‹ Histoire du siècle de Louis XIV;Chapitre 38 sur 206 · XXIX.] GOUVERNEMENT INTÉRIEUR · texte numérisé non relu

XXIX.] GOUVERNEMENT INTÉRIEUR

grand et dans le noble \ Dès que le contrôleur général Colbcrt eut en 1664 la direction des bâtiments, qui est proprement le ministère des arts, il s'appliqua à seconder les

1 L'abbé de Saint-Pierre, dans ses Annales politiques, page 104 de son manuscrit, dit que ces choses pronvcnt le nombre des fainéants ; leur 5 goût poîcr la fainéantise, qui suffit à entretenir et à noztrrir d'autres espèces de fainéants ; que c^est présentement ce qiicst la nation italienne, oit ces arts sont portés à nne haute perfection; ils sont gueux, fainéants, paresseux, vains, occîipés de niaiseries, etc.

Ces réflexions grossières et écrites grossièrement n'en sont pas plus 10 justes. Lorsque les Italiens réussirent le plus dans ces arts, c'était sous les Médicis, pendant que Venise était la plus guerrière et la plus opulente des républiques. C'était le temps où l'Italie produisit de grands hommes de guerre, et des artistes illustres en tout genre ; et c'est de même dans les années florissantes de Louis XIV que les arts i^ ont été le plus perfectionnés. L'abbé de Saint-Piérre s'est trompé dans beaucoup de choses, et a fait regretter que la raison n'ait pas secondé en lui de bonnes intentions.

A^.B. Cette différence d'opinion entre les deux hommes des temps modernes qui ont consacré leur vie entière à plaider la cause de l'hu- 20 manité avec le plus de constance et le zèle le pkis pur, mérite de nous arrêter. '

La magnificence dans les monuments publics est une suite de l'industrie et de la richesse d'une nation. Si la nation n'a point de dettes, si tous les impôts onéreux sont supprimés, si le revenu public n'est 25 en quelque sorte que le superflu de la richesse publique, alors cette magnificence n'a rien qui blesse la justice. Elle peut même devenir avantageuse, parce qu'elle peut servir, soit à former des ouvriers utiles à la société, soit à occuper ceux qui ne peuvent vivre que d'une espèce de travail, dans le temps où, par des circonstances particulières, 30 ce travail vient à leur manquer. Les beaux-arts adoucissent les mœurs, servent à donner des charmes à la raison, à in'^pirer le goût de l'instruction. Ils peuvent devenir, entre les mains d'un gouvernement éclairé, un des meilleurs moyens d'adoucir ou d'élever les âmes, de rendre les moeurs moins féroces ou moins grossières, de répandre des 35 principes utiles.

Mais surcharger le peuple d'impôts pour étonner les étrangers par une vaine magnificence, obérer le trésor public pour embellir des jardins, bâtir des théâtres lorsqu'on manque de fontaines, élever des palais lorsqu'on n'a point de fonds pour creuser des canaux nécessaires 40 à l'abondance publique, ce n'est point protéger les arts, c'est sacrifier un peuple entier à la vanité d'un seul homme.

Offrir un asile à ceux qui ont versé leur sang pour leur patrie, élever aux dépens du public les enfants de ceux qui ont servi leur pays, c'est remplir un devoir de reconnaissance, c'est acquitter une dette sacrée 45 pour la nation même : qui pourrait blâmer de tels établissements ? .Mais si l'on y déploie une magnificence inutile, si l'on emploie à secourir cent familles ce qui en eût soulagé deux cents, si ce qu'on

72 GOUVERNEMENT INTÉRIEUR, [chap.

projets de son maître. Il fallut d'abord travailler à achever le Louvre. François Mansard, l'un des plus grands architectes qu'ait eus la France, fut choisi pour construire les vastes édifices qu'on projetait. Il ne voulut pas s'en charger 5 sans avoir la liberté de refaire ce qui paraîtrait défectueux dans l'exécution, Cette défiance de lui-même, qui eût entraîné trop de dépenses, le fit exclure. On appela de Rome le cavalier Bernini, dont le nom était célèbre par la colonnade qui entoure le parvis de Saint-Pierre, par la

lo statue équestre de Constantin, et par la fontaine Navonne. Des équipages lui furent fournis pour son voyage. Il fut conduit à Paris en homme qui venait honorer la France. Il reçut, outre cinq louis par jour pendant huit mois qu'il y resta, un présent de cinquante mille écus, avec une pension

15 de deux mille, et une de cinq cents pour son fils. Cette générosité de Louis XIV envers le Bernin fut encore plus grande que la magnificence de François L" pour Raphaël. Le Bernin, par reconnaissance, fit depuis à Rome la statue équestre du roi, qu'on voit à Versailles. Mais quand il

20 arriva à Paris avec tant d'appareil, comme le seul homme digne de travailler pour Louis XIV, il fut bien surpris de voir le dessin de la façade du Louvre, du côté de Saint- Germain-l'Auxerrois, qui devint bientôt après dans l'exécution un des plus augustes monuments d'architecture qui

25 soient au monde. Claude Perrault avait donné ce dessin, exécuté par Louis le Vau et Dorbai. Il inventa les machines avec lesquelles on transporta des pierres de cinquante-deux pieds de long, qui forment le fronton de ce majestueux édifice. On va chercher quelquefois bien loin ce qu'on a

30 chez soi. Aucun palais de Rome n'a une entrée comparable à celle du Louvre, dont on est redevable à ce Perrault que Boileau osa vouloir rendre ridicule. Ces vignes si renommées sont, de l'aveu des voyageurs, trèsinférieures au seul château de Maisons, qu'avait bâti François

35 sacrifie pour la vanité excède ce qu'on a dépensé en bienfaisance, alors ces mcmcs établissements méritent une juste critique. C'est surtout en ce point que l'amour de la justice l'emporte sur l'amour de la gloire. L'un et l'autre inspirent également le bien : mais l'amour de la justice apprend seul à le bien faire. Ainsi M. de Voltaire et l'abbé de Saint-

40 Pierre avaient tous deux raison; et on ne peut leur reprocher que d'avoir exagéré leurs opinions.

Page 1