‹ Histoire du Second Empire. Tome sixièmeChapitre 2 sur 18 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

railler son incapacité. Plus tard, son trône ayant été établi par la violence et consacré par le suffrage populaire, tant de bonheur éblouil non seulement les âmes vulgaires qui $*enchainent au succès, mais aussi les esprits élevés qui osent discuter les arrêts de la fortune. En6n les revers vinrent et tellement poignants que toute réprobation se perd dans une immense pitié. Il arriva donc que les jugements de Popinion ne placèrent jamais le Prince à son vrai niveau. Au milieu de tant de vicissitudes, il est pourtant possible de ressaisir la trame de cette étrange existence. Dans les aventures de sa jeunesse, Napoléon s'était fait conspirateur; puis dans les longs loisirs de sa captivité, il s'était engourdi dans le rêve. Cette double tendance le pénétra si bien qu'elle absorba tout le reste. Rêveur et conspirateur, il le fiit sur le trône et toujours; rêveur extraordinaire avec un pouvoir absolu pour réaliser ses rêves; conspirateur plus extraordinaire encore qui, ayant en main toutes les ressources de la puissance officielle, préféra aux négociations ouvertes les menées souterraines, à la diplomatie accréditée les agents secrets, aux conseils les conciliabules, à la publicité le mystère, et cela en vrai dilettante qui, après avoir pratiqué les ténèbres par nécessité, s'y complaît par habitude ou par goût et prend plaisir à brouiller ses traces au point de s'égarer lui-même. Tout en lui fut contraste. On le vit conduire des intrigues compliquées comme s'il eût étudié Machiavel, puis caresser des utopies humanitaires comme s'il eût voulu copier Don Quichotte. Il poussa, et (chose singulière) dans les mêmes entreprises, le calcul jusqu'à la duplicité et le désintéressement jusqu'à la duperie. Ses rêves, à la fois ambitieux et débiles, ne furent ni dun esprit médiocre ni d'un esprit sain; ce qui lui fit le plus d'horreur, ce fut la routine; plutôt que de cheminer dans l'ornière, il eût préféré côtoyer

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Tablme, il le côtoya en efFet, et si bien qu'il finit par y tomber en y précipitant son pays. Il fit beaucoup de fautes, mais d'une façon triomphante et avec des airs de profondeur qui éblouirent ses amis et déconcertèrent quelque temps ses ennemis. Même quand ses actes furent contradictoires ou misérables, son langage fut toujours d'une haute envergure qui dépassait fort le commun des hommes. Suivant la tradition napoléonienne, il affecta le dédain de la théorie, de V idéologie, et se montra pourtant théoricien plus que personne; de toutes ces théories la plus fameuse fut celle des nationalités, et dans cette voie, il poussa l'esprit de chimères jusqu'au plus criminel aveuglement. Après avoir proclamé maintes fois son dédain pour les hommes de parole, il se livra à eux sur la fin de son règne au point de s'asservir à leur joug. Il eut de nobles échappées, des aspirations généreuses, mais avec une perpétuelle confusion de ce qui fait de l'effet et de ce qui est vraiment grand. Ne pouvant être tout à fait homme d'État, il fut du moins le plus parfait des machinistes ; avec un art consommé, il aménagea son théâtre pour amuser, surprendre, éblouir son peuple et l'Europe. Tout cela dura jusqu'à ce que, l'artifice se découvrant, la toile fut déchirée, les feux de la rampe éteints et les acteurs mis en pièces. D'un mot on peut résumer le prince : avec des qualités non vulgaires, il eut tout ce qui fait les souverains funestes, à savoir les hautes visées, sans le bon sens qui sait les ramener à leurs proportions pratiques et sans la prévoyante sagesse qui seule peut les réaliser.

Et cependant, quelque rigoureux que soit ce jugement, il se dégage de cette vie une impression plus mélancolique qu'irritée. Sévère pour le monarque, l'avenir ne manquera pas de rappeler ce qui atténue ses fautes. Un groupe bruyant se rencontra pour acclamer ses œuvres les plus suspectes et

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raffermir en ses plus fatales erreurs. Les meilleurs serviteurs du pays étant à l'écart, il ne trouva que peu de lumières dans son entourage immédiat et demeura isolé au milieu de courtisans plus empressés à se desservir mutuellement qu'à soutenir le maître commun. Ceux qui, au dehors, lui furent le plus néfastes se présentèrent à lui sous la traîtreuse apparence d'alliés, presque d'associés; ces ennemis, déguisés en complices, s'appelaient Cavour ou Bismarck et étaient les plus retors de leur temps et peut-être de tons les temps. Par une compensation stérile, hélas! pour le pays, mais équitable à rappeler, l'homme racheta par ses qualités personnelles quelques-uns des égarements du souverain. En face des fléaux publics et au milieu des conspirations, il déploya un courage simple et calme qui conquit même ses adversaires. Il fut généreux et jusqu'à la profusion. Quelles que fussent les rigueurs de la politique, son penchant le porta presque toujours vers la clémence. Sa constante bonté lui valut quelques affections durables qui l'honorèrent et s'honorèrent elles-mêmes par une fidélité plus forte que la disgrâce. Il eut le louable désir de la paix civile et l'ambition de rétablir la liberté qu'il avait jadis abattue. Par-dessus tout, il aima le peuple, non pas spécialement le sien (car il était plus hunîanitaire que patriote), mais tous les peuples, c'est-à-dire les pauvres, les faibles, les déshérités. A la nouvelle de sa mort, l'un de ses adversaires disait : « Je l'ai combattu, mais je n'ai pu me résigner à le haïr. » Ce mot peint bien, je crois, la pensée commune; et par une singulière indulgence, faite de compassion, faite aussi de gratitude pour une ancienne prospérité, la nation, qui a tant souffert des erreurs de son souverain, se contente de ne pas le regretter.

Tel m'apparait, sous ces traits multiples et complexes, le

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prince dont je voudrais retracer le règne. Les deux premiers volumes que je publie aujourd'hui nous conduiront à travers les temps paisibles et ce qu'on a appelé les années heureuses. Bientôt, je Tespère, sera complétée cette tâche dont le puissant attrait m'attire et dont retendue m'effraye. Et maintenant, j'en ai dit assez pour expliquer mon dessein. Quant aux leçons qui naissent de la longue histoire du second Empire, elles sont trop nombreuses pour qu'il soit permis d'y toucher ici, et elles se dérouleront au fur et à mesure des événements. En terminant, je demande humblement à Dieu de daigner faire que ces leçons, ces graves et lamentables leçons, ressortant dans la suite du récit avec assez de clarté pour que le récit même ne soit point inutile. C'est la plus haute taveur que j'ose solliciter de sa bonté.

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