‹ Histoire du siècle de Louis XIV;Chapitre 3 sur 206 · XXV.] DU RÈGNE DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

XXV.] DU RÈGNE DE LOUIS XIV

Il s'occupait à lire des livres d'agrément dans ce loisir; il lisait surtout avec la connétable Colonne, qui avait de l'esprit ainsi que toutes ses sœurs. Il se plaisait aux vers et aux romans, qui, en peignant la galanterie et la grandeur, flattaient en secret son caractère. Il lisait les tragédies de 5 Corneille, et se formait le goût, qui n'est que la suite d'un sens droit, et le sentiment prompt d'un esprit bien fait. La conversation de sa mère et des dames de sa cour ne contribua pas peu à lui faire goûter cette fleur d'esprit, et à le former à cette politesse singulière, qui commençaient dès 10 lors à caractériser la cour. Anne d'Autriche y avait apporté une certaine galanterie noble et fière qui tenait du génie espagnol de ces temps-là, et y avait joint les grâces, la douceur et une liberté décente, qui n'étaient qu'en France. Le roi fit plus de progrès dans cette école d'agréments depuis 15 dix-huit ans jusqu'à vingt, qu'il n'en avait fait dans les sciences sous son précepteur, l'abbé de Beaumont, depuis archevêque de Paris. On ne lui avait presque rien appris. _____ Il eut été à désirer qu'au moins on l'eût instruit de l'histoire, ^ et surtout de l'histoire moderne; mais ce qu'on en avait 20 alors était trop mal écrit. Il était triste qu'on n'eût encore Xréussi que dans les romans inutiles, et que ce qui était nécessaire fût rebutant. On fit imprimer sous son nom une Traduction des Conwienfaires de César, et une de Florus sous le nom de son frère : mais ces princes n'y eurent d'autre 25 part que celle d'avoir eu inutilement pour leurs thèmes quelques endroits de ces auteurs.

Celui qui présidait à l'éducation du roi, sous le premier maréchal de Villeroi, son gouverneur, était tel qu'il le fallait, savant et aimable : mais les guerres civiles nuisirent à cette 30 éducation, et le cardinal Mazarin souffrait volontiers qu'on donnât au roi peu de lumières. Lorsqu'il s'attacha à Marie Mancini, il apprit aisément l'italien pour elle; et, dans le temps de son mariage, il' s'appHqua à l'espagnol moins heureusement. L'étude qu'il avait trop négligée avec ses 35 précepteurs, au sortir de l'enfance, une timidité qui venait

l'avait très-mal élevé, et qu'il le laissa souvent manquer du nécessaire. Il ajoute même des accusations beaucoup plus graves, et qui rendraient "T" la mémoire du cardinal bien infâme ; mais elles ne paraissent pas prouvées, et toute accusation doit l'être. 40 ]

4 PARTICULARITÉS ET ANECDOTES [chap.

de la crainte de se compromettre, et l'ignorance où le tenait le cardinal Mazarin, firent penser à toute la cour qu'il serait toujours gouverné comme Louis XIII, son père.

Il n'y eut qu'une occasion oia ceux qui savent juger de 5 loin prévirent ce qu'il devait être : ce fut lorsqu'en 1655, après l'extinction des guerres civiles, après sa première campagne et son sacre, le parlement voulut encore s'assembler au sujet de quelques édits. Le roi partit de Vincennes, en habit de chasse, suivi de toute sa cour ; entra au parlement

10 en grosses bottes, le fouet à la main, et prononça ces propres

■--% mots : "On sait les malheurs qu'ont produits vos assemblées :

j'ordonne qu'on cesse celles qui sont commencées sur mes

édits. Monsieur le premier président, je vous défends de

souffrir des assemblées, et à pas un de vous de les de-

j i5 mander\"

Sa taille déjà majestueuse, la noblesse de ses traits, le ton et l'air de maître dont il parla, imposèrent plus que l'autorité de son rang, qu'on avait jusque-là peu respectée. Mais ces prémices de sa grandeur semblèrent se perdre le

20 moment d'après; et les fruits n'en parurent qu'après la mort du cardinal.

La cour, depuis le retour triomphant de Mazarin, s'occupait de jeu, de ballets, de la comédie, qui, à peine née en France, n'était pas encore un art, et de la tragédie, qui était

25 devenue un art sublime entre les mains de Pierre Corneille. Un curé de Saint-Germain l'Auxerrois, qui penchait vers les idées rigoureuses des jansénistes, avait écrit souvent à la reine contre ces spectacles dès les premières années de la régence. Il prétendit que l'on était damné pour y assister ;

30 il fit même signer cet anathème par sept docteurs de Sorbonne : mais l'abbé de Beaumont, précepteur du roi, se munit de plus d'approbations de docteurs, que le rigoureux curé n'avait apporté de condamnations. Il calma ainsi les

' ^ Ces paroles, fidèlement recueillies, sont dans les Mémoires authen-

"35 tiques de ce temps-là : il n'est permis ni de les omettre, ni d'y rien 1 changer dans aucune histoire de France.

L'auteur des Mc/noircs de IMaintcnon s'avise de dire au hasard dans

sa note : Son discours ne fut pas loiU à fait si beau, et ses yeux en dirent

plus que sa bouche. Où a-t-il pris que le discours de Louis XIV ne fut

40 pas tout à fait si beau, puisque ce furent là ses propres paroles? 11 ne

fut ni plus ni moins beau : il fut tel qu'on le rapporte.

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