XXVIII.] SUITE DES ANECDOTES
On a recueilli quelques réponses, quelques mots de ce prince, qui se re'duisent à très-peu de chose. On pre'tend que, quand il résolut d'abolir en France le calvinisme, il dit : " Mon grand-père aimait les huguenots, et ne les craignait pas: mon père ne les aimait point, et les craignait: 5 moi je ne les aime ni ne les crains."
Ayant donné en 1658 la place de premier président du parlement de Paris à M. de Lamoignon, alors maître des requêtes, il lui dit: "Si j'avais connu un plus homme de bien et plus digne sujet, je l'aurais choisi." Il usa à peu 10 près des mêmes termes avec le cardinal de Noailles, lorsqu'il lui donna l'archevêché de Paris. Ce qui fait le mérite de ces paroles, c'est qu'elles étaient vraies, et qu'elles inspiraient la vertu.
On prétend qu'un prédicateur indiscret le désigna un 15 jour à Versailles: témérité qui n'est pas permise envers un particulier, encore moins envers un roi. On assure que Louis XIV se contenta de lui dire : Mon père, faime bien à prendre ma part d'tm sermon; mais je n^aime pas qu'on me la fasse. Que ce mot ait été dit ou non, il peut servir 20 de leçon.
Il s'exprimait toujours noblement et avec précision, s'étudiant en public à parler comme à agir en souverain. Lorsque le duc d'Anjou partit pour aller régner en Espagne, il lui dit, pour marquer l'union qui allait désormais joindre 25 les deux nations: Il n'y a plus de Pyrénées.
Rien ne peut assurément faire mieux connaître son caractère que le mémoire suivant, qu'on a tout entier écrit de sa main^
" Les rois sont souvent obUgés à faire des choses contre 30 leur inclination, et qui blessent leur bon naturel. Ils doivent aimer à faire plaisir, et il faut qu'ils châtient souvent, et perdent des gens à qui naturellement ils veulent du bien. L'intérêt de l'État doit marcher le premier. On doit forcer son inclination, et ne pas se mettre en état de se 35 reprocher, dans quelque chose d'importance, qu'on pouvait faire mieux. Mais quelques intérêts particuliers m'en ont empêché, et ont déterminé les vues que je devais avoir pour
^ Il est déposé à la bibliothèque du Roi depuis quelques années.
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la grandeur, le bien et la puissance de l'État. Souvent il y a des endroits qui font peine ; il y en a de délicats qu'il est difficile de démêler: on a des idées confuses. Tant que cela est, on peut demeurer sans se déterminer; mais, dès 5 que Ton se fixe l'esprit à quelque chose, et qu'on croit voir le meilleur parti, il le faut prendre. C'est ce qui m'a fait réussir souvent dans ce que j'ai entrepris. Les fautes que j'ai faites, et qui m'ont donné des peines infinies, ont été par complaisance, et pour me laisser aller trop nonchalam-
lo ment aux avis des autres. Rien n'est si dangereux que la faiblesse, de quelque nature qu'elle soit. Pour commander aux autres, il faut s'élever au-dessus d'eux; et, après avoir entendu ce qui vient de tous les endroits, on se doit déterminer par le jugement qu'on doit faire, sans préoccupation,
15 et pensant toujours à ne rien ordonner ni exécuter qui soit indigne de soi, du caractère qu'on porte, ni de la grandeur de l'État. Les princes qui ont de bonnes intentions et quelque connaissance de leurs affaires, soit par expérience, soit par étude et une grande application à se rendre
20 capables, trouvent tant de différentes choses par lesquelles ils se peuvent faire connaître, qu'ils doivent avoir un soin' particulier et une application universelle à tout. Il faut se garder contre soi-même, prendre garde à son inclination, et être toujours en garde contre son naturel. Le métier
25 de roi est grand, noble, flatteur, quand on se sent digne de bien s'acquitter de toutes les choses auxquelles il engage; mais il n'est pas exempt de peines, de fatigues, d'inquiétude. L'incertitude désespère quelquefois ; et quand on a passé un temps raisonnable à examiner une affaire, il faut se
30 déterminer, et prendre le parti qu'on croit le meilleur'."
^ L'abbé Castel de Saint-Pierre, connu par plusieurs ouvrages singuliers, dans lesquels on trouve beaucoup de vues philosophiques et trèspeu de praticables, a laissé des Aiinalcs politiqties depuis 1658 jusqu'à 173g. Il condamne sévèrement en plusieurs endroits l'administration
35 de Louis XIV, Il ne veut pas surtout qu'on l'appelle Louis le Grand. Si grand signifie parfait, il est sûr que ce titre ne lui convient pas ; mais par ces mémoires écrits de la main de ce monarque, il paraît qu'il avait d'aussi bons principes de gouvernement, pour le moins, que l'abbé de Saint-Pierre. Ces Mémoires de l'abbé de Saint-Pierre n'ont rien de
40 curieux que la bonne foi grossière avec laquelle cet homme se croit fait pour gouverner.