XXXII.] DES BEAUX-ARTS
l'esprit humain dans toutes les nations : les vers furent partout les premiers enfants du ge'nie, et les premiers maîtres d'e'loquence.
Les peuples sont ce qu'est chaque homme en particulier. Platon et Cicéron commencèrent par faire des vers. On ne 5 pouvait encore citer un passage noble et sublime de prose française, quand on savait par cœur le peu de belles stances que laissa Malherbe ; et il y a grande apparence que, sans Pierre Corneille, le ge'nie des prosateurs ne se serait pas développé. 10
Cet homme est d'autant plus admirable, qu'il n'était environné que de très-mauvais modèles quand il commença à donner des tragédies. Ce qui devait encore lui fermer le bon chemin, c'est que ces mauvais modèles étaient estimés ; et, pour comble de découragement, ils étaient favorisés par 15 le cardinal de Richelieu, le protecteur des gens de lettres, et non pas du bon goût. Il récompensait de méprisables écrivains qui d'ordinaire sont rampants ; et, par une hauteur d'esprit si bien placée ailleurs, il voulait abaisser ceux en qui il sentait avec quelque dépit un vrai génie, qui rarement 20 se plie à la dépendance. Il est bien rare qu'un homme puissant, quand il est lui-même artiste, protège sincèrement les bons artistes.
Corneille eut à combattre son siècle, ses rivaux, et le cardinal de Richelieu. Je ne répéterai point ici ce qui a été 25 écrit sur le Cid. Je remarquerai seulement que l'Académie, dans ses judicieuses décisions entre Corneille et Scudéri, eut trop de complaisance pour le cardinal de Richelieu, en condamnant l'amour de Chimène. Aimer le meurtrier de son père, et poursuivre la vengeance de ce meurtre, était 30 une chose admirable. Vaincre son amour eût été un défaut capital dans l'art tragique, qui consiste principalement dans les combats du cœur. Mais l'art était inconnu alors à tout le monde, hors à l'auteur.
Le Cid ne fut pas le seul ouvrage de Corneille que le 35 cardinal de Richelieu voulut rabaisser. L'abbé d'Aubignac nous apprend que ce ministre désapprouva Polyeiicte.
Le Cid, après tout, était une imitation très-embellie de Guilhem de Castro^, et en plusieurs endroits une traduction.
^ Il y avait deux tragédies espagnoles sur ce sujet: le Cid dt Gui- i\0 VOL. III. 8
114 DES BEAUX-ARTS. [chap.
Cïnna, qui le suivit, était unique. J'ai connu un ancien domestique de la maison de Condé, qui disait que le grand Condé, à l'âge de vingt ans, étant à la première représentation de Cmna, versa des larmes à ces paroles d'Auguste :
5 Je suis maître de moi comme de l'univers ;
Je le suis, je veux l'être. O siècles ! ô mémoire ! Conservez à jamais ma dernière victoire. Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous ! lO Soyons amis, Cinna; c'est moi qui t'en convie.
C'étaient là des larmes de héros. Le grand Corneille faisant pleurer le grand Condé d'admiration, est une époque bien célèbre dans l'histoire de l'esprit humain.
La quantité de pièces indignes de lui qu'il fit, plusieurs
15 années après, n'empêcha pas la nation de le regarder comme un grand homme; ainsi que les fautes considérables d'Homère n'ont jamais empêché qu'il ne fût sublime. C'est le privilège du vrai génie, et surtout du génie qui ouvre une carrière, de faire impunément de grandes fautes.
;2o Corneille s'était formé tout seul; mais Louis XIV, Colbert, Sophocle et Euripide contribuèrent tous à former Racine. Une ode qu'il composa à l'âge de dix-huit ans, pourle mariage du roi, lui attira un présent qu'il n'attendait pas, et le détermina à la poésie. Sa réputation s'est accrue
25 de jour en jour, et celle des ouvrages de Corneille a un peu diminué. La raison en est que Racine, dans tous ses ouvrages, depuis son Alexaiidi^e, est toujours élégant, toujours correct, toujours vrai; qu'il parle au cœur, et que l'autre manque trop souvent à tous ces devoirs. Racine passa de
30 bien loin et les Grecs et Corneille dans l'intelligence des passions, et porta la douce harmonie de la poésie, ainsi que les grâces de la parole, au plus haut point où elles puissent parvenir. Ces hommes enseignèrent à la nation à penser, à sentir et à s'exprimer. Leurs auditeurs, instruits par eux
35 seuls, devinrent enfin des juges sévères pour ceux même qui les avaient éclairés.
Il y avait très-peu de personnes en France, du temps du cardinal de Richelieu, capables de discerner les défauts du
Ihem de Castro, et el Ilonrador de sti padre de Jean-Baptiste Diamante. 40 Corneille imita autant de scènes de Diamante que de Castro.