IL FIT LA CHANSON DE LA CHEMISE
Toute sa vie est là.
GRAZ|IANO
Bien souvent, en faisant ce long trajet de Neuilly à Paris, philosophiquement grimpé sur l'impériale de l'omnibus où du moins Ton jouit de la liberté du cigare et môme du brûle-gueule, sur l'avenue de la Grande-Armée, un peu avant d'arriver au rond-point de l'Arc de l'Étoile, nos yeux se tournent par un mouvement involontaire vers une petite maison basse, n'ayant qu'un rez-de-chaussée à demi enfoui et faisant brèche dans une ligne de hautes et belles façades élevées depuis la construction déjà ancienne de la masure.
Le cabaret — car c'en est un — n'a rien de curieux en lui-môme et n'est pas même pittoresque. 11 est poissé d'un rouge violent qui participe du sang et du vin, et rappelle le néo-rouge-antique du vieux roi Louis de Bavière. On ne s'explique pas pourquoi
cette ignoble et chétive baraque n*a pas disparu depuis longtemps de ce terrain qui a pris une si grande valeur, à moins que ce ne soit par un de ces entêtements d'avarices ignorantes fréquents chez les petits propriétaires.
Et ce n'est jamais sans un certain attendrissement que nos regards s'arrêtent sur cette tache rouge qui éclabousse la ligne de maisons blanches comme la plaque de sang de Regnault les degrés de marbre blanc de TAlhambra, et des souvenirs de jeunesse nous reviennent en foule et nous font sourire, dans la mélancolie de l'âge mûr, d'un sourire indulgent, car il n'est pas bien sûr que nous soyons aujourd'hui beaucoup plus raisonnable qu'alors.
Si M. Joseph Prudhomme, reconnaissable à son col de chemise triangulaire, à ses lunettes d'or, à ses breloques en graine d'Amérique, auprès de qui nous sommes juché là-haut, pouvait se douter des aciions que nous avons perpétrées dons œlimmeubley il se reculerait avec horreur jusqu'au bout de la banquette et même demanderait au conducteur de lui tirer le cordon pour descendre. Pandore consulterait son brigadier sur ce cas intéressant, et le brigadier répondrait avec sa sagesse habituelle qu'il y a prescription.
C'était en 183., les Champs-Elysées n'avaient pas l'aspect brillant et fastueux qu'ils ont maintenant; la soHtude s'y accouplait à l'ombre, dans de grands espaces vagues ; sous des arbres'où n'arrivaient plus les pâles rayons des réverbères, des spectres obscè-
nés OU sinistres se glissaient. Quelques cafés borgnes occupaient le centre des carrés doiit les arbres avaient longtemps gardé marquée la dent des chevaux de rUkraine. Bien petit était le nombre des maisons groupées près de la chaussée ; le mouvement de la population ne s'était pas encore porté par là.
Les deux rotondes de la barrière de FÉtoile avec leurs colonnes aux assises alternativement rondes et carrées, subsistaient encore et même ne faisaient pas mal au bout de la perspective, le mur d'enceinte n'était pas abattu et Ton ne parlait des fortifications non plus que de la grande muraille de la Chine; la grande route de Neuilly gagnait Courbevoie accompagnée de plus d'arbres que de mafsons à travers des terrains vagues ou de limites de planches situés en contre-bas de la chaussée. Dans ces steppes poussif ^eux brillait, comme le coquelicot sur le bord d'un de ces champs de blé de la banlieue ravagé par les flâneurs et les flâneuses du dimanche, le cabaret unique qui s'appelait en ce temps-là leP^fi^ Moulin Roiige^ qu'on est prié de ne pas confondre avec le Grand Moulin Rouge de l'allée des Veuves ; l'installation chère, la compagnie surtout y différaient. On n'y voyait ni lorettes, ni cocottes, ni biches, ni petites dames, ni figurantes de la danse ou du chant, ni même de grisettes. L'armée des mercenaires n^était pas encore entrée en campagne, et d'ailleurs, comme le disait Gérard de Nerval, en ce temps-là il y avait encore des amours. Il iallait
entendre avec quel accent de galanterie, surannée à dessein et remontant aux délicatesses du bon \ieux temps, il disait ces mots. C'était tout un poème. Chacun avait dans son coin sa Laure ou sa Béatrix pour laquelle il rimait.
L'aménagement du Petit Moulin-Rouge était des plus simples. Une salle blanchie à la chaux, un plancher saupoudré de sablon jaune avec un comptoir d'élain chargé de brocs et de mesures, un dressoir garni de ces faïences vernissées aux couleurs éclatantes représentant des coqs, des bouquets de bluets et des pavots qu'on ne trouve maintenant que dans les dernières auberges de campagne, des tables et des bancs de planches à bateaux formaient Tarchitecture, l'ameublement et Toulillage. Quant à l'argenterie, elle était en simple fer battu, car le vicomte de Ruolz n'avait pas trouvé le moyen de fixer son argenture sur le maillechort, et le bû.cut n'avait pas encore bahuté, comme on dit en termes d'inventeur. Les cristaux n« venaient pas de Baccarat, mais ils étaient de ce verre léger, scintillant, côtelé, où le vin riait dans la fougère, selon le refrain des vieilles chansons à boire.
Derrière la salle commune était pratiquée une salle réservée aux repas de corps, un cabinet de société qu'occupait Taristocralie des clients, et qui ouvrait sur un jardinet d'une pente assez forte, distribué en berceaux et en tonnelles où Ton servait du vin, de la bière et même de l'eau de Seltz ou de la limonade gazeuse pour les raffinés.
A travers une porte entre-bâillée on entrevoyait la cuisine avec quelques casseroles pareilles à des boucliers antiques, et devant le fourneau, un homme de haute stature et de prestance sénatoriale, une veste blanche sur l'épaule, semblait rêver profondément, en proie à une nostalgie; il avait un de ces nez immenses parfaitement nobles, parfaitement €orrects, qui parleur dimension môme sont la caricature de la beauté; à ce maître nez et à l'énorme collier de barbe plus noire que la lave de Torre del Greco qui encadrait ce pâle visage grand comme un masque de théâtre, on ne pouvait méconnaître un enfant de la Grande Grèce, un pur et authentique Napolitain.
Déjà les peintres rôdaient autour de lui, oubliant qu'ils étaient entrés pour boire un cruchon de bière ou deux, et cherchaient leurs albums dans leurs poches pour profiter de ce superbe modèle qu'on serait allé chercher à Piè-di-Grotta, ou sur la Marzilline, que, par uûfe bonne fortune extraordinaire, on rencontrait à Neuilly, dans la banlieue, devant le fourneau d*un cabaret qui ne ressemblait nullement à une osleria napolitaine.
Il se prêtait complaisamment à ces admirations d'artiste en homme habitué à les recevoir. 11 prenait avec intelligence le mouvement indiqué et savait tenir la j)ose, qualité rare! Il eût fait un excellent modèle; mais, comme ce cuisinier italien dont parle Balzac dans sa nouvelle de Gambara^ il était fou de son art, et son amour-propre, risible pour
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des septentrionaux, était parfaitement justifié; il nous fit un macaroni au sughillo avec des tomates a se lécher les doigts jusqu'aux coudes, un macaroni sublime et que lui seul était capable de recommencer.
Le premier cénacle avait eu la mère Saguel, le second cénacle eut Graziano, et nous ne fûmes pas médiocrement fiers de notre Napolitain, qui faisait la cuisine à de pauvres ouvriers italiens, heureux de retrouver dans celte banlieue les pâtes et le fromage de leur patrie. Non-seulement nous faisions de la couleur locale dans nos vues et dans nos tableaux, mais nous en mangions. Que pouvait-on exiger de plus, et combien le macaroni de Graziano — un nom qui eût pu figurer parmi les con-. vives de la princesse Négroni, — laissait loin derrière lui les lapins sautés de la mère Saguet !
Il nous initia successivement au stufato, aux tagliarini, auxgnocehi; une pluie dorée de parmesan semblait descendre du ciel dans les assiettes, comme la pluie d'or de Jupiter dans le sein de Danaé; ces orgies insensées qui nous faisaient tourner de temps en temps la tête vers le mur avec inquiétude, de peur d'y voir se dessiner des écritures phosphoriques, étaient pompeusement arrosées de petit bleu où les vinsdeSuresnesetd'Argenteuil rebaptisés figuraient parmi les grands crus. Mais en revanche nous étions couronnés de roses, et l'on eut dit que^i comme dans ces dîners de cardinaux à la vigne du Pape, chaque convive avait son cercueil au bureau des cannes.
Ces divertissements accompagnés de lazzi, d'agudezzas, de calembours, de paradoxes, de cris étranges, et d'un dialogue rappelant tour à tour le banquet de Pluton et le bavardage effréné de Béroald de Verville dans le Moyen deparvenir, commencèrent bientôt à nous paraître fades, bourgeois, — oui, bourgeois, — manquant d'imprévu et de pittoresque. Au fond, cela n'avait rien de tilanique de manger du macaroni au cabaret^ et les foudres ne devaient pas s'en émouvoir dans Tarsenal céleste. Il eût fallu, pour donner du ragoût et du montant à la petite fête, quelque chose de risqué, d'audacieux, de révolté, de byronien, de satanique, en un mot.
Nous admirions fort les prouesses du jeune lord et ses bacchanales nocturnes flans Tabbaye de New- ^ stead avec ses jeunes amis recouverts de frocs de moine dont les plis, en s'entr'ouvrant, laissaient parfois deviner des blancheurs et des rondeurs féminines; ces banquets où circulait, pleine d'une sombre liqueur, une coupe plus blanche que l'ivoire, effleurée par des lèvres de rose avec un léger sentiment d'effroi, nous semblaient la suprême expression du dandysme, par l'absolue indifférence pour ce qui cause l'épouvante du genre humain. Il est vrai qu^il nous manquait Newstead, les cloîtres se prolongeant dans l'ombre, le cygne se jouant dans l'eau diamantée sous un rayon de lune, peut-être . bien aussi les jeunes pécheresses blondes, brunes ou même rousses ; mais on pouvait se procurer le crâne; ce fut Gérard de Nerval qui s'en chargea.
Son père, en sa qualité d'ancien chirurgien d'armée, avait une assez belle collection anatomique. Le crâne avait appartenu à un tambour-rhajor tué à la Moskowa, et non à une jeune fille morte de la poilrine, nous dit Gérard, et je l'ai monté en coupe au moyen d'une, poignée de commode en cuivre fixée à rintérieur de la boîte osseuse par un écrou tourné sur un pas de vis. On remplit la coupe de vin, on la fit passer à la ronde, et chacun en approcha ses lèvres avec une répugnance plus ou moins
bien dissimulée.
— Garçon, de l'eau des mersl s'écria, lorsque la tournée fut finie, un néophyte outrant le zèle.
— Pourquoi faire, mon garçon? lui dit Jules Vabre.
N'est-il pas dit deHan d'Islande : « Il buvait l'eau des mers dans le crâne des morts »? Eh bien! je veux faire comme lui et boire à sa santé; il n'y a rien de plus romantique et de plus... comique, nous n'avons pas pu nous empêcher d'en rire un peu dans les Jeunes-France.
C'est là, dans cette petite maison rouge, digne Joseph Prudhomme, respectable élève de Brard et Saint-Omer, expert assermenté près les tribunaux, que moi, ton paisible voisin d'omnibus, je buvais dans un crâne comme un pur cannibale, par bravade, ennui et dégoût de ta bêtise solennelle.
Il y a dans les Jeunes-France une petite nouvelle ^ de quelques pages faite, si nos souvenirs ne nous trompent, pour accompagner dans un keepsake ou plutôt un landscape, une merveilleuse gravure anglaise représentant la place de Saint-Sebald à Nuremberg. C'était l'usage alors d*aller demander aux littérateurs encore heureux d'êlre imprimes un bout de vers ou de prose pour servir de texte à ces splendides illustrations des Robinson, des Cousin, . des Finden, des Weslall, des Roberl's et desProut. Nous avions fait notre morceau comme les autres, cela s'appelait : Elias Wildmanstadius^ ou rHomme moyen-ûge. C^élait en quelque sorte le génie gothique de celte ville gothique. Il faisait partie de cette race de retardataires qui manquent leur entrée dans le monde et k qui l'ange chargé du départ des
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âmes n'ouvre pas assez vite la porte. Elias aurait dû naître en i460. Il aurait \écu, à cette date, parmi ses contemporains, n'aurait paru Singulier à personne et eût trouvé tout le monde charmant. De nos jours le peintre belge Henry Leys n'est-il pas un exemple frappant de ces apparitions tardives?
Sa place n'est-elle pas marquée parmi le groupe de Lucas de Leyde, de Cranack, de Wolgemuth, de Schoreel et d'Albert Durer? Il n'y a chez lui rien de moderne, et croire à une imitation, à un pastiche gothique, ce serait se tromper gravement. Il y a transposition d'époque, dépaysement d'âme, anachronisme; voilà tout. Ces retours inexpliqués d'anciens motifs causent de piquantes surprises et font une rapide réputation d'originalité aux artistes que leur tempérament y porte. Un homme des générations antérieures reparaît, après un long intervalle, avec des croyances, des préjugés, des goûts disparus depuis plus d'un siècle, qui rappelle une civilisation évanouie.
Elias Wildmanstadius était le symbole de ces résurrections du passé, mais ce n'était nullement un type de fantaisie. 11 nous avait été suggéré par un de nos amis du petit cénacle : Céleslin Nanleuil, qu'on eût pu appeler « le jeune homme moyenâge. »
11 avait Tair d'un de ces longs anges thuriféraires ou joueurs de sambucque qui habitent les pignons des cathédrales, et qui serait descendu parla ville au milieu des bourgeois affairés, tout en gardant
son nimbe plaqué derrière la tête, en guise de chapeau, mais sans avoir le moindre soupçon qu'il n'est pas naturel de porter son auréole dans la rue. Vers cette époque de 1850, il pouvait compter de 18 à 19 ans. Il était mince, élancé, fluet comme les colonnes fuselées des nefs du quinzième siècle et les boucles de sa chevelure ne figuraient pas mal les acanthes des chapiteaux. Sa taille spiritualiste s'effilait et semblait vouloir monter vers le ciel avec un redoublement d'ardeur, balançant sa tête comme un encensoir. Son teintélait blanc et rose, Tazur des fresques du Fiesole avait fourni le bleu de ses prunelles, ses cheveux d'un blond d'auréole semblaient peints un à un avec Tor des miniaturistes du moyen âge.
Le vers de Barbier dans le PiantOy et qui caractérise si bien Raphaël,
Ovale aux longs cheveux sur un long col monté,
n'était pas fait encore, mais que de fois depuis on l'appliqua à Célestin Nanteuil ! La physionomie de cette tête angéliquc n'exprimait aucune des préoccupations de l'époque. On eût dit que du haut de son pinacle gothique, Célestin Nanteuil dominait la ville actuelle, planant sur l'océan des toits, regardant tournoyer les fumées bleuâtres, apercevant les places comme des damiers, les rues comme des traits de scie dans des bancs de pierre, les passants comme des fourmis ; mais tout cela confusément à
travers l'estompe des brumes, tandis que de son observatoire aérien il voyait en premièreloge et avec tous leurs détails, les roses de vitraux, les clochetons hérissés de crosses, les rois, les patriarches, les prophètes, les saints, les anges de tous les ordres, toute l'armée monstrueuse des démons ou ;des chimères, onglée, écaillée, dentue, hideusement ailée ; guivres, taresques, gargouilles, têtes d'âne, museaux de singe, toute la bestiaire étrange du moyen âge.
Comme il était d'un blond dé lin, sa barbe future ne produisait le long de ses joues qu'un coton blanc soyeux pareil à un duvet de pêche visible seulement à contre-jour, et il gardait ce sexe indécis des êtres surnaturels composé de l'éphèbe et de la jeune fille. Il avait l'émotion et la pudeur faciles et rougissait aisément. Une longue redingote bleue boutonnée à la poitrine, ayant une coupe de soutane, faisait ressortir la grâce un peu gauche, mais non sans élégance du jeune artiste timide qui devait ressembler aux peintres néo-chrétiens allemands, élèves d'Overbeck et soutenant à Rome la théorie de Fart catholique primitif.^
Mais n'allez pas croire que CélestinNanteu il cherchât le style maigre, émacié, simplifié jusqu'au néant qui semble le comble de l'art religieux à Overbeck. Il ne se condamnait pas aux teintes neutres, grises ou violettes, par esprit de mortification. La couleur ne lui paraissait pas une sensualité coupable, un mirage tentateur. C'était bien un romanti-
que', pittoresque et coloriste et doué d'un sentiment très-vif de ce qu'on appelait alors le moyen âge, à défaut d'une meilleure définition. Mais ce qui s'entendait suftisamment, c'est-à-dire ce qui n'était ni grec ni romain, et prenait place entre le douzième et le seizième siècle.
A ses premiers essais Nanteuil dessinait comme avec des plombs de vitrail et semblait colorier avec une palette de peintre verrier. Pour obtenir des tons plus intenses, il employait des verres teints dans la masse. On peut y appliquer ce qu'un des amis de Joseph Delorme disait de certaines petites ballades de Victor Hugo, la Chasse du Margrave^ le Pas d'armes du roi JeaUj que ce sont des vitraux gothiques. On voit à tout instant, sur la phrase poétique, la brisure du rhythme comme celle de la vitre sur la peinture. C'est impossible autrement. L'essenliel en ces courtes fantaisies (ï'est l'allure, la tournure, la dégaine cléricale, monacale, royale, seigneuriale des personnes et sa haute couleur. On ne saurait dire mieux ni plus juste, et l'apparition des ballades du poète peut servir à l'appréciation des aquarelles du peintre.
Avec une merveilleuse facilité d'appropriation, Célestin s'était assimilé l'anatomie anguleuse des armures, le galbe extravagant des lambrequins, les figures chimériques ou monstrueuses des blasons, les ramages des jupes armoriées, l'attitude hautaine du baron féodal, l'air modeste de la châtelaine, la physionomie papelarde du gros carme chartrierj la
mine furtive du jeune page au pantalon mi-parti, et dans le fond, il savait faire mordre le ciel par des architectures hérissées de tours, de clochetons, d'aiguilles de cathédrales accroupies au centre de leurs arcs-boutanis comme des araignées noires au milieu de leurs pattes.
Il excellait aussi à encadrer des personnages de poème, de drame et de roman, dans des ornements semblables à des châsses gothiques avec triples colonnettes, ogives, niches à dais et à piédouches, statuettes, figurines, animaux chimériques ou symboliques, saints et saintes sur fond d'or, qu'il inventait au bout de la pointe, car il avait une fantaisie inépuisable. Tout moyen lui était bon, le pinceau, la plume, le crayon, le grattoir. Nous l'avons vu, pour arriver à rendre le grain d'une vieille muraille poser un morceau de tulle sur son papier et tamponner du bistre à travers les mailles. Il obtenait ainsi des pierres d'un grain plus âpre que les pierres les plus rugueuses deDecamps. Quand il le voulait, il entrait si bien dans l'esprit ou plutôt dans le sentiment de la vieille imagerie gotliique qui faisait des Notre-Dame-del-Pilar en dalmatique de brocart, des Mère de Douleurs avec les sept glaives dans la poitrine, des Saint Christophe, le petit Jésus sur l'épaule et s'appuyanl sur un palmier, dignes de servir de types aux byzantins d'Épinal.
Ce n'était pas par de grandes recherches ni de sévères études qu'il était parvenu à ce talent, mais par une similitude de nature avec les artistes du
moyen âge. II avait Tiiituilion de ce qu il n'avait pas vu, et il aurait juré avoir déjà parcouru ces villes flanquées de tours et de murailles à moucharabys, défendues de donjons, surmontées d'églises aux flèches ajourées où il mettait le pied pour la pre- D(^ière fois. Il avait manqué son entrée dans le inonde comme Elias Wildmanstadius; mais, plus heureux que lui, il avait su se créer avec Tart un milieu qui lui convenait et trouver des contemporains dans l'école romantique.
Notre-Dame de Paris était l'objet de sa plus fervente admiration, il n'est pas nécessaire de le dire, et il en tira le motif d'un grand nombre de dessins et d'aquarelles d'un caractère étonnant et tout à fait neuf. Rien ne ressemblait moins au moyen âge pendule et troubadour qui florissait vers 1825. C'est un des grands services de l'école romantique que d'en avoir radicalement débarrassé l'art, et C. Nanleuil peut réclamer une large part de l'honneur. — Sous un air ingénu, presque enfantin, il avait de l'esprit, et du plus fin et du meilleur, et les poètes aimaient à l'avoir pour confident. C'était parmi la bande un des favoris du maître, qui se plaisait à sa compagnie et l'emmenait quelquefois en ses petites excursions. Il avait combattu avec un courage héroïque à toutes les grandes batailles du romantisme, mais il ne se faisait pas illusion sur l'issue de la lutte. D'une part, il sentait Tanimosité croissante, de l'autre l'enthousiasme diminuant, et la médiocrité heureuse de reprendre sa revanche sur le génie !
On montait aux nues le succès de Lucrèce pour approfondir la chute de la première pièce de Victor Hugo qu'on devait bientôt jouer. Inquiets pour les Bw'graves^ Vacquerie et Meurice allèrent demander à Célestin Nanteuil trois cents Spartiates déterminés à vaincre ou à mourir plutôt que de laisser franchir les Thermopyles à l'armée barbare. Nanteuil secoua sa longue chevelure toute crespelée et tout annelée d'un air profondement mélancolique, et répondit en soupirant à Vacquerie qui avait porté la parole : « Jeune homme, allez dire à votre maître qu'il n'y a plus de jeunesse! Je ne puis fournir les trois cents jeunes gens. »
Bien des années s'étaient écoulées déjà depuis les belles soirées à'Hernani, où toute la jeunesse semblait se ruer d'un seul élan vers Tavenir, ivre d'enthousiasme et de poésie, comptant cueillir à son tour pour elle les palmes qu'elle disputait pour un autre. Le talent du maître avait pourtant grandi encore ; son génie s'était développé et avait pris des proportions litaniques. 11 avait atteint le sublime dans cette trilogie eschylienne de Job le maudit, ce Prométhée du Rhin ayant le Taurus pour Caucase et l'empereur Frédéric Barberousse pour Jupiter*
C'était une élégance, en ce temps-là, pour les éditions romantiques, d'avoir une vignette, un fron^ tispice, une eau-forte de Célestin Nanteuil. La présence de l'image donne maintenant une grande valeur au livre, et les bibliophiles recherchent les exemplaires qui en sont ornés. Les compositions de
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Célestin se distribuent en plusieurs petits cadres entourant le sujet principal et renfermant des sujets épisodiques. Ce sont des eaux-fortes d^arliste gravées de verve et sans les précautions minutieuses qu'y mettent les gens du métier. Une des vignettes les plus rares est le frontispice A'Albertus ou VAme et le Péché, rappelant les griffonnages mystérieux et les effets bizarrement fantastiques de Rembrandt. Venezia la bella^ d'Alphonse Royer, est illustrée d'une vue de la place Saint-Marc, prise du large, avec la gondole de rigueur et le cadavre de jeune fille assassinée comme il convient.
On ne saurait imaginer la quantité de planches, de dessins, de compositions, de bois pour les ouvrages illustrés, de lithographies, d'en-têle pour les romances, qu'a produits Célestin Nanteuil. Quelle effroyable déperdition de talent ; mais aussi quelle inépuisable richesse 1 Suffire à tous les besoins, à tous les caprices, à toutes les modes du jour et être en même temps un peintre charmant, un spirituel et fin coloriste à qui manque seulement le loisir de peindre, comme à nous autres poètes le loisir de faire des vers, n est-ce pas faire un généreux emploi de ses facultés? Il est vrai qu'on n'a pas la même estime pour vous que pour un âne sérieux mettant dix ans à faire une croûte unique.
Bien qu'il ait été forcé par les exigences de la vie de se mêler un peu aux philistins, de sortir de la vieille ville gothique où les rues ont encore des tourelles en poivrière à leurs angles, et de marcher
sur les larges trottoirs des perspeclives rectilignes d'Haussmann, il aime toujours les maisons aux étages surplombants, aux pignons pointus ou denticulés, aux poutres historiées et sculptées, aux fenêtres transversales maillées de plomb, aux vieux meubles de chêne luisant. Comme Elias Wildmanstadius, il continue son rêve du passé à Dijon, où il est directeur de Técole de dessin et où il peut contempler tout à son aise la flèche merveilleuse de la cathédrale et le donjon du palais des ducs, en répétant avec Gaspard de la Nuit :
Gothique donjon En flèche gothique Bans un ciel d'optique.
Au bas est Dijon.
Ses joyeuses treilles N'ont point leurs pareilles ; Ses clochers jadis Se comptaient par dix.
Là plus d'une pinte Est sculptée ou peinte; Là plus d'un portail S'ouvre en éventail.
Dijon, mouU te tarde!
Et mon nez camard Chante ta moutarde Et ton jacquemard.
Dijon est hospitalier aux peintres romantiques. Louis Boulanger, l'auteur du Mazeppa, de la Ronde du Sabbat, de la Saint-Barihélemy, l'ami de Victor Hugo, qui a son nom dans les Orientales, les Feuilles d* automne, les Rayons et les Ombres, s'y éteint dans la pénombre de l'école qu'il dirigeait, et Céleslin Nanteuil y profite de son loisir pour travailler.
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