‹ Histoire du siècle de Louis XIV;Chapitre 27 sur 206 · CHAPITRE XXVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIIL

Suite des anecdotes.

Louis XIV dévorait sa douleur en public ; il se laissa voir à l'ordinaire : mais en secret les ressentiments de tant de malheurs le pe'nétraient, et lui donnaient des convulsions. 5 Il éprouvait toutes ces pertes domestiques à la suite d'une guerre malheureuse, avant qu'il fût assuré de la paix, et dans un temps où la misère désolait le royaume. On ne le vit pas succomber un moment à ses afflictions.

Le reste de sa vie fut triste. Le dérangement des 10 finances, auquel il ne put remédier, aliéna les cœurs. Sa confiance entière pour le jésuite le Tellier, homme trop violent, acheva de les révolter. C'est une chose trèsremarquable que le public, qui lui pardonna toutes ses maîtresses, ne lui pardonna pas son confesseur. Il perdit, 15 les trois dernières années de sa vie, dans l'esprit de la plupart de ses sujets, tout ce qu'il avait fait de grand et de mémorable.

Privé de presque tous ses enfants, sa tendresse qui redoublait pour le duc du Maine et pour le comte de 20 Toulouse, ses fils légitimés, le porta à les déclarer héritiers de sa couronne, eux et leurs descendants, au défaut des princes du sang, par un édit qui fut enregistré sans aucune remontrance en 17 14.

Louis XIV fut attaqué, vers le milieu du mois d'auguste 25 17 15, au retour de Marly, de la maladie qui termina ses jours. Ses jambes s'enflèrent; la gangrène commença à se manifester. Le comte de Stair, ambassadeur d'Angleterre, paria, selon le génie de sa nation, que le roi ne passerait pas le mois de septembre. Le duc d'Orléans, qui 30 au voyage de Marly avait été absolument seul, eut alors toute la cour auprès de sa personne. Un empirique, dans les derniers jours de la maladie du roi, lui donna un élixir qui ranima ses forces. Il mangea, et l'empirique assura qu'il guérirait. La foule qui entourait le duc d'Orléans 35 diminua dans le moment. " Si le roi mange une seconde

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fois, dit le duc d'Orléans, nous n'aurons plus personne." Mais la maladie était mortelle. Les mesures étaient prises pour donner la régence absolue au duc d'Orléans. Le roi ne la lui avait laissée que très-limitée par son testament 5 déposé au parlement, ou plutôt il ne l'avait établi que chef d'un conseil, de régence, dans lequel il n'aurait eu que la voix prépondérante. Cependant il lui dit: Je vous ai conservé tous les droits que vous donne voti'e naissajice^. C'est qu'il ne croyait pas qu'il y eût de loi fondamentale qui

lo donnât, dans une minorité, un pouvoir sans bornes à l'héritier présomptif du royaume. Cette autorité suprême, dont on peut abuser, est dangereuse; mais l'autorité partagée l'est encore davantage. Il crut qu'ayant été si bien obéi pendant sa vie, il le serait après sa mort, et ne se

15 souvenait pas qu'on avait cassé le testament de son père.

(i*^^ septembre 17 15) D'ailleurs personne n'ignore avec quelle grandeur d'âme il vit approcher la mort, disant à madame de Maintenon: J'avais cru qu'il était plus difficile de mourir ; et à ses domestiques: Pourquoi pleurez-vous 1

20 ni avez-vous cru immortel donnant tranquillement ses ordres sur beaucoup de choses, et même sur sa pompe funèbre. Quiconque a beaucoup de témoins de sa mort meurt toujours avec courage. Louis XIII, dans sa dernière maladie, avait mis en musique le De profimdis qu'on devait chanter

25 pour lui. Le courage d'esprit avec lequel Louis XIV vit sa fin fut dépouillé de cette ostentation répandue sur toute sa vie. Ce courage alla jusqu'à avouer ses fautes. Son successeur a toujours conservé écrites au chevet de son lit les paroles remarquables que ce monarque lui dit, en le

30 tenant sur son lit entre ses bras : ces paroles ne sont point telles qu'elles sont rapportées dans toutes les histoires. Les voici fidèlement copiées :

"Vous allez être bientôt roi d'un grand royaume. Ce que je vous recommande le plus fortement est de n'oublier

35 ^ Les Mémoires de madavie de Mainte^ton, tome V, page 194, disent que Louis XIV voulait faire le duc du Maine lieutenant général du royaume. Il faut avoir des garants authentiques pour avancer une chose aussi extraordinaire et aussi importante. Le duc du Maine eût été au-dessus du duc d'Orléans; c'eût été tout bouleverser: aussi le fait

40 est-il faux.

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