Cette armée, la plus nombreuse qu'on
eût encore vue au Pérou, éveilla les soupçons des personnes les plus prudentes et qui avaient le plus d'autorité; elles devinèrent les desseins de Pizarro et réclamèrent à haute voix , ne voulant pas consentir à ce que les Espagnols s'exterminassent par des guerres civiles j elles prétendaient qu'il serait plus convenable que les deux rivaux réglassent leurs différends par un traité. Almagro y consentit volontiers ; mais ce parti était tellement désagréable à Pizarro, qu'il continua à faire ses préparatifs. Cependant de part et d'autre on fit choix de plusieurs ecclésiastiques respectables pour décider la question selon le droit.
13. Ils décidèrent qu'il était douteux à qui Guzco devait appartenir ; qu'Ai magro devait rendre cette ville, etmettreen liberté Fernando Pizarro , et que Francisco Pizarro donnerait à Almagro ce qui lui revenait depuis Cuzco jusqu'aux dernières limites de ses conquêtes dans le Chili. Il fut convenu que les deux généraux se rencontreraient dans le village de Mala,
situé entre Lima et Cuzco, et que chacun n'amènerait que deux des principaux officiers de son armée et un ou deux ecclésiastiques.
14. Almagro répondit qu'il consentait à remettre Fernando Pizarro, mais qu'i 1 ne voulait pas remettre Cuzco , qui lui appartenait incontestablement; que cependant il se rendrait volontiers au rendez-vous pour discuter amicalement ses droits avec son ancien associé. Almagro montra , comme toujours^ autant de candeur que de générosité. Pizarro, qui l'avait de tout temps trompé, craignit de ne pouvoir pas en faire autant dans cette occasion; aussi cachait-il la trahison la plus noire sous des apparences pacifiques. Les deux généraux arrivèrent à Mala : à peine s'étaientils salués comme d'anciens amis, qu'Almagro, averti du coup que l'on préparait, prit aussitôt la fuite et échappa heureusement à Gonzalo Pizarro, qui l'attendait dans une embuscade à la tcte de quarante arquebusiers , pour le massacrer s'il refusait d'accepter les condi-
lions qu'on voulait lui imposer (Gomara, Ibid.y chap. 1 39 ).
15. Le marquis Pizarro fut très-affligé de cet événement , qui retardait l'arrangement de tous ses intérêts. Il aurait donné aussitôt Tordre de terminer les différends par les armes ^ si son frère Fernando n'eût pas été au pouvoir d'Almagro; il n'osa donc pas exécuter ce dessein avant que Fernando eût été mis en liberté. Comme il connaissait le caractère d'ÂImagro, il ne désespéra pas de le tromper de nouveau dans cette occasion. Il lui envoya une ambassade, l'assurant de son amitié et de ses bonnes intentions, lui promettant de n'en venir jamais avec lui à une rupture, et déclarant qu'il le laissait dans l'entière possession non-seulement de tout son gouvernement, mais aussi de la ville de Guzco; qu'il la garderait jusqu'à ce que l'empereur Charles-Quint eût décidé à qui elle devait appartenir , ne demandant autre chose que la liberté de son frère Fernando, qu'il avait l'intention d^envover une seconde
fois à la cour pour solliciter une décision.
16. Almagro, après avoir été trompé tant de fois, le fut encore dans cette occasion ; sa noble générosité dégénéra en crédulité ridicule; il donna aussitôt la liberté à Fernando , se fiant aux paroles et aux promesses de son plus grand ennemi. En vain ses partisans et tous ceux qui lui étaient dévoués voulurent-ils lui ouvrir les yeux et lui démontrer que l'insistance que mettait Pizarro cachait des intentions perverses; mais Diego de Alvarado , homme probe et impartial , qui se trouvait alors àCuzco^ fut, sans le vouloir, cause de la perte d'Almagro. U lui dit qu'il était incroyable que le marquis tramât la trahison dont on parlait , qu'il se donnait pour garant de son honneur, et qu'il le suppliait instamment de faire la paix avec lui en accordant la liberté à son frère. Almagro condescendit promptement aux prières d'un homme de tant de jugement, et qui n'avait d'autre intérêt que celui de la paix publique. Il donna
la liberté à Fernando contre Tavis de tous les siens.^
1 7. Le marquis , voyant le bon succès de ses artifices , envoya , au commencement de 1 538, Fernando PiMrro lui-même, en qualité de chef principal de Tarmée, remercier Almagro de sa liberté, en le privant de la sienne. Tels furent toujours les résultat&de ses' promesses et de ses serments les plus solennels.
1 8. A la vue d'une armée composée de plus de sept cents hommes, Almagro ouvrit les yeux; mais il était trop tard, et il reconnut que sa perte était prochaine; malgré cela, quoiqu'il fût très-affaibli par l'âge et les fatigues, et n'eût avec lui que cinq cents hommes, il se prépara au combat, et alla attendre son ennemi dans une plaine voisine, afin de pouvoir faire usage de sa cavalerie.
'^Q. Des nuées d'Indiens couronnaient les montagnes, attendant le résultat de ce combat entre leurs deux ennemis , afin de savoir lequel des deux ils devaient ensuite attaquer
à leur tour. Les deux armées s'étant rencontrées dans les Satinas , à deux railles de CuzeOy le 26 avril 1 538, oublièrent tous leurs devoirs envers leur patrie et leur souverain commun, et se livrèrent un sanglant combat. Almagro , qui ne pouvait pas se tenir à cheval à cause de sa faiblesse , se fit porter sur une hauteur voisine pour être témoin de sa disgrâce.
20. Le grand nombre de vétérans qu'il y avait dans son armée , et la supériorité de sa cavalerie, firent longtemps hésiter la victoire; mais, grâce à la supériorité du nombre et surtout aux deux compagnies d'arquebusiers , leQ premières que l'on eût vues au Pérou, les Pizarro finirent par remporter une victoire complète. Le nombre des morts qui restèrent sur le champ de bataille fut de cent quarante, sans compter un grand nombre de blessés.
Almagro voulut fuir, mais on l'atteignit bientôt, et on le mit dans une étroite prison. Les vainqueurs firent un abus honteux de leur
victoire; ils saccagèrent la ville comme si elle eût été ennemie, et la dépouillèrent non-seulement de ce qui lui restait de ses anciennes richesses , mais aussi de tout ce que les partisans d'Almagro y possédaient; enfin ils allèrent jusqu'à donner froidement la mort à quelques-uns de ses officiers.
21 . Manco-Gapac avait observé avec joie la marche de ces événements; il était fidèlement instruit par ses espions de leurs moindres circonstances ; il fut d'abord tenté de tomber avec toute son armée sur le parti triomphant, qui n'était occupé qu'à satisfaire ses passions; mais il fut arrêté par la réflexion que , même s'il triomphait cette fois des Espagnols, jamais il ne pourrait rester tranquille possesseur de l'empire.
22. Par l'amitié et la confiance que Fernando Pizarro lui avait accordée, il était instruit de la puissance de l'Espagne , et du grand intérêt qu'avait l'empereur Charles- Quint à conserver le Pérou. I! savait qu'il pourrait
envoyer très-facilement des troupes et des armées d'Europe lorsque ses colonies d'Amérique en manqueraient. Il se décida donc, d'après l'avis des principaux chefs qui formaient son conseil , de laisser le champ libre aux Européens, et de se rendre dans les montagnes de la province de Villca-Bamba, pour y établir une monarchie tranquille et assurée par la Torce naturelle du pays. Il s'y retira en effet avec quarante mille Indiens , et y régna sans jamais être inquiété jusqu'à l'année 1 553, qu'il mourut, laissant la couronne à son fils aîné Sayri-Tupac.
23. Les deux Pizarro avaient reçu des ordres et des instructions de leur frère pour toutes les circonstances qui pouvaient se présenter. Voyant qu'ils n'avaient rien à craindre des Indiens, ils ne pensèrent qu'à effectuei* le dessein qu'ils méditaient. Ils avaient résolu la mort d'Almagro , mais ils n'osaient mettre à exécution ce projet tant que ses formidables partisans seraient réunis. Ils résolurent donc
de lés diviser et de les envoyer au loin sous le prétexte d'une expédition ou d'une conquête urgente.
24. Poussés cependant par la haine et l'esprit de vengeance , ils eurent l'imprudence de les priver de tous les emplois avantageux et de les distribuer à leurs partisans. Les Almagristes furent envoyés à la conquête du Chili ^ sous le commandement du capitaine Pedro de Valdivia; le capitaine Gomez de Alvarado, à celle de la province de Guanueo ; le capitaine Francisco Ghaves marcha contre les Indiens qui inquiétaient encore la ville deTruxillo; le capitaine Pedro de Vergara alla tenter la conquête des Pacamoros , sur les dernières limites du royaume de Quito; le capitaine Juan Perez de Vergara continua la conquête des Chachapoyas ; le capitaine Francisco de Orellana alla rétablir la colonie de Guayaquil , et le capitaine Pedro de Anzurez alla soumettre les provinces du Collao, et fonder la ville de Ghuquisaca , aidés par les deux Pizarro en personne.
25. Tous les amis d'Almagro ayant été dispersés de cette manière, celui-ci fut condamné à mort. Il fut d'abord effrayé de cette terrible sentence, et s'eflForca en vain d'émouvoir la pitié de ses plus grands ennemis. Le capitaine Di^o de Alvarado intercéda fortement en sa faveur : c'était par ses conseils qu'il avait mis en liberté Fernando Pizarro, et il voulait que eelui-ci , dans cette occasion , se Joignit à lui , et se conduisit en gentilhomme; mais nonseulement il rejeta ses prières et ses observations, mais il les repoussa d'une manière indigne et offensante. Almagro, voyant qu'il ne pouvait échapper à son sort, déclara héritier de tous ses biens et de tous ses droits son fils Diego d'Almagro, qui était né d'une Indienne de Panama; il le recommanda vivement à Juan de Rada, homme d'un esprit élevé et d'un courage intrépide, qui lui promit de faire pour son fils tout ce qu'il pourrait.
26. Il reçut la mort avec sang-froid et avec une noble et généreuse résignation. Il fut
d'abord étranglé secrètement dans sa prison , et ensuite décapité publiquement au mois de juillet 1538, à Fâge de soixante-quinze ans.
Il était d'une basse origine, et même enfant trouvé, car on ne put jamais découvrir en Espagne qui était son père. Cependant il était plein des plus nobles qualités; son honneur était pur, et jamais il n'aurait manqué à sa parole ; il était généreux , même avec ses plus grands ennemis. Sa libéralité allait jusqu'à déchirer des obligations en règle de cent mille pesos d'or, en présence de ceux qui, par le mauvais état de leurs affaires, étaient hors d'état de les acquitter. Courageux et d'un grand caractère, il n'avait d'autres défauts qu'une ambition démesurée d'honneur et de gloire.
Aussitôt après sa mort, le capitaine Diego de Al varado disparut de Cuzco; les procédés des Pizarro l'avaient tellement offensé qu'il se hâta de se rendre secrètement à la cour d'Espagne.