‹ Histoire du siècle de Louis XIV;Chapitre 86 sur 206 · XXXVI.] AU TEMPS DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

XXXVI.] AU TEMPS DE LOUIS XIV

Vers la fin de 16S4 et au commencement de 1685, tandis que Louis XIV, toujours puissamment armé, ne craignait aucun de ses voisins, les troupes furent envoyées dans toutes les villes et dans tous les châteaux ou il y avait le plus de protestants ; et comme les dragons, assez mal 5 disciplinés dans ce temps-là, furent ceux qui commirent le plus d'excès, on appela cette exécution la drago?inade.

Les frontières étaient aussi soigneusement gardées qu'on le pouvait,^ pour prévenir la fuite de ceux qu'on voulait réunir à l'Église. C'était une espèce de chasse qu'on faisait 10 dans une grande enceinte.

Un évêque, un intendant, un subdélégué, ou un curé, ou quelqu'un d'autorité, marchait à la tête des soldats. On assemblait les princif)ales familles calvinistes, et surtout celles qu'on croyait les plus faciles. Elles renonçaient à 15 leur religion au nom des autres; et les obstinés étaient livrés aux soldats, qui eurent toute licence, excepté celle de tuer. Il y eut pourtant plusieurs personnes si cruellement maltraitées qu'elles en moururent. Les enfants des réfugiés dans les pays étrangers jettent encore des cris sur cette 20 persécution de leurs pères. Ils la comparent aux plus violentes que souffrit l'Eglise dans les premiers temps.

C'était un étrange contraste que, du sein d'une cour voluptueuse, où régnaient la douceur des mœurs, les grâces, les charmes de la société, il partit des ordres si durs et si 25 impitoyables. Le marquis de Louvois porta dans cette affaire l'inflexibilité de son caractère ; on y reconnut le même génie qui avait voulu ensevelir la Hollande sous les eaux, et qui depuis mit le Palatinat en cendres. Il y a encore des lettres de sa main de cette année 1685, conçues 30 en ces termes : " Sa Majesté veut qu'on fasse éprouver les dernières rigueurs à ceux qui ne voudront pas se faire de sa religion ; et ceux qui auront la sotte gloire de vouloir demeurer les derniers, doivent être poussés jusqu'à la dernière extrémité." 35

Paris ne fut point exposé à ces vexations ; les cris se seraient fait entendre au trône de trop près. On veut bien faire des malheureux, mais on souffre d'entendre leurs clameurs.

(1685) Tandis qu'on faisait ainsi tomber partout les 40

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temples, et qu'on demandait dans les provinces des abjurations à main armée, l'e'dit de Nantes fut enfin cassé, au mois d'octobre 1685; et on acheva de ruiner l'édifice qui était déjà miné de toutes parts.

5 La chambre de l'édit avait déjà été supprimée. Il fut ordonné aux conseillers calvinistes du parlement de se défaire de leurs charges. Une foule d'arrêts du conseil parut coup sur coup, pour extirper les restes de la religion . proscrite. Celui qui paraissait le plus fatal fut l'ordre d'ar-

^o racher les enfants aux prétendus réformés, pour les remettre entre les mains des plus proches parents catholiques ; ordre contre lequel la nature réclamait à si haute voix, qu'il ne fut pas exécuté.

Mais dans ce célèbre édit qui révoqua celui de Nantes,

15 il paraît qu'on prépara un événement tout contraire au but qu'on s'était proposé. On voulait la réunion des calvinistes à l'Église dans le royaume. Gourville, homme très-judicieux, consulté par Louvois, lui avait proposé, comme on sait, de faire enfermer tous les ministres, et de ne relâcher que ceux

20 qui, gagnés par des pensions secrètes, abjureraient en public, et serviraient à la réunion plus que des missionnaires et des soldats. Au lieu de suivre cet avis politique, il fut ordonné par l'édit à tous les ministres qui ne voulaient pas se convertir, de sortir du royaume dans quinze jours. C'était

25 s'aveugler que de penser qu'en chassant les pasteurs, une grande partie du troupeau ne suivrait pas. C'était bien présumer de sa puissance, et mal connaître les hommes, de croire que tant de cœurs ulcérés, et tant d'imaginations échauffées par l'idée du martyre, surtout dans les pays

30 méridionaux de la France, ne s'exposeraient pas à tout,

pour aller chez les étrangers publier leur constance et la

gloire de leur exil, parmi tant de nations envieuses de

Louis XIV, qui tendaient les bras à ces troupes fugitives.

Le vieux chancelier le Tellier, en signant l'édit, s'écria

;35 plein de joie : Niinc dimittis servum tinwi^ Domine^ quia viderunt oculi mei salutare tiium. Il ne savait pas qu'il signait un des grands malheurs de la France'.

^ Si vous lisez l'oraison funèbre de le Tellier par Bossuet, ce chancelier est un juste, et un grand homme. Si vous lisez les Aiinales de 40 l'abbé de Saint- Pierre, c'est un lâche et dangereux courtisan, un ca-

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