‹ Histoire du RoussillonChapitre 126 sur 241 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

La constitution municipale fortement organisée, dont la ville de Perpignan avait été dotée par ses anciens Sou* verains, servit de modèle a toutes les concessions faites, depuis, k des villes moins considérables, par les Rois ou les Seigneurs. La liberté, les franchises dont jouissaient ces asiles pri\îlégiés, ne tardèrent pas à y faire fleurir l'industrie et le commerce. D'un autre côté , les Comtes et les premiers Rois , en favorisant tous les travaux entrepris pour l'irrigation des terres ; en augmentant, par des aflranchissements partiels, la classe déjà nombreuse des hommes libres, contribuèrent puissamment à l'amélioration de l'agriculture. C'est surtout dans la période que nous venons de parcourir, que l'on trouve fréquemment des actes où les Seigneurs , soit gratuitement, soit pour une somme convenue, affranchissent des particuliers, même des communes entières, de certains droits auxquels étaient assujetties les terres relevant de leur Seigneurie. Ordinai* rement, dans ces actes, les Seigneurs, abandonnant des droits trouvés trop onéreux par leurs vassaux , et se réservant la directe seigneurie , et un droit de lods en cas de vente, convertissent en une censive assez modique, payée en argent ou en grains, la portion fixe (7? ou 7«) qu'ils percevaient auparavant sur les récoltes. Ces documents nous font connaître les charges féodales dont les propriétés étaient grevées. Comme elles représentaient le prix de leur acquisition , on doit convenir qu'en général elles n'étaient point exorbitantes, excepté pour le petit nombre de celles appelées amansalas ou abordatas, sans doute, parce qu'elle^ étaient originairement attachées k un manoir, manstis ou borda. Dans celles-ci, le colon était souvent astreint k habiter le manoir, k monter la garde au château, k faire pour le Seigneur certains travaux non spécifiés, et, plus rarement, soumis a quel-

ques-uns de ces droits odieux, qui, sous le nom de malusos, furent dans le xv® siècle, en Catalogne, une source continuelle de guerres entre les Seigneurs et leurs vassaux. En Roussillon, nous voyons souvent un vassal abandonner son Seigneur, en lui délaissant la terre dont il ne veut plus remplir les obligations; s'attacher k un autre, lui prêter serment de le servir fidèlement, recevoir celui d'être défendu comme doit le faire un bon Seigneur, se déclarer son homo proprius et solidiLS. Pour bien déterminer ce qu'on entendait par cette expression , nous croyons devoir citer un exemple des actes nombreux où elle est employée.

. Le iS mai 1376, Pierre Mancipii, cordonnier, qui avait autrefois quitté, avec son père, l'habitation de Bonpas pour celle de Perpignan , et s'était fait homo proprius et solidus du Roi , veut rentrer k Bonpas et redevenir homo proprius et solidus du Prieur de Bajoles. Il se présente, à cet effet, devant le Consul de Bonpas, qui le reçoit, par acte notarié , ne lui imposant d'autre condition que de ne pouvoir d'un an quitter Bonpas pour se faire homo proprius et solidus d'un autre Seigneur; de marcher à la guerre sous sa bannière ; de payer les fouages et autres subsides royaux; de contribuer, comme les autres habitants, a l'entretien des chemins, des murs, des fossés, de l'église et de la Basse de Bonpas.

Tandis que le peuple roussillonnais marchait ainsi vers son affranchissement général , on est étonné de trouver dans ce pays un nombre considérable d'esclaves étrangers. Les guerres continuelles des Rois d'Aragon avec les Maures d'Espagne, dans lesquelles les prisonniers, de part et d'autre, étaient réduits en esclavage, auraientelles familiarisé leurs sujets avec cette odieuse coutume? La dénomination de sennis et captitms, donnée à quelques-

CHA?ITRB TRBIZlàllE. 273

uns de ces malheureux dans les actes, ferait croire qu'ils étaient les victimes des hasards de la guerre ; mais on ne peut douter que le commerce avec le Levant n'en fournit le plus grand nombre. On en voit de toutes couleurs : noirs , blancs , olivâtres ; de toutes nations : Sarrasins , Maures , Turcs , Gircassiens , Tartares , Égyptiens , et jusqu'à des Russes. Ils appartenaient k des personnes de toutes les classes : prêtres, nobles, marchands, artisans. Dans l'inventaire des biens d'un marchand, on trouve six esclaves, dont quatre femmes jeunes et blanches. On les vendait au marché comme du bétail ; et lorsqu'on les y conduisait, on payait un droit aux leudes : le plus souvent on les vendait par acte devant notaire. On trouve une multitude de ces actes de vente, d'échange et d'afGranchissement d'esclaves. Dans le cas de certaines maladies cachées, le vendeur était tenu de les reprendre et de rembourser le prix, qui ne dépassait guère le tiers de celui d'une mule. Quelques affranchissements, dictés par la charité chrétienne , étaient gratuits. Le plus souvent, on obligeait le nouvel aflOranchi à payer une certaine somme dans un délai fixé, ou k servir quelques années, moyen* nant l'habillement ,t la nourriture et même des gages. Nous soupçonnons que les actes de cette dernière espèce avaient lieu pour ramener l'esclave en fuite, par l'espérance de recouvrer sa liberté. Du moins, l'administration générale de la Catalogne , représentée en Roussillon par le Député local, avait recours à cet expédient, lorsque l'esclave qu'elle avait garanti sous une estimation convenue , prenait la fuite , et qu'après avoir payé cette estimation au maître, elle succédait à tous ses droits sur le fugitif. Cette méthode de faire assarer les esclaves par l'administration générale, dont on ne trouve aucune trace dans les constitutions de Catalogne, parait avoir été parti-

274 HISTOIRE DU nOUSSlLLON.

culière au Roussillon. La situation de cette province sur la frontière de France , rendait la fuite des esclaves plus facile, et l'administration générale, dont les employés gardaient tous les passages d'un royaume à l'autre, pour y percevoir les droits d'entrée et de sortie, pouvait seule apporter quelque obstacle k leur évasion.

Cette administration, appelée lo General, que nous ferons connaître plus particulièrement lorsque nous parlerons du gouvernement de la Catalogne, était une éma*nation de la représentation nationale de cette province. Elle était chargée de surveiller la rentrée de toutes les impositions, soit qu'elles fussent établies pour les besoins particuliers de la province, soit que les £ortés les eussent accordées momentanément au Roi, pour subvenir aux dépenses générales du Royaume. Le Souverain n'ayant d'autres ressources financières que ces subsides, les revenus de ses domaines , les profits sur les monnaies, quelques amendes * , et autres droits provenant de l'établissement féodal, n'était pas assez riche pour entretenir constamment de nombreuses troupes régulières. Aussi, lorsque la guerre intéressait particulièrement le Roussillon, surtout s'il était menacé d'une invasion, tous les Roussillonnais étaient soldats : la Noblesse montait k cheval; ses châteaux forts étaient à la disposition du Souverain; les villes levaient des compagnies, tant pour leur défense propre, que pour les envoyer où besoin serait. Le Roi nommait dans les villages, parmi les Gentilshommes, des Capitaines qui examinaient, de concert avec les habitants, si les forts existants pouvaient être mis en état de défense. Dans ce cas, ils prenaient les

I Ed 4365, la leode de Collioure seale était affermée 1.750 livres de tero par an. En 4370, toutes les leudes dn Roussillon étaient affermées 4.762 lines, 10 sols de tern. Ei\ 1411 , on affermait 110 livres les droits sur 1« minerai de fer exporté en France.

Page 1