sur la France : « Bocage, beau comme Apollon ! » IL était ardent, passionné, amer, mélancolique, et bien qu'il n'ait jamais joué les jeunes premiers dans le sens qu'on attache aujourd'hui à ce mol, personne n'a exprimé l'amour avec plus de flamme, d'énergie, de puissance, d'entraînement et de séduction.

Ils peuvent l'attester ceux qui ont vu la première représentation d'Anfony, et cette salle électrisée, folle, ivre, mettant à applaudir une fureur qu'on ne connaît plus maintenant et qu il n est pas donné aux claqueurs de contrefaire. Le Didier de Manon de Lorme^ qui précéda Antony de quelques mois, a été une des belles créations de Bocage. Nous le voyons encore en son costume noir, austère, sérieux, plein de foi, livrant son cœur sans réserve à la courtisane qu'il croit pure, oubliant dans cet amour les malheurs de sa vie, puis se réveillant terrible, implacable, quand il apprend que Marie est Marion, et ne pouvant s'arracher de Tanie celte image adorée et maudite. Quels accents il trouvait pour rendre ces chocs de passions contraires, ces luttes de l'amour et du mépris, et surtout cette indignation de la sainte confiance trompée !

Dans le Buridan delà Tour de Nesle, Bocage réalisa la plus étrange figure peut-être du drame moderne avec une profondeur de pensée, une maîtrise de conduite, une' intensité de vie et une puissance de fascination qu'on n'a pas égalées. Comme il serpentait à travers ce dédale d'événements fantastiques et mystérieux, dominant l'action, iayant toujours une riposie prête aux coups du sort, se relevant au moment où on le croyait écrasé, plein de sang-froid, d'aplomb et d'audace I comme il était bien le capitaine d'aventures du moyen âge ! A ce mot, les réalistes sourient et murmurent : « La bonne lame de Tolède !» — Eh bien, il est plus fa-

cile de la railler que de la soulever, cette bonne lame de Tolède I Plusieurs Font essayé qui lont laissée tomber à terre piteusement, car il faut, pour la manier, un grand souffle, une haute taille et un bras vigoureux. Ce temps fut le beau temps de Bocage. Il luttait de talent avec le génie de Frederick, la passion de madame Dorval, la majesté épique de mademoiselle Georges, et il ne fut inférieur à aucun de ces redoutables partenaires : les rôles créés par lui restèrent marqués à son sceau, nul ne put y effacer son empreinte ; et naguère, quand on reprit la Tour de Nesle à la Porte-Saint-Martin, Bocage, le vieux Bocage, coihme on disait, montra que le vrai Buridan élait à Belleville.

Pendant sa seconde période, Bocage créa avec beaucoup de succès le rôle de Brute dans la Lucrèce de Ponsard. Malgré le mérite de la pièce, le talent qu'il y déploya, le succès qu'il y obtint, l'acteur romantique par excellence était sorti de son élément naturel. Mais ce n'était pas sa faute ; le public français, qui n'accepte l'art qu'à son corps défendant, commençait à être las de passion, de lyrisme et de poésie. Le grand mouvement shakspearien de 1830 s'arrêtait entravé par d'insurmontables obstacles. Tandis que Lucrèce triomphait, les Burgraves j cette trilogie eschylienne, recevaient le plus froid accueil. Bocage jeta encore un éclat élincelant dans le rôle du major Palmer ; mais, jusqu'à un certain point, il partageait, en ce moment de réaction, la disgrâce de l'école romantique. Le temps

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n'avait cependant diminué en oen ses facultés de comédien ; il le fil bien voir dans le père deClaudie, où l'Antony des premiers jours s'était transformé en vieillard vénérable, patriarcal et presque biblique. Le Marbrier lui fournit aussi une scène où, par un jeu muet, il put faire fondre en larmes toute une salle. Il joua dans le Paris de M. Paul Meuricc un rôle long, difficile, à transfortnalions multiples, que nul n'eût pu rendre comme lui, et enfin il eut ce bonheur, après bien des traverses dramatiques, de mourir en pleine lumière, à la suile d'un succès qui fit voir à là jeune génération surprise ce qu'était ce Bocage dont nous lui faisions des récits. Comme il savait se rendre jeune, élégant, coquet, plein de grâce et de galanterie pour soutenir le renom des Beaux Messieurs c/^Bois-Dor^ jusqu'au moment où, l'héritier légitime retrouvé, il reprenait ses pantoufles, sa robe de chambre et ses cheveux blancs, n'étant plus forcé de représenter la vie luxueuse et brillante au manoir! N'y a-t-il pas dans ce rôle à deux faces et la mort si voisine de l'acteur un sujet de rapprochement mélancolique? Le comédien semble, comme M. de Bois-Doré, avoir voulu montrer combien encore il pouvait être aimable, charmant, fin et tendre. Il a déployé, en une occasion suprême, ces grâces dont on n'a plus le secret, et, le succès obtenu, avant que le tumulte flatteur des applaudissements se soit apaisé, il a essuyé tranquillement le fard de sa joue pâle d'une mort future, jeté la perruque blonde qui cachait ses cheveux d'ar-

gent, et, au lieu d'entrer dans la coulisse, il est entré dans le tombeau. Seulement, il ne laisse pas après lui un jeune monsieur de Bois-Doré qui le remplace !

(MoNiTEOR, 8 septembre 1862. )

Il est de ces figures qui laissent dans le souvenir une Irace tellement radieuse qu'elles semblent devoir être immortelles; même quand depuis longtemps déjà elles sont disparues de la scène, elles restent mêlées à la vie, on s'en occupe, et leur nom ailé voltige sur les lèvres des hommes. Elles sont entrées, quoique réelles, dans ce monde des types créés par les poètes où Tâge, le temps, les dates n'existent plus ; Tombre de la retraite ne peut pas éteindre leur éclat. Quoiqu'on ne les voie plus, elles sont présentes, et l'on a peine à s'imaginer qu'elles subissent le sort commun. Mademoiselle Georges élait une de celle-là ; on aurait cru qu'elle durerait éternellement, comme cette superbe Melpomène de Velletri, du Musée des antiques, qu'on eût prise pour le portrait anticipé de Tillustre tragédienne.

Elle avait près de quatre-vingts ans, la grande Georges, et les générations d'admirateurs s'étaient

succédé devant elle, et les fils comme les pères vantaient sa beauté indestructible. Le temps, edax rerum, semblait avoir peur d'altérer ce pur marbre; ille respectait, il le ménageait, sachant bien que la nature serait longue à reproduire un pareil chef-d'œuvre. Georges était faite à la taille des tragédies d'Eschyle; sur le théâtre de Bacchus, elle eût, dans rOrestie, joué Clytemnestre sans cothurne. Et ce n'était pas seulement une statue digne de Phidias, une forme merveilleuse et parfaite : l'intelligence, la passion, le génie animaient ce beau corps; une âme brûlait dans cette perfection sculpturale.

Cette Melpomène, que les Grecs n'eussent pas rêvée plus belle, plus sévère et plus grandiose, savait sorlir.de son temple à colonnes doriques et entrer, la tête haute, dans le décor compliqué du drame ; son profil magnifique ne se détachait pas moins pur d'une tenture en cuir de Cordoue que d'un vélum de pourpre. Elle était chez elle à Venise et à Ferrare comme à Rome ou à Mycènes, et en venant de l'antiquité dans le moyen âge, elle ressemblait à Hélène dans le château gothique de Faust. La déesse se devinait à travers le costume. Chose étrange, elle a été l'idole des classiques et l'idole des romantiques. Quelle Clytemnestre, quelle Agrippine, quelle Cléopâtre, quelle Sémiramis! disaient les uns.— Quelle Lucrèce Borgia, quelle Marie Tudor, quelle Marguerite de Bourgogne ! répondaient les autres. Et les deux partis avaient raison : ledramelui doit autant que la tragédie.

Nous n'avons connu mademoiselle Georges qu'après 1830, et pour ainsi dire dans la phase moderne de son lalent. Quoique dès lors elle eût passé Fâge qu'on appelle jeunesse pour les autres femmes, elle était de la plus étonnante beaulé. C'est toujours avec éblouissement que nous nous rappelons le sourire par lequel elle ouvrait le second acte de Marie Tudor^ à demi couchée sur une pile de carreaux, vêtue de velours nacarat à crevés de brocart d'argent, sa main royale effleurant les cheveux bruns de Fabiano Fabiani agenouillé. Son profil nacré se découpait sur un fond d'une richesse sombre; elle étincelait, elle nageait dans la lumière; elle avait des fulgurations de beauté, des élancements d'éclat, et représentait comme dans un rêve la puissance enivrée par l'amour. Avant qu'elle eût dit un mot, des tonnerres d'applaudissemenis qui ne pouvaient s'apaiser retentissaient du parterre au cintre.

Comme elle était belle aussi dans Lucrèce Borgia, quand elle se penchait sur le front de Gennaro, endormi, et avec quelle fierté terrible elle se redressait sous le foudroiement d'insultes lorsque son masque arraché trahissait son incognito ! On voyait, à travers la lividité de sa colère impuissante, luire comme une réverbération d'enfer le projet de quelque épouvantable vengeance. De quel ton elle disait au duc, dans la scène des flacons : « Don Alfonse deFerrare, mon quatrième mari ! » Et ce rugissement de ligresse quand, au dernier acte, elle montrait leurs cercueils à ses convives empoisonnés! «Vous m'avez donné

un bal à Venise, je vous rends un souper à Ferrare. » Qui ne [se souvient de cette phrase? Sa voix stridente en scandait chaque syllabe avec une lenteur cruelle qui augmentait l'oppression des cœurs. C'était là de la vraie terreur, de la vraie passion, du vrai drame. En ce temps-là, pour jouer ces œuvres hardies, il y avait un quatuor sublime.: Frederick Lemaître, Bocage, mademoiselle Georges, madame Dorval. Il n'en reste plus qu'un seul de ces fiers artistes, le plus grand peut-être, Frederick. Le siècle, en avançant, se dépeuple, et tous ces grands morts, nous ne voyons pas qui les remplacera dansTayenir encore obscur ; car Rachel , cette flamme ardente dans ce corps frôle, est partie avant Georges.

Quoique appartenant à une aulre génération, mademoiselle Georges a été notre contemporaine par ses succès dans le drame moderne ; elle avait quitté Eschyle pour Shakspeare — ce n'est pas là une défection — et s'était généreusement associée aux efforts de notre école. Elle nous a ébloui, ému, passionné; elle a fait passer sur nous le grand souffle des terreurs tragiques. Son souvenir est lié à celui d'œuvres qui ont été les événements de notre jeunesse, et il nous semble qu'une partie de nous-même s'en aille avec elle. Ainsi, pièce à pièce, l'édifice où nous avons vécu s'écroule, et chaque pierre qui tombe porte un nom illustre suivi d'une épitaphe. Les représentants de nos anciens rêves s'évanouissent, nos interlocuteurs d'autrefois entrent dans Téternel silence, nos types de beauté s'effacent; nos amours,

nos admirations ne sont plus; notre idéal a fui.

Il nous faut chercher un autre milieu, faire de nouvelles connaissances, accoutumer nos yeux à des visages inconnus, trouver d'autres gloires, inventer des talents, prendre la jeunesse où elle est, admirer ce qui vient, tâcher de lire les livres qu'on imprime, d'écouter les pièces qu'on joue ; en un mot, refaire de fond en comble le mobilier de notre vie. C'est le train du monde, et l'on aurait tort de s'en plaindre. Chaque flot luit un moment sous le rayon et puis rentre dans l'ombre. Heureuse encore la vague qui reçoit le reflet de lumière ! Mais avec quelque courage qu'on s'enfonce dans le mystérieux avenir, on ne peut se défendre d'un mélancolique relour sur soi-même, à chacune de ces morts qui diminuent le nombre des témoins et des compagnons de notre passé; on songe avec effroi qu'on va bientôt être comme un étranger, dont personne ne sait l'origine et les antécédents, parmi la génération actuelle; un douloureux sentiment de solitude s'empare de votre âme, et l'on se dit que peut-être on eût bien fait de s'en aller avec les autres.

L'illustre tragédienne repose sur la colline aux arbres verts, ayant pour linceul le manteau noir de Rodogune qu'elle portait à sa représentation d'adieu*. Ainsi un soldat tombé dort dans son manteau de guerre.

^MosiTEuR, 14 janvier 1867.)

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