QUATRIÈME APPENDICE
HISTOIRE DU ROYAUME DE YUÉ fg-
Voilà un titre qui surprendra plus d*un lecteur. Quoi donc ! Ce royaume a eu une si grande étendue, il a duré «tant d'années; son histoire ne formera qu'un appendice de quelques pages ! Est-ce bien possible?
Et pourtant, nous en sommes réduit là! Ce pays n'a pas d'histoire; il n'a pas même de légendes; sur plus de trente générations de rois, on ne connaît rien. Ce peuple était sauvage; il n'eut que peu de relations avec les autres nations ; il ne semble même pas avoir atteint cette demi civilisation que nous avons trouvée chez son voisin et rival, le royaume de Ou ^. Assurément, il s'est passé chez lui bien des événements, bien des révolutions peut-être ; personne n'en a écrit l'histoire ; ou bien elle n'est pas parvenue jusqu'à nous ; nos recherches ont été infructueuses.
S'il existe quelque part des documents quelconques, nous serions bien reconnaissants à celui qui aurait la bonté de nous mettre sur la voie; nous n'épargnerions aucune peine pour compléter le peu que avons trouvé.
La maison régnante prétendait descendre du grand Yu ^ (2205-2197), dont le cinquième descendant, l'empereur Chaok*ang *\^ jÎ^ (2079-2057) aurait envoyé un de ses fils cadets à Koei-ki ^ ||, pour régner dans ce lointain pays.
D'après les uns, ce prince s'appelait Ou-yu |t j^: d'après les autres, il se serait appelé Yu-yué j[f^ jg, d'où serait venu le nom de ce royaume. Sa capitale était au nord de la montagne Koei-ki # H (1) ; au sud du lac [ jjB ;J: ^], il y avait un fameux sanctuaire, dédié au grand Yu.
Car on prétend qu'en visitant la Chine tout entière, il serait venu là, aurait réuni tous ses vassaux, sur la montagne Mao-chan
(1) La montaprne de Koei-ki = est à 12 11 sud-est de Chao-hing fou i@ ^^ jgf [Tché-kiang îÇr Ûll- Là aussi se trouvait l'ancienne capitale, Yué-wang-tch*eng j^ i jiS* A 58 li à l'est de la m^me préfecture, il y a une vieille ville, nommée Heou-tch'eng ^ iR» qui aurait été la capitale primitive de Yu-yué (g. Fa., vol. 92, p. 4).
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H^ ill (1)) y aurait récompensé tous les mérites, puis serait mort, et aurait été enterré sur cette montagne à jamais sanctifiée.
Quoi qu'il en soit, le prince aurait pris les moeurs des habitants ; il se tatouait le corps comme eux, dit-on ; il se coupait les cheveux, et se vêtait comme eux ; il défricha et cultiva le pays, puis y bâtit une ville qui devint sa capitale.
A répoque de l'empereur King-wang ^ 3E) d^ la dynastie Tcheou J9 (519-476), nous trouvons le nom d'un roi de Yué; c'est Fou-tan ^ ^', alors ce pays devait avoir quelque puissance ; car Yun-tch'ang ^ ^, fils de Fou^-tan, osait résister au roi de Ou, et même lui faire la guerre; il mourut en 497.
Son fils Keou-tsien ^ H (496-465)^ nommé aussi Tan-tche Bl ftf dès la première année de son règne, remportait une grande victoire, à Tsoei-li 4^ ^; le roi de Ou mourut des blessures qu'il y avait reçues; mais, deux ans plus tard, son fils Fou^tch'al ^ H prenait une glorieuse revanche, à Fou-tsiao ^ ^ (2).
En 473, Keou-tsien ayant abattu le royaume de Ou, devint le prince le plus puissant de toute la Chine; selon quelques auteurs, il fut même compté parmi les cinq grands chefe des vassaux [ou pé 5& fl^]* Mais ce fut une gloire éphémère: ses successeurs n'ayant pas hérité dé son génie, ne tardèrent pas à tomber sous les coups de Tcheou ^. —
Le premier est Lou-yng |^ ^ ou Che*yu US J^ (464-459).
Le 2èTne Pou-cheou ^ :^ ou Mong-kou 1^ jj (458-449).
Le 3ème Wong ^ ou Tchou-keou ^ ^ (448-412), eut pour femme une princesse de Ts^in j^; il parait avoir été un peu plus actif; en 415, il s'emparait de la petite principauté de Teng |^; en 414, il prenait celle de Tan J^g (3).
Le \^T^^ I jg (411-375), transféra sa capitale à Sou-tcheou jJH ^ (Kiang-sou) ; il fut assassiné, à la 7^nie lune, par son fils
(3) La montagne Mao-chan=ou Miao-chan 'S Ul^c'est la montagne Koeiki=On dit que c'est le grand Yu qui lui aurait donné ce nom ; c'est-à-dire montagne où l'on rendit les comptes de Tadrainisti'ation LS fflJ' pour récompenser les bons vassatix, et punir les mauvais. Cette montagne a encore beaucoup d'autres noms.
En 210, Che Hoang-ti "^ Jg %^ roi de Ts4n ÎR ^ y vint offrir un sacrifice au
grand Yu. Bile continue à Atre viaitée par les curieux et les devÔts, qui y viennent de fort loin.
(i) T8oei-li=étaità451i sud-ouest de Kia-hing fou Wt 9^ M [Tohé-kiang.) [g. Fa., vol. 91, p. 2i.
La montagne Fou-tsiao = appelée encore Pao-chan c£ lij=e8tà 85 11 sud-ouest
de Sou-tcheou fou flc t\ /IÎ » au milieu du lac T*ai-hou >(c iR [Kiang-sou] (g. Fa. vol. 24, p. 7).
(2) Teng= était à 14 lî sud-ouest de Teng-hien )|$ JRlf qui est à 140 li sud-est de Yen- tcheou ^ t\ [Chan-tong] (p. Fa , vol. 10, p. 9).
Tan= était à 100 li sud-ouest de Tan-tch'eng bien $|S Jdl )||< qui est & 129 li sudest de I-tcheou uT ?H £Chan-tong] (p. Fa., vol. 10, p. 30).
TchoU'kieou |^ ^ qui à son tour fut massacré par le peuple, à la lOème lune. La révolution plaça sur le trône Ts^ouo-tche ^ j^^ qui ne régna qu'un an.
Le Sème Tse-heou ^ g| ou Ou Yu-tche ^^ ^ :t (373-361) ; celui-ci avait été mis sur le trône par Ghe-kiu ^ g, chef des seigneurs révolutionnaires; il semble avoir eu un troisième nom, Mang-ngan ^ $, mais il fut massacré par le frère de son bienfaiteur, le seigneur Tchong Jg», qui établit un nouveau roi, à savoir :
Le Gème Ou-tchoan j|^ g| (369-353), encore nommé Tan Tchoumao yi VU 90 ^^ aussi Tse-seou f ^.
Le 7ème Ou-kiang |ft g| (352-334), frère du précédent.
Du moins, voilà un peu de chronologie ! Ce qu'on raconte par ailleurs, n'est que légende; et l'on ne sait à qui l'attribuer. Donnons quelques sprécimens:
Le recueil de Li Pou-wei g >f! :$:, vol. 9, p. 11, dit ceci: Gheou jf (1), roi de Yué, avait quatre fils; Yu J/i, son frère, voulait les massacrer, pour s'assurer la succession ; il en avait déjà fait mourir trois ; mais le peuple ayant exécré publiquement ce crime, le roi prit un peu de courage, et empêcha le meurtre du 4ème. Oe fils dénaturé, craignant malgré tout pour sa vie, s'appuya sur le parti opposé à son oncle, et vint assiéger son propre père dans son palais. Dans sa détresse, le roi se lamentait en disant: hélas! j& n'ai pas écouté les conseils démon frère ; voilà pourquoi je suis réduit à cette extrémité ! et l'on ajoute: c'est le fait d'un homme imprudent et imprévoyant. — Ce récit a l'air fabuleux; il semble raconté (nous dirions mieux inventé)^ pour servir d'exemple à la théorie énoncée.
Le même Li Pou-wei, vol. 9, p. 7, rapporte le trait suivant: Tchoang ^, grand-officier de Ts4 H^, demanda la permission d'aller, faire la guerre au pays de Yué; le roi T4en-houo Q ^ (386-384) répondit: mes prédécesseurs m'ont recommandé de ne pas m' attaquer aux gens de ce pays; ce sont des fauves, des tigres! — L'officier reprit: autrefois, oui, c'était bien vrai; mais maintenant les fauves et les tigres sont morts ; ils ne sont plus à craindre! — Le roi répondit: je veux consulter mon ministre Hiaotse ^ ^. Celui-ci donna raison à son maître, bien entendu : le tigre était mort, dit-il ; mais il vient de ressusciter, parce qu'il a pour soi le peuple et l'opinion publique; il pourra donc entreprendre de grandes choses !
C'est encore un aphorisme de lettré, appuyé d'une histoire; n'est-ce pas écrit pour confirmer la théorie ?
Un dernier exemple, tiré du même Li Pou-wei, vol. 2, p. 4: Dans les intrigues et les révolutions de cour, les gens de Yué
(1) Ce roi est peut-être celui qui est appelé plus haut I m* *""
avaient déjà massacré trois princes. Le roi Gheou j^ eut peur ; il s'enfuit et se cacha dans une caverne. Le peuple l'ayant longtemps cherché, finit par le trouver; mais le roi ne voulait pas sortir de ; sa retraite ; on fut obligé de Tenfumer, comme un renard, en brûlant des plantes d'absinthe. Le char royal était tout prêt; en y montant, Cheou leva les yeux vers le ciel, en disant: ainsi donc, seigneur, vous n'avez pas voulu me lâcher! — Et Ton ajoute : ce n'est pas que ce prince refusât de gouverner : il redoutait seulement les angoisses attachées à la couronne! Ce n'est pas lui qui eût une vie pour monter sur le trône! Mais le peuple persistait à l'avoir pour roi.
Hoai Nan-tse îïi || 4F» vol. 1, p. 8, dit qu'il s'agit du roi I Jg; ci-dessus; d'autres auteurs sont du même avis, et assurent qu'avant lui le pays n'avait pas commis d'atrocités si sauvages.
Peut-être le récit s'applique-t-il à Ou-tchoan |tt j|^ ; car avant ce prince il y eut de grandes révolutions ; et tout présageait la ruine de Yué.
Ce qu'il y a d'historique sur ce pays, nous l'avons donné: 1® dans notre histoire du royaume de Ou ^, à propos des guerres de Keou-tsien ^ |y|; 2% dans notre histoire du royaume de Tch'ou, qui relate l'extinction de Yué, à l'année 334.
Les noms des rois de Yué, tels qu'ils nous ont été transmis, ne sont pas chinois; c'étaient probablement des sauvages venus du sud., et qui avaient eu la bonne fortune de s'emparer de ces pays plus civilisés; mais ils furent incapables de se dégrossir et de gouverner ; aussi tout leur échappa.
Les grands commentaires officiels de la cour impériale parlent de ce royaume, à propos du tch'oen-ts'ieou ^ ^, dans leur fànîeux recueil Hoang-ts'ing-king-kiai ^ 8| S Jlff ^^^' ^^» p. 14, mais ils ne font pas plus de lumière.
PRIMCIBB ET BOIS