Histoire du siecle, 1789-1889
Le prerniei* vagissement du siècle est un rugissement : voici Mirabeau, r orateur à la fa(‘e de lion, Fliomme d’État dont râme enüévi'ée est l’âme même de la Révolution. Autour de lui, l’élite de (‘es États généraux, qui sont eux-mêmes l’élite de la Fi‘an(;e nouvelle qui s’éveille. Jamais plus de talents variés, plus d’ardeurs ])atriotiques, n’ont été réunis dans une même assemblée. — Voici les constituants qui vont prêter le serment du Jeu de La urne : les deux Lameth se pencbent sur Duport (J ni lit un manifeste où bégayent les premières volontés du I)euple ; Don Gueriæ dit à Le Chapelier que les couvents mystérieux, comme les places publiques d’Aix et d’Arles, encore toutes pleines du tonnerre de Mirabeau, ont tressailli au souille de la Révolution; Philippe-Égalité perce sous le dm* d’ORLÉANS qui n’est encore que le héros d’Ouessant : délaissant les rangs de la noblesse, il cherche à se mêler au bataillon du tiers; Sieyès écrit l’esquisse de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. — Ici le groupe des grands seigneurs })hilosophes, élèves de Jean-Jacques et de Voltaire, qui demain, dans la nuit du 4 août, immoleront les privilèges de l’aristocratie sur l’autel de la Patrie : Mathieu de Montmorency, le duc de Liancourt, (xui fera à Louis XVI la réponse célèbre : « Non, sire, ce n’est pas une émeute, c’est une révolution! » le duc de Broglie qui commande à Strasbourg le régiment où Rouget de l’Isle est sergent ; Ghoiseul, qui vient de Corse où Bonaparte promène ses premiers uniformes : Beauharnats dont le frère est tombé d’hier amoureux de
Joséphine; vie cardinal de La Rochefoucauld ei le due de Noailles, Lally-Tollendal qui venge la mémoire de son père et d’ Aiguillon qui plisse sa lèvre dédaigneuse devant les injures des pamphlétaires de la cour. Sur le banc de marbre, le vieux paysan Gérard murmure le cantique de Siméon : « Il a donc vécu assez pour voir ces choses ! » Mounier, le précurseur de Vizille, qui fut Tâme des États généraux du Dauphiné, entretient avec l’autorité calme et sévère d’un ancêtre les jeunes représentants qui l’entourent, Tardent Rabaud-Saint-Étienne, le grave Roederer, Prieur, enthousiaste, Barnave, sentimental. Et M. le marquis de Dreux-Brézé, rose et blanc, reçoit comme un affront l’apostrophe qui envoie son nom à la postérité.
Au pied de la statue équestre du génie ailé qui sonne la diane du siècle, Necker, son compte-rendu à la main, l’austère et probe Genevois, aborde Bailly. Hier, l’Académie; aujourd’hui, TTIôtel de ville où il déploiera le premier drapeau tricolore; demain l’échafaud où il ne tremblera que de froid.
Sur la plate-forme de marbre blanc, dans l’encadrement joyeux c[ui s’ouvre sur la royale demeure des Tuileries, le groupe souriant de la Cour qui ne voit rien, qui n’entend rien: Louis XVI, bon, doux et gras, dont l’habit orangé, chamarré de plaques et de dentelles, le cordon bleu du Saint-Esprit en écharpe ; près de lui la Reine, la belle Autrichienne, qui étale en éventail ses paniers de brocart d’argent ; elle vient du bal de l’Opéra, où elle se plaint de n’avoir pas même été insultée ; elle va à la guillotine, où elle montera plus flère qu’aux mar- (‘hes même du trône ; les Enfants de France, Madame Royale et le Dauphin sont sérieux; Madame Élisabeth, toujours recueillie, pense à son salut ; les belles dames Lamballe et POLIGNAC, badinent avec 89. Sur les degrés de l’escalier, les courtisans papillonnent : « Madame dit Galonné à la Reine, si c’.est possible, c’est fait, si c’est impossible, cela se fera. » Voici Rohan, le cardinal du collier, qui marivaude : « Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan je suis! » puis Breteuil qui fredonne, Gondé qui commandera l’armée de Goblentz, Bouillé qui fournira sa plus mauvaise rime à la Marseillaise...
Lafayette, dans l’uniforme blanc et bleu, le « général des
bleuets», le héros de la guerre d’Amérique, le chef delà jeune garde nationale, descend les marches; il a averti, il n’a pas été écouté ; il abandonne à son aveuglement ce monde qui ne comprend pas, qui s’obstine à se perdre. Et d’Esprémenil, d’Aligre, Beauveau haussent les épaules.
Le Palais-Royal, où verdoient les marronniers qui donneront aux vainqueurs du 14 Juillet leurs premières cocardes ; la Bastille dresse pour la dernière fois ses tours dans le ciel qui se charge de nuages; la Révolution se fâche... Renversé sur la balustrade du fond, Camille Desmoulins, l’enfant sublime, harangue la foule qui monte comme une marée, s’insurge contre le renvoi de Negker ; adossée à la balustrade - de devant, Théroigne de Mérigourt, l’amazone héroïciue et ' folle de la Révolution, sourit à l’émeute qui gronde; Gégile Renaud est près d’elle ; et, plus bas, le bon docteur Guillotin explique à ses deux collègues en philanthropie, Volney, l’auteur des Ridnes, et Condorcet, l’auteur de V Esquisse des Progrès de V Esprit humain^ la machine humanitaire cj[u’il vient d’inventer.
I Cependant, Garat chantonne à Joseph Chénier son dernier
I refrain : « J’aime mon mal, j’en veux mourir », et Chénier,
‘ en retour, murmure à Garat les premières strophes ailées du
Champ du Départ. Au loin, la perspective rayonnante du I Champ-de-Mars : la fête de la Fédération où la France jura
^ le serment d’amour et de fidélité, où Talleyrand, évêciue
i d’Autun, dit la messe....
Sous la courbe élégante du second arceau, Madame Roland et sa cour. Manon Phlipon est Tâme de la Gironde qui esl elle-même la Heur de TAssemblée législative. Voici Vergniaud, à râme de leu; Guadet, au cœur d’or; le sage Gensonné, l’amoureux Louvet, le stoïque Valazé, l’intrépide Brissot, le ])eau Barbaroux et Buzot, l’ami préféré; Roland, le maiL médite et songe.
Et la République lait son entrée dans le monde, la grande République qui remplit le monde et l’histoire d’admiration éternelle et d’horreur sacrée.
A gauche de l’escalier, d’ou descend l’ange de l’assassinat, la cornélienne Charlotte, se mêlent les groupes tumultueux de la Convention, des Jacobins et de la Commune de Paris, les meilleurs et les pires, les fous et les sages, les victimes et les bourreaux, Danton qui rugit, Marat qui ricane, Robespierri^, dans l’habit bleu barbeau à boutons d’or, qui professe ; le beau Saint-Just et l’affreux Hébert ; Maillard, qui ramena de Versailles « le boulanger, la boulangère et le mitron»; Santerre le brasseur, toujours ivre; Lavoisier^ le chimiste toujours impassible, qui demande, en vain, au pied de la guillotine, un quart d’heure pour résoudre un dernier problème; Fréron et Chaumette, Fouquier-Tin ville et Lebas, Gollot et Fabre d’Eglantine, Dumas et Henriot, Robert Lindet et Pache, Isnard et Gambon, André Chénier et Rouget del’Isle, l’austère Pétion et le fougueux Drouet, et Gouthon , le culde-jatte, {]ui dédaigne Robespierre : « Si j’avais ses jambes et s’il avait... mon âme! »
A droite derescaliei*, le groupe des généraux et des soldats. La coalition des rois a lancé sur la France ses quatorze armées : la patrie est en danger ; les défilés de l’Argonue seront les Thermopyles de la France. Les voilà d’alDord, les généraux de la vieille armée royale, Kellermaxn et Dumou-' RIEZ, Lugkner et Roghambeau, les vainqueurs de Jemmapes et de almy ouvrant la voie aux généraux improvisés, Hoghe et Margeau, Joübert et Houghard, Pighegru, qui enleva d’assaut, à la tête de ses escadrons, les Hottes de Hollande emprisonnées dans les glaces ; Gustine qui pf^it Mayence, Masséna (pli emporta Zurich, Moreau qui menac^a Vienne, et les soldats d’Égypte, Menou, Caffarelli, cet Hercule : Kléber, ce Scipion ; Desaix, l’amiral Brueix et Monge, et La T(3ur d’Auvergne, le l)remier grenadier de France... Carnot ordonne la vicloire el le jietit tombour Barra bat la charge.
La loge des Chouans : la Vendée s’insurge contre la patrie et ajoute à la légende nationale : La Roghe.jagquelein, Cathe- LiNEAU, Charette, Lesgure, le garde-chasse Stofflet, héros de Walter Scott qui iraversent une époque de Dante, el le sombre Cadoudal.
La Révolution est victorieuse : . après l’elîroyahle el tragique tourmente, l’entr’acte du Directoire. On demandait à Sieyès : « Que faisiez-vous pendant la Terreur ? — J’ai vécu. » Ceux (pii ont survécu s’abandonnent avec frénésie à la joie de vivre : l’art et l’amour reprennent leurs droits. Ici, les directeurs, bariolés de rouge pourpre et de bleu marin, poudrés, frisés et empanachés, entourent les grandes coquettes, sensibles ou
marmoréennes, mais tontes déshabillées en Grecques et en Romaines, et tontes assez lieiles pour ne paraître jamais, être trop vêtues. Barras est roi, Lange est sa reine ; Rewbel suit, an cliemin de la joie, la tunique blanche de Mme Tallien, et celui qui sera le machiniste du 18 brumaire, Lucien Bonaparte, met sa loque auxiiieds nus de Mme Récamier, que son frère enverra en exil.
Plus haut, dans la dernière loge, autour de Mme de Staei. entnrlianée, les peintres, les sculpteurs, les hommes de lettres : Hoüdon passera du buste de Diderot à celui du Premier Consul : David, du portrait du divin Marat à celui de Napoléon empereur : ils restent le peintre et le sculpteur impeccables. Méhul a (dianté le Vengeur; il chantera la Paix. Prud’hon rajeuni' Raphaël, Talma ressuscite Corneille, Benjamin Constant vit Adolphe en attendant qu’il l’écrive, et ^1. le vicomte de Cha- TEAUBRiANT s’appelle René.
Un dais de pourpre et d’or, couronné d’aigles de bronze aux ailes déployées : l’Empire, qui succède au Consulat comme le jour éclatant à l’aurore. Sur la terrasse, le cercle galant des jeunes femmes qui portent des noms de victoires : Elchin- GEN, Abrantès, Montebello; Rivoli, et près d’elles, empressés et souriants, les frères de l’Empereur, les ducs et princes d’aujourd’hui, régicides d’hier, les ministres et les ambassa- ! deurs, constellés de croix. Tous, Joseph et Louis Bonaparte, î Eontanes et Fouché, Régnault de Saint-Angély et Lebrun, JuNOT et rarchi-chancelier Cambacérès, posent, sans s’en- clou- \
ter, pour Mme de Rémus at, qui prépare ses Mémoires et sourit à M. le prince de Talleyrand.
Debout devant le trône, sur un tapis d’azur semé d’abeilles, entourée de l’essaim des sœurs et belles-sœurs de l’Empereur, — la sage Élise, l’ardente Caroline, Pauline, marbre vivant; IIORTENSE, rieuse et tendre ; — l’impératrice Joséphine, « la grâce plus belle encore que la beauté » . sourit au défilé de l’épopée impériale qui passe ...
Napoléon salue : quelle victoire a-t-il ajoutée à la liste triomphale que les artistes gravent sur le bronze de la colonne Ven dôme ou le granit de l’arc de l’Étoile? à quel pays vaincu addl arraché de nouvelles provinces? dans quelle capitale domptée est il entré à la tête des légions de la République et de l’Empire? 11 est là, calme, insensible, roulant dans sa pensée protonde les conquêtes de demain. Les grenadiers présentent l’arme, les drapeaux frissonnent au vent, les cuirassiers scintillent au clair soleil, et, déboucfiant de l’immense avenue, étincelants de broderies d’or, dans la poussière et sous les applaudissements, les lieutenants font cabrer sous eux les chevaux de parade. L’Europe, duTage à l’Oural, sait leurs noms. Ici, l’impétueux Murat, que la Révolution trouva postillon et que l’Empereur a déguisé en roi ; Duroc, la loyauté fait homme ; Augereau, qui empoi'ta Gastiglione, et Masséna, qui défendit Gènes; Bernadotte et Marmont, Mongey et Mortier. Là, ce héros sans tache, Lannes, et ce soldat sans peur, Ney : Bes- SiÈRES et Davoust, Soult et Sughet, Brune et Berthier... El demain, à l’aube, en l'oute pour de nouveaux combats, de nouvelles victoires, de nouvelles conquêtes!
Le second Empire d’Occideni s’esi etlondré. Ici, la France. H là, rEurope: la coalition a fini par remporter, cent contre un. La garde est morte sans s’ètre rendue et, nouveau Proméiliee, le Titan ciue les ])alles ont respecté dans le dernier carré de Waterloo esL captif dans File lointaine, au milieu de rOcéan. Voici la Restauiution : les Bourbons sont revenus, mais après avoir juré la Cliarte qui consacre les conquêtes de la Révolution et qui fonde, au milieu de la paix, la liberté parlementaire. Sur la tei'i'asse des Tuileries, le sage Louis XVHl pacifie les partis en marmotant une odelette d’Horace. Mme DU Gayla, Égérie rebondie, écoute, sans en avoir l’air, le cardinal de Clermont-Tonnerre qui se plaint à M. de Frayssi- Nous de la faveur croissante du brillant Decazes. Le duc de Richelieu a signé de ce matin le traité qui libère le territoire: (fouvioN-SAiNT-CYR, Magdünald et Molitor défendent les droits de la vieille armée ; la Bourdonnaye raconte au duc de Plaças la deiTiière séance or-ageuse de la Chambre où l’éloquence fran(;aise, muselée pendant vingt années, a repris la parole. A droite, au centre, à gauche, les orateurs surgissent, Villèle et DE Serre, Peyronnet et Martignag, le général Foy et ^Manuel, Laffitte et Casimir Périer. L’ingrat Adolphe, Ben- •lAMiN Constant, a dit adieu à l’amour: il est tout entier au droit constitutionnel. Mais Lafayette a retrouvé l’ardeur des belles années et souiit aux conspirations militaires, au général Berton, aux sergents de la Rochelle, jeunes fous qui traitent la discipline à la housarde et qui prononcent Liberté « Napoléon «.
Cependant le pavillon Marsan s’agite et la duchesse d’AncouLÈME le mène, la duchesse, « le seul homme de sa famille ». disait l’Empereur. Le duc d’Angoulème a renoncé à ses droits
en fHveui'de renlanl dn Miraele, le tils poslliiuiie de sonft'ère DE Berry, qid dort enveloppé de dentelles, sur le sein de sa nourrice et qui sera, Henri ; M. de Damas se prépare à lui apprendre Talplialiet dans les Considérations de Joseph DE Maistre. Chateaubriand, inutile (iassandre, fatigue cette vieille cour frivole de ses avertissements ; ^1. le priiK'c de PoLiGNAC est son propliète. Louis XVIII ne quitte pas son faiu teuil à roulettes et garde sa (‘ouronne. Charles X monte a cheval et jierd son trône.
La Révolution de ISJO, les Irois glorieuses, le drapeau tricolore qui renaît au chaud soleil de Messidor; le peuple fraternise avec Larmée. .. La Chambre des 270 installe sur la terl'asse d’en face la brandie cadette, née des liarricades de Juillet, qui s’effondrera à son tour devant les barricades de Février. Le roi Louis-Philippe est entoure de sa famille, la reine Amélie, madame Adélaïde, sa sœur, les princesses, l’exquise Marie d’Orléans qui sculptera la Jeanne J Arc de Versailles ; lesiirinces, tousmarins ou soldats, Orléans, Aulmale, Nemours, Joinville, qui vont conquérir leurs grades à la pointe dePépée sur les rivages lointains de l’Amérique, à l’emboucliure du Tage, sur cette terre d’Algérie où Bourmontu raclieté le crime de 1815 et qui va devenir la France africaine. Abd-eu-Kader, le hadji féroce aux yeux doux, rêve au pied d’un arbre. Près de lui, les soldats cpii ont rendu au drapeau tricolore l’habitude de la victoire: Bugeaud, duc d’Isly, Clauzel, Gérard. Exelmans, Duperré, ^7\LÉE. Les ministres gouvernent pen-
dant que le roi règne, descendant et montant tour à tour à la terrasse : c'est le régime parlementaire, ^"oici Périer et Laffitte, (TUizoTetMoLÉ,MoNTALiVET et DupiN, Hébert et Barrot. }d. Thiers est absent : le libérateur du territoire, le premier président de la République, est réservé à une place plus glorieuse. Ces chefs du nouveau régime ont des adversaires qui sont dignes d’eux : ici, l’opposition républicaine avec Armand CARREE, Mauguln, Garnier-Pagès l’ainé, Lamartine, Ledru- Rollin; là, l’opposition légitimiste avec Berryer, depuis ^Mirabeau et jusqu’à Gambetta, le plus puissant orateur de la tribune française, l’altier Montalembert et l’homme d’État du parti, M. le comte de Falloux. La garde nationale est à l’apogée, le Roi fonde le musée de AAi'sailles et Cuvillier- Fleury instruit les jeunes princes.
Entre les deux terrasses des Tuileries s’ouvre sur la place de la Concorde, où l’obélisque ne se dresse pas encore, l’avenue des Champs-Elysées qui monte, ensoleillée, à l’Arc de l’Étoile, entouré encore d’échafaudages. Ce nouveau « portique »apparlient tout entier aux lettres, aux arts et aux sciences. La Renaissance romantique, qui porte la date rayonnante de 1830, a commencé dans la paix de la Restauration avec Lamartine qui domine la poésie, et Hugo qui résumera le siècle. A droite, devant le piédestal où s’élève la statue du Pxhône, la chanson, le pamphlet, la philosophie et l’histoire naturelle se sont donné rendez-vous et s’entendent : Cuvier, grave et her, se déride au BoicV Yvetoti\m Béranger fredonne
entre deux stations hygiéniques et obligatoires à ^lazas. Désaugiers, eonfrère qui sait admirer, Paul-Louis Courier, pamphlétaire qui sait rester antique, Royer-Collard, méta- ])liysieien et doctrinaire qui a des lecteurs, forment le cercle, — Devant le piédestal qui fait pendant, madame Saxd écoute gravement une dernière déclaration de l’homme qui lui a donné la moitié de son nom, Sandeau, le père charmant de Mariamie et de Mademoiselle de la Seiglière ; Caslmir Delavigne, enveloppé d\m waterproof, ennuie pis que la pluie Stendhal s’endormant au manuscrit infants d' Edouard-. et, devant le supplice d’autrui, M. le secrétaire jjerpétuel Mllemain se frotte les mains.
Puis, ça et là, à l’entrée de l’immense avenue, devant la rampe en fer de l’escalier, venant du vieux c|uartier latin, allant à l’Académie, les savants et les poètes , les musiciens e( les peintres, les sculpteurs et les historiens, dans le costume du temps où jouent les dernières couleurs claires et vives, car l’Empire est l'ouge et or, la Royauté bleu et argent, et nous allons entrer dans le noir. M. Thiers est débarqué d’hier à Paris, pauvre de monnaie et riche d’espérances, avec l’ami des bons et des mauvais jours, le beau Mignet : il débute par un Salon ou il découvre la Barque de Dante. Il a un salut pour toutes les gloires d’hier : le baron Gros et madame Yigée- Lebrun, l’élégant Gérard et le fougueux Gérigault ; pour toutes les renommées du jour : Ingres l’impeccable, le sage Delaroche, Horace Vernet, le fantassin de la peinture : mais avoir le premier deviné Delacroix, c’est le fleuron de sa jeune couronne. La chaire de la Sorbonne n’a jamais retenti de plus éloquents accents : hier. Cousin, Guizot, Villemain; demain. Quinet, Michelet. La science est, tous les jours, plus forte e1 plus hardie : après Lagépède, qui a écrit l’histoire des poissons en présidant le muet Sénat de l’Empire, la pléiade des initiateurs, des inventeurs ; qui arrachent à la nature ses secrets : Eourier, Ampère, Arago, Thénard, Guay-Lussac, Daguerre, Leverrier, Geoffroy Saint-Hilaire. La musique française, vive et gaie, éclate comme une fanfare avecBoïELDiEU, Halévy, Adam, Auber ; le divin Berlioz est méconnu; Félicien David n’est pas encore revenu Cw Désert. Voici les sculpteurs: Rude, David (d’Angers), et la (taricature:MoNNiER, Daumier e(:
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(tAVARNT ; voila la tragédie, Ponsard, et la cbanson légère, Pierre Dupont... Musset chante ramoiir et la jeunesse. Ici, les romanciers puissants on joyeux, Balzac, qui revient des eiilers, la Comédie humaine ; Dumas, cette force de la nature : (tOZlan et Soulié ; le sombre Gérard de Nerval et la gracieuse Delphine Gay, qui fait de la canne de M. de Balzac une ombrelle aux joyeuses couleurs. Là, les moines éloquents, Tbé- \ rétique Lamennais et Tacadémique Lagordaire ; et, près d’eux, Jules Janin, le J.- J. qui promène sa criticiue toujours indulgente de Frédértgk Lemaître, en Robert Macaire, à Raghei., Phèdre, qui apprend déjà la Marseillaise... Mais le siècle marche à pas de géant : hier, le Père Enfantin n’était qu’un rêveur ; aujourd’hui les Péreire, lancent la première locomotive sur la route de Saint-Germain, et, demain, Ferdinand de Lesseps partira ])our Suez.
La Révolution de Février... La monarchie de 1880 a été |i emportée comme une feuille dans l’orage, et, pour la seconde i fois la république a été proclamée. ' Le Gouvernement provisoire est à l’Hôtel de ville, qui, tous les matins, transforme la S France à coups de décrets, et que l’émeute populaire bat tous les soirs d’une vague furieuse. Le vieux Dupont (de l’Eure) en est le président; Lamartine en est l’âme... et la lyre. Ledru- Rollin fonde le suffrage universel ; Arago abolit resclavage : Grémieüx supprime la peine de mort en matière politique: i Hippolyte Carnot prépare l’instruction obligatoire ; Garnier- ; Pagés et Goudchaux luttent contre la débâcle financière ; Louis ; j
Blanc, avec Albert, Toiivrier, ébauchent au Luxembourg la réforme sociale ; Gaussidière, à la préfectui'e de police, fait de Tordre avec du désordre.
Cependant T Assemblée nationale se lAunit ; Marrast la préside. L’enthousiasme est dans toutes les âmes ; les curés bénissent les arbi'es de la liberté plantés dans'tous les villages ; Changarnier olïre au gouvei*nement de la République son épée et son habitude de vaincre. Mais le temps s’écoule et les vents déchaînés refusent de renti'er dans l’outre : les clubs retentissent de discours furieux, d’appels ^néreux et fous. Proudhon déclare la guerre à la propriété, qui prend Thiers pour avocat ; Barbés et Blanqui déclarent la guerre à la Russie, qui a brisé la Pologne: Pierre Leroux, Considérant, Raspail, Martin Bernard, conspirent, rêvent et s’agitent. El les journées de Juin éclatent, la bataille civile qui ensanglante Paris pendant trois affreuses journées où T Archevêque Affre tombe sous les balles, où Bréa est assassiné. L’Utopie et la Misère ont jeté à la Rébellion et à la Morl trente mille ouvriers des ateliers nationaux. Ce soldat romain Gavaignac, sauve TOrdre, mais la deuxième République ne se relèvera pas du coup qu’elle a reçu au cœur. Demain les faubourgs resteront muets, les bras croisés, cjuand les réprésentants du peuple, restés libres, Baudin, Schœlcher, Madier-Montjau^ l’appelleront aux armes contre le coup d’État. Et Texil reçoit les républicains vaincus, Hugo, Quinet, l’héroïque Gharras...
Le second Empire occupe la terrasse du bord de l’eau, qui domine Paris où le corps législatif est fermé, mais où la pioche d’IîAussMANN va amener à flots l’air, la lumière et là santé. A l’angle, le groupe sombre duDeux-Dembre:MoRNY,MAUPAS, Persigny, Baroche, Magnan, EspiNASSE;puis, la cour brillante des Tuileries et de Gompiègne, l’empereur Napoléon 111, socialiste couronné, le « doux obstiné » de la reine Hortense, la main sur l’épaule de son fils en uniforme de grenadier; à gauche, l’impératrice Eugénie, entourée du Décamèron de M. Winterhalter, la comtesse Walewska, la marciuise de Galiffèt, Madame de Pourtalés, la duchesse de Moughy ; à droite, les généraux de Grimée, d’Italie, du Mexique, Saint- Arnaud, Forey, Regnauld de St-Jean-d’Angely, Ganrobert, Bosquet, PÉLISSIER, Niel, l’amiral Juriende la Graviére. Les ministres, les diplomates, Billault et Rouher, Fould et Magne, Drouyn de Lhuys et Thouvenel, Walewski et Schneider mettent dans l’éclat des uniformes la tache noire des redingotes boutonnées.
Sur la terrasse, la princesse Mathilde a pour cour un salon d’hommes de lettres et d’artistes : la politique est bannie de Saint-Gratien. Le fils du roi Jérôme, le prince Napoléon l’image vivante de son oncle, n’y passe que pour causer de philosophie et d’histoire avec Sainte-Beuve et Mérimée. L’olympien Théo a ouvert ses « gueuloirs » ; il enchante Flaubert et stupéfait Violdet-le-Dug. Ici des peintres, Hébert, Gabanel, Bouguereau, Gouture; des sculpteurs, Barye, Gar- PEAUx; des musiciens. Massé, Ambroise Thomas, Auber, toujours jeune. Là, tandis cjue M. Octave Feuillet, conte à madame Aguado, blonde comme les blés, l’histoire de Sibylle, Gounod dit à madame de Montebello, brune comme la nuit,
les premiers rythmes amoureux de Faust om de Mireille. Plus loin, les directeurs des Beaux-Arts :.E. de Nieuverkerque, sculpteur, et M. Vaillant, maréchal de France; Popelin, émailleur et poète; Arsène Houssaye, Brantôme romantique, et, ça et là, à droite et à gauche, dans l’encoignure de la balustrade, sur la dernière terrasse, partout des peintres et des musiciens, des savants et des architectes, des romanciers et des historiens, officiels et indépendants, académiciens et bohèmes, Garnier, qui construit l’Opéra, et Baudry, qui le décore, Beaudelaire et Barbey d’Aurevilly, Velpeau et Nélaton, Isabey et Diaz, Nisard et les deux^ONCOURT, Dau- BiGNY et Fromentin, Millet, ce Raphaël des champs, Corot et Troyon, Murger et Banville, Victor Duruy, liï^loYiQnnational d’Athènes et de Rome; IJoucet, souriant; Offenbach, qui (diantonne, et Gustave Courbet, la pipe à la bouche, qui vient d’Ornans et guette la Colonne.
L’année terril)le ! . . . Hier, les fêtes, les inaugurations triomphales, les plébiscites vainqueurs : aujourd’hui l’expiation. Le maréchal Lebœuf dit : « Il ne me mancj[ue pas un bouton de guêtre ; » le duc de Grammont sourit : « Je ne sais pas si Je me fais entendre, mais les ambassadeurs d’Italie et d’Autriche sortent de mon cabinet, » et glissant dans le piège qui a été savamment tendu, l’homme au cœur léger ^ descend dans le gouffre....
La guerre, la défaite, l’invasion. Contre les masses débor
prises, désorganisées, conduites au hasard, est impuissant . L’Alsace est perdue avec Reischoffen et Foi'bacli ; l’armée de Lorraine est immobilisée dans Metz ; l’Empire s’effondre dans le désastre de Sedan, et la ville de la joie et des arts, Paris, où le gouvernement de la Défense nationale vient de proclamer la République, est un camp immense qu’assiège un demimillion d’hommes. Le général Troghü expose son plan au (‘.onseil, où Ducrot, Vinoy, Sghmitz, Bellemarre ont pour lieutenants les marins au cœur d’airain, Pothuau, Saisset, La Roncière, qui ont arboré leur pavillon sur les forts, frégates immobiles qui tonnent dans l’ombre. Et les héros sacrifiés tombent sur les champs de bataille, fantassins et matelots, gardes nationaux et gardes mobiles, turcos et francs-tireurs, Ernest Baroghe et Lambert, Henri Régnault et le vieux Goriolis.
Le gouvernement de la Défense a délibéré : Jules Favre, Arago, Pelletan, Garnier-Pagès, Ernest Picard, Ferry, Magnin, Dorian, restent dans Paris assiégé; le ballon l’Armand-Barhès emporte Gambetta en province où Grémieux, Glais-Bizoin, l’amii'al Fourichon, l’ont précédé. Et tout a coup à la voix vibrante du grand patriote, les armées sortent de terre et disputent pied à pied le sol sacré à l’invasion, Freycinet les organise, d’AuRELLE, Ghanzy, Faidherbe, Billot, Bourbaki, Jaurès, Jaurèguiberry, Goujeard, Gha- RETTE, GrExMer, Glinghant, Farre, les commandent — e! l’honneur, au moins sera sauvé !
Le sacriüce est consommé ; l’Assemblée nationale a signé la paix qui livre l’ Alsace-Lorraine, Strasbourg et Metz : un seul morceau d’Alsace reste à la France de Fabert et de Kléber : Belfort est sauvé par Denfert ! Mais l’épopée sinistre n’est pas finie : la guerre hideuse succède à la guerre terrible, et, devant les bataillons prussiens encore campés à Saint-Denis, le rouge incendie de la Commune dévore Paris. Le 18 mars, l’assassinat des généraux Clément Thomas et Lecomte; le 21 mai, l’assassinat des otages, (^haudey, Darboy, Bonjean, Deguerry. Du sang, toujours du sang ! 11 faut jeter un voile... La Commune est vaincue : au moins, Fi.ourens, Delesgluze, ^>.RMOREL, ont su mourii*. . .
M. Thiers, toujours jeune, travailleur toujours infatigable, s’est donné corps et âme à l’œuvre sainte de la libération du territoire et de la reconstitution de la France ; ses collaborateurs l’entourent; Leflô, Cissey, Ladmirault, Clinghant, Gallib^et, refont l’armée ; le vieux Dufaure, Casimr Périer, Barthélemy Saint-Hilaire, préparent les premières lois de la
République; les financiers, Pouyer-Quertier, Léon Say, Alphonse de Rothschild, payant le tribut de la libération.
La France renaît, elle étonne le monde par la rapidité de sa régénération sous le régime de la liberté. Les partis sont aux prises, âpres, ardents : ici, les hommes du 24 mai et du 16 mai qui ont rêvé la restauration de la monarchie ou de l’empire, qui ne se lassent pas de relever le rocher de Sisyphe : le duc DE Broglie, M. Buffet, l’évêque d’ÜRLÉANS, M. de Fourtou, le duc de La Rochefoucauld, M. Paris, M. de Bre- TEUiL, M. DE Mun, m. Bocher; là, les républicains de tous les groupes, tantôt unis, tantôt divisés, qui emportent à l’Assemblée nationale, sous la présidence du maréchal de Mac-Mahon, les votes des lois constitutionnelles et qui poursuivent, sous la présidence de M. Jules Grévy, l’œuvre de. la démocratie : Jules Ferry et Paul Bert, Waldeck-Rousseau et Rouvier,
Le Royer et Méline, Tirard et Floquet, Clemenceau et Spul- LER, Bardoux et Jules Roche, Antonin Proust et Brisson, FALLiÈRESet Lockroy... La presse croît et multiplie, elle est partout : sous la loge du 24 mai, dans la loge qui domine le groupe des artistes, sur les inarches de l’Opéra, à l’Académie, les journalistes ferraillent : Émile de Girardin, Weiss, John Lemoinne, About, Vacquerie, Hébrard, Paul de Gassagnac, Henry Roghefort, Henry Maret, Paul Meurice, Rang, Hervé... Je reconnais près d’EMMANUEL Arène mon plus vieil ami... Les lettres, les sciences et les arts, forment deux | groupes compacts autour de l’escalier de marbre qui conduit au nouvel Opéra. Ici, au milieu du frou-frou des robes de ba], Garolus Duran, Manuel, Barbedienne; là, les musiciens, Reyer, Bizet, Massenet, Saint-Saens, Guiraud, Léo Delibes. Les auteurs dramatiques et les criticxues entourent Sarah- Bernhardt, Sophie Groizette, Suzanne Reighemberg et Julia Bartet : voici Dumas et Augier, Pailleron et Sardou, Meilhac et Halévy, Sargey et Jules Lemaître; les peintres et les sculpteurs forment un cénacle, Meissonier, Bonnat, Dubois, Henner , j PuviSDE Gha VANNES, Mercié, Gérome, Falguière. Les poètes, Lecomte de l’Isle, Goppée, Sully-Prudhomme, Righepin, sont les voisins des romanciers, Daudet, Zola, Glaretie, Gladel, Maupassant. — Voici les philosophes : Littré, Renan, Jules
Simon, Garo; voilà autour de Claude Bernard, et sous le regard profond de Pasteur, les savants, Dumas, Berthelot, Ghevreul, Charcot. — Ici, riiistoire, Henri Martin, et la géographie, Élysée Reclus; là, encore des médecins, Labbé, PÉAN, Trousseau; encore des hommes politiques, des hauts fonctionnaires, Thévenet, Goblet, Étienne, Yves Guyot, Poubelle, Larroumet, Lozé; encore des journalistes, Magnard, Henry Fouquier, Albert Wolff, Clovis Hugues, Robert Mitchell; encore des romanciers, Catulle Mendès, Armand Sylvestre, Ohnet; et M. Got, professeur au Conservatoire, etles organisateurs de l’Exposition, Alphand, Berger, Eiffel; etles avocats, Allou, Lachaud; Henri Gernuschi et Mme Adam, et encore des poètes, des critiques, des professeurs, des magistrats, le voyageur Brazza, l’évêque Ereppel et le sergent Bobillot, l’amiral Courbet et le cardinal Lavigerie.
Le président Carnot inaugure les fêtes du Centenaire : autour de lui, les généraux des armées de terre et de mer: Saussier, Krantz, Brugère, le colonel Lichtenstein, les ministres, les présidents des deux Chambres, la Force et la Loi,
Et seul, la « Légende du Siècle », au pied du monument de la France, Victor Hugo.
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