‹ Histoire du Roussillon, publ. et augmentée de quelques nouveaux documents historiques par leChapitre 107 sur 282 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

de cavalerie choisie, traverse les montagnes, et arrive de nuit, par des chemins détournés, devant Perpignan, sans que le Roi de Majorque ait eu avis de sa marche. Le Vicomte de Cardone, s'apercevant alors de ses projets sur cette place, lui laisse les troupes qu'il a amenées; mais se retire, en lui déclarant que les liens de parenté qui l'unissent à la Reine de Majorque, ne lui permettent pas de participer a une semblable expédition. Pierre s'approcha des murs avec son monde , et pénétra par une porte, qui lui fut probablement livrée : les habitants le reçurent comme leur Souverain. Sans perdre du temps, il se rendit maître d'un édifice appelé las casas fuertes dd temple, où étaient les trésors de son frère, et les lit porter au château, dont il s'était déjà emparé. Il ne voulut pas voir le Roi de Majorque, qui était malade, se contentant de lui faire dire, par deux Chevaliers, de ne rien craindre, le seul motif de sa conduite étant d'user du droit qu'il avait de se servir de ses forts pour défendre ses États. Jacques, n'ajoutant pas une grande foi aux promesses de son frère, profita de la nuit et d'une issue souterraine pour s'enfuir au château de La Roca, abandonnant sa femme et ses enfants au pouvoir de l'Aragonais. Le lendemain, il y eut un grand tumulte dans la ville, où les partisans du Roi de Majorque avaient répandu la nouvelle de sa mort. Excités par ce faux bruit, les habitants prennent les armes pour monter au château ; les Aragonais courent se réunir autour de leur Roi. Dans la mêlée, les Perpignanais firent prisonniers le Comte de Pallas, avec quelques autres Chevaliers. Pierre s'empressa de faire sortir du château la Reine, ses enfants et les trésors, pour les conduire en lieu de sûreté. Il descendit ensuite dans la ville, afin d'apaiser l'émeute. Il y réussit,. et se fit rendre les prisonniers ; mais n'ayant pas assez de troupes pour garder

Perpignan, il l'abandonna et rentra en Catalogne, emmenant avec lui ses neveux , le trésor , le Vicomte de Narbonne, et un neveu de l'Archevêque de cette ville, qu'il avait trouvés auprès de son frère. Il chargea le Vicomte de Cardone et le Comte de Pallas de ramener au Roi de Majorque sa femme et sa fille.

Les Croisés ne tardèrent point k entrer en Roussfllon: leur année, d'après les rapports les plus modérés , était de soixante mille hommes de pied et de douze mille cavaliers. La première colonne, où se trouvaient le Roi de France, ses deux fils et le Légat , passa par Salses ; la seconde avait pris le chemin des montagnes. Philippe, laissant ses troupes campées auprès de Perpignan, fut trouver Jacques au château de La Roca : il demanda que la capitale et toutes ses forteresses reçussent garnison française; qu'on lui livrât cent otages, et que les troupes de Majorque se réunissent aux Croisés. Jacques, par crainte ou de bon gré, consentit k tout. Philippe mit cent cinquante fantassins et quarante cavaliers dans le château de La Roca; cinquante hommes de pied et vingt chevaux au fort de La Clusa. Les habitants de Perpignan, d'Elne, de Collioure n'étaient pas trop d'avis de recevoir les Français ; mais les premiers, menacés de voir leurs campagnes ravagées, n'es* pérant aucun secoure du Roi d'Aragon, et n'osant point entreprendre de se défendre seuls contre une aussi puissante armée, consentirent k se soumettre au Roi de France, et a fournir des vivres aux Croisés, k condition qu'ils n'entreraient pas dans la ville. N'ayant plus k s'inquiéter de cette place, les Français s'étendirent dans la plaine du Roussillon , et y commirent tous les excès qu'on pouvait craindre d'une soldatesque aussi nombreuse que peu disciplinée. Après avoir établi leur quartier-général au Bolo, ils envoyèrent un détachement se saisir du col de Panissas;

mais ils y avaient été prévenus par le Roi d'Aragon. N'osant l'attaquer , ils tournèrent leurs efforts contre un château appartenant à Élisende de Montesquiou , dame d'un rang distingué et attachée au parti aragonais. Ayant échoué devant cette bicoque, les Français se portèrent à grande hâte vers Perpignan, sur le faux bruit que Pierre y marchait, appelé par ses partisans. Philippe, a son arrivée, mande les principaux habitants ; ils se rendent à son invitation, et sont arrêtés comme otages. Les bourgeois, voyant qu'en se dispose à faire entrer des troupes dans la ville, courent aux armes pour s'y opposer. On se bat; les Croisés pénètrent dans un quartier, qu'ils pillent; mais ils y perdent un capitaine et quelques soldats. Cependant, le gros de l'armée étant arrivé, on se soumit : les Français se saisirent des églises, des tours et des principaux postes. Elne fit plus de résistance : un grand nombre d'habitants de la campagne s'y étaient renfermés et avaient demandé au Roi d'Aragon quelques compagnies de cavalerie pour les aider à se défendre. Raymond Dourg y pénétra, à la faveur de la nuit, avec trente cavaliers; mais craignant d'être livré aux ennemis, à cause de la discorde qui régnait dans ce ramas confus de gens, dont on ne pouvait rien attendre de bon , il s'évada , abandonnant armes et chevaux. Cependant, la ville se défendit avec opiniâtreté; les Français y entrèrent de vive force, en brûlèrent une partie, et le reste éprouva toutes les horreurs qui suivent un assaut. Les châteaux de Montesquiou et de Castelnou tenaient seuls en Roussillon pour le Roi d'Aragon, qui avait, néanmoins , de nombreux partisans dans le pays. Tandis que les Français étaient occupés au siège d'Elne, quelques habitants de Collioure le firent avertir, que s'il pouvait se présenter avec assez de troupes pour laisser garnison dans le château, ils le lui livreraient. Cette place passait

pour très forte. Pierre ne pouvant résister k la tentation de s'en rendre maître, partit k cet effet avec cinquante chevaux et mille Almogavares * ; arriva de nuit k travers les montagnes auprès du château , et demanda k parier an gouverneur Arnaud de Sayas, qu'il croyait être dans ses intérêts; mais celui-ci, fidèle au roi Jacques, et ayant eu quelque vent de la trame, se tenait sur ses gardes. Pierre, qu'il avait feint de ne pas reconnaître, s'étant rapproché du rempart, le Gouverneur ordonna k un arbalétrier de lui tirer dessus. Le Roi s'en aperçut, évita le coup, et fut décharger sa colère sur le port contigu k la ville, brûlant les vaisseaux et les galères qui s'y trouvaient. Cette aventure inspira des craintes au Roi de Majorque pour Collioure, et le décida k s'y rendre. On l'y reçut k condition qu'il ne livrerait pas le château aux Français. Les Croisés avaient de fréquentes rencontres avec les Aragonais. Le Comte d'Ampurias ayant appris que quinze cents bêtes de somme étaient réunies a Collioure pour transporter au camp français un convoi arrivé de Marseille, passa par le col de Banyuls; et, s'étant placé en embuscade avec cinquante cavaliers et cent fantassins, il tomba avec impétuosité sur le convoi, mit en faite l'escorte, quoique fort supérieure k son détachement, et la poursuivit avec tant d'ardeur qu'il fut pris; mais

1 Quelques auteurs en font an peuple particulier que les ans disent chrétien , les musulman. H est plus probable que c'étaient des hommes tirés des province! : Endurcis a la fatigue par leur genre de vie ; rendus insensibles à tontes les intempéries par l'âpreté do climat des montagnes; n'ayant pour chaussure que des abarcas (en sparterie); pour vêtement, que des guêtres, des culottes de peau et une teste; pour année, qufnue lance et une ascona , javelot semblable au pilum des nomains , ils étaient placés ordinairement dans les forts de la frontière opposée aux Maures , d'où ils lésaient des course* d'antaat plus hardies qu'ils pouvaient passer deux ou trois jours sans autre nourriture qne celle fat la terre leur offrait spontanément. Ces courses leur avaient (ait donner, par les Arabes, le nom d'Almogavares . dérivé d'un mot de leur langue qu'on pourrait traduire par cetii tféclairtur. Dans leurs guerres , les rois d'Aragon formaient de ces vieux soldats ftareJlenl* corps d'infanterie légère. C'étaient les miquclets de nos jours.

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délivré presque aussitôt par les siens, il réussit a s'emparer d'une grande partie de ce convoi.

On était au mois de juin, et les Français, depuis vingt jours au pied des montagnes, n'étaient pas trop d'accord sur le point où ils tenteraient le passage. Enfin, le Comte d'Armagnac et le Sénéchal de Toulouse , se saisirent du col de la Massana, que l'on pouvait rendre praticable pour une armée, d'après les renseignements que l'on devait, suivant certains auteurs, à un Français, abbé de Yalbone, monastère situé au pied des Pyrénées, et, suivant d'autres, à Pierre de Santa-Pau ou au Bâtard de Roussillon. Maîtres de ce point important, ils réparèrent les chemins; et l'armée , ayant employé plusieurs jours k franchir les montagnes avec tous ses bagages, fut se poster entre Saint-Pierre de Rhodes et Casteillo d'Ampurias. Les détails de cette campagne des Croisés en Espagne, sont étrangers à notre histoire. Nous dirons seulement, qu'après s'être emparés de quelques châteaux; avoir occupé toute la côte jusqu'à Blanes et pris Girone, leur armée se trouva tellement affaiblie par les combats, et surtout par la disette et les maladies, que le roi Philippe, malade lui-même, crut devoir lui faire repasser les Pyrénées, ce qu'il exécuta dans les premiers jours d'octobre. Il vint mourir à Perpignan le 5 de ce mois, suivant l'opinion la plus vrai- 4285. semblable. La garnison, laissée par les Français à Girone, convint de rendre la place dans vingt jours, si elle n'était pas secourue avant ce terme. L'exécution de cette convention ayant eu lieu, les places du Roussillon furent livrées aux Français, pour qu'en défendant ce pays, ils missent le Roi de Majorque à couvert de la colère de son frère. Cette campagne, qui devait écraser ce dernier, ne fit qu'augmenter sa puissance. Non content de résister sur le continent, il avait envoyé son fils Alphonse attaquer

File de Majorque, peu affectionnée à sou Roi. Les Roussillonnais avec quelques Français qui s'y trouvaient, furent presque les seuls qui voulurent aider le Gouverneur à la défendre. Si l'entrée des Français en Roussillon avait été fâcheuse pour le pays , leur retraite lui fut encore plus fatale, puisqu'il se vit obligé de recueillir dans l'arrièresâîson les débris d'une armée entièrement désorganisée. Les troupes aragonaises eurent aussi beaucoup à souffrir de tous ces maux; le Roi lui-même succomba aux fatigues de cette campagne, k Villefranche-dels-Panadés, le 10 novembre 1285 : son fils Alphonse lui succéda. 11 était alors occupé à la conquête de l'Ile de Majorque, 428G. dont il ne fut entièrement maitre qu'à la fin de Tannée. Jacques, voulant profiter des embarras du nouveau Roi, assiège Gastelnou et entre en Ampourdan; mais il est obligé de repasser bientôt les Pyrénées.

Alphonse, ayant rassemblé des troupes à Figuères, séjourna une partie des mois de juin et de juillet sur la frontière, afin de pourvoir à sa défense. Bientôt après, une trêve fut conclue entre les Rois de France et d'Aragon et leurs alliés respectifs. Elle devait commencer le 8 septembre 1286, et durer jusqu'au 29 septembre de l'année suivante. En 1288, Jacques entre dans F Ampourdan, assiège le château de Cort- Avignon , et se retire à l'approche du Roi d'Aragon. Quelques armements eurent lieu Tannée suivante, tant en Cerdagne qu'eu Roussillon ; mais ils restèrent sans autre résultat que la proposition d'un combat singulier, faite par le Roi de Majorque à celui d'Aragon, proposition qui, comme toutes celles de ce genre entre Souverains, n'eut aucune suite. Il parait que, durant cette guerre, Jacques reçut du Roi de France des secours d'hommes et d'argent. On a trouvé une quittance de trente mille livres petits

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